Regards croisés : Paul Strand, photographe du regard


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Paul Strand – Cheval blanc, Luzzara, province de Reggio d’Émilie, Italie,  1953.

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Paul Strand – portrait de Georges Braque, 1957
Est-ce un arrière-train d’étalon que cache Georges Braque dans la pénombre ?  
Était-il un centaure ?


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     Paul Strand (1890-1976) est célébré comme l’un des pionniers de la photographie moderniste aux États-Unis. Il est l’un des premiers à avoir abandonné l’esthétique du pictorialisme au profit d’une straight photography, c’est-à-dire à rejeter l’esthétique symboliste de la stylisation et de l’évocation, à renoncer aux possibilités offertes par le flou et le bougé, à toutes sortes d’artifices de tirage, au profit d’une pratique photographique directe et objective, reposant sur le principe d’une saisie immédiate de la réalité, sans transformations ou le moins possible. En 1917, à l’âge de 27 ans, il écrivait : « La plus parfaite réalisation de [cette objectivité absolue qui est le propre de la photographie] est atteinte sans aucun truc ni procédé, sans manipulation, grâce à l’utilisation de méthodes photographiques directes [straight photographic methods].»  
(D’après Èric de Chassey dans Paul Strand, frontalité et engagement, 2003)


Regard & regards


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    Deux regards intenses captés sur Internet dont je ne connais ni les auteurs ni les circonstances de prises de vue, mais je devrais plutôt dire quatre regards car aux regards des personnages captés par le photographe s’ajoute notre propre regard de spectateur qui détermine l’interprétation que nous faisons de ces photographies.

    Le premier regard fixe quelque chose ou quelqu’un par l’anfractuosité d’une paroi de planches. J’avoue avoir hésité sur l’interprétation de ce regard : influencé dans un premier temps par les conditions matérielles de la vue, je l’ai appréhendé comme un regard caché, un regard de voyeuse et j’ai imaginé que les yeux de cette femme fixaient une scène où figuraient une ou plusieurs personnes. Dans la suite logique de cette interprétation, j’ai cru discerner dans ce regard l’expression mélangée d’un intérêt marqué et d’un sentiment d’expectative, d’inquiétude et peut-être même de réprobation. En même temps je percevais bien, et de manière paradoxale, que ce regard exprimait également, de par son caractère pensif, une certaine distanciation de la voyeuse par rapport à la scène. C’est ce contraste et même cette opposition entre l’intérêt qui aurait du être porté à la vision qui est celui de la voyeuse et ce regard évasif qui a fait évoluer mon interprétation. On peut en effet également imaginer que la vision de la femme par l’ouverture étroite de la paroi de planches ne se portait à priori sur aucun objet particulier. La femme regarderait alors le paysage sans le voir et son regard traverserait celui-ci sans s’y poser, comme face à un écran transparent dont on oblitère totalement l’existence et seules seraient alors présentes dans sa conscience les pensées du moment qui la préoccupent, ce qui expliquerait son regard vide et perdu. Ces hésitations sont une nouvelle fois la preuve que l’interprétation d’une œuvre d’art est fonction de la personnalité du spectateur, de son état d’âme et de sa culture et qu’en livrant son interprétation de l’œuvre, le spectateur se dévoile plus qu’il ne la dévoile.

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en contrepoint, un autre regard pensif, celui de l’acteur Bengt Ekerot dans le rôle de la Mort dans le film de Bergman, Le Septième sceau.

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      Le second regard, celui d’une vieille femme portant un voile ou une capuche, répond au regard ou à l’objectif du photographe qui la fixe. Celui-ci grâce à la technique de la prise de vue a choisi de mettre en valeur par la maîtrise de l’éclairage une partie limitée du visage qui semble émerger ainsi  d’un fond d’obscurité. De ce fait, un seul œil apparaît visible qui porte l’ensemble du regard. Ce n’est pas un regard chargé d’hostilité mais plutôt de réserve et d’absence totale d’empathie. Le regard d’un être tapi derrière son couvre-chef qui à la fois le protège et le coupe du monde, un être avec lequel le visage fermé aux traits tirés et la froideur du regard bloque toute velléité de communication.


un certain regard…

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le jour de gloire est arrivé…

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     J’étais passé peut-être des centaines de fois près de lui, le visualisant « d’un œil distrait », comme on dit joliment, c’est-à-dire sans le voir vraiment, n’ayant qu’une vague conscience de sa présence. Il était pourtant là, bien ancré dans le monde, mais en même temps totalement absent de mes pensées telles ces personnes que l’on croise dans une foule, que l’on évite de heurter en marchant, mais sans jamais les voir vraiment, notre attention et nos pensées étant dirigées vers un ailleurs lointain où portées sur d’autres personnes.
    Ce jour-là, pour la première fois, l’arbre m’a fait un signe et manifesté sa présence. Oh, pourtant il ne semblait pas au mieux de sa forme, tout dénudé qu’il était, exhibant son tronc sombre et son squelette de houppe branchue dont la noirceur était renforcée par l’effet du contre-jour mais il avait habillé son tronc d’un léger paréo de feuilles clairsemées d’un vert tendre lumineux qui miroitaient sous le soleil. – « Regarde comme cela me va bien » semblait-il me dire dans son langage d’arbre tout en faisant miroiter fièrement sa parure au grès du vent léger et du déplacement des nuages.  – « Tu es bien trop vieux pour jouer Cendrillon au soir de son premier bal » faillis-je lui lancer en boutade, voulant le taquiner; mais je gardais finalement pour moi ces mots méchants de peur de le peiner tellement il était touchant d’irradier ainsi de fierté et de bonheur. – « Tu es tellement beau que cela mérite une photo » finis-je par lui dire et je joignis le geste à la parole. Il prit alors la pose en bombant le torse et fit miroiter son feuillage de plus belle…
     Et je poursuivis mon chemin pensant que dans ce monde, chaque élément du paysage, chaque être, du plus grand au plus insignifiant doit pouvoir connaître ne serait-ce qu’une fois dans son existence son moment de gloire. C’est affaire de Timing comme on dit aujourd’hui. Il suffit pour cela que les astres soient configurés d’une certaine manière, que le globe terrestre occupe une certaine position par rapport au soleil dans une période de temps plus ou moins limitée de façon à ce que que les rayons solaires frappent l’objet à glorifier selon un angle particulier, avec une certaine intensité, mais qu’en même temps, le ciel soit suffisamment dégagé, non obscurci par la présence de nuages qu’une perturbation climatique causée par une éruption solaire ou volcanique, aurait induits. Mais surtout, après que toutes ces conditions nécessaires aient été réunies, il fallait aussi qu’un regard soit présent, le regard curieux et attentionné d’un humain que le hasard ou le conditionnement de sa propre trajectoire dans l’espace et le temps auraient conduit en cet endroit et à ce moment précis, là où le phénomène devait se produire. N’est-ce pas le même phénomène qui se produit lorsque deux êtres qui s’ignoraient jusque là, vivant à des milliers de kilomètres l’un de l’autre voient à l’occasion d’un voyage leurs lignes de vie rencontrer de manière fortuite et sont soudainement frappés par la foudre du sentiment amoureux ?

Enki sigle

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Retour sur l’article

24 mars 2016 : Dans la préface du recueil de poèmes de Marina Tsvétaïéva intitulé « Insomnie » ‘collection de poche Poésie/Gallimard, je suis tombé sur une déclaration de Marina qui faisait étrangement écho au texte ci-dessus :  « Chaque chose doit resplendir à son heure, et cette heure est celle où des yeux véritables la regardent »

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meraviglia

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Nostalgie de l’enfance

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     Meraviglie à n’en pas douter que ces regards et sourires complices de ces deux enfants qui nous laissent imaginer l’intensité de leur connivence. Regard à la fois interrogatif et aguicheur de la petite fille qui semble mettre au défi son camarade et le provoquer. Penchée en avant en direction du garçon au point de risquer de tomber de sa chaise (l’un de ses pieds est bloqué sur la traverse basse), elle oblige celui-ci à se pencher lui-même en arrière. Regard en retour à la fois surpris, amusé et séduit du garçon qui semble ne pas en revenir et parait se délecter avec gourmandise des paroles de son amie. Regards francs, joyeux, insouciants, libres, encore protégés de la pesanteur du monde des adultes. Une photo pleine de fraîcheur qui l’espace d’un instant fait monter en nous un sentiment de  nostalgie. Que sont-ils devenus cinquante années plus tard ?

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meraviglia : l’œil du Tigre

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l'œil du Tigre

    Selon de nombreux témoignages, l’une des particularités les plus impressionnantes du tigre est son regard. la puissance qu’il dégage, d’une couleur variant du vert clair à l’ambre profond, transperce littéralement. Ma fascination pour ce félin vient certainement du premier contact visuel que j’ai eu avec un tigre sauvage. Cela m’a littéralement transporté. depuis toutes ces années, je suis toujours aussi hypnotisé et jamais je n’ai ressenti la moindre lassitude.     (Les Tigres par Pascal Picq et François Savigny chez Odile Jacob, 2004)

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