Magie des gemmes : le quartz fantôme


Quartz Fantôme - Minas Geraes, Brésil

      « Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps. »

  « L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités. »

Roger Caillois, Pierres

     Pour les opposer aux animaux et à l’homme, Heidegger classait les minéraux comme des entités « sans monde » (weltlos). Ne possédant pas de système perceptif, ils ne pouvaient ressentir les actions exercées sur eux par leur environnement. Dans son ouvrage Pierres, publié en 1966, Roger Caillois porte un regard singulier sur les minéraux en cherchant, en tant que poète, à les rattacher au monde sensible des hommes par la mise à jour des liens qui unissent « la trame des rêves et la chaîne du savoir » et des « relations invisibles souterraines » qui permettront « l’éclosion d’une image nouvelle et plus complexe de l’univers ». À l’encontre de la vision strictement technicienne qui est celle de la science mais aussi de la vision exclusivement poétique qui est celle du surréalisme auquel il a appartenu et qu’il considère toutes les deux comme réductrices, celui qu’André Breton surnommait « la boussole mentale du surréalisme » va promouvoir, dans sa recherche de la connaissance et sous l’influence de sa rencontre avec l’écrivain argentin Luis Borges, une troisième voie plus synthétique et interdisciplinaire, celle d’une « science diagonale » qui fera appel dans ses tentatives de décryptage de l’univers aux sciences naturelles mais aussi aux sciences humaines telles que la sociologie et l’ethnologie, ainsi qu’aux activités artistiques comme l’esthétique, la poésie et à la littérature. Avec son regard aigu de décrypteur, Roger Caillois va débusquer les correspondances qu’entretiennent les minéraux avec l’humanité et le monde vivant dans son ensemble et qu’il traduira par des métaphores poétiques : « Presque toujours, il s’agit d’une ressemblance inattendue, improbable et pourtant naturelle, qui provoque la fascination. De toute façon, les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne. » Le minéral « dénué de conscience du monde » va alors occuper une place dynamique dans la conscience et l’imagination des hommes en ouvrant toutes grandes les portes du rêve. Le cristal de quartz fantôme est à ce titre l’un des minéraux les plus emblématiques par sa composition géométrique fantastique : « aiguille de cristal habitée par sa propre effigie », « scandée par l’épure répétée de sa forme », sa parenté avec les formes du développement animal : « voiles successifs, (…) peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer » et celles, cycliques, du développement végétal :  « preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe », « Les vaporeux suaires successifs, (…) évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier ».

Enki sigle

Quartz-fantome-2.jpgQuartz fantôme ou Dioxyde de silice SiO2 :
Une montagne entière enfermée dans un cristal…

« Pierres », extrait :

          Une aiguille de cristal habitée par sa propre effigie est dite quartz fantôme. Elle est scandée dans son épaisseur par l’épure répétée de sa forme, comme par autant de voiles successifs, de peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer. Elle impose avec insistance l’idée, l’image, sinon la preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe.
         Les laiteuses séparations superposées qui interrompent de leurs névés la limpidité d’une geôle étincelante y marquent la croissance de ses propres parois. Parfois, elles disparaissent à l’improviste, dissipées comme brouillard qui fond. Mais le moindre changement d’angle suffit pour que renaisse leur versatile inconsistance. Les lignes parallèles s’emboîtent sans faute jusqu’au cœur du cristal. Elles dessinent à l’intérieur de sa transparence les spectres fidèles, domestiques, de l’aiguille à six pans qu’ils hantent et dont ils multiplient l’impalpable simulacre. On dirait les reflets qui décroissent et s’estompent d’un objet pris entre deux miroirs affrontés. Mais, au lieu qu’ils s’évanouissent dans des lointains symétriques, ils gagnent sans l’atteindre le centre inaccessible, ils étagent leurs sommets dans l’axe même de la lumière de la pyramide. Les vaporeux suaires successifs, en suspension dans la clarté que givre leur pâleur, évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier et non, dans l’indestructible, les millénaires de la géologie.

Roger Caillois, Pierres – édit nrf, Poésie/Gallimard – pp.56-57

Capture d’écran 2017-12-30 à 05.21.24.png     quartz-fantome-1.jpg

Quartz fantômes de Minas Geraes, Brésil


Le cristal de roche : explication physique

    Le cristal de roche s’est formé dans les fissures et les veines hydrothermales des roches siliceuses par la dissolution partielle, dans une eau riche en sels minéraux, sous haute pression et à haute température, de la silice. Celle-ci va alors se déposer lentement sur les parois des fissures en formant des cristaux. L’aspect et la transparence des cristaux dépend de la composition de la solution hydrothermale (silice, feldspath, calcite, rutile, tourmaline, hématite), de sa température et de la pression exercée. Le processus s’arrête lorsque la pression et la température diminuent. Lorsque la croissance du cristal s’effectue de manière discontinue par suite de l’absence ou la raréfaction momentanée de certains nutriments ou sous l’effet de variations de pression, de température, de fines particules en sustentation se déposent à sa surface. Lorsque les conditions permettent la reprise de cette croissance, celle ci s’effectue en emprisonnant à la base les particules déposées qui vont former un mince voile.


Roger Caillois, biographie

Roger Caillois (1913-1978)

     Originaire de Reims où il est né en 1913, Roger Caillois sera élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm en 1933 où il passera son agrégation de grammaire. Féru d’anthropologie, il suivra les cours les cours des anthropologues Marcel Mauss et Georges Dumézil. De 1932 à 1935, il fait partie du groupe surréaliste et fondera en 1938, avec Georges Bataille et Michel Leiris, le Collège de sociologie. Ayant rencontré en 1938 l’écrivaine et mécène Victoria Ocampo, il la suit en Argentine où il séjournera de 1939 à 1945,  y fondant la revue Les lettres françaises à laquelle il travaillera avec l’aide de son épouse, Yvette Caillois et dirigera l’Institut Français de Buenos Aires. À son retour en France à la Libération, il traduit Jorge Luis Borges et anime chez Gallimard la collection spécialisée dans la littérature d’Amérique latine « La Croix du Sud » et donne à l’École des hautes études, un cours sur « le vertige de la guerre ». En 1948, il entre à l’Unesco et fonde la revue Diogène. Élu à l’Académie française en 1971, il meurt en 1978.

       Principaux ouvrages : Le Mythe et l’Homme, 1938 ; L’Homme et le sacré, 1939 ; Le rocher de Sisyphe, 1946 ; Méduse et Cie, 1960 ; Esthétique généralisée, 1962 ; Pierres, 1966 ; Cases d’un échiquier, 1970 ; La Pieuvre, 1973.


Fernando Pessoa (1888-1935)Fernando Pessoa (1888-1935)

Je crois au monde comme à une pâquerette,
parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
parce que penser c’est ne pas comprendre…
Le Monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(penser c’est avoir mal aux yeux)
mais pour que nous le regardions avec un un sentiment d’accord…

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Si je parle de la Nature, ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,
mais parce que je l’aime, et je l’aime pour cette raison que celui qui aime ne sait jamais ce qu’il aime,
ni ne sait pourquoi il aime, ni ce que c’est qu’aimer…

Aimer, c’est l’innocence éternelle,
et l’unique innocence est de de ne pas penser.

Fernando Pessoa


Les pierres vues par Fernando Pessoa, le poète « qui ne voyageait qu’en lui-même »

   Le hasard a voulu que je lise au moment même de la rédaction de ce texte le recueil de poèmes du poète portugais Fernando Pessoa « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes » traduit par Armand Guibert et édité par la collection de poche nrf Poésie/Gallimard. Un poème de ce recueil parlent des pierres et des plantes (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124) et des relations que les hommes entretiennent avec elles. À son habitude et à l’opposé de Roger Caillois, Pessoa refuse d’établir ses relations avec la Nature sous l’angle de la recherche de la connaissance qui selon lui est inutile et vouée à l’échec. Une pierre, une plante, le souffle du vent, cela se ressent, se reçoit mais ne se conçoit pas. La conscience ne constitue en rien une recherche ou une compréhension mais se réduit chez lui à la perception d’une sensation qui se suffit à elle-même.

Dis-moi : tu es quelque chose de plus
qu’une pierre ou qu’une plante.
Dis-moi : tu sens, tu penses et tu sais
que tu penses et que tu sens.
Les pierres écrivent donc des vers ?
Elles sont donc des idées sur le monde, les plantes ?
Moi : il y a une différence.
Mais ce n’est pas la différence que tu trouves ;
car le fait d’avoir conscience ne m’oblige pas à avoir des théories sur les choses ;
il m’oblige seulement à être conscient.

Suis-je plus qu’une pierre ou qu’une plante ? Je ne sais.
Je suis différent. Plus ou moins, j’ignore le sens de ses mots.

Avoir conscience, est-ce plus qu’avoir une couleur ?
Peut-être oui, peut-être non.
Je sais que c’est tout simplement différent.
Nul ne peut prouver que c’est plus que simplement différent.

Je sais que la pierre est réelle, et que la plante existe.
Cela, je le sais parce qu’elles existent.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
Je sais que je suis réel moi aussi.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
encore qu’avec moins de clarté qu’ils ne m’indiquent la pierre et la plante.
Je n’en sais pas davantage;

Oui, j’écris des vers, et la pierre n’écrit pas de vers.
oui, je me fais des idées sur le monde, et la plante aucunement.
Mais c’est que les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ;

et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs.
Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur.
Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : « c’est une pierre »,
de la plante je dis : « c’est une plante »,
de moi je dis : « je suis moi »,
et je n’en dis pas davantage. Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

(…)
parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma sœur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai :
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

Fernando Pessoa, « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes », (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124)


Une « philosophie du minéral »

Trouvé sur le blog « Voix et silence » (que je vous recommande, c’est  ICI ) une référence à Camus :

« Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral ». Sceller un « destin de pierre » et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. »

À méditer…


Sans oublier André Breton dans Clair de Terre (1920) et l’Amour fou (1937)

Pièce fausse

À Benjamin Péret

Du vase en cristal de Bohême
            Du vase en cris
            Du vase en cris
                 Du vase en
                     En cristal
Du vase en cristal de Bohême
                     Bohême
                     Bohême

Clair de Terre (extrait)


     « Mais c’est tout à fait indépendamment de ces figurations accidentelles que je suis amené à faire ici l’éloge du cristal. Nul plus haut enseignement artistique ne me paraît pouvoir être reçu que du cristal. L’œuvre d’art, au même titre d’ailleurs que tel fragment de la vie humaine considérée dans sa signification la plus grave, me paraît dénuée de valeur si elle ne présente pas la dureté, la rigidité, la régularité, le lustre sur toutes ses faces extérieures, intérieures du cristal. Qu’on entend bien que cette affirmation s’oppose pour moi, de la manière la plus catégorique, la plus constante, à tout ce qui tente, esthétiquement que moralement, de fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l’homme de se livrer. Je ne cesse pas, au contraire, d’être porté à l’apologie de la création, de l’action spontanée et cela dans la mesure même où le cristal, par définition non améliorable, en est l’expression parfaite. La maison que j’habite, ma vie, ce que j’écris : je rêve que cela apparaisse de loin comme apparaissent de près ces cubes de sel gemme. »

André Breton, L’Amour fou, Paris, Gallimard, NRF, 1937, p. 14

Tirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L'Amour fou en 1937.pngTirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L’Amour fou en 1937

     Pour l’interprétation du thème du cristal chez André Breton, lire les pages consacrées à ce sujet par Gérard Gasarian dans son essai « André Breton, une histoire d’eau », édit. Objet Septentrion, Presses Universitaires (pages 77 à 82), c’est  ICI , par Françoise Py dans « Métamorphoses » (pages 224 à 227), c’est   ICI.  et par Henri Béhar dans « Chassé-croisé Tzara-Breton », (pages 128 à 132) c’est  ICI.


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Ceux qui entendent chanter les pierres…

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Erri Da Luca

Erri De Luca

    J’avais débuté la lecture d’un livre de cet écrivain italien aux cent vies, Erri De Luca. Issu d’une famille bourgeoise napolitaine ruinée, il a passé sa prime enfance dans le faubourg populaire et surpeuplé de Montedidio à Naples. À 16 ans, il est communiste et milite contre la présence de l’armée américaine dans la ville. À 18 ans, en 1968, il est à Rome où il s’engage dans l’action politique révolutionnaire avant de devenir anarchiste. En 1969, il est responsable du service d’ordre du mouvement gauchiste Lotta Continua jusqu’à sa dissolution en 1977; de 1978 à 1980, il est ouvrier chez Fiat et participe à toutes les luttes ouvrières. Puis il abandonne la lutte politique et fait plusieurs métiers en temps qu’ouvrier solitaire et itinérant jusqu’en 1995. Durant cette période, inquiété par les lois spéciales de son pays, il se réfugie un moment en France, en 1982. L’année 1983 le voit engagé comme bénévole dans une mission humanitaire en Tanzanie. C’est juste avant son départ pour l’Afrique qu’il découvre une Bible et se passionne soudainement pour l’Ancien Testament et l’hébreu. Gravement malade en Tanzanie, il échappe de peu à la mort. De retour en Italie, retravaille comme ouvrier tout en poursuivant l’étude des textes sacrés et se tourne vers une passion nouvelle : l’alpinisme. De 1992 à 1995, durant la guerre en Yougoslavie, il est chauffeur de camion dans des convois humanitaires pour la Bosnie. Il devient altermondialiste, s’oppose à la ligne grande vitesse Lyon-Turin, action au cours de laquelle il est poursuivi pour sabotage. Entre temps, il aura trouvé le temps de parcourir avec l’alpiniste italienne Nives Meroi plusieurs massifs montagneux au Népal, écrit plus de 80 romans, essais et nouvelles, 3 recueils de poésie, 4 pièces de théâtre et traduit plusieurs ouvrages. Il a également collaboré à plusieurs journaux italiens dont La Repubblica, Corriere della Sera, Il Manifesto et Avvenire.

   Au début du livre (il s’agit de son roman Acide, Arc-en-ciel, 1992) un passage m’a soudainement interpellé, celui dans lequel il décrit les pierres de sa maison qui lui murmurent, lui parlent. Je me suis alors souvenu d’un conte que j’avais entendu conter par Pierre-Jakez Hélias, l’auteur du magnifique roman autobiographique Le Cheval d’Orgueil, dans les années quatre vingt dix, quelques temps avant sa mort, à la maison de la baie d’Audierne sur la commune de Tréguennec et qui m’avait alors émerveillé. J’ai retrouvé ce conte sur Internet et ne résiste pas à l’envie de vous le faire partager…

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Erri De Luca : le langage des pierres

détail d'un mur de pierre (Italie)

      J’ai beaucoup parlé seul. Soudain une phrase sortait de ma bouche. Je la disais à la maison qui attendait ma voix. J’ai vécu si longtemps à l’intérieur d’elle qu’un échange s’est établi entre ses pierres et moi. Je sens que je fais partie d’une nature minérale commune. Son silence est le mien, il est intérieur. Le silence du dehors, de la campagne, total certains soirs de brouillard, ne ressemble pas au nôtre capable d’absorber les sons, quand même ma respiration et les battements de mon cœur se dissipent et que je ne le aperçois plus. la maison me répond. Sa voix n’appartient pas aux hommes : elle jaillit de la pierre volcanique des murs, née au temps où l’écorce terrestre était en fusion et la matière mère de toutes choses. C’est une voix qui a bouillonné dans le fleuves de feu jaillissant de gerbes de la mare des cratères. Quand le vent balaie sa poussière, l’asperge de gouttes grises et bleues, la pierre murmure des comptines. Parfois c’est un timbre sonore où je distingue des syllabes incohérentes, d’autres fois je comprends des phrases entières. Mon oreille s’est exercée à écouter les pierres. Je les ai extraites de la terre, je les ai taillées avec mon ciseau, en forçant la fissure, comme si c’étaient des noix. un éclatement, un souffle, et elles s’ouvraient à demi, l’air passait pour la première fois sur les pores de la pierre, à l’intérieur. Les pierres sont des huîtres pour ceux qui savent les toucher. Je les ai équarries, j’en ai fait des sentiers, des haies, des sièges, me servant des aspérités de l’une pour l’encastrer dans l’autre. Je les rapprochais suivant une géométrie qu’elles présentaient elles-mêmes, chacune prête son à n’accepter qu’une seule autre forme, comme par destin. J’avais la mémoire des aspérités et je prenais dans le tas précisément celle qui allait s’ajuster avec un bruit de mains qui se joignent. Pierre noire opaque qui resplendissaient entre les doigts, pleine, lourde, au relief dur et pourtant docile pour celui qui le comprend.

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel, 1992 – Traduit de l’italien par Danièle Valin – Gallimard éd. Folio, 2011 – p.14-15

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Pierre jakez Helias (1914-1995)

Pierre-Jakez Hélias

        Il était question dans ce conte de Pierre-Jakez Hélias  des murets en pierres sèches qui séparent les parcelles de terre qui longent la côte bretonne et que l’on trouve disséminés dans tout le Cap Sizun et le Pays Bigouden, de la pointe du Raz jusqu’au rives de l’Odet. Ces murets servaient à délimiter les parcelles et à les protéger du vent. Les paysans avaient montés patiemment ces murets, depuis des millénaires, avec les pierres éparses issues de leurs champs ou en provenance des rives rocailleuses de l’océan. L’assemblage de ces pierres, pour être pérenne, nécessitait une technique adaptée et un coup de main particulier. Un mise en œuvre maladroite et le mur finissait par s’effondrer sous les coups de butoir répétés du vent violent venu du large… Lorsque l’on se promène sur la côte, les jours de grand vent, le long de ces murets de pierre, il est vrai que l’on perçoit parfois une sorte de chuintement, comme un soupir,  qui provient du frottement du vent contre les pierres lorsqu’il se glisse dans les anfractuosités et les joints  du muret pour le traverser. Certains y reconnaissent un chant…

°°°

Jean des pierres, conte breton d’après Pierre-Jakez Hélias

       Il y a eu un temps où l’on n’aurait trouvé personne, sur toute la baie d’Audierne, pour élever un mur de galets autour d’un champ sans demander les conseils et le secours de celui qu’on appelait Jean des Pierres. Quand nous l’avons connu, c’était un vieil homme au visage torturé, le seul être vivant capable de comprendre les paroles qui sortent des galets de mer quand le vent y passe.
      Ce pouvoir lui était venu dans sa douzième année. Par un jour de grand vent, il gardait ses deux vaches maigres sur la falaise. Sa mère lui avait bien recommandé de tenir l’oeil sur l’une des bêtes, la Rouge, à l’humeur assez folle pour le présent. D’habitude, l’enfant s’étendait à son aise dans une de ces fosses à brûler le goémon qui ressemblent à de longs cercueils garnis de pierres plates.
     Mais, ce jour‑là, il n’avait pas envie de trop laisser vaguer la Rouge. Elle aurait tôt fait de filer, la sournoise, vers la palud de Plovan, où il y avait certaines herbes d’une saveur sans pareille. Une fois, déjà, il avait couru toute une nuit pour la retrouver, au risque de se noyer dans les étangs.
     Il choisit de s’asseoir sur l’herbe, le dos appuyé contre le mur de pierres sèches et de galets qui serpentait le long de la côte, à quelques pas du bord de la falaise. Le vent de mer ne cessait pas de forcir. Il sifflait sur tous les tons dans les sept cents trous du mur. De petits galets libres commencèrent à taper des coups pressés. D’autres, plus lourds, se décalaient sourdement dans les rafales. Ceux de la crête, larges et plats, frottaient les uns sur les autres avant de glisser dans l’herbe. Un coquillage, pris dans les pierres, chantait clair et aigu comme un enfant de choeur. Et puis, tout le mur se mit à bruire en tempête. Jean ne regardait plus la Rouge. Il avait fermé les yeux et il se trouvait bien de la grande rumeur de galets. La tête commençait à lui tourner quand, tout d’un coup, IL LUI FUT DONNE DE LES COMPRENDRE MOT A MOT, pour le tourment de toute sa vie.

Songes, Plovan - photo Sébastien Palud

Baie d’Audierne – Songes, Plovan – photo Sébastien Palud

     Les pêcheurs s’étonnèrent de voir l’enfant aux aguets près des murs secs dès que le vent s’était levé. Il se ramassait contre les pierres et demeurait des heures sans bouger. D’autres fois, il courait d’un mur à l’autre avec des cris, des bonds, des rires éclatants. Mais, plus souvent, il avait le front soucieux. De ses mains tremblantes, il tâtait les galets, y collait son oreille, essayait de les faire bouger. Il leur parlait à voix basse quand il était seul avec eux. On le vit démolir des pans de murs et les remonter avec soin. Pendant les nuits d’hiver, il quittait son lit pour courir la falaise. Il n’avait de repos que lorsque le vent était tombé. Ses pauvres parents le laissaient faire et jamais il ne fut contrarié par personne, car les innocents sont entre les mains de Dieu. On l’appelait Jean des Pierres.
     Passèrent les années. Un pan après l’autre, le long mur qui bordait le sentier de la falaise avait été refait par Jean. Aucun galet, maintenant, ne glissait plus de sa crête, rien ne branlait dans les rangées où tout avait sa juste place. Quand se levait le vent de la mer, on entendait chanter le mur d’une seule voix sans faille, mieux que les hommes à la grand’messe, beaucoup mieux. Les pécheurs s’arrêtaient de ramender leurs filets, pris entre l’inquiétude et le contentement. Ils devenaient tout pensifs en regardant Jean des Pierres et souvent, assis à l’ombre de leurs barques, pendant que l’un d’eux surveillait la mer, ils parlaient longuement de lui avec des mots de respect et de souci.
     Et voilà qu’une fois Jean des Pierres, qui était devenu un homme, vint s’asseoir au milieu d’eux. Ils l’écoutèrent si fort qu’ils en oubliaient de rouler leurs chiques. Quand les femmes vinrent les appeler pour la soupe, elles se firent chanter des litanies qu’on ne trouve dans aucun livre de messe. Mais jamais un seul des hommes ne fut capable de répéter ce qu’il avait entendu de Jean des Pierres. Ils dirent seulement qu’il connaissait la mer, les vents et le rivage mieux que nulle créature vivante parce que les galets lui avaient révélé des choses qu’on ne pouvait pas répéter après lui. Certaines de ces choses étaient si terribles qu’ils en perdirent le sommeil pendant des nuits et des nuits.

     Depuis ce jour‑là, celui qui voulait lever un mur sur la côte allait trouver Jean des Pierres.

     – Jean, si vous êtes d’accord, j’aimerais protéger mon champ sur la falaise. Vous savez où il est ?
     – Oui. Il faudra prendre les galets en face de la Roche‑Longue. Ceux-là sont prêts à entrer dans un mur. Ils me l’ont demandé souvent.
     – Alors, nous pourrions commencer mardi. J’aurai les hommes qu’il faut.
     – Non. Il n’y aura pas de vent, mardi. C’est le vent qui fait chanter les galets. Et c’est le chant des galets qui enseigne la manière de bâtir un mur. On ne peut rien faire sans le vent. Attendons jusqu’à jeudi.
     – Mais comment pouvez‑vous savoir si le vent soufflera jeudi ?
    – Je le connais beaucoup mieux que mon propre corps. Il se lèvera de bonne heure et ne tombera que dimanche, au début des vêpres. Nous aurons tout notre temps.

image orpheline

     Et le jeudi, sans faute, le vent de mer sifflait dans l’herbe rase pendant que Jean des Pierres traçait le sillon du mur avec un croc à goémon. Il sifflait dans les galets que les hommes plaçaient les uns sur les autres, avec les gestes attentifs d’une mère qui dépose un nouveau-né au berceau.

     – Attendez donc ! Doucement ! Ce galet n’est pas à sa place. Il faut l’enlever tout de suite. Je l’entends se plaindre sous le vent. Il a mal, oui, il a mal. Et quand un galet ne se trouve pas bien dans un mur, le mur ne se trouve pas bien debout. Enlevez‑le, je vous prie !
     – Bien, bien. Est-ce que celui-ci pourrait aller mieux, Jean des Pierres ?
    – Beaucoup mieux. Entendez-vous comme il ronronne joliment ! Mais il me semble qu’on gémit encore, de ce côté. Oui, ma foi, je ne suis pas étonné. Vous avez mis là un galet rouge pour boucher un trou qui doit rester ouvert. Et le pauvre mur s’étranglait. Ecoutez comme il respire bien maintenant !

     C’était vrai. Quand le mur était fini, les voix de ses pierres changeaient avec le vent qui passait de galerne en suroît, mais toujours elles s’accordaient ensemble et aucune plainte n’y résonnait jamais. Sur toute la baie d’Audierne, les longs murs de galets n’arrêtaient pas de chanter leur contentement.

     Cependant, Jean des Pierres était entré dans sa vieillesse. D’année en année, ses yeux devenaient plus hagards, son visage reflétait un tourment caché. Bâtir un mur était pour lui un martyre. Il n’en finissait pas de soupeser les galets, de leur changer de place et d’en approcher sa tête. Lui qui les entassait, naguère, plus haut que ses yeux, il tremblait de les faire monter jusqu’à sa poitrine. Et puis vint le jour où la grande rumeur du vent dans les murs, si large et si pleine autrefois, se mit à s’érailler un peu, un tout petit peu, comme à regret. Les gens de la côte ne s’en aperçurent pas tout de suite, mais Jean savait déjà qu’il devenait sourd. Son oreille n’était pas plus épaisse pour entendre les hommes, non, mais il ne démêlait plus très bien le langage des pierres. C’était le don qui s’en allait.
     Le dernier mur qu’il a levé, c’est celui de Jakez Perros. Vous ne pouvez plus le voir, aujourd’hui et vous saurez pourquoi. Jean avait d’abord dit non parce que l’autre voulait faire passer son mur en face d’une saignée de la falaise, là où il y a une fontaine d’eau douce. Le vent n’est pas franc, dans cet endroit. Et puis, tout de même, il avait fini par dire oui. Depuis longtemps, il n’osait plus toucher les galets. C’était l’occasion de savoir si le don l’avait définitivement quitté ou s’il était revenu. Le mur s’éleva lentement. Jean avait ordonné qu’on le laissât tout seul. Il s’était bâti une cabane, près de la fontaine, et il y passait ses nuits aux aguets. Pendant deux mois, tremblant de fièvre, il ne cessa de faire et défaire. Enfin, quand les galets lui arrivèrent aux épaules, il les couvrit de pierres plates et rentra chez lui.
    Cette nuit-là, le vent de mer se mit à souffler avec une force terrible. On aurait dit que des orgues immenses, tout le long de la côte, célébraient le jugement dernier. Jean des Pierres suait d’angoisse dans son lit à cause de son mur. Il lui semblait entendre un galet, un seul, qui pleurait comme un être vivant. Il descendit de son lit-clos, entra dans ses sabots de bois, courut à la côte…

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    Le lendemain, quand Jakez Perros alla voir son mur, il le trouva écroulé en face de la fontaine d’eau douce. Au milieu du tas de cailloux polis DONT AUCUN N’AVAIT VOULU LE TOUCHER, souriait Jean des Pierres. Il tenait un gros galet dans son giron, sans doute celui qui pleurait dans le vent et qu’il avait voulu remettre à sa juste place.
    Pendant tout le temps qu’il vécut encore, il ne cessa d’arpenter la falaise avec ce galet qu’il dorlotait comme un enfant blessé. Sa pauvre tête s’était perdue à cause d’une pierre qui souffrait dans un mur.

    Vent de galerne ou de suroît, les murs de Jean des Pierres chantent toujours sur la baie d’Audierne. Alan ar Gow et Youenn Moros m’ont conté son histoire en mangeant la galette froide, près du moulin de Penhors, il y a plus de trente ans. Je n’ai pas été capable de la conter comme eux. Mais j’ai tâché de faire que leur vérité fût aussi la mienne.

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Inis Oírr fields

Inis Oirr fields

Feile na gCloch (le Festival de la Pierre) à Inis Oirr, l’une des îles d’Aran en Irlande

    Chaque année est organisé dans cette île peuplée d’à peine 250 habitants, la plus petite des trois îles d’Aran, un concours international de façonnage d’ouvrages en pierres sèches. En 2012, le thème de la compétition était la réalisation selon le mode traditionnel  d’un grand mur de soutènement vertical de 3,6 m de haut. Trois jours ont été nécessaires pour réaliser un grand mur massif composé de deux parois autoportantes. (crédits au site de Stone Art Blog, c’est  ICI et au site Limewindow, c’est  ICI )

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Poésie : des pierres, encore… et Tomas Tranströmer, toujours…

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Magritte - le château des Pyrénées, 1959

Les Pierres

Les pierres que nous avons jetées, je les entends
tomber, cristallines, à travers les années. Les actes
incohérents de l’instant volent dans
la vallée en glapissant d’une cime d’arbre
à une autre, s’apaisent
dans un air plus rare que celui du présent, glissent
telles des hirondelles du sommet d’une montagne
à l’autre, jusqu’à ce qu’elles
atteignent le derniers hauts plateaux
à la frontière de l’existence. Où nos
actions ne retombent
cristallines
sur d’autres fonds
que les nôtres.

Tomas Tranströmer, Baltiques (17 poèmes, 1954)

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