L’eau, la pierre, le cercle, la parole

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Sur les bords du lac d’Annecy (photo Enki)

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J’ai entendu dire : il y a
dans l’eau une pierre et un cercle
et au-dessus de l’eau une parole
qui met le cercle autour de la pierre

Paul Celan, extrait du poème J’ai entendu dire, automne 1952

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Haïkus, de pierres et d’eau

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Quelques haïkus d’Enki  (août 2015)

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goutte d'eau

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une goutte d’eau, un monde
vient la pluie, 
des milliards de mondes

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galet

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pierre rude
à la force adoucie,
caresses de l’eau

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galet du Sillon de Talbert (Côtes-d'Armor, Bretagne)

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ovale d’airain
calcul lithiasique du Grand
Pythagore

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(galet du Sillon de Talbert en Côtes-d’Armor, Bretagne)

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pierre sournoise !
le démon libéré
chevauche le messager

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(pierre d’achoppement du Facteur Cheval)

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roses des sables°°°

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Qui s’est épris de l’autre ?
la rose du sable,
ou le sable de la rose ?

amour partagé
du sable et de la rose

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Roses des sables

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reflet orphelin
laissé en chemin
par une lune distraite

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Pierre de lune

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On n’aime pas autrement les pierres que les femmes… (Bachelard)

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Extrait d’un passage du livre de Bachelard « La psychanalyse du feu » relatif au polissage des pierres.

Isamu Noguchi, sculpteur

Isamu Noguchi, sculpteur

Gaston Bachelard (1884-1962)      (…) Il est assez facile de constater que l’eurythmie d’un frottement actif, à condition qu’il soit doux et prolongé, détermine une euphorie. Il suffit d’attendre que l’accélération rageuse soit calmée, que les différents rythmes soient coordonnés, pour voir le sourire et la paix revenir sur le visage du travailleur. Cette joie est inexplicable objectivement. Elle est la marque d’une puissance affective spécifique. Ainsi s’explique la joie de frotter, de fourbir, de polir, d’astiquer qui ne trouverait pas son explication suffisante dans le soin méticuleux de certaines ménagères. Balzac a noté dans Gobseck que les « froids intérieurs » des vieilles filles étaient parmi les plus luisants. Psychanalytiquement, la propreté est une malpropreté.
     Dans leur théories parascientifiques, certains esprits n’hésitent pas à accentuer la valorisation du frottement, en dépassant le stades des amours solitaires tout en rêverie pour atteindre celui des amours parafées. J.-B. Robinet, dont les livres ont connu de nombreuses éditions, écrit en 1766 : « la pierre que l’on frotte pour la rendre lumineuse comprend ce qu’on exige d’elle, et son éclat prouve sa condescendance… Je ne puis croire que le minéraux nous fassent tant de bien par leurs vertus, sans jouir de la douce satisfaction qui est le premier et le plus grand prix de la bienfaisance. » Des opinions aussi absurdes objectivement doivent avoir une cause psychologique profonde. Parfois, Robinet s’arrête dans la crainte « d’exagérer ». un psychiatre dirait « dans la crainte de se trahir ». Mais l’exagération est déjà bien visible. Elle est un réalité psychologique à expliquer (…)

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     En résumé, nous proposons, comme C.G. Jung, de rechercher systématiquement les composantes de la Libido dans toutes les activités primitives. En effet, ce n’est pas seulement dans l’art que se sublime la Libido. Elle est la source de tous les travaux de l’homo faber. On a sans doute fort bien dit quand a défini l’homme : une main et un langage. Mais les gestes utiles ne doivent pas cacher les gestes agréables. La main est précisément l’organe des caresses comme la voix est l’organe des chants. Primitivement caresse et travail devaient être associés. Les longs travaux sont des travaux relativement doux. Un voyageur parle de primitifs qui forment des objets au polissoir en un travail qui dure deux mois. plus tendre est le retouchoir, plus beau est le poli. Sous une forme un peu paradoxale, nous dirions volontiers que l’âge de la pierre éclatée est l’âge de la pierre taquinée tandis que l’âge de la pierre polie est l’âge de la pierre caressée. Le brutal brise le silex, il ne le travaille pas. Celui qui travaille le silex aime le silex et l’on aime pas autrement les pierres que les femmes.

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     Quand on contemple une hache de silex taillé, il est impossible de résister à cette idée que chaque facette bien placée a été obtenue par une réduction de la force, par une force inhibée, contenue, administrée, bref par une force psychanalysée. Avec la pierre polie on passe de la caresse discontinue à la caresse continue, au mouvement doux et enveloppant, rythmé et séducteur. En tout cas, l’homme qui travaille avec une telle patience est soutenu, à la fois, par un souvenir et un espoir, et c’est du côté des puissances affectives qu’il faut chercher le secret de sa rêverie.

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A faire pleurer les pierres avec Novalis…

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Quand Orphée chantait et jouait de sa lyre, il charmait les hommes, les bêtes et les plantes, arrêtait le cours des fleuves et faisait pleurer les pierres… 

Novalis

Novalis (1772-1801)

Les disciples à Saïs (extrait) – Novalis, traduction Armel Guerne Gallimard

   Il (le Maître) dépêcha avec lui un autre disciple que, souvent, nous avions plaint. Il paraissait toujours triste, depuis des années qu’il était ici; rien ne lui réussissait; il ne trouvait pas facilement, lorsque nous cherchions des cristaux ou des fleurs. Il voyait mal au loin; il ne savait pas bien disposer les rangées bigarrées. Tout se brisait aussi facilement entre ses mains. Et pourtant nul n’avait un tel élan pour voir et écouter, nul n’y mettait une telle passion. Il y eut un temps — avant que l’enfant n’entrât dans notre cercle — où il devint brusquement serein et capable. Il était parti, un jour, triste, et il ne revenait plus; et la nuit tombait. Nous fûmes dans l’angoisse pour lui; tout à coup, comme se levait le crépuscule matinal, nous entendîmes sa voix dans un bosquet tout proche. Il chantait un bienheureux, un sublime cantique; nous étions tous dans l’étonnement; le Maître leva vers l’orient un regard tel que jamais je n’en reverrai. Bientôt, il s’avança au milieu de nous; et il apportait, le visage empreint d’une béatitude indicible, un simple caillou gris de forme bizarre. Le Maître prit le caillou dans sa main et longuement embrassa son disciple; puis il nous regarda, les yeux emplis de larmes; et cette petite pierre, il la déposa dans un endroit demeuré vide, au milieu des autres pierres, précisément où, rayonnages, de nombreuses rangées se rejoignaient.
       Jamais je n’oublierai cet instant. Ce fut pour nous comme si, nous traversant, nous avions eu un clair pressentiment de ce merveilleux Univers en nos âmes.

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