meraviglia : l’œil du Tigre

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l'œil du Tigre

    Selon de nombreux témoignages, l’une des particularités les plus impressionnantes du tigre est son regard. la puissance qu’il dégage, d’une couleur variant du vert clair à l’ambre profond, transperce littéralement. Ma fascination pour ce félin vient certainement du premier contact visuel que j’ai eu avec un tigre sauvage. Cela m’a littéralement transporté. depuis toutes ces années, je suis toujours aussi hypnotisé et jamais je n’ai ressenti la moindre lassitude.     (Les Tigres par Pascal Picq et François Savigny chez Odile Jacob, 2004)

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le jardin zen du temple Ryôan-Ji de Kyoto : le regard vu par Italo Calvino dans son roman Palomar

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Italo Calvino, « Le parterre de sable » (extrait)

     Une petite cour dont le sol est recouvert d’un gros sable blanc qui ressemble à du gravier, parcouru de sillons ratissés droits et parallèles ou de cercles concentriques, autour de cinq groupes irréguliers de cailloux et de rochers bas. C’est là un des monuments les plus célèbres de la civilisation japonaise, le jardin de roche et de sable du temple Ryôan-ji de Kyoto, l’image typique de la contemplation de l’absolu qu’il faut atteindre avec les moyens les plus simples et sans le recours à des concepts exprimables en paroles, selon l’enseignement des moines zen.
     L’enceinte rectangulaire de sable incolore est bordé sur trois côtés de murs surmontés de tuiles, au-delà desquels verdoient les arbres. Sur le quatrième côté, une estrade aux gradins de bois sur laquelle le public peut passer, s’arrêter et s’asseoir. « Si notre regard intérieur reste absorbé par la vue de ce jardin, explique en japonais et en anglais le prospectus, signé par l’abbé du temple, qui est offert aux visiteurs, nous nous sentirons dépouillés de la relativité de notre moi individuel, tandis que l’intuition du Moi absolu nous remplira d’un étonnement serein, en priaient nos esprits obscurcis. »
    Monsieur Palomar est disposé à suivre ces conseils avec confiance et il s’asseoir sur les gradins, observe les rochers, l’un après l’autre, suit les ondulations sur le sable blanc, jusqu’à ce que l’harmonie indéfinissable qui relie les éléments du tableau peu à peu l’envahisse.

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   Pour mieux dire, il cherche à imaginer toutes ces choses telles que les sentirait quelqu’un qui pourrait se concentrer à la vue du jardin zen en silence et dans la solitude. Car – nous avons oublié de le dire – monsieur Palomar est serré sur l’estrade au milieu de centaines de visiteurs qui le poussent de tous les côtés; des objectifs d’appareils photographiques et de caméra se fraient un chemin entre le scoutes, les genoux, les oreilles des gens, pour cadrer les rochers et le sable sous tous les angles, éclairés à la lumière naturelle ou au flash. Des foules de pieds en socquettes de laine l’enjambent (les chaussures, comme il est d’usage au Japon, on les a laissées à l’entrée), des progénitures nombreuses sont poussées en première ligne par des parents pédagogues, des bandes d’étudiants en uniforme s’écrasent seulement anxieuse d’avaler au plus vite la visite scolaire du célèbre monument; des visiteurs appliqués vérifient avec un va-et-vient de la tête que tout ce qui est écrit sur le guide correspond bien à la réalité et que tout ce que l’on voit dans la réalité se trouve bien écrit sur le guide.
« Nous pouvons voir le jardin de sable comme un archipel d’îles rocheuses dans l’immensité de l’océan, ou bien comme les sommets de hautes montagnes qui émergent d’une mer de nuages. Nous pouvons  le voir comme un tableau encadré par le smurf du temple, ou bien oublier le cadre et nous persuader que la mer de sable s’étale sans limites et recouvre le monde entier.»

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    Ces «instructions d’emploi», contenues dans le prospectus, semblent à monsieur Palomar parfaitement plausibles et applicables immédiatement sans effort, pourvu que l’on soit sûr d’avoir une individualité dont se dépouiller, sûr d’être entrain de regarder le monde de l’intérieur d’un Moi susceptible de se dissoudre et devenir simplement un regard. Mais c’est justement ce point de départ qui requiert un effort d’imagination supplémentaire, très difficile à accomplir lorsque le moi, précisément, est agglutiné à une foule compacte qui regarde avec mille yeux et parcourt sur mille pieds l’itinéraire obligatoire de la visite touristique.
     Ne faudrait-il pas en conclure que le techniques mentales zen pour parvenir à l’extrême limite de l’humilité, au détachements de tout esprit de possession et d’orgueil, ont comme fondement nécessaire le privilège aristocratique ? Qu’elles présupposent l’individualisme, avec beaucoup, d’espace et beaucoup de temps autour de soi, et les horizons d’une solitude que rien ne vient inquiéter ?
    Cette conclusion, qui amène habituellement le regret d’un paradis perdu, submergé par la civilisation de masse, monsieur Palomar y voit une facilité. Il préfère s’acheminer dans une voie plus difficile, chercher à saisir ce que le jardin zen peut donner à qui le contemple dans al seule situation où il peut aujourd’hui être vu, en tendant le cou parmi d’autres cous.

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    Que voit-il ? Il voit l’espèce humaine à l’époque des grands nombres, dans l’étendue d’une foule nivelée mais cependant toujours faite d’individualités distinctes comme cette mer de petits grains de sable qui couvre la surface du monde… Il voit le monde continuer, en dépit de tout, à exposer  les cimes rocheuses de sa nature indifférente au destin de l’humanité, sa dure substance irréductible à toute assimilation humaine… Il voit les formes selon lesquelles le sable humain s’agrège et tend à se disposer, lignes en mouvement, dessins qui combinent la régularité et la fluidité, comme les traces rectilignes ou circulaires du râteau… Et, entre l’humanité-sable et le monde-rocher, il a l’intuition d’une harmonie possible comme deux harmonies non homogènes : celle du non-humain, équilibre de forces qui semble ne répondre à aucun dessein; celle des structures humaines, qui aspire à la rationalité de compositions géométriques  ou musicales, jamais figées…

Italo Calvino, « Le parterre de sable » in Palomar, trad. J-P Manganaro, Éd. du Seuil, 1985, pp. 93-95. 

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File d’attente à l’entrée du jardin

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Tokyo : foule marchant sous les cerisiers en fleurs

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Italo Calvino

Italo Calvino : Qu’est-ce que le moi ?
M. Palomar est un roman publié en 1983 de l’écrivain italien Italo Calvino qui met en scène un personnage – monsieur Palomar -, qui se livre à une série d’expériences concernant le regard : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ? comment regarder le ciel étoilé et ses constellations, sans que la carte du ciel ne s’embrouille ? Ces expériences le laissent à chaque fois perplexe. C’est qu’elles contiennent chacune une petite énigme philosophique, que le lecteur peut à sa guise chercher à démêler…. Dans une interview avec Gregory Lucente, Calvino a déclaré qu’il avait commencé à écrire ce livre bien plutôt,  en 1975, ce qui en fait un prédécesseur aux œuvres publiées antérieurement tels que « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Divisé en 27 chapitres courts l’essai présente des observations philosophiques sur le monde d’aujourd’hui en nous montrant un homme en quête de vérités fondamentales sur la nature de l’être. 
La première section est consacrée à l’expérience visuelle; la seconde aborde des thèmes anthropologiques et culturels; le troisième, des spéculations sur les grandes questions telles que l’univers, le temps, l’infini. Cette triade thématique se reflète dans les trois paragraphes de chaque section et les trois chapitres de chaque paragraphe.
Dans M. Palomar, Calvino a continué à explorer sa fascination littéraire de la conscience de soi mais considère néanmoins que cet essai se singularise du reste de son œuvre en cherchant à répondre « au problème des phénomènes non linguistiques… Comment peut-on lire quelque chose qui ne peut s’écrire. »
(credit blog-notes philo, M.Quiénart, sept. 2010)

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Autre extrait de M. Palomar – Un monde qui regarde et un monde regardé : les aventures du regard 

    A la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. Un peu myope, distrait, introverti, il ne semble pas appartenir par son tempérament à ce type humain qu’on définit habituellement comme observateur. Il lui est pourtant toujours arrivé que certaines choses – un mur de pierre, un coquillage vide, une feuille, une théière – requièrent de lui une attention prolongée et minutieuse, en se présentant à ses yeux : il se met à les observer presque sans s’en rendre compte, son regard commence à les parcourir dans tous leurs détails et il n’arrive plus à se détacher d’eux. Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite. 

Schéma réalisé par Descartes expliquant la vision
Schéma réalisé par Descartes expliquant la vision
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    Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec. 
    Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ? 
    Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. 

    Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ? Ou bien, puisqu’il y a monde en deçà et monde au-delà de la fenêtre, le moi ne serait-il rien d’autre que la fenêtre à travers laquelle le monde regarde le monde ? Pour se regarder lui-même, le monde a besoin des yeux (et des lunettes) de monsieur Palomar

Italo Calvino, Palomar, trad. J.-P Manganaro, Éd. du Seuil, 1985, pp. 111-112. 
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Regards aveugles sur les jardins

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Stanford campus

Université de Stanford

Map of all edible fruit trees on campus

recensement des arbres du campus de l’université de Stanford porteurs de fruits comestibles

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Ecole du regard (tiré de Jardins, réflexions, de Robert Pogue Harrison, 2007)

      Un jardin est un lieu où les apparences attirent l’attention sur elles; pour autant, mêmes radieuses, même spectaculaires, on ne les remarque pas nécessairement. Là où, toit en s’affirmant dans le monde phénoménal, elles reculent dans le profondeurs de l’espace et du temps, les apparences sollicitent à leurs manière très particulière nos capacités d’observation. Mauvaise nouvelle pour les jardins, car rien n’est moins cultivé aujourd’hui dans les sociétés occidentales que l’art du regard. On peut bien le dire, il existe aujourd’hui un gouffre entre la vertigineuse richesse du monde visible et l’extrême pauvreté de la perception que nous en avons. Aussi, le monde a beau en regorger, nous vivons une époque largement dépourvue de jardins.
Stanford Campus Papouasie Nouvelle Guinée sculpture       Comment le dire sans passer pour un rabat-joie, un bourru ou un misanthrope ? Je me contenterai donc de remarquer ce fait tout simple : parmi les jeunes gens que je fréquente quotidiennement – et avec mon métier j’en rencontre beaucoup –, la plupart sont plus à leur aise chez eux, absorbé dans leur ordinateurs ou dans les fictions et intrigues qui les touchent par écran interposé que dans le monde tridimensionnel. Nombre d’entre eux, à vrai dire, ne sont plus du tout capables de voir le monde visible, sinon de manière périphérique et grossière. Ainsi, sur le campus de l’université Stanford, ils traversent régulièrement un jardin de statues de Papouasie-Nouvelle Guinée ¹ sans lever la tête, comme effrayés de ne jeter ne serait-ce qu’un regard à ces formes imposantes qui sollicitent la contemplation et l’admiration. Un jour, en fin d’après-midi, j’ai vu des étudiants  passer l’un après l’autre sous un arbre où un hibou hululait à gorge déployée juste au-dessus de leurs têtes, sans qu’aucun ne lève les yeux. Depuis des années, en discutant avec plusieurs étudiants, je me suis rendu compte que la majorité d’entre eux ignorent l’existence de presque toutes le richesses et beautés qui font du campus de Stanford l’un des plus florissants, diversifiés et authentiques d’Amérique. La proportion des terrains de l’université connue de l’étudiant moyen, au bout de quatre ans d’études, est incroyablement faible. Comme si un dispositif de masquage avait fait disparaître les bois, les cours, les jardins, les fontaines, les œuvres d’art, les espaces verts et les monuments. Non que les étudiants manquent de curiosité. De fait, si vous prenez le temps d’attirer leur attention sur une enclave particulière et d’en souligner les traits les plus subtils, comme il m’arrive à le faire, ils sont toujours impressionnés, et même admiratifs, comme s’ils la voyaient pour la première fois. Et en réalité, beaucoup d’entre eux voient effectivement cet endroit pour la première fois, même après l’avoir maintes fois longé ou traversé.

Quelques vues du campus de l’université de Stanford avec sa collection inestimable de sculptures de Rodin

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     Il y a un siècle environ, Rainer Maria Rilke émit, dans ses Elégies de Duino, l’hypothèse suivante : le destin de la Terre serait de devenir invisible, selon un processus en cours de transmutation du visible vers l’invisible. Si les jeunes gens, comme on l’a vu, finissent par déserter le monde visible, n’est-ce pas une étape de cette histoire tragique ? Non que le monde soit moins visible que par le passé. C’est plutôt sa plénitude que nous percevons de moins en moins. La transmutation s’opère en nous, et non pas dans le monde. Il ne s’agit donc pas de la défaillance d’une génération, mais de la transformation historique du cadre dans lequel et par lequel le monde nous apparait. L’incapacité foncière à voir un jardin dans sa pleine présence incarnée a pour cause une métamorphose historique de la vision des choses, liée à notre mode de vie. Notre façon de voir change avec notre façon d’être. La vision n’est pas une faculté neutre. Elle est soumise aux lois de l’histoire, comme les mondes que nous habitons, comme nos institutions et nos mentalités. De ce point de vue, le regard humain est radicalement différent de la vision animale, même si cette dernière reste le substrat organique du premier. Chez les hommes, la perte de la vision n’entraîne pas nécessairement la perte du regard. Ce dernier est cognitif et synthétique. Il appréhende les choses en configurations organisées et en totalités signifiantes. Autrement dit, le regard humain est avant tout une manière de voir, intimement liée aux « régimes de présence » (Reiner Schumann) qui informent l’histoire de notre être-au-monde. Ce que notre regard voit (et ce qu’il ne voit pas) est déterminé par des cadres historiques  qui organisent ou prédisposent l’étendue empirique de notre perception.

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Japon, le jardin zen de Ryôan Ji 

     Avec les codes de perception actuels, voir ce qui est sous nos yeux devient de plus en plus difficile : une grande partie du monde visible reste hors cadre, même si nos yeux sont sollicités par une avalanche d’images. Italo Calvino dépeint parfaitement ce phénomène dans Palomar. Le personnage éponyme tente en vain de donner plus de sens à sa vie en observant le monde avec une attention et une acuité accrue. Présenté dans les premières pages du roman comme «un homme nerveux vivant dans un monde frénétique et congestionné», Palomar fait une expérience étangs en visitant l’un des monuments les plus célèbres du Japon, le jardin zen du temple de Ryôan JI, à Kyoto. Le dépliant destiné aux touristes indique ceci « Si notre regard intérieur reste absorbé par la vue de ce jardin (…) nous nous sentirons dépouillés de la relativité de notre Moi individuel tandis que l’intuition du Moi absolu nous remplira d’un étonnement serein en purifiant nos esprits obscurcis.» Mais précisément, Palomar ressent une difficulté à faire coïncider son regard intérieur et sa vision du jardin, car le monde neurasthénique dans lequel il évolue l’en empêche, contrant toutes ses tentatives de se concentrer sur la vue. Ce monde a beau tout miser sur l’exhibition des choses, surinvestir les paysages et les images, il déclare en réalité la guerre au regard – cette vision pensive qui fait coïncider le regard intérieur et l’objet. La panoplie d’appareils photographiques et de de caméras qui «cadre(nt) les rochers et le sable sous tous les angles» ne vient aucunement au secours du regard; au contraire, elle participe des stratégies de cadrage qui le pétrifient. Quand au touristes les plus appliqués, vérifiant que tout ce qu’ils voient est bien dans leurs guides, et vice versa, leur vision est la plus obscurcie de toutes.

le jardin zen de Ryôan Ji 

    L’itinéraire touristique recommandé prive le jardin zen de Ryôan Ji de l’immensité spatio-temporelle qui l’entoure, sans laquelle sa profondeur ne sautait apparaître de manière adéquate au regard humain. « Nous pouvons voir le jardin de sable comme un archipel d’îles rocheuses dans l’immensité de l’océan, ou bien comme les sommets de hautes montagnes qui émergent d’une mer de nuages», dit le dépliant, mais en réalité, nous ne pouvons le voir ainsi, ni « comme un tableau encadré par les murs du temple», et encore moins «oublier le cadre et nous persuader que la mer de sable s’étale sans limites et recouvre le monde entier». Là encore, le monde fait écran, aplatissant l’horizon spatio-temporel. Palomar n’a d’autre solution que de «chercher à saisir ce que le jardin zen peut donner à qui le contemple dans la seule situation où il peut aujourd’hui être vu, en tendant le cou parmi d’autres cous», et ce qu’il voit alors, on pouvait le deviner, est un reflet du monde où il vit et auquel il appartient. dans le sable, il voit «l’espèce humaine à l’époque des grands nombres», et dans les pierres une «nature indifférente au destin de l’humanité». Malgré son «intuition d’une harmonie possible comme entre deux harmonies non homogènes», «l’humanité-sable et le monde-rocher» restent absolument dissociés dans l’esprit de Palomar, après son héroïque effort de concentration. En dernier ressort, il finit par voir dans le jardin zen son propre échec à percevoir sa transcendance spirituelle. Car il manque au jardin l’espace et le temps nécessaire pour déployer ses apparences.
     L’espace et le temps ont des extensions subjectives et objectives. Ces deux dimensions, le monde où nous évoluons les détermine, les encadre et les relie entre elles. Ce que dit Calvino dans l’épisode du jardin japonais est valable d’une certaine manière pour tous les jardins dont le dessin a été véritablement pensé. Pour acquérir une véritable visibilité dans l’espace, les jardins ont besoin d’un horizon temporel que notre époque leur refuse de plus en plus souvent. Le temps subjectif et objectif est l’élément invisible où fleurissent les jardins.

Angleterre : Jardins de de Stowe et de Stouhead

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      Une fois arrivés à maturité, les jardins exigent de leurs contemplateurs qu’ils prennent leur temps; Les jardins de Stowe et de Stouhead, en Angleterre, reçoivent des milliers de visiteurs par an; nombre d’entre eux, venus en voyages organisés, ne restent sur le sleiux que quelques heures avant de repartir vers un autre site. Dans ces conditions trépidantes, il est difficile, voire impossible, d’éprouver la profondeur spirituelle de ces jardins et de les percevoir comme il faudrait : des lieux où se découvrir, se cultiver, se transformer. Il est loin le temps où la plupart d’entre nous avions le temps, la volonté et même la disponibilité d’esprit nécessaires. Aussi ces jardins ne se donnent-ils plus à voir qu’à quelques-uns (ils réservent leurs prestiges à leurs gardiens, qui y passent des heures et des heures chaque jour, mais pas au simple visiteur). Ils peuvent nous offrir des images d’eux-mêmes, mais ce qui manque aux images, c’est le rayonnement du phénomène en tant que tel, qui ne se déploie que dans le temps, ce temps long auquel notre époque n’a plus de temps à consacrer. En somme, nous sommes devenus pratiquement aveugles au phénomène.

      Si l’on voulait parler par formules, on pourrait dire que de nos jours, la vision humaine perçoit plutôt des images que des apparences. (Comme il a été vu précédemment au niveau de la différence entre apparence et image), la première signifie tandis que la seconde indique. Là où le phénomène ne surgit pas des profondeurs ombreuses, il n’y a pas de d’apparence à proprement parler, mais seulement une image statique et réifiée. Un jardin est lui-même un phénomène, et les profondeurs ombreuses en question appartiennent également au jardin et à l’âme ou à l’esprit du contemplateur. Là où ces deux dimensions de la profondeur se rencontrent et s’unissent, le phénomène fait son apparition. Si l’une d’elle vient à manquer, le phénomène perd sa capacité «ostensive», sa capacité à se montrer tel qu’en lui-même.

Robert Pogue Harrison, Jardins, réflexions, édition Poche – Le Pommier, 2007.

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Note et références

1– Dans les années 1990, 10 artistes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée sont venu à Palo Alto sur le campus de Stanford pour créer un jardin extérieur de sculptures dans un bosquets de chênes et de cèdres 

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Robert Pogue Harrison

    Robert Pogue Harrison (né en 1954 à Izmir, Turquie) a obtenu son doctorat en études romanes de l’Université Cornell en 1984, avec une thèse sur Vita Nuova de Dante. En 1985, il a accepté un poste de professeur adjoint invité au département de français et italien à Stanford et 1986 a rejoint le corps professoral en tant que professeur assistant. Promu professeur titulaire en 1995, il a ensuite été nommé titulaire, en 1997, de la chaire Rosina Pierotti. En 2002, il a été nommé président du Département de français et italien. Il est également guitariste du groupe de rock cérébral Glass Wave .
     Son premier ouvrage, The body of Beatrice, publié par Johns Hopkins University Press en 1988, est une version révisée et sa thèse qui traite de la poésie lyrique médiévale italienne, avec un accent particulier sur les premiers travaux de Dante La Vita Nuova. The body of Beatrice a été traduit en japonais en 1994. Au cours des années suivantes, Robert Harrison a travaillé sur un nouvel ouvrage, Forests : the shadow of civilisations, qui a été publié en 1992 chez University of Chicago Press. Ce livre traite des moyens multiples et complexes avec lesquels l’imaginaire occidental a symbolisé, représentés, et conçus des forêts, principalement dans la littérature, la religion et la mythologie, ceci de l’Antiquité à nos jours. Forests a été publié simultanément en anglais, français, italien et allemand et plus tard en en japonais et en coréen. En 1994, son livre Rome, la Pluie : À quoi bon la Littérature ? a été publié en France, en Italie et en Allemagne. Ce livre est écrit sous forme de dialogues entre deux personnages et traite de divers sujets tels que l’art de restauration, la vocation de la littérature, et la place de la mort dans la société contemporaine. Son livre suivant, The Dominion of the Dead , publié en 2003 par University of Chicago Press, traite des relations que les vivants entretiennent avec les morts dans le domaine profane. Ce livre a été traduit en allemand, français et italien.  En 2005, Robert Harrison a débuté un talk-show littéraire à la radio KZSU appelé  » Entitled Opinions  » dans lequel il converse longuement avec des savants, des écrivains et des scientifiques d’horizons divers.
    L’ouvrage dont est tiré l’extrait présenté ci-dessus est l’ouvrage le plus récent de Robert Harrison. Il a été publié en 2008 par la University of Chicago Press sous le titre Gardens: An Essay on the Human Condition, et une première fois en France en 2007 par les éditions Le Pommier sous le titre Jardins, Réflexion sur la condition humaine puis une seconde fois dans une édition poche du même éditeur en 2011 sous le titre Jardins, Réflexions.

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