Regards croisés : deux photos de la danseuse Alexandra Beller et le tableau « Deux femmes courant sur la plage » de Picasso


Ivresse de l’âme et des corps

Irving Penn
Irving Penn – la danseuse Alexandra Beller (série Dancer), 1999

    Cette photo du célèbre photographe américain Irving Penn (1917-2009) a été prise en 1999 et représente Alexandra Beller, une danseuse qui faisait alors partie de la troupe Dance Company du danseur et chorégraphe newyorkais Bill T. Jones. Cette photo m’a irrésistiblement fait penser au célèbre tableau Deux femmes courant sur la plage peint par Picasso en 1922 lors de son premier séjour en Bretagne à Dinard où son épouse du moment, Olga, l’avait entraîné pour les vacances d’été. Même grâce et impression de légèreté dégagés par les personnages malgré leur morphologie enveloppée, même expression de mouvement intense dans la fixation de l’instant. Par leur élan et leur course effrénée, leurs bras dressés vers le ciel qui semblent battre l’air à la façon d’ailes, ces femmes semblent vouloir échapper à la gravitation terrestre et être prêtes à s’envoler.

Pablo PICASSO - deux femmes courant sur la plage
Pablo Picasso – Deux femmes courant sur la plage, 1922

Capture d’écran 2018-03-09 à 07.51.16.png     C’est un état extatique de totale liberté, d’abandon et de projection de soi que ces images décrivent, un état de transe dans lequel les corps peuvent impunément exulter et s’exposer. Les têtes violemment rejetées en arrière et tournées vers le ciel qui seront désormais un des thèmes graphiques récurrents du peintre rappellent les photographies et illustrations montrant les convulsions des patientes qualifiées d’hystériques du XIXe siècle. Ce tableau aura un grand retentissement étant en phase avec « l’air du temps », celui des débuts de l’émancipation des femmes, de la vogue des bains de mer et de la libération des corps. La seconde photo présentée ci-dessous de la danseuse Alexandra Beller, plus académique, ne semble pas être être d’Irving Penn; je l’ai néanmoins publiée car elle rappelle  la posture de la femme en premier plan du tableau de Picasso. Irving Penn et Alexandra Beller se sont-ils inspirés des tableaux de Picasso pour réaliser ces clichés ? Picasso s’est-il inspiré des photos et illustrations d’hystériques du XIXe siècle pour composer son tableau ? On ne le saura sans doute jamais mais on ne peut être qu’admiratif devant le génie du peintre d’avoir été capable, à partir des scènes certainement très sages visualisées sur les plages de l’époque (voir photo ci-dessous), d’anticiper par l’imagination les mouvements exacerbés des personnages de son tableau, mouvements qui ne pourront être corroborés par la photographie que plusieurs décennies plus tard. Cette capacité que possède l’artiste de génie de découvrir et montrer les ressorts cachés des passions et actions humaines en les exaltant et les poussant à leurs limites les plus extrêmes ne traduit-elle pas une des fonctions essentielles de l’art qui est celle du dévoilement et de la révélation de ce qui est caché ou nié.

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Alexandra Beller – photographe inconnu

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Sur une plage américaine de l’époque


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Complainte du petit cheval blanc


Ce monde est vraiment injuste…

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Guernica de Picasso (détail)

La complainte du petit cheval blanc

Le petit cheval dans le mauvais temps,        Sa voiture allait poursuivant 
Qu’il avait donc du courage !                          Sa belle petite queue sauvage. 
C’était un petit cheval blanc,                           C’est alors qu’il était content
Tous derrière, tous derrière,                           Tous derrière, tous derrière,
C’était un petit cheval blanc,                           C’est alors qu’il était content,
Tous derrière et lui devant.                             Tous derrière et lui devant.

Il n’y avait jamais de beau temps                  Mais un jour, dans le mauvais temps, 
Dans ce pauvre paysage,                                 Un jour qu’il était si sage,
Il n’y avait jamais de printemps,                   Il est mort par un éclair blanc,
Ni derrière, ni derrière.                                  Tous derrière, tous derrière,
Il n’y avait jamais de printemps,                   Il est mort par un éclair blanc
Ni derrière, ni devant.                                     Tous derrière et lui devant.

Mais toujours il était content,                        Il est mort sans voir le beau temps,
Menant les gars du village,                             Qu’il avait donc du courage !
A travers la pluie noire des champs,            Il est mort sans voir le printemps
Tous derrière, tous derrière,                          Ni derrière, ni derrière.
A travers la pluie noire des champs,            Il est mort sans voir le beau temps,
Tous derrière et lui devant.                            Ni derrière, ni devant.

compositeur Georges Brassens sur un poème de Paul Fort, 1952

georges-brassens-et-paul-fort

      Brassens et Paul Fort. Ci-dessous, la chanson interprétée par Brassens qui m’a beaucoup attendri quand j’étais enfant. Je trouvai qu’il était d’une injustice insupportable que ce brave petit cheval innocent qui en plus faisait preuve de tant d’abnégation pour accomplir sa difficile tâche au bénéfice des humains soit frappé par la foudre. Dans ma naïveté d’enfant, je ne comprenais pas pourquoi le Bon Dieu commettait (ou laissait faire, ce qui revenait au même) cela. Peut-être cette révolte a t’elle joué un rôle dans le développement ultérieur de mon athéisme.


Mes Deux-Siciles : le portrait de Rosaria Schifani par la photographe antimafia Letizia Battaglia (II) – Regards croisés

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Rosaria Schifani, Palerme 1993

Cette photo magistrale réalisée en 1993 par la photographe Letizia Battaglia est celle de Rosaria Schifani, la jeune veuve de l’agent Vito Schifani, assassiné le 23 mai 1982 par la Mafia sicilienne en même temps que le juge Giovanni Falcone, membre du « pool » antimafia de Palerme, son épouse et deux autres gardes du corps. (voir l’article précédent portant sur les faits, c’est ICI).

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Décryptage de la photo.

   Au premier abord, la photo nous frappe par la simplicité et la rigueur de sa composition basé sur la symétrie: un axe vertical situé au centre du cadrage divise la photo en deux parties rigoureusement égales. Cet axe passe exactement au milieu du visage suivant l’arête du nez et rejoint à la base de la photo l’échancrure basse en V de la robe et la pointe du collier. La moitié gauche du visage apparaît dans la photo presque totalement plongée dans une zone d’ombre profonde, presque noire, alors que la moitié droite est elle fortement éclairée par une projection lumineuse parfaitement encadrée par la zone d’ombre et la chevelure brune.
    La partie inférieure droite du visage se détache de l’ensemble, marquée par l’ombre portée du sommet du cou, et dessine un angle aigu lumineux à la pointe dirigée vers le bas. A cet angle, répondent en écho l’angle formé par la pommette droite et un angle lumineux identique formé par le décolleté du vêtement.
Cette rigueur extrême de la composition, cette rigidité, confère au portrait l’expression d’un sentiment de gravité et de dignité.

décryptage

    L’autre élément déterminant de la photo est évidemment le fait que Rosaria a les yeux clos, élément encore renforcé par la configuration chez elle de la paupière qui apparaît fortement marquée. La bouche est légèrement entrouverte exprimant un état de détente ou d’abandon.

Capture d’écran 2013-12-13 à 07.18.09Capture d’écran 2013-12-13 à 07.21.58    Cet état pourrait être celui de la mort avec la mise en scène de la présentation d’une morte à l’intention des vivants renvoyant à la coutume sicilienne d’exposition des cadavres au public. Dans les années soixante j’avais été choqué par la coutume encore vivace à cette époque qui consistait à exposer les cadavres en bordure de rue, à la porte des demeures, entourés par les femmes de la famille éplorées et en habit de deuil et par la mise en scène qui l’accompagnait mais je pense plutôt que l’attitude de la jeune femme est l’expression d’un retrait du monde, d’un refus d’être mis en présence de la barbarie des uns, de la lâcheté des autres et d’assister à la défaite des justes. Ce faisant, elle s’isole, rentre dans sa coquille intérieure où elle va se ressourcer, retrouver des forces pour affronter de nouveau le monde… Rappelons que cette photo a été prise en 1993, l’année qui avait suivi le meurtre du juge Falcone et de son mari et qu’un nouvel attentat avait eu lieu quelque temps plus tard dont la victime était cette fois le juge Borsellino. Si cette interprétation est juste, le retrait du monde de Rosaria ne sera  pas définitif, et c’est finalement la vie qui reprendra le dessus, elle quittera la Sicile avec son fils, fondera un nouveau foyer et fera comprendre à ceux qui ne voulait voir en elle qu’une veuve éplorée qu’elle ne voulait pas être réduite à cette image allégorique.

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Regards croisés

La première fois que j’ai pris connaissance de cette photo de Letizia Battaglia , j’ai eu l’impression qu’elle m’était familière, que je l’avais déjà contemplé. J’ai mis du temps à comprendre les raisons de cette impression. Sur le plan formel, cette photo faisait écho  à des thèmes traités par plusieurs œuvres artistiques très connues dans les domaines de la peinture et de la photographie et en particulier certains clichés de Man Ray et ceratins tableaux de Picasso.

Man Ray - Noire et Blanche, 1926

Man Ray – Noire et Blanche, 1926 : dans cette photographie les thèmes traités sont ceux de l’opposition entre le noir et le blanc et les yeux clos.

   L’irruption de l’art africain et de ses masques à la forte puissnace expressive dans le domaine artistique date du début du vingtième siècle. La légende veut que le peintre Maurice de Vlaminck avait découvert dans une gargotte d’Argenteuil deux statuettes du Dahomey en bois peint et une autre, noire, originaire de Côte d’Ivoire. Vivement impressionné, il en fit l’acquisition et compléta plus tard sa collection par d’autres acquisitions. Parmi celle-ci un masque blanc du Gabon, cédé par la suite à Derain qui, à sa vue, en serait resté si l’on en croit Vlaminck « bouche bée » et qui impressionnera également vivement Picasso et de Matisse. Ambroise Vollard le lui emprunta ensuite et en fit faire un moulage en bronze par le fondeur de Maillol. C’est sur l’instigation de Matisse que Picasso ira visiter en 1907, le musée d’Ethnographie et influencé par cette visite peindra ses premières œuvres inspirées par l’art africain. Dés lors, la mode de « l’art nègre » était lancée. On s’arrachait les œuvres. L’Amérique fur également touchée par le phénomène à l’occasion du lancement à New York par le photographe Stieglitz d’une exposition consacrée à Matisse et à Picasso où figuraient des objets africains. C’est à cette occasion que l’artiste peintre et photographe américain Man Ray aurait découvert l’art africain.

masque aboulémasques baoulés

masque Baoulé

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Les masques mbangu des Pende

Masque mbangu de l’ethnie Pende

    Les Pende du Congo situés à la limite du Kassaï sont connus pour leur masque dont on en distingue deux catégories: les minganji qui sont des masques d’ancêtres et les mbuya qui sont plutôt des masques évoquant des individus comme le chef, l’ensorcelé, l’amoureux, l’homme en transe etc… Les masques mbangu représentent « l’ensorcelé » et font donc parties de cette deuxième catégorie. Le masque ci-dessus fait partie des collections du Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren (Belgique). Il est bicolore à l’axe de symétrie tordu. L’opposition noire et blanc fait référence aux cicatrices provoquées par les brûlures de celui qui serait tombé dans le feu lors d’une crise d’épilepsie. De plus, la distorsion du visage symbolise toutes les maladies connues. On a attribué à ce masque une influence sur les Demoiselles d’Avignon de Picasso.

Picasso - les Demoiselles d'Avignon - ExtraitPicasso – les Demoiselles d’Avignon, 1907 – Extrait

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