« Dialogue de l’arbre » de Paul Valéry


Poème en prose de Paul Valéry dit, mis en musique et illustré par Léa Ciari

    Ce poème de Paul Valéry interprété et mis en musique magnifiquement par Léa Ciari est extrait d’un livre que l’on considère comme l’un des plus beaux jamais écrit à la gloire de l’arbre, « Dialogue de l’Arbre« , écrit en 1943, sous l’Occupation. Voici comment Paul Valéry présente le 25 octobre 1943 ce poème en prose rythmée : « Une certaine circonstance — un hasard, puisque le hasard est à la mode — m’ayant fait revenir, il y a quelque temps, aux Bucoliques de Virgile, (que je n’avais pas revues, je l’avoue, depuis bien des années), ce retour au collège m’a inspiré d’écrire, comme un devoir d’écolier, la fantaisie en forme de dialogue pastoral dont je vous lirai quelque partie. Des discours, plus ou moins poétiques, consacrés à la gloire d’un Arbre, s’échangent entre un Tityre et un Lucrèce, dont j’ai pris les noms sans les consulter.» C’est donc en référence aux Bucoliques de Virgile que Valéry, par l’intermédiaire d’un dialogue deux personnages, Lucrèce et Tityre, écrit ce texte poétique et exalté sur l’arbre qui est une invitation à une méditation sur la biologie, la plante et ses types. La partie du dialogue dite par Léa Ciari est celle de la troisième réplique de Tityre aux propos de Lucrèce (4ème ligne).


Paul Valéry (1871-1945)
Paul Valéry (1871-1945)

« Dialogue de l’Arbre » de Paul Valéry (extrait)

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Camille Josso – .De rerum Natura de Lucrèce, 1950


Léa Ciari

     Léa Ciari est une artiste aux talents multiples puisqu’elle s’intéresse à la peinture, la photographie, la poésie, la musique et la lecture musicale de poésie qu’elle pratique dans la région de Montpellier au sein de « la Lyre de paille », une association qui s’est donné pour mission de « faire découvrir à un large public la poésie par la lecture avec comme support la musique, les arts plastiques et le multimédia. » Il est déjà téméraire de vouloir adjoindre à un texte poétique au statut iconique une voix, vouloir y ajouter une musique est encore plus risqué. N’est pas Léo Ferré qui veut…  Léa Ciari a réussi le tour de force de fondre sa voix et sa musique dans l’intimité profonde du poème et de l’arbre. Bravo !

Enki sigle


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Vertige amoureux à Pompei : rencontre avec la Gradiva


la Gradiva

La Gradiva (musée Vatican Chiaramonti)

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Paul Valéry

Gradiva, « celle qui marche en avant »

220px-Wilhelm_Jensen_01    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

Sigmund Freud (1856-1939)        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia)


Pompei - Via di Mercurio sepia

Gradiva de Jensen (Extrait) – Vertige à Pompei

      (…) celui qui souhaitait cette compréhension devait venir ici dans la chaleur torride de midi, seul vivant au milieu des restes du passé, et ne plus voir avec les yeux de son corps, ne plus entendre avec ses oreilles de chair. C’est alors seulement que le passé revivait, sans qu’on voie cependant le moindre mouvement; c’est alors qu’il se mettait à parler, sans qu’on perçoive le moindre son. Le soleil faisait fondre la rigidité tombale des vieilles pierres, un frisson brûlant les parcourait, les morts se réveillaient et Pompei renaissait. Ce n’étaient pas des pensées à proprement parler blasphématoires que Norbert avait en tête; ce n’était qu’un sentiment confus, qui pouvait pourtant mériter ce qualificatif. C’était donc dans cet état d’esprit que, sans bouger, il parcourait du regard la Via di Mercurio jusqu’aux remparts. Les blocs de lave aux nombreuses arêtes qui la pavaient s’étendaient à ses pieds, impeccablement assemblés comme avant la pluie de cendres: normalement ils étaient gris clair, mais l’éclat du soleil était si fort qu’ils formaient comme un ruban argenté, orné de broderies, entre les murs silencieux et les colonnes en ruines dressées de chaque côté dans un vide surchauffé.

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Et tout à coup…

    Il regardait la rue, les yeux grands ouverts, avec pourtant l’impression de rêver: un peu plus loin, venant de la Maison de Castor et Pollux, à droite, il aperçut soudain Gradiva qui traversait la Via di Mercurio en franchissant d’un pied léger les pierres volcaniques qui mènent d’un trottoir à l’autre. C’était elle, à n’en pas douter; et malgré l’auréole que les rayons du soleil tissaient autour d’elle en fils d’or vaporeux, il reconnut son profil : exactement le même que celui du bas-relief. Elle baissait un peu la tête qu’enveloppait un fichu retombant sur sa nuque, et sa main gauche soulevait légèrement sa robe aux plis multiples. Comme celle-ci ne descendait pas plus bas que la cheville, il était facile d’apercevoir le pied droit qui restait un instant en arrière: le talon était dressé à la verticale, I’ensemble du pied reposant sur la pointe des orteils.
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      Mais la reproduction en pierre, uniforme et sans couleurs, ne pouvait tout représenter: la robe visiblement taillée dans un tissu doux et souple n’avait pas la froide teinte blanche du marbre mais était d’un jaune clair et chaud. Quant à la chevelure légèrement ondulée qui, sortant du fichu, se voyait sur le front et les tempes, son éclat mordoré la faisait se détacher sur l’albâtre du visage.

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    En le regardant, ce visage, Norbert se souvint qu’il avait déjà vu Gradiva en rêve dans cette même ville, la nuit où elle s’était étendue tranquillement, comme pour dormir, sur les marches du temple d’Apollon, près du Forum. Avec cette réminiscence, une autre pensée lui vint pour la première fois à l’esprit; sans même avoir réfléchi, il avait pris le train pour l’Italie et, sans s’être pour ainsi dire arrêté à Rome ni à Naples, il avait poursuivi son voyage jusqu’à Pompei pour y chercher d’éventuelles traces de la jeune femme. Et ce, au sens propre du terme; car, avec sa façon bien personnelle de marcher, Gradiva avait dû obligatoirement laisser dans la cendre les empreintes de ses orteils, distinctes de toutes les autres.

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   C’était donc, une fois encore, une créature de rêve qui se déplaçait sous ses yeux dans la lumière éclatante de midi, et pourtant c’était aussi une réalité. La preuve lui en fut donnée par l’effet qu’elle produisit sur un grand lézard allongé immobile dans les chauds rayons du soleil sur la dernière pierre, près du trottoir d’en face. Le corps scintillant de l’animal, comme fait d’or et de malachite, était parfaitement visible et, devant le pied qui approchait, Norbert le vit glisser brusquement au bas de la pierre et s’enfuir sur les blanches dalles de lave de la rue.
      Gradiva traversa d’un pas leste et tranquille et continua son chemin sur le trottoir opposé tournant maintenant le dos à l’archéologue. Elle semblait se diriger vers la Maison d’Adonis. En effet, elle s’arrêta devant un moment; mais, après une brève réflexion, elle se remit à marcher dans la Via di Mercurio.
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   Seule maison noble, la Maison d’Apollon se dressait tout au bout sur la gauche; elle tirait son nom des nombreuses statues d’Apollon qu’on y avait découvertes Norbert, qui suivait la jeune femme des yeux, se souvint alors qu’elle avait choisi le portique du temple d’Apollon pour s’étendre avant de mourir. C’était donc, selon toute vraisemblance, qu’elle était attirée par le culte du dieu du soleil et qu’elle allait l’adorer. Mais elle s’arrêta une nouvelle fois à l’endroit où d’autres pierres permettaient la traversée de la chaussée, et elle revint sur le trottoir de droite. Elle montra ainsi son autre profil à Norbert qui vit alors la silhouette dans une attitude un peu différente, car la main gauche qui tenait la robe légèrement retroussée ne se voyait plus, mais seulement le bras droit qui pendait le long du corps. Or, étant donné la distance et l’auréole plus dense encore dont le soleil enveloppait la vision, Norbert ne put déterminer où Gradiva avait bien pu brusquement disparaître, quand elle était parvenue à hauteur de la Maison de Méléagre.

maison de Méléagre

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    Il était encore là, immobile: ses yeux, ses propres yeux venaient d’enregistrer l’image de plus en plus lointaine de Gradiva. A présent seulement il reprenait son souffle, car, jusque-là, sa poitrine était demeurée comme paralysée. En même temps, son sixième sens, refoulant tous les autres, le tint complètement sous sa coupe. Ce qu’il avait vu, était-ce un produit de son imagination ou la stricte réalité ? Il était incapable de répondre à cette question, pas plus qu’il ne savait s’il était éveillé ou s’il rêvait. Vainement il essayait de résoudre cette énigme, quand tout à coup un étrange frisson le secoua. Il ne voyait ni n’entendait rien, mais, à certaines vibrations mystérieuses de son être, il sentait qu’autour de lui Pompei s’était remis à vivre à l’heure de midi, de même que Gradiva qui était entrée dans la maison où elle avait habité avant la fatale journée d’août 79.

Wilhelm Jensen, La Gradiva (extrait), 1903


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Paul Valéry (1871-1945)

  Un poème s’imposait pour clôturer ce texte de Wilhelm Jensen, le sublime poème « Tes pas », merveille d’évocation et de concision, écrit par Paul Valéry et publié en 1922 dans le recueil Charmes dans lequel transparait l’influence d’Edgar Poe et Mallarmé.

Tes pas

la Gradiva

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.

Paul Valéry, Extrait de Poésies, Charmes – Edit. Poésie/Gallimard


Le poème dit par Gilles-Claude Thériault


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« Trouver l’objet même qui se fait contempler sans fin » – L’Esclave : un conte sensuel de Paul Valéry


Paul Valéry (1871-1945)

   Sète, « l’île singulière » donnerait-elle naissance à des êtres singuliers ? C’est en visitant le musée Paul Valéry, bâti au-dessus du cimetière marin que le poète a immortalisé dans l’un de ses poèmes et où il est enterré que j’ai découvert avec stupéfaction et enthousiasme en lisant son essai la Jeune Parque la singularité poétique de cet auteur complexe et exigeant que j’avais jusque là à peine lu (poèmes Le cimetière marin et quelques autres). L’extrait présenté ci après du conte L’Esclave, inachevé comme le sont plusieurs des écrits de la Jeune Parque, aborde avec sensualité plusieurs des thèmes favoris de l’auteur : les caractères de la nymphe Calypso et de Narcisse, l’amour passion et la fonction et le pouvoir de la parole.


Jean-Auguste-Dominique Ingres, The Grand Odalisque, 1814,

Jean-Auguste-Dominique Ingres – La Grande Odalisque, 1814

L’esclave (La Jeune Parque), extrait.

     J’étais esclave, et le plus heureux des philosophes. On m’avait pris sur la mer, ivre de vent, de fatigue et de veilles; ivre de vide, sourd, et les membres rompus de coups par les bonds et par les écarts innombrables du navire, qui me rendait de tout son poids les durs transports d’une tempête interminable. Je fus recueilli et remis à terre. À peine sur la rive, ceux qui m’ont sauvé m’ont lié sur-le-champ pour être vendu. Mais la reine de leur pays, sur la rumeur qui vint jusqu’à elle que j’étais de Byzance, et le disciple des disciples de Métrodore, m’ayant longuement considéré, me retint pour soi seule. Elle fit mettre à mon col une petite chaine d’or que j’ai sucée bien des fois et mordue. Bientôt je pus douter si j’étais esclave de son sceptre, ou la chose (le captif) de ses regards absolus et des ses membres éclatants. Je ne songeais plus à ma patrie. Lorsqu’un homme intérieur trouve dans le monde sensible l’objet même qui se fait contempler sans fin, il se détache aisément de son histoire antérieure. Mes jours nouveaux croissaient et se multipliaient comme des plantes épaisses, entre ma mémoire et mon cœur.

     La bizarre souveraine n’était jamais lasse de m’entendre. Elle m’ordonnait de parler de toutes choses. Je m’asseyais sur mes talons, sous la domination de son visage. Cette femme couchée était d’une forme longue qui s’allongeait comme une presqu’île jusqu’aux pieds merveilleusement clairs et colorés (coquillages) qui l’achevaient. Parfois je ne savais plus ce que je disais, à cause de ces extrémités délicates. Elle aimait que je me perdisse devant elle dans les raisonnements de mes démons que je faisais battre sur mes lèvres. Ses yeux obscurs buvaient ma bouche fabuleuse, et il arrivait que la sienne tout à coup s’abattît sur le plus beau de mon discours. Elle m’enjoignait sous peine de la vie de ne jamais converser qu’avec soi seule. Même l’idée de mon passé la tourmentait. Elle ne pouvait imaginer sans amertume que j’eusse vécu avant de la connaître. Il lui était odieux de penser que j’eusse montré jadis les éléments de la logique aux Amazones, et enseigné le principes de la lyre aux jeunes oisifs de Phocée. Elle me fit battre de verges pour lui avoir confié avec une certaines complaisance quelques chose de ces époques de ma vie. Ensuite elle baisa mes plaies en murmurant : « J’attacherais ces maux cuisants à tes bons souvenirs »

Paul Valéry, conte L’Esclave – Histoires brisées – La Jeune Parque, édit. nef poésie Gallimard – pp.78-80


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Regards sur le monde actuel (1931) ou le suicide de l’Europe par Paul Valéry — Extrait (I)

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      Les extraits présentés sont tirés de l’essai « Regards sur le monde actuel » publié en 1931 qui regroupe divers articles écrits par Paul Valéry sur le thème de l’évolution des rapports de forces dans le monde et de la décadence de l’Europe. L’extrait (I) qui suit est tiré de l’avant-propos de l’essai et fait référence aux thèmes du « monde fini » et à l’émergence politique et économique dans le reste du monde de nouvelles nations rivales des nations européennes qui ont créées et qui développent leur puissance grâce à la transmission des connaissances scientifiques et techniques européennes.

Paul Valery (1871-1945)

Paul Valéry (1871-1945)

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Extrait (I) : Regards sur le monde actuel (1931) – Avant-propos

         (…)
      Je n’avais jamais songé qu’il existât véritablement une Europe. Ce nom ne m’était qu’une expression géographique. Nous ne pensons que par hasard aux circonstances permanentes de notre vie ; nous ne les percevons qu’au moment qu’elles s’altèrent tout à coup. J’aurai l’occasion de montrer tout à l’heure à quel point notre inconscience à l’égard des conditions les plus simples et les plus constantes de notre existence et de nos jugements rend notre conception de l’histoire si grossière, notre politique si vaine, et parfois si naïve dans ses calculs. Elle conduit les plus grands hommes à concevoir des desseins qu’ils évaluent par imitation et par rapport à des conventions dont ils ne voient pas l’insuffisance.
      J’avais en ce temps‑là le loisir de m’engager dans les lacunes de mon esprit. Je me pris à essayer de développer mon sentiment ou mon idée infuse de l’Europe. Je rappelai à moi le peu que je savais. Je me fis des questions, je rouvris, j’entr’ouvris des livres. Je croyais qu’il fallait étudier l’histoire, et même l’approfondir, pour se faire une idée juste du jour même. Je savais que toutes les têtes occupées du lendemain des peuples en étaient nourries. Mais quant à moi je n’y trouvai qu’un horrible mélange. Sous le nom d’histoire de l’Europe, je ne voyais qu’une collection de chroniques parallèles qui s’entremêlaient par endroits. Aucune méthode ne semblait avoir précédé le choix des « faits », décidé de leur importance, déterminé nettement l’objet poursuivi. Je remarquai un nombre incroyable d’hypothèses implicites et d’entités mal définies.

L'Europe en 1914 - Alerte ! les chiens aboient !

L’Europe en 1914 – Alerte ! les chiens aboient !

     (…)
     Considérant alors l’ensemble de mon époque, (…), je m’efforçai de ne percevoir que les circonstances les plus simples et les plus générales, qui fussent en même temps des circonstances nouvelles.
     Je constatai presque aussitôt un événement considérable, un fait de première grandeur, que sa grandeur même, son évidence, sa nouveauté, ou plutôt sa singularité essentielle avaient rendu imperceptible à nous autres ses contemporains.
     Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, partagée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres, des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion, est close. Plus de roc qui ne porte un drapeau ; plus de vides sur la carte ; plus de région hors des douanes et hors des lois ; plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux. Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la statistique de la main‑d’œuvre, le développement des organes de relation se poursuit. Quoi de plus remarquable et de plus important que cet inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe ? Leurs effets sont déjà immenses. Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait. Nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ; chacun d’eux représentant une obéissance ou une résistance aux effets de ce bornage définitif et de cette dépendance de plus en plus étroite des agissements humains. Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister. — mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts infructueux et d’erreurs.

Le monde connu au moment de la découverte de l'Amérique en 1498

Limite du monde connu au moment de la découverte de l’Amérique en 1498

*

      La reconnaissance totale du champ de la vie humaine étant accomplie, il arrive qu’à cette période de prospection succède une période de relation. Les parties d’un monde fini et connu se relient nécessairement entre elles de plus en plus.
      Or, toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des événements. L’histoire était faite d’événements qui se pouvaient localiser. Chaque perturbation produite en un point du globe se développait comme dans un milieu illimité ; ses effets étaient nuls à distance suffisamment grande ; tout se passait à Tokio comme si Berlin fût à l’infini. Il était donc possible, il était même raisonnable de prévoir, de calculer et d’entreprendre. Il y avait place dans le monde pour une ou plusieurs grandes politiques bien dessinées et bien suivies.
      Ce temps touche à sa fin. Toute action désormais fait retentir une quantité d’intérêts imprévus de toutes parts, elle engendre un train d’événements immédiats, un désordre de résonnances dans une enceinte fermée. Les effets des effets, qui étaient autrefois insensibles ou négligeables relativement à la durée d’une vie humaine, et à l’aire d’action d’un pouvoir humain, se font sentir presque instantanément à toute distance, reviennent aussitôt vers leurs causes, ne s’amortissent que dans l’imprévu. L’attente du calculateur est toujours trompée, et l’est en quelques mois ou en peu d’années.
       En quelques semaines, des circonstances très éloignées changent l’ami en ennemi, l’ennemi en allié, la victoire en défaite. Aucun raisonnement économique n’est possible. Les plus experts se trompent ; le paradoxe règne.
       Il n’est de prudence, de sagesse ni de génie que cette complexité ne mette rapidement en défaut, car il n’est plus de durée, de continuité ni de causalité reconnaissable dans cet univers de relations et de contacts multipliés. Prudence, sagesse, génie ne sont jamais identifiés que par une certaine suite d’heureux succès ; dès que l’accident et le désordre dominent, le jeu savant ou inspiré devient indiscernable d’un jeu de hasard ; les plus beaux dons s’y perdent.
      Par là, la nouvelle politique est à l’ancienne ce que les brefs calculs d’un agioteur, les mouvements nerveux de la spéculation dans l’enceinte du marché, ses oscillations brusques, ses retournements ses profits et ses pertes instables sont à l’antique économie du père de famille, à l’attentive et lente agrégation des patrimoines… Les desseins longuement suivis, les profondes pensées d’un Machiavel ou d’un Richelieu auraient aujourd’hui la consistance et la valeur d’un « tuyau de Bourse ».

*

    Ce monde limité et dont le nombre des connexions qui en rattachent les parties ne cesse de croître, est aussi un monde qui s’équipe de plus en plus. L’Europe a fondé la science. La science a transformé la vie et multiplié la puissance de ceux qui la possédaient. Mais par sa nature même, elle est essentiellement transmissible ; elle se résout nécessairement en méthodes et en recettes universelles. Les moyens qu’elle donne aux uns, tous les autres les peuvent acquérir.
    Ce n’est pas tout. Ces moyens accroissent la production, et non seulement en quantité. Aux objets traditionnels du commerce viennent s’adjoindre une foule d’objets nouveaux dont le désir et le besoin se créent par contagion ou imitation. On arrive bientôt à exiger de peuples moins avancés qu’ils acquièrent ce qu’il leur faut de connaissances pour devenir amateurs et acheteurs de ces nouveautés. Parmi elles, les armes les plus récentes. L’usage qu’on en fait contre eux les contraint d’ailleurs à s’en procurer. Ils n’y trouvent aucune peine ; on se bat pour leur en fournir ; on se dispute l’avantage de leur prêter l’argent dont ils les paieront.
    Ainsi l’inégalité artificielle de forces sur laquelle se fondait depuis trois siècles la prédominance européenne tend à s’évanouir rapidement. L’inégalité fondée sur les caractères statistiques bruts tend à reparaître.

La guerre russo-japonaise de 1904

Guerre russo-japonaise de 1904-1905 – Destruction de l’escadre russe de Port-Arthur

    L’Asie est environ quatre fois plus vaste que l’Europe. La superficie du continent américain est légèrement inférieure à celle de l’Asie. La population de la Chine est à soi seule au moins égale à celle de l’Europe ; celle du Japon supérieure à celle de l’Allemagne.
    Or, la politique européenne locale, dominant et rendant absurde la politique européenne universalisée, a conduit les Européens concurrents à exporter les procédés et les engins qui faisaient de l’Europe la suzeraine du monde. Les Européens se sont disputé le profit de déniaiser, d’instruire et d’armer des peuples immenses, immobilisés dans leurs tradition, et qui ne demandaient qu’à demeurer dans leur état.
    De même que la diffusion de la culture dans un peuple y rend peu à peu impossible la conservation des castes, et de même que les possibilités d’enrichissement rapide de toute personne par le commerce et l’industrie ont rendu illusoire et caduque toute hiérarchie sociale stable, — ainsi en sera‑t‑il de l’inégalité fondée sur le pouvoir technique.
    Il n’y aura rien eu de plus sot dans toute l’histoire que la concurrence européenne en matière politique et économique, comparée, combinée et confrontée avec l’unité et l’alliance européenne en matière scientifique. Pendant que les efforts des meilleures têtes de l’Europe constituaient un capital immense de savoir utilisable, la tradition naïve de la politique historique de convoitise et d’arrière-pensées se poursuivait, et cet esprit de Petits‑Européens livrait, par une sorte de trahison, à ceux mêmes qu’on entendait dominer, les méthodes et les instruments de puissance. La lutte pour des concessions ou pour des emprunts, pour introduire des machines ou des praticiens, pour créer des écoles ou des arsenaux, — lutte qui n’est autre chose que le transport à longue distance des dissensions occidentales, — entraîne fatalement le retour de l’Europe au rang secondaire que lui assignent ses dimensions, et duquel les travaux et les échanges internes de son esprit l’avaient tirée. L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée.

Carte du monde en 1930

Carte du monde et des empires coloniaux en 1930

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   Il est inutile de se représenter des événements violents, de gigantesques guerres, des interventions à la Témoudjine, comme conséquences de cette conduite puérile et désordonnée. Il suffit d’imaginer le pire. Considérez un peu ce qu’il adviendra de l’Europe quand il existera par ses soins en Asie, deux douzaines de Creusot ou d’Essen, de Manchester ou de Roubaix, quand l’acier, la soie, le papier, les produits chimiques, les étoffes, la céramique et le reste y seront produits en quantités écrasantes, à des prix invincibles, par une population qui est la plus sobre et la plus nombreuse du monde, favorisée dans son accroissement par l’introduction des pratiques de l’hygiène.

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    Telles furent mes réflexions très simples devant mon atlas, quand les deux conflits dont j’ai parlé, et d’autre part, l’occasion de la petite étude que j’ai dû faire à cette époque sur le développement méthodique de l’Allemagne, m’eurent induit à ces questions.
    Les grandes choses survenues depuis lors ne m’ont pas contraint de modifier ces idées élémentaires qui ne dépendaient que de constatations bien faciles et presque purement quantitatives. La Crise de l’Esprit que j’ai écrite au lendemain de la paix, ne contient que le développement de ces pensées qui m’étaient venues plus de vingt ans auparavant. Le résultat immédiat de la grande guerre fut ce qu’il devait être : il n’a fait qu’accuser et précipiter le mouvement de décadence de l’Europe. Toutes ses plus grandes nations affaiblies simultanément ; les contradictions internes de leurs principes devenues éclatantes ; le recours désespéré des deux partis aux non‑Européens, comparable au recours à l’étranger qui s’observe dans les guerres civiles ; la destruction réciproque du prestige des nations occidentales par la lutte des propagandes, et je ne parle point de la diffusion accélérée des méthodes et des moyens militaires, ni de l’extermination des élites, — telles ont été les conséquences, quant à la condition de l’Europe dans le monde, de cette crise longuement préparée par une quantité d’illusions, et qui laisse après elle tant de problèmes, d’énigmes et de craintes, une situation plus incertaine, les esprits plus troublés, un avenir plus ténébreux qu’ils ne l’étaient en 1913. Il existait alors en Europe un équilibre de forces ; mais la paix d’aujourd’hui ne fait songer qu’a une sorte d’équilibre de faiblesses, nécessairement plus instable.

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