Une maladie sournoise : la cogitation incontrôlée

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le fleuve Alphée.

      C’est en lisant un livre de Roger Caillois, le fleuve Alphée, dans lequel cet auteur déclarait être atteint d’une pathologie mentale particulièrement vicieuse que j’ai découvert avec effroi que les symptômes de cette affection qu’il décrivait étaient en tous points semblables à ceux que j’éprouvais moi-même depuis de longues années. Sachez que cette maladie se caractérise par un emballement de la pensée qui se met soudain à fonctionner de manière indépendante, « à l’insu de notre plein gré  », comme le formulait si joliment un coureur du Tour de France et fait que les idées se multiplient et foisonnent de manière anarchique, chaque idée née dans le cerveau donnant elle même naissance à de nouvelles idées qui se multiplient à leur tour de manière exponentielle. Le résultat ?   Il est facile à deviner : le volume de la boîte crânienne étant de fait limité par les impositions fixées par Dame Nature, il se produit un effet d’engorgement, de confinement et de fermentation, sources de graves dommages pour l’exercice de la pensée positive qui est littéralement asphyxiée par la présence de ces éléments perturbateurs. Le pire est que cette maladie semble inguérissable compte tenu de l’invisibilité de ses agents propagateurs que rien ne permet de distinguer des pensées correctes et de leur nombre qui croit sans cesse. Les individus atteints ne pourront donc échapper au destin funeste d’être  submergés et terrassés par le pullulement de pensées et d’idées parasites. La médecine a longtemps expliqué l’état de ces malades par un affaiblissement des facultés cognitives (le gagatisme…) mais c’est en fait l’augmentation incontrôlée de ces facultés qui en est la cause. À vous de tenter de faire le tri dans vos pensées. Si vous le pouvez…

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Vous trouvez ça joli ?
Essayez donc un peu de faire là-dedans la part des bonnes et des mauvaises herbes

Le fleuve Alphée, Extrait 

Un bourdonnement mental…

       « Je cherchais, pour définir ce bourdonnement mental, analogue pour mon amertume d’alors à celui que produisait un essaim d’insectes émus, le mot le plus péjoratif. Je m’arrêtai à cogitation, n’en découvrant pas de pire et pour ce qu’il évoque à la fois de mécanique, de stérile et d’inachevé. Je désignai donc par-là la prolifération anarchique des idées : un pullulement que nulle régulation ne vient tempérer. Elle me parut dans l’univers mental l’équivalent de la multiplication cancéreuse des cellules à laquelle, passé un certain seuil, aucun remède connu ne saurait mettre un terme. Alors triomphe un certain mode de reproduction microbien, exponentiel, incontrôlable, le contraire, me semblait-il, de la pensée véritable, qui place dans sa rigueur son honneur. Je n’hésitais pas à y reconnaître la maladie spécifique de l’univers des idées. Mais ferais-je en la dénonçant autre chose qu’y céder? Je choisis de me taire.

Un bouillon de culture originel

       Je n’en pensais pas moins que prospérait ici la même monstrueuse alliance qu’entre chlorophylle et pollution, dont j’avais constaté plus d’une fois la redoutable conjugaison dans la fange tropicale. L’humidité y aide l’infection à l’égal de la fertilité, le soleil accélère la fermentation; la photo-synthèse multiplie le miasme et la bactérie. Tout concourt à augmenter la nocivité de l’immense bouillon de culture originel.
        Dans la sphère mentale, je redoute fort que la luxuriance ne soit tout aussi irrésistible, et encore plus indifférente à produire le baume ou le venin, le remède et la nuisance. Je ne vois pas pourquoi l’homme, qui fait partie de la nature, aurait seul le privilège de ne pas se tromper dans l’unique domaine où une prodigalité illimitée lui est consentie. Dans le monde des idées, il n’est ni asepsie ni hygiène; et elles y seraient sans doute pires que le mal. L’effervescence spéculative se développe sans l’amorce d’une responsabilité ni la crainte de la moindre sanction. Ai-je besoin de souligner que je ne m’élève nullement contre le caractère éventuellement subversif des idées? Il ne m’intéresse pas. C’est leur pullulement qui m’inquiète. Je n’aperçois aucun moyen d’en freiner la progression. En nommant cogitation l’ébriété, le remue-ménage de la pensée, j’entends marquer le danger d’un foisonnement qui constitue une menace croissante d’asphyxie, à la manière des herbes sauvages dans un jardin abandonné : elles étouffent vite de leurs racines et de leurs broussailles les fleurs et les plantes cultivées, qui exigent, elles, protection et soins.

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Une invisible présence

         Le péril est plus alarmant dans le domaine des idées, où l’ivraie, la ronce et l’ortie ne se distinguent guère de la plante la plus délicate. Comme les idées n’ont pas de volume et n’occupent aucun espace, on imagine mal que leur fourmillement tire à conséquence. Pourtant leur invisible présence flottante parvient très bien à paralyser la pensée la plus vigoureuse, à l’égarer, à la coudre comme ferait une multitude de Lilliputiens vrombissants, à l’ensevelir sous une végétation parasite, dont la force est seulement d’être innombrable et de paraître inoffensive. La condition de la pensée l’appareille à la condition végétale. Dans l’immense vasière de la forêt vierge, au moins la pléthore porte-t-elle en soi son châtiment. Chacun peut voir que les grands arbres y sont rares. On les remarque aussitôt par l’ivoire et par le poli de la mort. Ils restent debout, soutenus par les autres. De même encore qu’en économie, la mauvaise monnaie chasse inexorablement la bonne, et justement par son abondance, de même qu’en biologie les cellules cancéreuses éliminent les cellules saines, la croissance déréglée de la cogitation, par ses mille subtilités, distinctions et arguties vient à bout de la pensée sévère. Elle l’affaiblit, en détend la cohérence, en effrite la syntaxe. Je ne vois rien qui puisse arrêter la marée montante de la pensée, je ne dis même pas non vérifiable, mais non analysable. Tout échange, toute controverse lui profite. La combattre revient à y ajouter. Je me souviens de la maxime de Confucius, selon laquelle le sage s’interdit de parler des émeutes. Je suppose : même pour les condamner. »


Roger Caillois, « La bulle », Le fleuve Alphée, Gallimard, 1978.

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Crédit photographique : images du film Avatar

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Un exemple affligeant dans le cinéma américain des pires effets du développement d’idées parasites : Le pullulement des Triffides.

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dialogue inter-Net : « Ne plus penser »

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Article d’origine :  « Ne plus penser » du blog Nana Marton, Une dans l’Ain, c’est  ICI

Louis Dumoulin, Bannières en forme de carpes à Kyoto, pêchées sur wikipedia.png

« Depuis lors je mène une existence que vous aurez du mal à concevoir, je le crains, tant elle se déroule hors de l’esprit, sans une pensée. (…) Il ne m’est pas aisé d’esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heureux ; les mots une fois de plus m’abandonnent. Car c’est quelque chose qui ne possède aucun nom et d’ailleurs ne peut guère en recevoir., cela qui s’annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n’importe quelle apparence de mon entourage quotidien d’un flot débordant de vie exaltée. Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérilité de ces évocations. Un arrosoir, une herse à l’abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysan, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations. Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un oeil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu’il n’est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, paraissent trop pauvres. »

Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos

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Réponse

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    « Moi, je ne comprends rien à tout cela mais il m’arrive aussi d’être sujet à des exaltations et des révélations à la vue d’objets tout à fait banals du quotidien et notamment d’être ému aux larmes en regardant simplement une pomme... Regarder une banane, une poire ou une orange ne me fait aucun effet, même en les fixant intensément des heures entières… mais une pomme, oui, immédiatement ! Enfin pas n’importe quelle pomme ; les pommes qui ressemblent à des produits industriels fabriqués à la chaîne parfaitement calibrés et à la couleur uniforme comme la Golden ou la Granny Smith ne me font aucun effet. Je les déteste et même les méprise ! Il faut que ce soit une pomme bien rouge, veinée de jaune et de brun qui ait l’air « naturelle ». Mais le comble de l’émotion survient lorsque je partage la pomme en deux parties égales — tel Zeus tranchant en deux l’androgyne primordial* — et que je contemple les deux moitiés placées côte à côte… Le bouleversement qui s’empare alors de tout mon être est de nature océanique et devient à peine supportable : quelle perfection absolue ! Si certains ont pu imaginer l’Univers concentré dans un dé à coudre, j’ai pour ma part l’impression, moi, de le contempler concentré dans ces moitiés de pomme. Dieu tout entier dans une pomme, le macrocosme dans le microcosme ! À voir la géométrie parfaite qui se dessine devant vos yeux à partir de l’axe de symétrie central, véritable Axis Mundi, qui semble jaillir du centre de la pomme et vouloir se projeter vers le ciel par la queue qui s’évase et qui partage cette moitié de pomme en deux nouvelles moitiés identiques et opposées dont la forme rappellent deux visages vus en profil liés l’un à l’autre par un baiser. À voir cette configuration se répèter à l’intérieur de la précédente à plusieurs reprises et à chaque fois de manière inversée, l’état ultime étant celui des deux pépins qui reproduisent la structure première et qui condensent en leurs minuscules êtres le cycle tout entier de la vie, de la renaissance et de la mort… Et savoir que quand je croque ces deux moitiés de pommes, je goûte le fruit défendu de l’arbre de la connaissance et participe à la malédiction qui a frappé l’espèce humaine toute entière pour l’infini des temps… Quelle jouissance !

     Voilà tout ce qui me passe par la tête lorsque je ne pense pas… »

Enki sigle

  *  Référence à un article précédent, c’est   ICI

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Au sujet des moitiés de pommes…

  • La revue Le midi illustré , rapporte que lors des obsèques de Robert Doisneau,  Cartier-Bresson a jeté dans la tombe de son copain une moitié de pomme, puis a croqué l’autre dans un geste de communion profane, posture qui en dit long sur la fraternité simple des deux hommes.
  • En 1984 la revue Banana Split publie « La photographie; Wittgenstein; et les pommes pourries ». ce titre a été choisi par la photographe Alix Cléo Roubaud  pour regrouper des textes datant de novembre et décembre 1981 écrits à partir d’un texte de Ludwig Wittgenstein« Je venais de prendre des pommes dans un sac en papier, où elles avaient séjournées longtemps; j’avais du en couper beaucoup par la moitié, et jeter la partie pourrie. comme je recopiai, un instant plus tard, une phrase que j’avais écrite, dont la dernière moitié était mauvaise, je la regardai aussitôt comme une pomme à demi pourrie. Il en va généralement ainsi pour moi : tout ce qui m’arrive devient pour pour moi une image de ce à quoi je suis en train de penser. (Est-ce là une certaine féminité dans l’attitude ?) »  – Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées.
  • Jean-Jacques, vilain garnement

« Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d’une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d’une dépense qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j’étais seul dans la maison, je montai sur la may pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J’allai chercher la broche pour voir si elle y pourrait atteindre: elle était trop courte. Je l’allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maître aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis avec transport que j’amenais une pomme. Je tirai très doucement: déjà la pomme touchait à la jalousie, j’étais prêt à la saisir. Qui dira ma douleur? La pomme était trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d’inventions ne mis-je point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des supports pour tenir la broche en état, un couteau assez long pour fendre la pomme, une latte pour la soutenir. A force d’adresse et de temps je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l’une après l’autre: mais à peine furent-elles séparées, qu’elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction. »Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions.

— Non Jean-Jacques, je ne partage pas ton affliction. Tu mérites une bonne fessée ! Même si la fessée n’est pas conseillée dans ton Emile…  Enki.

  • Blanche-Neige

Quand le miroir eut ainsi parlé, la reine trembla de rage et de fureur et s’écria:
Il faut que Blanche-Neige meure, même si je dois y laisser ma vie !
Alors, elle alla s’enfermer dans une chambre secrète où personne n’entrait jamais, et là, elle confectionna un terrible poison avec lequel elle fit une pomme empoisonnée, mais alors empoisonnée ! Extérieurement, elle était très belle, bien blanche avec des joues rouges, et si appétissante que nul ne pouvait la voir sans en avoir envie; mais une seule bouchée, et c’était la mort. Lorsque ses préparatifs furent achevés avec la pomme, la reine se brunit la figure et se costuma en paysanne, puis se rendit chez les sept nains en passant les sept montagnes. Quand elle eut frappé à la porte, Blanche-Neige passa la tête par la fenêtre et lui dit :
Je ne peux laisser entrer personne au monde: les sept nains me l’ont défendu.
– Cela m’est égal, dit la paysanne, je saurai bien me débarrasser quand même de mes pommes. Tiens, je vais t’en donner une!
– Non, merci, dit Blanche-Neige. Je ne dois rien accepter non plus.
– Aurais-tu peur du poison? dit la paysanne. Regarde: je coupe la pomme en deux; la moitié rouge, c’est pour toi, et la blanche, je la mange moi.
Parce que la pomme avait été faite si astucieusement que la moitié rouge était seule empoisonnée. Blanche Neige avait grande envie de cette belle pomme, et quand elle vit la paysanne croquer à belles dents dans sa moitié de pomme, elle ne put pas résister et tendit le bras pour prendre l’autre moitié. Mais à peine la première bouchée fut-elle dans sa bouche qu’elle tomba morte sur le plancher. La reine l’examina avec des regards cruels et partit d’un grand éclat de rire, en s’écriant cette fois avec satisfaction :
Blanche comme neige, rouge comme sang, noire comme le bois d’ébène, ce coup-ci les nains ne pourront plus te ranimer !

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