Vertiges et révélations


William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

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      Parmi les thèmes les plus traités dans ce blog, celui portant sur le phénomène de « révélation » est l’un des plus importants et des plus fréquemment nommé. la rubrique ABCDaire qui recense et classe par ordre alphabétique les articles de ce blog (cliquer sur le tableau des thèmes présenté sous la photo d’en-tête) indique que 14 articles ont déjà été à ce jour consacrés à ce thème ou ont à voir avec lui  :

Révélation (apparition, rencontre, découverte, dévoilement, éclairement, illumination, irradiation, surgissement, épiphanie, divination, initiation, conversion, ravissement, envoûtement, enchantement, magie, sortilège, saisissement, rapt, captation, possession, emportement, ébranlement, vertige, extase, sentiment océanique).

L’appel du vide ou du néant

La conversion religieuse

la puissance magique de l’art

L’émergence soudaine du Cosmos

Le vertige métaphysique ou anthropologique.

Le vertige amoureux, le coup de foudre.

Voir aussi le thème Vertigo et ses annexes dans le tableau des thèmes.

Et aussi quelques morceaux musicaux et chantés qui me transportent et m’envoûtent…

  • « Vide cor meum » de Patrick Cassidy inspirée par la Vita Nuova de Dante.
  • L’adagio de la Symphonie n°5 de Gustav Mahler sous la direction d’Herbert von Karajan.
  • « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Me voilà coupé du Monde) de Mahler
  • « Du bist die Ruh » de Schubert chanté par Dietrich Fischer-Dieskau : « Une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale ».
  • « La chanson de Solweig » d’Edvard Grieg interprétée par Anna Netrebko et le groupe électro Schiller.
  • « L’Adieu » (final du chant de la Terre) de Mahler interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

orantsReprésentations de l’Orant : à gauche gravure anthropomorphique de Los Barruecos en Espagne – au milieu, peinture rupestre del Pla de Petracos en Espagne (- 8.000 ans) – à droite, l’Orante sur une fresque de la catacombe de Priscille à Rome (IVe siècle). (images tirées d’un article de ce blog sur le peintre Hodler, c’est ICI)

Qu’est-ce qu’une révélation ?

     Selon la définition du philologue allemand Walter F. Otto, la « révélation » (Offenbarung) désigne chez l’être humain le phénomène « d’ouverture venant d’en haut, du surhumain sur l’homme; une ouverture qu’avec la meilleure volonté du monde il est incapable de se donner, qu’il ne peut que recevoir de la parole d’une autorité, avec gratitude et docilité ». Se penchant sur les liens profonds qui unissent la révélation et le mythe, Walter Otto poursuit en affirmant que celui-ci « n’est pas le résultat d’une réflexion, vu que la vérité qu’il contient et qu’il est n’a pas été conclue au terme d’une démarche de la pensée, une seule possibilité demeure : loin d’être saisi et appréhendé par l’homme, le mythe, à l’inverse, a saisi et appréhendé (voir ébranlé) l’homme lui-même (ce qu’atteste l’attitude immédiatement active (…) qui en résulte). La vérité ne devient donc pas manifeste à l’homme à la suite de ses propres investigations, elle ne peut se révéler qu’elle-même. » (Essai sur le mythe, p.55)

      Tout semble dit dans ce texte. La « révélation », ce sentiment puissant qui vous « appréhende » et vous « ébranle » ne provient pas, selon ce penseur de votre for intérieur, ou tout au moins, n’est pas contrôlé par vous. Tout au contraire, il s’impose à vous, venant d’en haut, ce qui signifie qu’il vous est imposé avec autorité par une entité supérieure à laquelle vous ne pouvez qu’obéir avec gratitude et docilité… C’est donc à un ravissement auquel nous avons à faire. La révélation agit comme le ferait un charme par un effet d’un sortilège qui annihile la volonté de celui qui en est frappé. On retrouve là tous les attributs du sacré tels qu’il a été défini par le compatriote homonyme de Walter Otto, le théologien Rudolf Otto dans son essai Das heilige (le Sacré) et vulgarisé plus tard par l’historien des religions roumain Mircea Eliade : Le sacré ne se contrôle pas, il se « manifeste » et s’impose à nous par un acte mystérieux transmettant quelque chose de « Tout autre » étranger à notre monde… Ajoutons que l’adhésion n’est pas toujours docile comme nous le présente Walter F. Otto qui faisait plutôt référence dans ses écrits à la conversion religieuse, n’oublions pas que le mot ravissement  issu du latin rapereentraîner avec soi », « enlever de force ») possède le double sens de « adhésion par subjugation » et d’ « enlèvement par la force ». La révélation peut aussi se manifester avec violence sous l’effet d’un choc déstabilisateur qui diminue les facultés de défenses du sujet.

Le 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de NovesLe 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de Noves

Le Caravage - Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damlas, vers 1600.jpgLe Caravage – Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damas, vers 1600

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in SunWilliam Blake – Le Dragon rouge et l’homme solaire, vers 1803

      Dans les articles qui suivront nous poursuivrons la réflexion commencée avec nos articles précédents sur la relation intrinsèque qui semble unir le phénomène de révélation — qu’elle soit artistique (expérience du «sublime», inspiration), sensuelle (coup de foudre) ou spirituelle (conversion) — avec les concepts de profane et de sacré et sur le rapport qui unit le sacré et le religieux. Doit-on considérer que le sacré est toujours de nature religieuse ou peut-on envisager la forme paradoxale d’un sacré qui serait de nature « laïque » ? Une réponse positive à cette question aurait pour effet de le réintégrer dans la dimension du profane… Pour tenter de répondre à ces questions, nous étudierons chez divers penseurs et artistes qui ont déclarés avoir vécu l’expérience de révélation le contenu qu’ils donnaient à ce phénomène et comment ils expliquaient son apparition.

      Peut-être avez-vous vous-mêmes fait l’expérience d’une révélation que vous voudrez nous faire partager…


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Julia Kristeva : les Nouvelles maladies de l’âme


Capture d_écran 2017-07-10 à 10.30.23     « La maladie de l’âme… la belle expression platonicienne n’a de cesse d’être d’actualité. Non seulement elle est prompte à revenir d’époque en époque, mais elle semble particulièrement friande de la nôtre. Que cette maladie désigne une vague tristesse, un taedium vitae, ou, plus grave, une dépression, elle implique tout à la fois la souffrance morale et la souffrance physique. L’âme et le corps sont divisés mais se retrouvent dans la douleur si bien que « la maladie de l’âme vient de ce que nous avons un corps ».   (Extrait de la présentation du livre de J. Pigeaud « La maladie de l’âme ».)


Julia Kristeva.pngJulia Kristeva

Les nouvelles maladies de l’âme, Extrait : Les nouveaux patients existent-ils ?

a199 L’expérience quotidienne semble démontrer une réduction spectaculaire de la vie intérieure. Qui a encore une âme aujourd’hui ? On ne connaît que trop le chantage sentimental digne de feuilletons télévisés, mais il n’exhibe que l’échec hystérique de la vie psychique, bien connu par l’insatisfaction romantique et le vaudeville bourgeois. Quant au regain d’intérêt pour les religions, on est en droit de se demander s’il résulte d’une recherche ou, au contraire, d’une pauvreté psychique qui demande à la foi une prothèse d’âme pour une subjectivité amputée.

     Car le constat s’impose : pressés par le stress, impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique. L’acte et sa doublure, l’abandon, se substituent à l’interprétation du sens.

    On n’a ni le temps ni l’espace nécessaire pour se faire une âme. Le simple soupçon d’une pareille dérision paraît dérisoire, déplacé. Ombiliqué sur son quant à soi, l’homme moderne est un narcissique peut-être douloureux mais sans remord. La souffrance le prend au corps — il somatise. Quand il se plaint, c’est pour mieux se complaire dans la plainte qu’il désire sans issue. S’il n’est pas déprimé, il s’exalte d’objets mineurs et dévalorisés dans un plaisir pervers qui ne connait pas de satisfaction. Habitant d’un espace et d’un temps morcelés et accélérés, il a souvent du mal à se reconnaître une physionomie. sans identité sexuelle, subjective ou morale, cet amphibien est un être de frontière, un « borderline » ou un « faux-self ». Un corps qui agit, le plus souvent même sans la joie de cette ivresse performative. L’homme moderne est en train de perdre son âme. Mais il ne le sait pas, car c’est précisément l’appareil psychique qui enregistre les représentations et leurs valeurs signifiantes pour le sujet. Or, la chambre noire est en panne.

     Bien entendu, la société dans laquelle l’individu moderne s’est formé ne le laisse pas sans recours. Il en trouve un, parfois efficace, dans la neurochimie : les insomnies, les angoisses, certains accès psychotiques, certaine dépressions s’en trouvent soulagés. Et qui aura à y redire ? Le corps conquiert le territoire invisible de l’âme. Dont acte. Vous n’y êtes pour rien. Vous êtes saturés d’images, elles vous portent, elle sous remplacent,vous rêvez. Ravissement de l’hallucination : plus de frontières entre le plaisir et la réalité, entre le vrai et le faux. Le spectacle est une vie de rêve, nous en voulons tous. Ce « vous », ce « nous » existe-t-il ? Votre expression se standardise, votre discours se normalise. D’ailleurs avez-vous un discours ?

      Quand vous n’êtes pas pris en charge par la drogue, vous êtes « pansés » par les images. Vous noyez vos états d’âme dans le flux médiatique, avant qu’ils ne se formulent en mots. L’image a l’extraordinaire puissance de capter vos angoisses et vos désirs, de se charger de leur intensité et d’en suspendre le sens. Ça marche tout seul. la vie psychique de l’homme moderne se situe désormais entre les symptômes somatiques (la maladie avec l’hôpital) et la mise en image des ses désirs (la rêverie devant la télé). Dans cette situation, elle se bloque, s’inhibe, se meurt. Pourtant, on ne voit que trop bien les bénéfices d’un tel réglage. Plus encore qu’une commodité ou une nouvelle variante de l’« opium du peuple », cette modification de la vie psychique préfigure peut-être une nouvelle humanité, qui aura dépassé, avec la complaisance psychologique, l’inquiétude métaphysique et le souci pour l’être. N’est-ce pas fabuleux, quelqu’un qui se satisfait d’une pilule et d’un écran.

    L’ennui, c’est que le trajet d’un tel surhomme est parsemé d’embûches. Difficultés relationnelles et sexuelles, symptômes somatiques, impossibilité de s’exprimer et malaise engendré par l’emploi d’un langage qu’on finit par ressentir « artificiel », « vide » ou  « robotisé », conduisent à de nouveaux patients sur le divan de l’analyste. Ils ont souvent l’apparence des analysants « classiques ». mais sous les allures hystériques et obsessionnelles percent vite les « maladies de l’âme » qui évoquent, sans s’y confondre, les impossibilités des psychotiques à symboliser des traumas insoutenables. Les analystes sont conduits dés lors à inventer de nouvelles nosographies qui tiennent compte des « narcissismes » blessés, des « fausses personnalités », des « états limites », des « psychosomatiques ». par delà le différences de ces nouvelles symptomatologies, un dénominateur commun les réunit : la difficulté à représenter. Qu’elle prenne la forme du mutisme psychique ou qu’elle essaie divers signaux ressentis comme « vides » ou « artificiels », cette carence de la représentation psychique entrave la vie sensorielle, sexuelle, intellectuelle et peut porter atteinte au fonctionnement biologique lui-même. L’appel est fait alors au psychanalyste, sous des formes déguisées, à restaurer la vie psychique pour permettre une vie optimale au corps parlant.

    Ces nouveaux patients sont-ils produits par la vie moderne qui aggrave les conditions familiales et les difficultés infantiles de chacun et les transforme en symptômes d’une époque ? Ou bien la dépendance médicale et la ruée vers l’image seraient-elles les variantes contemporaines de carence narcissiques propres à tous les temps ? Enfin, s’agit-il d’un changement historique des patients, ou plutôt d’un changement dans l’écoute des analystes qui affinent leur interprétation de symptomatologies auparavant négligées ? […] Il n’en reste pas moins qu’un analyste qui ne découvre pas, dans chacun de ses patients, une nouvelle maladie de l’âme, ne l’entend pas dans sa véritable singularité. De même, en considérant que, par-delà les nosographies classiques et leur nécessaires refontes, les nouvelles maladies de l’âme sont des difficultés ou des incapacités de représentation psychique qui vont jusqu’à mettre à mort l’espace psychique, nous nous plaçons au cœur même du projet analytique.

Julia Kristeva, Les Nouvelles maladies de l’âmeédit. Fayard, 1993.

Michael Kenna - Vidal Cain, Jardin des Tuileries, Paris, France. 2,010

le Cain d’Henri Vidal au Jardin des Tuileries, photo de Michael Kenna, 2010


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