la guerre – (II) De la guerre en dentelles à la montée aux extrêmes : les guerres franco-allemandes

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Carl von Clausewitz (1780-1831)    Clausewitz - Vom kriege

Carl von Clausewitz (1780-1831) – Vom Krieg (De la Guerre), 1832

 

René Girard

     Dans son ouvrage Achever Clausewitz, René Girard nous fait part de sa découverte de la pensée de Karl von Clausewitz (1780-1831), ce général et théoricien militaire prussien qui, dans son ouvrage posthume De la Guerre publié en 1832 a théorisé le concept de « la montée aux extrêmes », avec l’apparition dans l’art de la guerre d’un cycle de violence extrême dans lequel chacun des adversaires répond par nécessité à la violence extrême de l’autre par une violence encore plus grande. René Girard a vu là un exemple d’application de son propre concept de conflit mimétique qui résulterait du désir mimétique, ce besoin fondamental ancré chez l’être humain de vouloir posséder ce qui appartient à son semblable ou que celui-ci désire.

     Pour sa démonstration, René Girard s’appuie sur certains textes de Clausewitz qui justifient cette montée de la violence. C’est ainsi qu’après avoir rappelé la définition plutôt banale de la guerre comme étant « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté », il complète celle-ci par un texte terrible qui ouvre la voie à l’utilisation débridée de la violence :

Carl von Clausewitz (1780-1831)

     Ainsi les âmes philanthropiques pourraient-elles facilement s’imaginer qu’il existe une manière artificielle de désarmer ou de terrasser l’adversaire sans causer trop de blessures, et que c’est là la véritable tendance de l’art de la guerre. Il faut pourtant dissiper cette erreur, aussi belle soit-elle. Car, dans une entreprise aussi dangereuse que la guerre, les erreurs engendrées par la bonté sont précisément les pires. Puisque l’utilisation de  la violence physique dans toute son ampleur n’exclut en aucune manière la coopération de l’intelligence, celui qui se sert de cette violence avec brutalité, sans épargner le sang, l’emportera forcément sur l’adversaire qui n’agit pas de  même. Il dicte par là sa loi à l’autre. Tous deux se poussent ainsi mutuellement jusqu’à une extrémité qui ne connaît d’autre limite que le contrepoids exercé par l’adversaire.
      C’est ainsi qu’il faut envisager les choses, et c’est un effort vain, absurde même, que d’écarter la nature de l’élément brutal en raison de la répugnance qu’il inspire.
       Si les guerres des peuples cultivés sont bien moins cruelles et destructrices que celles des peuples incultes, cela tient à la situation sociale de ces États, aussi bien entre eux que chacun d’entre eux. La guerre résulte de cette situation et des conditions qu’elle impose : celle-ci la détermine, la limite et la modère. Mais ces aspects ne font pas essentiellement partie de la guerre, ils n’en sont que les données. Il est donc impossible d’introduire  dans la philosophie de  la guerre un principe de modération sans commettre une absurdité. (…)
       Nous réitérons notre thèse : la guerre est un acte de violence, et l’emploi de celle-ci ne connaît pas de limites. Chacun des adversaires impose sa loi à l’autre. Il en résulte une interaction qui, selon la nature de son concept, doit forcément conduire aux extrêmes.

     La pensée de Clausewitz s’est nourrie des changements fondamentaux dans l’art et la manière de mener la guerre induits par la Révolution française et la période des Guerres napoléoniennes qui l’a suivie. Pour la première fois en Europe, la guerre n’était plus  menée pour résoudre des querelle dynastiques mais était une guerre idéologique  et était le fait de soldats-citoyens levés en masse pour affronter des mercenaires et des soldats de métiers. C’est cette armée révolutionnaire qui, le 20 septembre 1792, fait reculer à Valmy l’armée prussienne commandée par le duc de Brunswick et dans laquelle se trouvait alors un jeune militaire du nom de Clausewitz. Quatorze années plus tard, le 14 octobre 1806,  La Grande Armée, composée essentiellement de conscrits, écrasera les prussiens à Iéna. Cette victoire de Napoléon entraînera la disparition du Saint Empire romain germanique et constituera une humiliation pour la Prusse. Clausewitz, qui participait à la bataille prend le chemin de l’exil en servant le Tsar.

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     Lorsqu’il n’était que premier consul Napoléon Bonaparte avait réorganisé l’armée révolutionnaire. Par l‘institution du tirage au sort en 1804, le service militaire touchait 30 à 35 % des conscrits célibataires ou veufs sans enfant. . Entre 1804 et 1813, 2 300 000 Français seront ainsi appelés (environ 7 % à 8 % des Français en âge de porter les armes). Sur ce total, entre 700.000 et 1.000.000 seraient morts ou portés disparus. Ces chiffres ne comportent pas les pertes des alliés de la France qui seraient comparables ni les pertes des populations civiles. (à gauche : Départ de conscrits).

Chasseurs à pied de la vieille Garde Impériale

   Selon des observateurs de l’époque, la force des armées françaises provenait de l’« enthousiasme » héroïque des soldats pour la cause du combat. Cette qualité morale des combattants découlait de la nouvelle organisation politique du pays qui faisait que le combattant était plus qu’un soldat au sens traditionnel du terme : il était une partie active du peuple et c’est pour le peuple et par le peuple qu’il menait son combat. C’est la Révolution française qui aura inventé la « levée en masse » mais Napoléon en aura fait l’instrument de ses victoires par la supériorité numérique qu’elle lui offrait face à ses adversaires. (à gauche : Chasseurs à pied de la Vieille Garde).

Charles Meynier - Napoleon entre à Berlin à la tête de ses troupes

                         Charles Meynier – Napoléon entre à Berlin à la tête de ses troupes, 1810
Après la victoire de Iéna, le quadrige couronnant la Porte de Brandebourd à Berlin réalisé en 1793 par le sculpteur Johann Gottfried Schadow et représentant la déesse de la Victoire sur un char tiré par quatre chevaux fut démonté sur l’ordre de Napoléon et envoyé à Paris comme butin de guerre. Après la victoire des troupes alliées contre Napoléon en 1815, le quadrige a été retrouvé par les troupes du général Blücher encore emballé dans des caisses, et renvoyé à Berlin. La place dénommée le Quarré devint alors Pariser Platz, en référence au traité de Paris qui scella la défaite de la France de Napoléon

l'Europe napoléonnienne en 1810

l’Europe napoléonienne en 1810

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La volonté de revanche de la Prusse

    La défaite de la Prusse à Iéna et la reconfiguration politique des états allemands par Napoléon qui va suivre va humilier les allemands qui étaient favorables à la Prusse et par contrecoup exacerber leur sentiment national et patriotique (ce sentiment est moins fort dans les territoires rhénans plus favorables à la France). Des réformateurs tels que Clausewitz et le philosophe Fichte devenu après avoir soutenu la Révolution française l’un des initiateurs du pangermanisme vont alors prendre conscience de la nécessité de transformer la vieille Allemagne en un État moderne et unifié afin de rivaliser avec la France. Fascinés par leur vainqueur, les Allemands vont être contraints de l’imiter pour dépasser leur infériorité. La France servira donc à la fois de modèle et de repoussoir pour l’unité allemande et le nationalisme allemand, de manière ambigüe, fera preuve s’une profonde hostilité envers la France tout en se nourrissant du libéralisme politique issu de la Révolution française. Pour ce faire, la Prusse va reconstituer sa puissance militaire perdue en adoptant le système de conscription à la française, devenir une puissance économique par une industrialisation à marches forcées et investir le domaine idéologique allemand en promouvant le kulturkampf et le pangermanisme. Ainsi, pour l’évolution de l’Allemagne, Napoléon aura joué un rôle de catalyseur essentiel : « C’est contre lui que va se réaliser l’unité de l’Allemagne et toutes les conséquences qu’elle aura dans l’histoire de l’Europe et du monde » (René Girard). La structure même de l’empire napoléonien sera un modèle pour la Prusse. Elle parviendra à ses objectifs en 1870 avec le chancelier Bismark et la défaite de la France et la naissance de l’unité allemande sous la forme d’un empire. La Prusse fera alors payer très cher à la France son humiliation passée : l’Alsace-Lorraine sera intégrée à l’Empire allemand, la France sera saignée économiquement par le paiement d’une dette de guerre colossale mais surtout elle devra subir, elle, l’ancienne « grande puissance » modèle, une humiliation intense qui nourrira un nationalisme français obsessionnel aux yeux fixés obstinément sur « la ligne bleue des Vosges ». C’est désormais l’Allemagne qui va devenir alors pour plusieurs décennies la nouvelle « grande puissance » et le modèle à imiter et à dépasser (Gérard Donnadieu : Violence mimétique et géopolitique d’après une lecture systémique de René Girard).

L'Empire allemand de 1871 à 1918

L’Empire allemand de 1871 à 1918

      La « haine contrôlée » qui suivra la guerre de 1870 où les deux pays s’observaient et se préparaient pour une nouvelle confrontation sera pour René Girard l’antichambre de l’hécatombe de 14-18 :

« ce que sont devenus les relations entre les deux pays après la guerre de 1870. Cette tension incroyable va rendre les gens fous des deux côtés du Rhin, et relancer en Allemagne… le ressentiment clausewitzien qui va faire de la Prusse l’un des foyers d’inspiration du pangermanisme »

    Toujours pour Girard les compromis politiques intervenus durant cette période entre les deux pays comme par exemple celui portant sur le contrôle de Maroc, analysés finement par Péguy ne sont que des péripéties précédant le grand chambardement :

« Il y a là (l’analyse de Péguy) une fine analyse des dernières résistances que la politique oppose à l’imminente montée aux extrêmes… Loin de laisser espérer une cessation des conflits, le fait de différer l’engagement laisse au contraire augurer ce qui va avoir lieu : l’horreur de Verdun, la bataille de position portée à son point le plus extrême »   (Girard, Achever Clausewitz)

   Dans son analyse sur la  Violence mimétique et géopolitique chez René Girard   (c’est  ICI ), le Professeur Gérard Donnadieu décrit le processus implacable qui va alors se déclencher et conduire l’Europe vers l’abîme :

 bdic_atrocites_01_002-e1407160950253    La guerre franco-allemande qui éclate en août 1914 sera donc terrible. Par une progressive montée aux extrêmes, escalade en tous points conforme à la boucle girardienne de la « réciprocité mauvaise« , elle va s’étendre à la planète entière et mettre en œuvre des armes d’extermination de plus en plus efficaces (artillerie lourde, aviation de combat, utilisation des gaz, invention des blindés, guerre sous-marine, etc.). Qualifiée par les historiens de guerre mondiale, par les malheureux soldats de « der des der », la guerre de 1914-1918 sera la plus effroyable boucherie militaire jamais vécue par l’humanité (1,3 millions de morts rien que pour la France !). Chacun des protagonistes, figé dans son imitation mortifère de l’autre, ne voit d’issue que dans l’écrasement de l’adversaire. L’appel à la paix du pape Benoît XV, le 1er août 1917, à un moment de lassitude générale des belligérants, sera immédiatement récusé tant par les Allemands (qui parlent d’un complot papiste) que par les Français (Benoît XV est traité de « pape boche » par Clémenceau).

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    La première guerre mondiale se termine étrangement ; alors que l’Allemagne est encore loin d’être vaincue militairement, son régime impérial s’effondre suite à une révolution qui éclate à Berlin et le nouveau pouvoir demande l’armistice. La France sort exsangue de la guerre et l’Allemagne bien affaiblie. Le traité de paix, signé à Versailles le 28 juin 1919, est plus marqué par la vengeance que par la justice à l’égard de l’Allemagne. Il porte en germes les ingrédients qui conduiront à la seconde guerre mondiale. René Girard note à ce propos : « Le ressentiment allemand contre la France s’exaspérera encore après le traité de Versailles… L’armée française, souvenez-vous, occupera les centres miniers de la Ruhr en 1923, pour obliger les Allemands à honorer les clauses prévues par le traité. Il y aura alors des heurts très violents entre les militaires français et les ouvriers allemands soutenus par leur gouvernement. » La crise économique qui déferlera durement sur l’Allemagne à partir de 1929 rendra ensuite possible l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler .

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     Dès lors, observe Girard : « La France s’est trouvée dans une situation impossible… Il faut rappeler ces faits si l’on veut comprendre ce que Marc Bloch appellera l’étrange défaite de 1940 ». Quand Hitler décide d’envahir la Rhénanie en 1936, personne n’ose bouger. En France, le président du Conseil de l’époque, Albert Sarraut, un radical-socialiste, avait très bien compris l’enjeu, mais il ne put rien faire dans le contexte pacifiste de l’époque. « Hitler a profité du fait que les Allemands étaient considérés comme des victimes : exactement comme ses compatriotes en 1810 » observe Girard. La montée aux extrêmes, toujours présente potentiellement dans la dynamique de la boucle mimétique, s’est déployée alors comme une fatalité. Et René Girard de conclure : « C’est donc la volonté de paix des Français qui provoque cette nouvelle montée aux extrêmes… Leur arrogance de petits vainqueurs ne pouvait qu’exaspérer leur adversaire. La France continue à jouer comme Napoléon…. Elle n’a rien compris. Hitler n’aura rien compris non plus quand il retournera son offensive vers l’est, après sa victoire fulgurante contre la France, et il refera à son tour la même erreur que Napoléon… C’est ainsi que l’indifférenciation devient planétaire, que la violence mimétique croît à l’insu de ses acteurs. » Quand la seconde guerre mondiale se termine en mai 1945, l’Allemagne est quasiment détruite et ses pertes en vies humaines ont été colossales ; elle a subi la défaite la plus terrible de toute son histoire. La France, elle-même, est à reconstruire, plus exsangue encore qu’en 1919. Au cours de 140 années, observe René Girard , « le nœud franco-allemand se sera révélé l’un des foyers d’indifférenciation les plus virulents de l’histoire de l’Europe. Le fait que cette rivalité ait fini par produire ce monstrueux dérapage sacrificiel qu’est l’entreprise d’extermination des juifs – crime d’Etat, froidement pensé et organisé, où l’essence même de l’idée européenne a été entachée – doit rester constamment présent à notre esprit. » Comment éviter alors le renouvellement de telles abominations ? Telle était la question qui se posait aux Européens au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Gérard Donnadieu, Violence mimétique et géopolitique d’après une lecture systémique de René Girard – pp 10-11.

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       On retrouve donc dans cette confrontation franco-allemande faite d’admiration et de haine réciproques, les thèmes chers à René Girard du désir mimétique , cette loi des rapports humains qui veut que l’on désire toujours ce que désire autrui. Le désir mimétique engendre et nourrit la rivalité entre des protagonistes qui deviennent alors des « doubles » symétriques et interchangeables. Au paroxysme de cette confrontation, dans la  « montée aux extrêmes », la situation peut devenir incontrôlable et la société humaine se désagréger et même disparaître sous l’effet de la crise mimétique. C’est à ce moment que la violence unanime du groupe, pour recréer un nouvel équilibre, se détourne vers une troisième partie, le bouc émissaire, qui va céler la réconciliation de tous contre un seul, jugé unique responsable tant de la crise antérieure que de sa résolution.

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Etudes et Articles liés

  • article de ce blog : la guerre de succession d’Autriche, fin des « guerres en dentelles », c’est  ICI .
  • article de ce blog : l’origine de la violence – Entre Darwin, Freud et Girard…, c’est  ICI .
  • article de ce blog : la redéfinition du concept de désir par René Girard, c’est  ICI .

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la guerre – (I) Guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) : la fin des « guerres en dentelles »

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La bataille de Fontenoy (9 mai 1745)

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Henri Félix Emmanuel Philippoteaux – Bataille de Fontenoy

   Dans le cadre de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), l’armée de Louis XV, roi de France, menée par le maréchal Adrien Maurice de Noailles, envahit en mai 1744 les Pays-Bas autrichiens. Placée l’année suivante sous le commandement du maréchal Maurice de Saxe, l’armée française investit Tournai le 26 avril 1745 que les armées alliées tentent de reprendre. Arrivé le 8 mai à la tête de l’armée, le roi Louis XV établit dans l’après-midi du 9 mai 1745 ses quartiers au château de Curgies, à Calonne, sur la rive gauche de l’Escaut, à quelque 2 kilomètres de Fontenoy. Les forces en présence sont équilibrées : 47.000 soldats pour les français, 51.000 pour les alliés. La bataille débute le 11 mai à 5 heures du matin et se termine vers 14 heures par la victoire des français. Les pertes humaines auraient été pour les deux armées de 4.800 tués (env. 5 % des combattants) et 10.200 blessés (10,40 % des combattants). Après cette victoire, les troupes française s’emparèrent aisément de la ville de Tournai et, en l’espace de deux années à peine, conquirent l’ensemble des Pays-Bas autrichiens. Au terme de trois grandes batailles (Fontenoy, Rocourt et Lauffeld) et de 24 sièges de places dans les Pays-Bas (Pays-Bas autrichiens et Provinces-Unies), la paix fut signée le 18 octobre 1748, à Aix-la-Chapelle. Lors des pourparlers de paix, se voulant grand seigneur et refusant de s’abaisser à ce qu’il considérait un marchandage indigne de sa qualité de roi, Louis XV rétrocéda toutefois toutes ses conquêtes autrichiennes sans la moindre contrepartie : « Sa Majesté très chrétienne a le souci défaire la paix non en marchand mais en roi », fit-il fièrement annoncer aux pléni­potentiaires anglais, autrichiens et prussiens ébahis de tant de naïve ineptie. Le roi de Prusse Frédéric II, son allié, eut moins de scrupules ou plus d’intelligence, il réclama la Silésie au détriment de l’Autriche et on lui accorda. Les dizaines de milliers de soldats, tombés à Fontenoy (15.000), Rocourt (15.000) ou Lawfeld étaient morts ou avaient été blessés pour rien, ou plutôt pour l’intérêt exclusif de la Prusse qui deviendra un peu plus tard l’un des ennemis les plus redoutables de la France. De là viendrait l’expression  « Travailler pour le roi de Prusse » qui signifie  « agir sans profit pour le bénéfice de quelqu’un autre ». Une autre expression, « bête comme la paix » était utilisée par les Parisiens pour ironiser sur le bradage de la victoire.

    À l’issue de cette guerre, le roi Louis XV aurait déclaré à son fils, le dauphin Louis-Ferdinand : « Voyez ce qu’il en coûte à un bon cœur de remporter des victoires. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes. La vraie gloire est de l’épargner. »  Plut à Dieu qu’il ait  appliqué cette maxime avant même de déclencher cette guerre inutile.

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Théâtre d’opération de la Guerre de Succession d’Autriche (1741-1748)

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Edouard Detaille – bataille de Fontenoy

La guerre en dentelles

    Dans son essai « Précis du siècle de Louis XIV », Voltaire a décrit la scène célèbre de la bataille de Fontenoy où les commandants anglais et français font assaut de politesse pour savoir qui tirera le premier …

Voltaire (1694-1778)

Voltaire (1694-1778)

     « On était à cinquante pas de distance. Un régiment des gardes anglaises, celui de Campbell, et le royal-écossais, étaient les premiers : M. de Campbell était leur lieutenant général; le comte d’Albemarle, leur général-major, et M. de Churchill, petit-fils naturel du grand duc de Marlborough, leur brigadier. Les officiers anglais saluèrent les Français, en ôtant leurs chapeaux. Le comte de Chabanes, le duc de Biron, qui s’étaient avancés, et tous les officiers des gardes françaises, leur rendirent le salut. Milord Charles Hay, capitaine aux gardes anglaises, cria : « Messieurs des gardes françaises, tirez. »
 Le comte Charles-Alexandre d’Auteroche, alors lieutenant des grenadiers, et depuis capitaine, leur dit à voix haute : « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers, tirez vous-mêmes ». Les Anglais firent un feu roulant, c’est-à-dire, qu’ils tiraient par divisions ; de sorte que le front d’un bataillon, sur quatre hommes de hauteur ayant tiré, un autre bataillon faisait sa décharge, et ensuite un troisième, tandis que les premiers rechargeaient. La ligne d’infanterie française ne tira point ainsi : elle était seule sur quatre de hauteur, les rangs assez éloignés, et n’étant soutenue par aucune autre troupe d’infanterie. Dix-neuf officiers des gardes tombèrent blessés à cette seule charge. Messieurs de Clisson, de Langey, de Peyre, y perdirent la vie ; quatre-vingt-quinze soldats demeurèrent sur la place ; deux cent quatre-vingt-cinq y reçurent des blessures ; onze officiers suisses tombèrent blessés, ainsi que deux cent neuf de leurs soldats, parmi lesquels soixante-quatre furent tués. Le colonel de Courten, son lieutenant colonel, quatre officiers, soixante et quinze soldats tombèrent morts : quatorze officiers et deux cents soldats furent blessés dangereusement. Le premier rang ainsi emporté, les trois autres regardèrent derrière eux, et ne voyant qu’une cavalerie à plus de trois cents toises, ils se dispersèrent. Le duc de Grammont, leur colonel et premier lieutenant général, qui aurait pu les faire soutenir, était tué.  (…). »

    Certains sujets de sa Gracieuse Majesté présentent une autre version du début de la confrontation; le commandant français, surpris par l’arrivée des anglais, en proie à la panique, aurait crié à ses troupes : « Messieurs ! les anglais ! Tirez les premiers ! ». Cette interprétation est évidemment de totale mauvaise foi puisque les français ne pouvaient en aucun cas être surpris par l’arrivée des anglais, la disposition des troupes étant parfaitement visible sur le chant de bataille.

     Cette histoire ne serait qu’une légende et la réalité serait un peu différente. Voici comment le site Wikipedia décrit la manière dont la scène se serait déroulée :

    Malgré une canonnade meurtrière, les régiments britanniques arrivèrent au contact de la première ligne française vers 11 heures. S’avançant à la tête du 1er bataillon des Gardes britanniques, un officier, Charles Hay, voulut encourager ses hommes en se moquant des Français. Sortant une petite flasque d’alcool, il but à leur santé en se moquant d’eux. En voyant cet insolent Britannique, un officier français, le comte Joseph-Charles-Alexandre d’Anterroches crut qu’il s’agissait d’une invitation à tirer. Il lui fit une réponse vraisemblablement proche de celle que Voltaire publia par la suite : « Monsieur, nous n’en ferons rien ! Tirez vous-mêmes ! » Sous l’effet de la nervosité, les premiers tirs partirent cependant des rangs français, entraînant à leur suite un feu désordonné et confus de la première ligne.

     La tradition populaire ne devait retenir de cela qu’une citation : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

 

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Henri Félix Emmanuel Philippoteaux – Bataille de Fontenoy (détail où l’on voit les deux commandants se faire face)

     Cette anecdote concernant la bataille et la décision de Louis XV, qui, pour des questions d’amour-propre, décida ne pas faire bénéficier à la France le prix du sang qui avait été versé pour elle montre bien quel était à l’époque le mode de conduite de la guerre : « des guerres en dentelles » où des troupes composées de soldats professionnels dirigés par des aristocrates orgueilleux et peu respectueux de la vie humaine s’affrontaient sur le terrain selon un code de conduite aberrant tels des pions sur un échiquier (un « macabre jeu d’échec » disait l’historien Albert Soboul). La seule limite apportée à ce qui fait l’apparence d’un jeu entre gens de bonne société était le coût de renouvellement des hommes et des armes qui faisait que l’on ne livrait bataille que lorsque l’on était sûr de vaincre. Dans le cas contraire, on esquivait, ce qui faisait que les batailles étaient souvent le théâtre de manœuvres complexes. il était même possible de vaincre sans avoir combattu. Le maréchal Maurice de Saxe qui était réputé pour son indécision écrira qu’un habile général peut éviter la bataille pendant toute sa vie.

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Pierre Lenfant – Bataille de Fontenoy

    Le comte de Guibert, général et théoricien militaire sous l’ancien régime et sous la Révolution qui influencera Napoléon, semblait néanmoins  regretter cette forme de confrontation guerrière qu’était la guerre en dentelles qu’il qualifiait de « bel art, de beau système » car elle limitait le combat aux armées professionnelles et préservait ainsi les populations civiles qui n’étaient alors victimes que de manière indirecte. Son texte annoncent les guerres modernes dans lesquelles les populations civiles deviendront des acteurs à part entière des conflits et constitueront des cibles pour les belligérants. Les guerres en dentelles ne concernaient pas les nations, c’étaient des guerres sans idéologie dont les objectifs étaient plus dynastiques que nationaux. De ce fait les guerres n’était jamais « totales » comme elle le deviendront plus tard sous la Révolution et sous l’Empire lorsque la conscience nationale des peuples se sera éveillée  et que le combattant passera du statut de soldat de métier à celui de soldat-citoyen.

Comte de Guibert (1743-1790)

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      « Quand les nations elle-mêmes prendront part à la guerre tout changera de face; les habitants d’un pays devant soldats, on les traitera comme ennemis, la crainte de les avoir contre soi, l’inquiétude de les laisser derrière soi, les fera détruire. Ah ! c’était une heureuse invention que ce bel art, ce beau système de guerre moderne qui ne mettait en action qu’une certaine quantité de forces consacrées à vider la querelle des nations, et qui laissait en paix tout le reste, qui suppléait le nombre par la discipline, balançait le succès par la science et plaçait sans cesse des idées d’ordre et de conservation au milieu de cruelles nécessités que la guerre entraînait. »
                                     Jacques-Antoine-Hyppolyte de Guibert (1743-1790)

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