Les yeux d’une fille


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       Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan, – les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude – comme aucune idée – communes, devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces différences, à la conscience qu’il n’entrait pas, dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la satiété, la soif – pareille à celle dont brûle une terre altérée – d’une vie que mon âme, parce qu’elle n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.

Marcel Proust. À l’ombre des jeunes filles en fleurs – Extrait

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Regards croisés : Paul Strand, photographe du regard


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Paul Strand – Cheval blanc, Luzzara, province de Reggio d’Émilie, Italie,  1953.

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Paul Strand – portrait de Georges Braque, 1957
Est-ce un arrière-train d’étalon que cache Georges Braque dans la pénombre ?  
Était-il un centaure ?


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     Paul Strand (1890-1976) est célébré comme l’un des pionniers de la photographie moderniste aux États-Unis. Il est l’un des premiers à avoir abandonné l’esthétique du pictorialisme au profit d’une straight photography, c’est-à-dire à rejeter l’esthétique symboliste de la stylisation et de l’évocation, à renoncer aux possibilités offertes par le flou et le bougé, à toutes sortes d’artifices de tirage, au profit d’une pratique photographique directe et objective, reposant sur le principe d’une saisie immédiate de la réalité, sans transformations ou le moins possible. En 1917, à l’âge de 27 ans, il écrivait : « La plus parfaite réalisation de [cette objectivité absolue qui est le propre de la photographie] est atteinte sans aucun truc ni procédé, sans manipulation, grâce à l’utilisation de méthodes photographiques directes [straight photographic methods].»  
(D’après Èric de Chassey dans Paul Strand, frontalité et engagement, 2003)


Regard & regards


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    Deux regards intenses captés sur Internet dont je ne connais ni les auteurs ni les circonstances de prises de vue, mais je devrais plutôt dire quatre regards car aux regards des personnages captés par le photographe s’ajoute notre propre regard de spectateur qui détermine l’interprétation que nous faisons de ces photographies.

    Le premier regard fixe quelque chose ou quelqu’un par l’anfractuosité d’une paroi de planches. J’avoue avoir hésité sur l’interprétation de ce regard : influencé dans un premier temps par les conditions matérielles de la vue, je l’ai appréhendé comme un regard caché, un regard de voyeuse et j’ai imaginé que les yeux de cette femme fixaient une scène où figuraient une ou plusieurs personnes. Dans la suite logique de cette interprétation, j’ai cru discerner dans ce regard l’expression mélangée d’un intérêt marqué et d’un sentiment d’expectative, d’inquiétude et peut-être même de réprobation. En même temps je percevais bien, et de manière paradoxale, que ce regard exprimait également, de par son caractère pensif, une certaine distanciation de la voyeuse par rapport à la scène. C’est ce contraste et même cette opposition entre l’intérêt qui aurait du être porté à la vision qui est celui de la voyeuse et ce regard évasif qui a fait évoluer mon interprétation. On peut en effet également imaginer que la vision de la femme par l’ouverture étroite de la paroi de planches ne se portait à priori sur aucun objet particulier. La femme regarderait alors le paysage sans le voir et son regard traverserait celui-ci sans s’y poser, comme face à un écran transparent dont on oblitère totalement l’existence et seules seraient alors présentes dans sa conscience les pensées du moment qui la préoccupent, ce qui expliquerait son regard vide et perdu. Ces hésitations sont une nouvelle fois la preuve que l’interprétation d’une œuvre d’art est fonction de la personnalité du spectateur, de son état d’âme et de sa culture et qu’en livrant son interprétation de l’œuvre, le spectateur se dévoile plus qu’il ne la dévoile.

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en contrepoint, un autre regard pensif, celui de l’acteur Bengt Ekerot dans le rôle de la Mort dans le film de Bergman, Le Septième sceau.

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      Le second regard, celui d’une vieille femme portant un voile ou une capuche, répond au regard ou à l’objectif du photographe qui la fixe. Celui-ci grâce à la technique de la prise de vue a choisi de mettre en valeur par la maîtrise de l’éclairage une partie limitée du visage qui semble émerger ainsi  d’un fond d’obscurité. De ce fait, un seul œil apparaît visible qui porte l’ensemble du regard. Ce n’est pas un regard chargé d’hostilité mais plutôt de réserve et d’absence totale d’empathie. Le regard d’un être tapi derrière son couvre-chef qui à la fois le protège et le coupe du monde, un être avec lequel le visage fermé aux traits tirés et la froideur du regard bloque toute velléité de communication.


un certain regard…

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le jour de gloire est arrivé…

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     J’étais passé peut-être des centaines de fois près de lui, le visualisant « d’un œil distrait », comme on dit joliment, c’est-à-dire sans le voir vraiment, n’ayant qu’une vague conscience de sa présence. Il était pourtant là, bien ancré dans le monde, mais en même temps totalement absent de mes pensées telles ces personnes que l’on croise dans une foule, que l’on évite de heurter en marchant, mais sans jamais les voir vraiment, notre attention et nos pensées étant dirigées vers un ailleurs lointain où portées sur d’autres personnes.
    Ce jour-là, pour la première fois, l’arbre m’a fait un signe et manifesté sa présence. Oh, pourtant il ne semblait pas au mieux de sa forme, tout dénudé qu’il était, exhibant son tronc sombre et son squelette de houppe branchue dont la noirceur était renforcée par l’effet du contre-jour mais il avait habillé son tronc d’un léger paréo de feuilles clairsemées d’un vert tendre lumineux qui miroitaient sous le soleil. – « Regarde comme cela me va bien » semblait-il me dire dans son langage d’arbre tout en faisant miroiter fièrement sa parure au grès du vent léger et du déplacement des nuages.  – « Tu es bien trop vieux pour jouer Cendrillon au soir de son premier bal » faillis-je lui lancer en boutade, voulant le taquiner; mais je gardais finalement pour moi ces mots méchants de peur de le peiner tellement il était touchant d’irradier ainsi de fierté et de bonheur. – « Tu es tellement beau que cela mérite une photo » finis-je par lui dire et je joignis le geste à la parole. Il prit alors la pose en bombant le torse et fit miroiter son feuillage de plus belle…
     Et je poursuivis mon chemin pensant que dans ce monde, chaque élément du paysage, chaque être, du plus grand au plus insignifiant doit pouvoir connaître ne serait-ce qu’une fois dans son existence son moment de gloire. C’est affaire de Timing comme on dit aujourd’hui. Il suffit pour cela que les astres soient configurés d’une certaine manière, que le globe terrestre occupe une certaine position par rapport au soleil dans une période de temps plus ou moins limitée de façon à ce que que les rayons solaires frappent l’objet à glorifier selon un angle particulier, avec une certaine intensité, mais qu’en même temps, le ciel soit suffisamment dégagé, non obscurci par la présence de nuages qu’une perturbation climatique causée par une éruption solaire ou volcanique, aurait induits. Mais surtout, après que toutes ces conditions nécessaires aient été réunies, il fallait aussi qu’un regard soit présent, le regard curieux et attentionné d’un humain que le hasard ou le conditionnement de sa propre trajectoire dans l’espace et le temps auraient conduit en cet endroit et à ce moment précis, là où le phénomène devait se produire. N’est-ce pas le même phénomène qui se produit lorsque deux êtres qui s’ignoraient jusque là, vivant à des milliers de kilomètres l’un de l’autre voient à l’occasion d’un voyage leurs lignes de vie rencontrer de manière fortuite et sont soudainement frappés par la foudre du sentiment amoureux ?

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Retour sur l’article

24 mars 2016 : Dans la préface du recueil de poèmes de Marina Tsvétaïéva intitulé « Insomnie » ‘collection de poche Poésie/Gallimard, je suis tombé sur une déclaration de Marina qui faisait étrangement écho au texte ci-dessus :  « Chaque chose doit resplendir à son heure, et cette heure est celle où des yeux véritables la regardent »

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meraviglia

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Nostalgie de l’enfance

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     Meraviglie à n’en pas douter que ces regards et sourires complices de ces deux enfants qui nous laissent imaginer l’intensité de leur connivence. Regard à la fois interrogatif et aguicheur de la petite fille qui semble mettre au défi son camarade et le provoquer. Penchée en avant en direction du garçon au point de risquer de tomber de sa chaise (l’un de ses pieds est bloqué sur la traverse basse), elle oblige celui-ci à se pencher lui-même en arrière. Regard en retour à la fois surpris, amusé et séduit du garçon qui semble ne pas en revenir et parait se délecter avec gourmandise des paroles de son amie. Regards francs, joyeux, insouciants, libres, encore protégés de la pesanteur du monde des adultes. Une photo pleine de fraîcheur qui l’espace d’un instant fait monter en nous un sentiment de  nostalgie. Que sont-ils devenus cinquante années plus tard ?

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meraviglia : l’œil du Tigre

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l'œil du Tigre

    Selon de nombreux témoignages, l’une des particularités les plus impressionnantes du tigre est son regard. la puissance qu’il dégage, d’une couleur variant du vert clair à l’ambre profond, transperce littéralement. Ma fascination pour ce félin vient certainement du premier contact visuel que j’ai eu avec un tigre sauvage. Cela m’a littéralement transporté. depuis toutes ces années, je suis toujours aussi hypnotisé et jamais je n’ai ressenti la moindre lassitude.     (Les Tigres par Pascal Picq et François Savigny chez Odile Jacob, 2004)

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le jardin zen du temple Ryôan-Ji de Kyoto : le regard vu par Italo Calvino dans son roman Palomar

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Italo Calvino, « Le parterre de sable » (extrait)

     Une petite cour dont le sol est recouvert d’un gros sable blanc qui ressemble à du gravier, parcouru de sillons ratissés droits et parallèles ou de cercles concentriques, autour de cinq groupes irréguliers de cailloux et de rochers bas. C’est là un des monuments les plus célèbres de la civilisation japonaise, le jardin de roche et de sable du temple Ryôan-ji de Kyoto, l’image typique de la contemplation de l’absolu qu’il faut atteindre avec les moyens les plus simples et sans le recours à des concepts exprimables en paroles, selon l’enseignement des moines zen.
     L’enceinte rectangulaire de sable incolore est bordé sur trois côtés de murs surmontés de tuiles, au-delà desquels verdoient les arbres. Sur le quatrième côté, une estrade aux gradins de bois sur laquelle le public peut passer, s’arrêter et s’asseoir. « Si notre regard intérieur reste absorbé par la vue de ce jardin, explique en japonais et en anglais le prospectus, signé par l’abbé du temple, qui est offert aux visiteurs, nous nous sentirons dépouillés de la relativité de notre moi individuel, tandis que l’intuition du Moi absolu nous remplira d’un étonnement serein, en priaient nos esprits obscurcis. »
    Monsieur Palomar est disposé à suivre ces conseils avec confiance et il s’asseoir sur les gradins, observe les rochers, l’un après l’autre, suit les ondulations sur le sable blanc, jusqu’à ce que l’harmonie indéfinissable qui relie les éléments du tableau peu à peu l’envahisse.

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   Pour mieux dire, il cherche à imaginer toutes ces choses telles que les sentirait quelqu’un qui pourrait se concentrer à la vue du jardin zen en silence et dans la solitude. Car – nous avons oublié de le dire – monsieur Palomar est serré sur l’estrade au milieu de centaines de visiteurs qui le poussent de tous les côtés; des objectifs d’appareils photographiques et de caméra se fraient un chemin entre le scoutes, les genoux, les oreilles des gens, pour cadrer les rochers et le sable sous tous les angles, éclairés à la lumière naturelle ou au flash. Des foules de pieds en socquettes de laine l’enjambent (les chaussures, comme il est d’usage au Japon, on les a laissées à l’entrée), des progénitures nombreuses sont poussées en première ligne par des parents pédagogues, des bandes d’étudiants en uniforme s’écrasent seulement anxieuse d’avaler au plus vite la visite scolaire du célèbre monument; des visiteurs appliqués vérifient avec un va-et-vient de la tête que tout ce qui est écrit sur le guide correspond bien à la réalité et que tout ce que l’on voit dans la réalité se trouve bien écrit sur le guide.
« Nous pouvons voir le jardin de sable comme un archipel d’îles rocheuses dans l’immensité de l’océan, ou bien comme les sommets de hautes montagnes qui émergent d’une mer de nuages. Nous pouvons  le voir comme un tableau encadré par le smurf du temple, ou bien oublier le cadre et nous persuader que la mer de sable s’étale sans limites et recouvre le monde entier.»

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    Ces «instructions d’emploi», contenues dans le prospectus, semblent à monsieur Palomar parfaitement plausibles et applicables immédiatement sans effort, pourvu que l’on soit sûr d’avoir une individualité dont se dépouiller, sûr d’être entrain de regarder le monde de l’intérieur d’un Moi susceptible de se dissoudre et devenir simplement un regard. Mais c’est justement ce point de départ qui requiert un effort d’imagination supplémentaire, très difficile à accomplir lorsque le moi, précisément, est agglutiné à une foule compacte qui regarde avec mille yeux et parcourt sur mille pieds l’itinéraire obligatoire de la visite touristique.
     Ne faudrait-il pas en conclure que le techniques mentales zen pour parvenir à l’extrême limite de l’humilité, au détachements de tout esprit de possession et d’orgueil, ont comme fondement nécessaire le privilège aristocratique ? Qu’elles présupposent l’individualisme, avec beaucoup, d’espace et beaucoup de temps autour de soi, et les horizons d’une solitude que rien ne vient inquiéter ?
    Cette conclusion, qui amène habituellement le regret d’un paradis perdu, submergé par la civilisation de masse, monsieur Palomar y voit une facilité. Il préfère s’acheminer dans une voie plus difficile, chercher à saisir ce que le jardin zen peut donner à qui le contemple dans al seule situation où il peut aujourd’hui être vu, en tendant le cou parmi d’autres cous.

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    Que voit-il ? Il voit l’espèce humaine à l’époque des grands nombres, dans l’étendue d’une foule nivelée mais cependant toujours faite d’individualités distinctes comme cette mer de petits grains de sable qui couvre la surface du monde… Il voit le monde continuer, en dépit de tout, à exposer  les cimes rocheuses de sa nature indifférente au destin de l’humanité, sa dure substance irréductible à toute assimilation humaine… Il voit les formes selon lesquelles le sable humain s’agrège et tend à se disposer, lignes en mouvement, dessins qui combinent la régularité et la fluidité, comme les traces rectilignes ou circulaires du râteau… Et, entre l’humanité-sable et le monde-rocher, il a l’intuition d’une harmonie possible comme deux harmonies non homogènes : celle du non-humain, équilibre de forces qui semble ne répondre à aucun dessein; celle des structures humaines, qui aspire à la rationalité de compositions géométriques  ou musicales, jamais figées…

Italo Calvino, « Le parterre de sable » in Palomar, trad. J-P Manganaro, Éd. du Seuil, 1985, pp. 93-95. 

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File d’attente à l’entrée du jardin

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Tokyo : foule marchant sous les cerisiers en fleurs

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Italo Calvino

Italo Calvino : Qu’est-ce que le moi ?
M. Palomar est un roman publié en 1983 de l’écrivain italien Italo Calvino qui met en scène un personnage – monsieur Palomar -, qui se livre à une série d’expériences concernant le regard : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ? comment regarder le ciel étoilé et ses constellations, sans que la carte du ciel ne s’embrouille ? Ces expériences le laissent à chaque fois perplexe. C’est qu’elles contiennent chacune une petite énigme philosophique, que le lecteur peut à sa guise chercher à démêler…. Dans une interview avec Gregory Lucente, Calvino a déclaré qu’il avait commencé à écrire ce livre bien plutôt,  en 1975, ce qui en fait un prédécesseur aux œuvres publiées antérieurement tels que « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Divisé en 27 chapitres courts l’essai présente des observations philosophiques sur le monde d’aujourd’hui en nous montrant un homme en quête de vérités fondamentales sur la nature de l’être. 
La première section est consacrée à l’expérience visuelle; la seconde aborde des thèmes anthropologiques et culturels; le troisième, des spéculations sur les grandes questions telles que l’univers, le temps, l’infini. Cette triade thématique se reflète dans les trois paragraphes de chaque section et les trois chapitres de chaque paragraphe.
Dans M. Palomar, Calvino a continué à explorer sa fascination littéraire de la conscience de soi mais considère néanmoins que cet essai se singularise du reste de son œuvre en cherchant à répondre « au problème des phénomènes non linguistiques… Comment peut-on lire quelque chose qui ne peut s’écrire. »
(credit blog-notes philo, M.Quiénart, sept. 2010)

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Autre extrait de M. Palomar – Un monde qui regarde et un monde regardé : les aventures du regard 

    A la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. Un peu myope, distrait, introverti, il ne semble pas appartenir par son tempérament à ce type humain qu’on définit habituellement comme observateur. Il lui est pourtant toujours arrivé que certaines choses – un mur de pierre, un coquillage vide, une feuille, une théière – requièrent de lui une attention prolongée et minutieuse, en se présentant à ses yeux : il se met à les observer presque sans s’en rendre compte, son regard commence à les parcourir dans tous leurs détails et il n’arrive plus à se détacher d’eux. Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite. 

Schéma réalisé par Descartes expliquant la vision
Schéma réalisé par Descartes expliquant la vision
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    Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec. 
    Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ? 
    Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. 

    Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ? Ou bien, puisqu’il y a monde en deçà et monde au-delà de la fenêtre, le moi ne serait-il rien d’autre que la fenêtre à travers laquelle le monde regarde le monde ? Pour se regarder lui-même, le monde a besoin des yeux (et des lunettes) de monsieur Palomar

Italo Calvino, Palomar, trad. J.-P Manganaro, Éd. du Seuil, 1985, pp. 111-112. 
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