Les méandres du Temps : « Accord secret avec Dieu »

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Pradal – Le Fusillé, 1976

Et Dieu le fit mourir pendant cent ans puis il le ranima et lui dit :
— Combien de temps est tu resté ici ?
— Un jour, ou une partie du jour, répondit-il.
                                                    Coran, II, 261.

     Nous sommes le 14 mars 1939, jour de l’entrée des troupes nazies à Prague. Un citoyen juif de la ville, Jaromik Hladik, est arrêté par la Gestapo quelques jours plus tard sur dénonciation, condamné à être fusillé et emprisonné dans l’attente de son exécution qui a été fixée au 29 mars. L’écrivain se morfond dans sa cellule et est au désespoir de n’avoir pu terminer le premier acte et une scène du troisième acte de la tragédie qu’il était en train d’écrire : Les ENNEMIS. Une nuit , il s’adresse à Dieu dans l’obscurité :

Extrait du « miracle secret » de Jorge Luis Borges, Fictions, 1943

      « si j’existe de quelque façon, si je ne suis pas une de tes répétitions, un de tes errata, j’existe comme auteur des ENNEMIS. Pour terminer ce drame, qui peut me justifier et te justifier, je demande une année de plus. Accorde-moi ces jours, Toi qui à qui les siècles et le temps appartiennent. » C’était la dernière nuit, la plus atroce, mais dix minutes plus tard, le sommeil le noya comme une eau sombre.
     Vers l’aube, il rêva qu’il s’était caché dans une des nefs de la bibliothèque de Clementinum. Un bibliothécaire aux lunettes noires lui demanda : Que cherchez-vous ? Hladik répliqua : Je cherche Dieu. Le bibliothécaire lui dit : Dieu est dans l’une des lettres de l’une des quatre cent mille tomes du Clementinum. Mes parents et les parents de mes parents ont cherché cette lettre; je suis devenu aveugle à force de le chercher. Il ôta ses lunettes et Hladik vit ses yeux morts. Un lecteur entra pour rendre un atlas. Cet atlas est inutile, dit-il et il le donna à Hladik. Celui-ci l’ouvrit au hasard. Il vit une carte de l’Inde, vertigineuse. Brusquement certain, il toucha une des petites lettres. une voix de partout lui dit : le temps pour ton travail t’a été accordé. Alors Hladik s’éveilla. (…) Il s’habilla; deux soldats entrèrent dans sa cellule et lui ordonnèrent de les suivre.
       (…)
     Le peloton se forma et se mit au garde-à-vous. Hladik, debout contre le mur de la caserne, attendit la décharge. Quelqu’un craignit que le mur ne fut taché de sang; alors on ordonna au condamné d’avancer de quelques pas. Hladik, absurdement, se rappela le hésitations préliminaires des photographes. Une lourde goutte de pluie frôla une des tempes de Hladik et roula lentement sur sa joue; le sergent vociféra l’ordre final.
      L’univers physique s’arrêta.
    Les armes convergeaient sur Hladik, mais les hommes qui allaient le tuer étaient immobiles. Le bras du sergent éternisait un geste inachevé. Sur une dalle de la cour une abeille projetait une ombre fixe. Le vent avait cessé, comme dans un tableau. Hladik essaya un cri, une syllabe, la torsion d’une main. Il comprit qu’il était paralysé. Il ne recevait pas la plus légère rumeur du monde figé. Il pensa je suis en enfer, je suis mort. Il pensa je suis fou. il pensa le temps s’est arrêté. Puis il réfléchit : dans ce cas, sa pensée se serait arrêtée. Il voulut la mettre à l’épreuve : il récita (sans remuer les lèvres) la mystérieuse églogue de Virgile. Il imagina que les soldats déjà lointains partageaient son angoisse; il désira communiquer avec eux. Il s’étonna de n’éprouver aucune fatigue, pas même le vertige d’une longue immobilité. Il s’endormit au bout d’un temps indéterminé. Quand il s’éveilla, le monde était toujours immobile et sourd. la goutte d’eau était toujours sur sa joue; dans la cour l’ombre de l’abeille; la fumée de la cigarette qu’il avait jetée n’en finissait pas de se dissiper. un autre « jour » passa avant que Hladik eût comprit.
      Il avait sollicité de Dieu une année entière pour terminer son travail : l’omnipotence divine lui accordait une année. Dieu opérait pour lui un miracle secret : le plomb germanique le tuerait à l’heure convenue; mais, dans son esprit, une année s’écoulerait entre l’ordre et l’exécution de cet ordre. De la perplexité il passa à la stupeur, de la stupeur à la résignation, de la résignation à une soudaine gratitude.

Jorge Luis Borges, Fictions, le miracle secret, 1943 – traduction par P. Verdevoye – Ed. Gallimard Folio.

Prague

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la créature de glaise : légende du Golem de Prague

–––– La légende du Golem de Prague –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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la création du Golem par le Haut Rabbi Loew de Prague  par Mikuláš Aleš

De nombreuses légendes dans le monde racontent l’histoire d’idoles ou de figurines auxquelles des divinités, des sorciers ou des mages transmettent les facultés de se mouvoir et de parler. Le Talmud lui-même indique qu’Adam aurait été un Golem durant les premières heures de sa vie. L’une des légendes concerne la communauté juive de Prague et un personnage mythique de cette communauté, le Haut Rabbi Loew (dit le Maharal), philosophe défenseur de Copernic, familier de Rodolphe II de Habsbourg, qui aurait créé avec de bonnes intentions une créature qui l’aurait dépassé.

Le Golem vu par Peter von Matt (Fils dévoyés, filles fourvoyées : les désastres familiaux dans la littérature).
Cette légende vient du judaïsme oriental et la conscience collective la relie à Prague et au mythique Rabbi Löw à l’époque de Rodolphe II. Cette histoire exprime à vrai dire le fantasme du salut, de la délivrance des juifs éternellement persécutés; c’est un récit de leur détresse sans fin au milieu de la haine chrétienne du prochain. Lorsque s’annonce la persécution, dit la vieille légende, un grand rabbin peut façonner avec une motte de glaise une forme humaine, une figure grossière plus grande que nature, et, quand elle est ainsi couchée sur le sol dans un grenier tenus secret, il lui grave en caractères hébraïques le nom de Dieu sur le front. Alors la chose se lève et devient vivante; elle doit servir le rabbin et s’appelle « le golem ». Il obéit au doigt et à l’œil à son maître, est fort comme un taureau, absolument selon l’appréciation et les ordres du rabbin. La suite, on l’invente et la transforme selon l’humeur et l’envie. Le golem peut devenir dangereux et se retourner contre son maître, ou bien tomber amoureux et se changer en un être humain sensible. La légende entre bientôt dans le champ narratif varié qui entoure des figures comme Ariel et Caliban de Prospero, l’apprenti sorcier, le monstre de Frankenstein, ou même King Kong. Dans la littérature allemande, Achim von Arnim en a donné la représentation la plus exhaustive dans son récit Isabelle d’Egypte, et à notre époque Isaac Bashevis Singer en a écrit une belle adaptation, le golem. Une légende. Le sommet dramatique est en général le moment où la créature en rupture de ban est réduite à merci par le rabbin, qui d’un coup de pouce lui efface du front le nom de Dieu. Le golem alors s’effondre et il n’en reste plus qu’une motte de glaise sur le sol.

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traces du Golem dans la ville de Prague

traces du Golem dans la ville de Prague (synagogue, sculpture et faïence)

Il paraît que certains soirs, dans les rues du quartier juif de Prague, le fantôme du Golem se promène encore, devenu inoffensif. On dit aussi que la glaise dont il était fait se trouve dans les greniers d’une des synagogues qui existent encore.

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Ce thème de la créature qui échappe à son maître et devient incontrôlable a connu un grand succès au XIXe siècle avec l’accélération du développement rapide des sciences et des techniques et les bouleversements sociaux, culturels et environnementaux qu’ils ont occasionnés. Le Golem inspire les romantiques allemands comme Jacob Grimm, Achim von Amim, Hoffman et Adelbert de Chamisso.

Plus tard, en 1920, il inspirera aux réalisateurs P. Wegener et H. Galeen un chef d’œuvre du cinéma expressionniste allemand :  « Der  Golem, wie er in die Welt kam ».

Pour lire la critique du film par Michael Kœnig (en anglais), c’est ICI
ou en français par le Ciné-Club de Caen, c’est ICI

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affiche du film "Der  Golem, wie er in die Welt kam", 1920film « Der  Golem, wie er in die Welt kam », 1920

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affiches du film « Der  Golem, wie er in die Welt kam », 1920

affiches du film "Der  Golem, wie er in die Welt kam", 1920

Capture d’écran 2013-06-21 à 08.29.33

Capture d’écran 2013-06-21 à 08.22.22

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