Les yeux d’une fille


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       Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan, – les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude – comme aucune idée – communes, devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces différences, à la conscience qu’il n’entrait pas, dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la satiété, la soif – pareille à celle dont brûle une terre altérée – d’une vie que mon âme, parce qu’elle n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.

Marcel Proust. À l’ombre des jeunes filles en fleurs – Extrait

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Sous l’emprise du rayon vert – les photos d’Enki.

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   Mardi 8 avril 2014, Lac d’Annecy au lieu-dit Le Piron dans la commune de Sévrier, aux environs de 17 h 30. Le ciel était resté couvert toute la journée et il avait plu abondamment. Brusquement, en début de soirée, le plafond neigeux s’est dégagé en divers points  et  des rayons de lumière obliques ont illuminé intensément certaines parties du paysage contrastant fortement avec les lourds nuages sombres pleins de menaces encore présents . Au bout de l’allée, entre les haies bordant les propriétés du bord du Lac, une tache lumineuse de couleur vert opaline, presque phosphorescente s’est imposée, vous attirant comme un aimant tel le petit pan de mur jaune de Vermeer dans  La Recherche du Temps perdu…   (Photos prises avec mon IPhone.)

Lac d'Annecy, le Piron - mardi 8 avril 2014, vers 17 h 30 - IMG_2465

   Mardi 8 avril 2014, Lac d’Annecy  au lieu-dit Le Piron dans la commune de Sévrier, aux environs de 17 h 30. Le ciel était resté couvert toute la journée et il avait plu abondamment. Brusquement, en début de soirée, le plafond neigeux s’est dégagé en divers points  et  des rayons de lumière obliques ont illuminé intensément certaines parties du paysage contrastant fortement avec les lourds nuages sombres pleins de menaces encore présents . Au bout de l’allée, entre les haies bordant les propriétés du bord du Lac, une tache lumineuse de couleur vert opaline, presque phosphorescente s’est imposée, vous attirant comme un aimant tel le petit pan de mur jaune de Vermeer  dans La Recherche du temps Perdu…   (Photos prises avec mon IPhone.)

Johannes Vermeer - Vue de DelftJohannes Vermeer – Vue de Delft

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Rien à voir, me direz-vous ? Pas si sûr…

    Dans La Recherche du Temps Perdu, l’un des personnage du roman, l’écrivain Bergotte, visitant une exposition de tableaux de Vermeer, tombe en arrêt devant la toile « Vue de Delft » sur laquelle figure un petit pan de mur au jaune lumineux traité par le peintre de manière si extraordinaire que la couleur semble vibrer.  

« Enfin il fut devant le Ver Meer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. ‘C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.’  » (III, p. 692)*

      En atteignant l’entrée de l’allée qui conduisait au lac, ce rectangle lumineux de couleur vert opaline si inhabituelle, bien délimité par les deux haies latérales et les rives du Lac qui l’entouraient comme le cadre d’un tableau, émettait lui aussi des vibrations visuelles qui m’ont fait penser immédiatement au petit pan de mur jaune de Proust. « Artialisation », c’est par ce terme, déjà utilisé par Montaigne, que le spécialiste du paysage, Alain Roger, nomme le processus de « médiation du paysage par l’art » par lequel le paysage devient une construction culturelle, subjective et relative… Ceci dit, je constate que le tableau de Vermeer représente une vue de Delft un jour d’orage, puisque l’on voit de lourds nuages noirs dominer la scène et plus loin des nuages immaculés resplendissants de lumière; des conditions semblables à celles qui prévalaient sur le Lac d’Annecy lorsque j’ai pris ces photos. La luminosité exceptionnelle qui s’attache à certains points des deux paysages est liée au contraste fort qui résulte de leur opposition aux zones encore ombrées : ombres des nuages et ombres portées. Pour cette couleur verte qui est apparue si intensément un cours moment, je n’ai trouvé aucune explication satisfaisante. On attribue généralement cette couleur au plancton qui est abondant au printemps mais pourquoi disparaîtrait-il aussi brusquement ? Si certains ont une explication sur ce sujet, je serais intéressé qu’ils veuillent bien m’en faire part…

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