Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

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     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

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Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


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Et si René Girard avait raison ? – les neurones miroirs


Et si René Girard avait raison ?

René Girard

René Girard (1923-2015)

       René Girard est un anthropologue et philosophe français qui a effectué toute sa carrière aux Etats-Unis et dans les dernières années, à l’université de Standford en Californie au cœur de la Silicon Valley. Il a découvert à l’orée des années soixante le principe du « caractère mimétique du désir » qui défend l’idée que tout désir est l’imitation du désir d’un autre que l’on érige en modèle à imiter.  Ce concept a été exposé dans son premier ouvrage publié en 1961 : Mensonge romantique et Vérité romanesque. Il prolongera sa réflexion dans le domaine cette fois de l’anthropologie en expliquant l’origine de la violence dans les sociétés par la rivalité mimétique qui s’instaure entre ses membres pour la possession des objets, rivalité qui risque dans son développement paroxysmique de détruire l’ensemble de la société. René Girard appelle cet antagonisme généralisé qu’Hobbes dans son temps avait appelé « la guerre de tous contre tous », la « crise mimétique ». Celle-ci, pour être désamorcée nécessitera, si le groupe ne veut pas être détruit, et de manière presque mécanique, un report de la violence de l’ensemble des membres du groupe contre un seul individu qui focalisera sur lui la totalité de la violence et permettra à celle-ci de se décharger en limitant les dommages. La guerre de « tous contre tous » est devenue de ce fait la guerre de « tous contre un ». L’éthologie a montré que déjà, chez les chimpanzés, la réconciliation à l’intérieur de la communauté peut être facilitée par la projection de l’agressivité sur un ennemi extérieur et l’instinct de réconciliation est dans ce cas utilisé dans une démarche belliciste. Chez l’homme, la victime émissaire qui a été sacrifiée pour le bien commun a sauvé le groupe  et va alors endosser de la part de la communauté un statut spécial de caractère «sacré» car elle a montré dans l’épreuve qu’elle disposait d’un pouvoir transcendant et surnaturel qui lui a permis de sauver le groupe. René Girard voit dans ce sacrifice qui a longtemps accompagné les pratiques religieuses l’origine du phénomène religieux archaïque. Il a exposé cette thèse dans un second ouvrage, La violence et le sacré paru en 1972. Dans son troisième ouvrage, Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, il va s’intéresser cette fois au processus d’humanisation par lequel l’homme a émergé de l’animalité. Constatant chez les primates anthropoïdes un fort degré de mimétisme et une régulation de la violence résultant du désir d’appropriation par la soumission au mâle dominant, René Girard imagine que pour maintenir la paix et la stabilité, après le sacrifice de la première victime émissaire, un processus de reconduction du sacrifice aurait été enclenché par le groupe instaurant par ce fait un mécanisme de gestion et de prévention de la violence. Ce sont les interdits et les pratiques rituelles en rupture avec les manifestations instinctives innées qui accompagnaient ce processus qui seraient à l’origine de la religion, de la culture et de la pensée symbolique en accompagnement de l’augmentation du volume du cerveau.

    Il manquait à cette hypothèse développée par René Girard la caution biologique et celle des neurosciences, la découverte récente des neurones miroir qui gèrent des relations de caractère mimétique entre les individus et le fonctionnement de processus cognitifs fondamentaux a apporté de l’eau au moulin du philosophe et conforte l’ensemble de ses théories.


La découverte des neurones miroir

 

architectures du cerveau et du neurone

    Dans les années 1990, les chercheurs d’une équipe de scientifiques italiens de la faculté de médecine de Parme, l’équipe du médecin et biologiste Giacomo Rizolatti, qui menaient des expériences sur l’activité cérébrale chez le singe, ont fait une découverte majeure dans le domaine des neurosciences. Ils ont découvert que certains neurones occupant des aires fonctionnelles bien déterminées du cerveau d’un singe macaque rhésus (cortex prémoteur ventral et partie rostrale du lobule pariétal inférieur) qui étaient activés (potentiels d’action) au moment de l’exécution d’un mouvement l’étaient également lorsque le singe était immobile mais qu’il voyait ou entendait un autre individu réaliser une action similaire ou même simplement se préparer à l’accomplir. Ainsi, il apparaît que ce sont les mêmes aires fonctionnelles du cerveau qui sont activées durant l’exécution d’une action que lors de son imagination par le sujet. C’est la raison pour laquelle, ces neurones ont été appelés «neurones miroirs». Certains spécialistes préfèrent par précaution employer les termes de «système miroir» ou «système de neurones miroirs». Ces neurones miroirs existent chez les humains, dans des configurations bien plus complexes et avec des capacités bien plus sophistiquées. Chez l’homme, ces neurones miroirs joueraient un rôle essentiel dans le fonctionnement des processus cognitifs (perception, mémorisation, raisonnement, émotions) impliqués dans les relations et activités sociales, en particulier dans les processus d’apprentissage par imitation, le langage, l’art et les relations affectives telles l’empathie et la compréhension d’autrui.

    Certains chercheurs se sont attachés à établir un lien entre les neurones miroirs et la théorie visionnaire anthropologique développée par René Girard du désir mimétique. C’est le cas  en particulier du neuropsychiatre et écrivain Jean-Michel Oughourlian, l’un des plus anciens collaborateurs d’André Girard.


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Du vol de l’oie au pas de l’oie

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anthropocentrisme

    L’homme est-il capable de voir la Nature pour elle-même sans vouloir y retrouver sa propre image, nourrir ses états d’âme et conforter ses croyances et préjugés ? Dans un article précédent, Maurice Barrès, à travers le regard d’un Taine réinterprété (Les Déracinés), voyait dans la puissance et la beauté d’un platane majestueux du jardin des Invalides à Paris, le symbole de la vie et une métaphore de l’épanouissement de l’homme enraciné dans sa patrie (c’est  ICI). Dans le texte présenté ci-après, c’est le philosophe Alain qui, à la vue d’une formation en triangle d’oies dans le ciel dans lequel chaque individu se glisse dans le sillage de son double, trouve une correspondance de structure avec le chant humain pratiqué à l’unisson dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres voix et s’en trouve fortifiée. Le philosophe rebondit ensuite par la pensée sur la marche cadencée d’un groupe d’hommes au rythme de la musique et du chant et finalement au rythme du simple bruit des bottes à partir duquel les hommes disparaissent en tant qu’individus, s’agglomèrent et fusionnent dans une masse uniforme qui va s’énivrer de son unicité et de sa puissance et se mettre au service d’une idée, d’une religion.

 la fée Carabosse du logis

   Dés lors la déshumanisation, le fanatisme, puis la barbarie ne sont pas loin et le groupe peut sombrer dans l’Ubris entraînant malheur, mort et destruction. À partir d’une fusion des âmes et du mouvement des corps, c’est un processus mécanique infernal de projection de l’esprit en dehors du réel qui s’est mis en branle en complète autonomie par rapport à la conscience et la raison humaine. Ce processus est spécifique à l’homme; on a jamais vu en effet des formations volantes d’oies s’énivrer de leur puissance, devenir folles et attaquer en piqué d’autres formations ou d’autres espèces de rencontre. Seul l’homme est capable de voir naître en lui une telle folie et se laisser entraîner à de telles extrémités. L’animal a toujours limité ses actions et réactions au champs du possible que la nature lui avait fixé et économisé ses forces au strict nécessaire, seul l’homme a la faculté d’être en proie à de tels accès de folie collective où il met en œuvre une puissance et une violence dévastatrice. On est en droit de se demander si ce n’est pas pour cette raison que l’espèce humaine a pu conquérir dans la nature la place qu’elle occupe aujourd’hui. Le monde en déséquilibre que nous occupons aujourd’hui serait alors le résultat de l’Ubris et porterait en lui la faute originelle qui a prévalu à sa création. Alain nous met en garde contre les processus fusionnels qui s’emparent des foules sous l’action de la manipulation et du conditionnement et rend l’intelligence de l’homme responsable de cette situation mais l’intelligence n’est que l’outil qui permet le règne de l’Ubris. Le véritable coupable ne serait-il pas plutôt l’imagination ?

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Alain – Propos sur la nature, Ve partie : La Nature dans l’Homme, chap. 62

emile-auguste-chartier-dit-alain-1868-1951      Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible, la lutte des forces, D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et tourbillons ; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre ; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

     L’homme chante à peu près comme les oies volent ; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un pli d’air favorable ; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole, et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en cœur n’a point de limites ; il ouvre absolument le ciel.

     Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées ; il les accorde, les purifie et les délivre. Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instru­ments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes, et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est toujours un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. Par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun ; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine ; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même. Cet ordre est enivrant il est par lui-même vic­toire ; il exclut l’obstacle d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent ; simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et le fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique, toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense ; souvent le fanatisme s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

       On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même, s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entre­prises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie ; on n’y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leurs bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelli­gence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme. Vainement les religions vieillissent, car cette religion des religions, qui n’est autre que l’union sacrée ne vieillit point. La religion serait aisément séraphique, par une contemplation musicienne ; elle meurt alors de faim. Mais la sanglante religion, celle qui marche et persécute, ne peut mourir que de fureur. Cette suite de maux sans mesure, humains et inhumains, doit être considérée sans cesse à sa naissance, en ses honorables motifs, en ses affreuses consé­quences, comme pire que toute peste. Et la science qui y a trouvé remède se nomme la politique. Cette science ne plaît point, car elle divise ; et elle a nécessairement contre elle tous les partis, qui sont des triangles d’oies.

1er octobre 1934.

AlainPropos sur la nature, Ve partie : La Nature dans l’Homme, chap. 62 – éd. Folio Essai / Gallimard, pp 191-194

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Soldats de la Reichswehr marchants au pas de l’oie

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     Celui qui défile joyeusement au pas cadencé a déjà gagné mon mépris. C’est par erreur qu’on lui a donné un grand cerveau puisque la moelle épinière lui suffirait amplement. On devrait éliminer sans délai cette honte de la civilisation. L’héroïsme sur commande, la brutalité stupide, cette lamentable attitude de patriotisme, quelle haine j’ai pour tout cela.

Combien méprisable et vile est la guerre.           Albert Einstein

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article lié

  • « Borné par tes 5 sens, ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l’air est un immense monde de délices ? », c’est  ICI.

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Dédramatisation : son petit itsi bitsi tini oui tout petit petit burkini

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Dalida en 1960

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Si cette histoire vous amuse
on peut la recommencer
si ce n’est pas drôle, je m’excuse
en tout cas, c’est pas terminé…

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Retour sur une photo : au sujet de la dignité et de l’innocence…

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Dignité et innocence…

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Une tenue innocente ?

« Innocence »L’innocence est une notion désignant une caractéristique propre à une personne ingénue ou bien n’ayant jamais effectué d’acte dit coupable c’est-à-dire ayant nuit à quelque chose ou à quelqu’un. L’étymologie d’« innocence » est rattachée à la racine indo-européenne Nek-, Nok- qui veut dire « causer la mort de quelqu’un » et qui a donné « noyer » puis « nocif », « nuisible ». La composition avec le privatif in- donne ainsi à « innocence » pour signification étymologique « non-nuisible », nuisible au sens de « causer la mort de quelqu’un ».

    Concernant l’article précédent qui portait sur une interprétation toute personnelle d’une photo de deux écolières prise en 2004 à Banda Aceh en Indonésie que je reproduis  de nouveau ci-dessus, Abel, l’un de mes interlocuteurs, trouve que j’en fait trop allant chercher de l’idéologie islamique là où il n’y a somme toute que de l’innocence et de la normalité. Il ne voit dans l’accoutrement de ces deux petites filles qu’un désir de parents de « bien habiller leurs enfants pour aller à l’école dans la dignité comme partout dans le monde »   et que cela n’a « rien à voir avec la religion et l’idée de pureté » mais « plutôt avec l’idée d’enfance, d’innocence », de la même manière « qu’un petit garçon acehnais sera pareillement bien habillé en allant à l’école en uniforme ». Bref, je n’avais rien compris avec mon regard de français laïcard obtus intolérant (et sans doute un tantinet islamophobe) et j’aurais été « moins surpris si ces enfants avaient eu l’air de petits sauvages, pleins de boues et de cambouis, [ce] qui aurait été plus en accord avec l’environnement ???? ».

« Innocence », non-atteinte à l’intégrité d’autrui, ce qui implique respect de l’autre et tolérance. Je ne doute pas que ces deux enfants soient innocents, que cette innocence dont ils font preuve nous attendrit et nous bouleverse et que pour cette raison elle est contagieuse et que l’on voudrait ardemment qu’à partir de cette innocence le reste du tableau soit tout aussi positif et merveilleux… Mais ce désir risque de troubler notre jugement au point que certains ne sont plus capables de discerner dans l’accoutrement « innocent » de ces deux enfants, le hijab, ce foulard islamique qui masque les cheveux, les oreilles, le cou, et parfois les épaules pour la plus jeune et  le jilbab qui couvre en totalité le reste du corps pour la plus grande et ces vêtements n’ont malheureusement rien d’innocent…

Jilbab.pngjilbebjilbab ou djilbab, ce « vêtement féminin large et ample composé d’une longue robe et d’une capuche couvrant les cheveux et l’ensemble du corps hormis les pieds et les mains fait pour cacher les formes de la femme. » originaire des pays du Golfe dont le port se retrouve dans certains pays où l’Islam est la religion majoritaire, comme l’Indonésie ou l’Iran où il est connu sous le nom de tchador (selon la définition de Wikipedia).

    Les musulmans conservateurs qui prônent ou imposent ces vêtements aux femmes ou des vêtements encore plus « couvrants » justifient leur action par une interprétation jugée par certains tendancieuse et restrictive de certains textes du Coran. C’est ainsi que selon l’écrivain et universitaire américain d’origine iranienne Reza Aslan (Le Miséricordieux : la véritable histoire de Mahomet et de l’islam) l’emblème devenu aujourd’hui le signe le plus distinctif de l’islam, le port du voile, n’est prescrit nulle part de manière explicite dans le Coran aux femmes musulmanes : L’oumma (la communauté des croyants) ignora toute tradition du voile jusque vers 627, date à laquelle le « verset du hijab » pris de court la communauté. Ce verset, cependant, ne s’adressait pas aux femmes en général, mais exclusivement aux épouses de Mahomet.

Ô vous qui croyez !
N’entrez pas dans les demeures du Prophète sans avoir obtenu la permission d’y prendre un repas […]
Quand vous êtes invités, entrez et retirez-vous après avoir mangé […]
Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab).
Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs.      Coran 33; 53.

    Reza Aslan explique cette restriction par le fait que la demeure de Mahomet était devenue le centre de la vie religieuse et sociale de l’oumma et qu’elle était parcourue à toute heure du jour par des visiteurs dont les tentes se dressaient dans la cour ouverte à quelques mètres seulement des appartements où dormaient les épouses du Prophète. Cette situation dont on pouvait s’accommoder lorsque Mahomet n’était qu’un cheikh tribal était devenue intenable en 627 dés lors qu’il était devenu le chef d’une vaste communauté en expansion rapide et la nécessité se fit jour d’instituer une sorte de ségrégation pour préserver l’inviolabilité de ses épouses. C’est ainsi que fut adopté le port du voile, emprunté pour l’occasion aux femmes iraniennes et syriennes des classes supérieures.

      Et dis aux croyantes qu’elles baissent leurs regards, et qu’elles gardent leur chasteté, et qu’elles ne montrent de leurs parures que ce qui en paraît, et qu’elles ne montrent leurs parures qu’à leur mari, ou à leur père, ou au père de leur mari, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs compagnes, ou aux esclaves que leurs mains possèdent, ou aux domestiques mâles qui n’ont pas le désir, ou aux garçons qui n’ont pas encore puissance sur les parties cachées des femmes…       (Coran, sourate « la lumière » n 24, verset n 31).

     Pour l’intellectuelle marocaine Asma Lamrabet il existe dans le Coran sept occurences du mot hidjab qui renvoient invariablement au sens de « rideau, séparation, cloison »  autrement dit, tout ce qui qui, dans une pièce, cache et dissimule quelque chose. Il s’agit des versets 7; 46 / 17; 45 / 19; 17 / 38; 32 / 41; 5 / 42; 51 et 33; 53. 

« Quand tu récites le Coran, Nous plaçons un rideau invisible (Hijab) entre toi et ceux qui ne croient pas à la vie future » Coran 17 ;45.

« Il n’est pas donné à un homme, que Dieu lui parle directement, si ce n’est pas inspiration ou derrière un voile (Hijab) ou par l’envoi d’un messager qui lui révèle, par Sa permission, ce qu’il veut. » Coran 42 ; 51.

    Les explications qu’Asma Lamrabet donne sur l’origine historique du hidjab et la signification de ce dernier verset, le plus important de tous rejoignent celles de Reza Aslan : c’est la nécessité de dresser un Hijab ou rideau entre les hommes étrangers qui rentraient dans la demeure du prophète  et ses épouses dans le but de leur préserver le respect qui leur était du qui est à son origine. Il existe dans le Coran un autre verset qui utilise un autre terme que hidjab avec le sens exact de foulard ou écharpe. Il s’agit du terme  de khoumourihina qui est le pluriel du mot khimar qui signifie la « simple écharpe ou foulard. » que portaient en ce temps là  les femmes dans la péninsule arabique mais aussi dans toutes les autres civilisations de l’époque. (lire absolument à ce sujet son texte : Le « voile » dit islamique : une relecture des concepts – Extrait du livre « Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? : c’est  ICI ). Le problème, lorsque l’on lit les textes coraniques est que  hijab est traduit le plus souvent par « voile » et que cette traduction est porteuse d’une connotation idéologique qui influence la compréhension du texte.

« …Dis également aux croyantes de ne laisser paraître de leurs beauté (zinatouhouna) que ce qui en paraît  et de rabattre leurs écharpes (khoumourihina) sur leur poitrine (jouyoubihina) et à ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, leurs pères, leurs beaux pères, leurs fils, leurs frères, leurs neveux… Dis leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour ne pas montrer leurs atours cachés »    Coran 24 ;31

     Ces deux termes hidjab et khimar ont été utilisés dans le Coran pour qualifier ce qui voile, masque et protège quelque chose. Pour Asma Lambaret, le fait d’avoir utilisé par la suite le terme de hidjab en remplacement de ce qui est désigné comme un simple foulard traduit la volonté de séparer la femme du reste du corps social : « On a imposé le « hidjab » aux femmes musulmanes dans son sens de « séparation » afin de bien indiquer à ce dernières où est leur place dans ala société, autrement dit afin de les cantonner, au nom de l’islam, dans la relégation et l’ombre, loin de la sphère sociopolitique. » Elle oppose le « hidjab » restrictif imposé par les hommes au « khimar » choisi délibérément par les premières musulmanes comme signe de visibilité sociale.     (Le Monde des Religions– n°79 sept.oct. 2016)

     Il existe un autre terme dans le Coran qui désigne la cape ou la mante qui couvrait anciennement les épaules, le Jilbàb.

« Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles (jalâbihinna) : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur et Miséricordieux. »   Coran 59; 33

Jalâbihinna est le pluriel de Jilbàb qui désignait dans les temps anciens un vêtement « de dessus » ouvert sur le devant apparenté à la cape ou à la mante. Il n’avait donc pas à cette époque la même signification que le jilbab saoudien, cette longue robe le plus souvent noire utilisée par les saoudiennes ou par les musulmanes d’Iran et d’indonésie. C’est selon la définition ancienne qu’André Chouraqui traduit ce passage du Coran :

 » Ohé, le Nabi, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des adhérents, de resserrer sur elles leur mante, c’est pour elles le moyen d’être reconnues, et de ne pas être offensées, Allah, clément, matriciel. « 

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indonésienne à « contre-courant »

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Je persiste et signe…

dsc_0016-2   Alors, je persiste dans mon interprétation, si cette photo exprime une certaine innocence, cette innocence ne concerne que ces deux jeunes enfants mais certainement pas le système familial et socio-religieux qui leur impose un accoutrement que l’on est obligé de reconnaître qu’il est, si l’on veut être objectif, uniquement justifié par des motifs idéologiques et religieux. La recherche de la dignité de l’enfant à travers son habillement n’a rien à voir dans cette attitude sauf si l’on considère que l’expression de la  dignité doit passer à tout prix sous les fourches caudines de la religion… Quels sont dans la religion musulmane ces fondements idéologiques sinon la volonté de l’homme, dans son propre intérêt, de préserver la femme de toute souillure et impureté et de la protéger des désirs concupiscents provoqués par son sexe ? Il n’est pas anodin que la plus âgée des jeunes filles a été affublée d’un vêtement plus ample et plus protecteur qui cache ses formes naissantes et va jusqu’à couvrir ces chevilles. Comment peut-on ne voir là qu’une expression de la dignité et de l’innocence de l’enfance et nier le fondement idéologique et religieux qui inspire ce comportement ? Cette référence à la pureté est encore affirmée par le choix du blanc immaculé pour les vêtements, choix pas vraiment pratique on l’admettra pour permettre le jeu de deux jeunes enfants dans un environnement boueux résultant de la saison des pluies.

     J’assimile ces deux jeunes filles affublées de ce que je me vois obligé de qualifier d’uniforme religieux car il exprime un message et constitue une profession de foi aux enfants nazis embrigadés, aux anciens pionniers soviétiques ou aux enfants juifs orthodoxes, à tous ces enfants manipulés par des adultes que l’on programme et que l’on affuble, à qui on inculque des idéologies politiques ou religieuses et qui seront privés de tout esprit critique et de leur libre-arbitre. Les deux fillettes que l’on voit sur la photo accepteront-elles plus tard de gaîté de cœur de ne pouvoir enfourcher une motocyclette, de ne pouvoir sortir seule le soir après l’heure du couvre-feu et de ne pas côtoyer un garçon avant le mariage ? Iront-elles assister avec leurs enfants et applaudir aux séances de flagellation publiques des récalcitrants devant la mosquée de Banda Aceh ?  On est loin, très loin,  de l’expression de la dignité et de l’innocence…

      Cette recherche de la part des parents et de la société d’une expression de dignité et d’innocence, on la retrouve chez d’autres écolières indonésiennes qui portent des vêtements « laïques » dans lesquels sont absentes toutes connotations religieuses comme le montrent ces quelques photos qui suivent prises dans le reste du pays. On ignore si ces enfants sont de confession musulmane, chrétienne ou bouddhiste ou si leurs parents sont athées et on ne veut pas le savoir. Le vêtement « laïque » est un signe d’ouverture, de possible, il est tout le contraire d’un repli sur soi identitaire et religieux qui est un enfermement. Pour moi le  hijab et le  jilbab  portés par de jeunes enfants n’est aucunement un signe de « dignité » et « d’innocence » mais tout au contraire un signe d’aliénation, de manque d’ouverture, de repli sur soi, de refus d’évolution et de dépassement de l’humain. Il est le signe d’une société bloquée, repliée sur ses dogmes  et incapable d’évoluer.

   Quand aux garçons indonésiens, leur dignité et leur innocence s’expriment effectivement tout autant dans leur habillement mais contrairement aux filles sans aucune référence religieuse ni restriction, de manière exclusivement « laïque ». Privilège du sexe… Mais il est bien connu que le corps masculin est exempt de la capacité de susciter tout désir concupiscent chez la femme…

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écoliers dans un village près de Banda Aceh – photo Enki

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Evolution de l’islam en Indonésie et à Banda Aceh 

     Je ne suis spécialiste ni de l’islam, ni de l’Indonésie comme Abel qui a passé plusieurs années en Indonésie notamment à Banda Aceh et effectué des séjours dans des pays arabes ou musulmans mais je m’informe et prends connaissance de récits de chercheurs ou de voyageurs qui connaissent ces pays et de faits signalés par les médias. Abel, à juste titre me rappelle que l’islam à Banda Aceh n’est (ou n’était) pas de tendance « intégriste » mais plutôt de tendance « conservatrice/traditionnelle » et qu’il convient de faire la différence entre l’islam « de tous les jours » de type conservateur/traditionnel sur le plan des valeurs familiales et sociales pratiqué par la majorité des acehanais et une minorité d’activistes islamistes radicaux qui s’agitent. À l’appui de ses dires, il cite l’exemple des volontaires islamistes de la « Brigade du Jihad » venus de Jakarta pour aider la population après le tsunami qui ont été chassés au bout de 3 mois par les acehanais car ils commencaient a prêcher un islam intégriste et des mamans acehnaises qui avaient chassé et remballé les « jeunes » de la soit-disante police charia (la citée dans notre article) qui abusaient de leur petit pouvoir.

    Dont acte : la population acehanaise bien que « conservatrice/traditionnelle » pratiquerait un islam apaisé et s’opposerait aux dérives des intégristes. Cela était la situation en 2008 mais est-elle toujours la même aujourd’hui ? De nombreux signes montrent que la situation est en train de se dégrader dans l’Indonésie toute entière et à Banda Aceh en particulier. Dans de nombreux cas, on constate que c’est désormais la population elle-même qui « se fait justice » ou qui livre les contrevenants à la charia à sa police.

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juillet 2015 : une femme est fouettée devant la mosquée de Banda Aceh. Le public filme la scène avec des smartphones.

  • Le 10 décembre 2011, la police indonésienne de la province d’Aceh a arrêté, placé en détention et en «rééducation» 64 punks qui participaient à un concert de charité destiné à lever de fonds pour un orphelinat. Iskandar Hasan, le responsable de la police d’Aceh a déclaré : « Le but est de les arracher à leurs comportement déviant… On doit les réhabiliter afin qu’ils aient un comportement convenable. Un traitement sévère est nécessaire ». Arrêtés, battus, rasés, débarrassés de leurs percings, de leurs cheveux et de leurs vêtements, les 64 punks ont été soumis à une discipline militaire et rééduqués pendant 10 jours selon le alois religieuses en vigueur en Indonésie.
  • Vingt six églises et cinq temples bouddhistes ont été fermés en 2012 à Aceh. (Observatoire de la liberté religieuse). Deux églises ont été brûlées en l’espace de trois mois dans le département d’Aceh Singkil en 2015. En octobre, des églises chrétiennes ont été attaquées par un groupe d’au moins 200 personnes dans le district d’Aceh Singkil après que les autorités locales eurent donné l’ordre de détruire 10 églises dans ce district, en citant des règlements pris au niveau de la province et du district pour restreindre les lieux de culte. Les assaillants ont incendié une église et tenté d’en attaquer une autre, avant d’en être empêchés par les forces de sécurité locales. Un assaillant a été tué pendant ces violences et 4 000 chrétiens environ ont fui immédiatement après en direction de la province de Sumatra-Nord. Dix personnes ont été arrêtées. Les autorités d’Aceh Singkil ont poursuivi leur projet de détruire les églises restantes. (Amnesty International)
  • La Commission nationale d’Indonésie sur les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan) a souligné à plusieurs reprises les aspects « discriminatoires » de la charia à Aceh, encore que cela ait eu peu d’effet, la situation semblant empirer. Dans un communiqué publié en novembre 2014, la commission a noté le nombre croissant des mesures politiques à Aceh « qui présentes un caractère discriminatoire au nom de la religion et de la morale ». (EDA Eglises d’Asie)
  • En 2016, un homme et une femme non mariés n’auront bientôt plus le droit de circuler sur la même motocyclette à Aceh, selon une nouvelle réglementation introduite dans cette province appliquant la charia, a indiqué ce lundi un député local. Le Parlement du district d’Aceh Nord a approuvé la semaine dernière cette réglementation qui entrera en vigueur dans un an, a déclaré le parlementaire local Fauzan Hamzah, soulignant que les autorités faisaient «des efforts pour appliquer pleinement la charia». Auparavant, La ville de Banda Aceh avait imposer en 2015 un couvre-feu pour les femmes à partir de 11 h du soir près leur avoir interdit l’année précédente de monter à califourchon sur un deux-roues.
  • Pendant l’année 2015, au moins 108 personnes ont été fustigées en Aceh au nom de la charia, pour jeux d’argent, consommation d’alcool ou « adultère ». En octobre, le Code pénal islamique de l’Aceh est entré en vigueur. Il élargissait le champ d’application des châtiments corporels aux relations sexuelles entre personnes de même sexe et aux rapports intimes au sein de couples non mariés. Les contrevenants encouraient des peines pouvant atteindre respectivement 100 et 30 coups de bâton. Cet arrêté compliquait l’accès à la justice pour les victimes de viol, car c’était elles qui devaient désormais apporter des éléments prouvant le viol. Les fausses accusations de viol ou d’adultère étaient également passibles de fustigation. (Amnesty International)
  • En juin 2015, six membres de la minorité religieuse du Gafatar vivant dans la province de l’Aceh ont été reconnus coupables d’« insulte à la religion  » en vertu de l’article 156 du Code pénal et condamnés à quatre ans d’emprisonnement par le tribunal du district de Banda Aceh. (Amnesty International)
  • 14 juillet 2015 : une jeune femme accusée d’adultère, une quadragénaire et cinq étudiants sont fouettés en public de quatre coups de bâton de rotin devant la mosquée de Banda Aceh par la police de la charia. Les couples d’étudiants avaient été interpellés simplement parce qu’ils étaient seuls, ce qui est interdit à Aceh en dehors des liens du mariage. Un millier de personnes ont assisté à ce spectacle macabre. Une centaine d’habitants d’Aceh ont été fouettés en 2015.
  • le 12 avril 2016 dans le district de Takengon, région située au centre de la province d’Aceh, Remita Sinaga, une protestante âgée de 60 ans, a reçu publiquement 28 coups de canne pour avoir violé le code pénal islamique. Jugée pour avoir vendu de l’alcool et condamnée par le tribunal islamique de Takengon, … Elle a également été contrainte à passer les 47 jours de la durée de son procès en détention. C’est la première fois qu’une personne non musulmane subit une peine publique pour ne pas avoir respecté la charia, à Aceh.

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Pour en savoir plus :

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À la recherche du « sentiment océanique » ? – Romain Rolland et Sigmund Freud

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Pourquoi suis-je ici, sinon pour m’émerveiller ? – Goethe

Origine du concept de sentiment océanique

Romain Rolland (1866-1944)

Romain Rolland (1866-1944)

     « Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est (…) le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique).
      Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué ; et j’y ai toujours trouvé une source de renouvellement vital. En ce sens, je puis dire que je suis profondément « religieux », – sans que cet état constant (comme une nappe d’eau que je sens affleurer sous l’écorce) nuise en rien à mes facultés critiques et à ma liberté de les exercer – fût-ce contre l’immédiateté de cette expérience intérieure. J’ajoute que ce sentiment « océanique » n’a rien à voir avec mes aspirations personnelles. (…) C’est un contact – Et comme je l’ai reconnu, identique (avec des nuances multiples), chez quantité d’âmes vivantes, il m’a permis de comprendre que là était la véritable source souterraine de l’énergie religieuse ; – qui est ensuite captée, canalisée, et des- séchée par les Églises : au point qu’on pourrait dire que c’est à l’intérieur des Églises (quelles qu’elles soient) qu’on trouve le moins de vrai sentiment « religieux ». Éternelle confusion des mots, dont le même, ici, tantôt signifie obéissance ou foi à un dogme, ou à une parole (ou à une tradition), tantôt : libre jaillissement vital. »  –  Romain Rolland, lettre à Freud.

     Romain Rolland, dans cette correspondance avec Freud, reprochait à ce dernier, dans la critique de la religion mise en œuvre dans son ouvrage L’avenir d’une illusion, d’ignorer les vraies sources et la nature réelle des sentiments religieux qui naissaient d’un état d’âme, d’un désir fusionnel avec le monde et qu’il appelait « sentiment océanique ». Cette expression ramène aux philosophies et religions mystiques tendant à l’éveil spirituel (Zen, Vedanta, etc.) dont Romain Rolland était familier et qui font appel fréquemment à l’image métaphorique de l’océan représentant l’univers dans lequel se dissous la vague représentant l’individu. Pour Romain Rolland le monde possède une âme qui l’anime et cette animation est inspirée par la présence du « Dieu vivant » dont il disait avoir fait l’expérience « plusieurs fois, directement (de) son toucher de feu » qu’il distinguait du « Dieu d’histoire sainte » de l’institution. C’est cette âme universelle qui fait que l’univers n’est pas livré au chaos, que la nature est vivante et que ce libre jaillissement vital qui l’anime ne peut se réduire à la simple définition rationnelle fournie par les sciences. On retrouve cette anima Mundi dans la musique qui ouvre parfois la voie au sentiment océanique et dans le cas d’une symphonie Romain Rolland n’hésite pas à établir une analogie entre la singularité de chaque note musicale et l’âme de chacun des êtres peuplant le monde : « Une mer bouillonnante s’étend ; chaque note est une goutte, chaque phrase est un flot, chaque harmonie est une vague. […] C’est l’Océan de vie […]. Et cette mer de tendresse est toute pénétrée d’un soleil invisible, une Raison extasiée dans l’intuition sacrée du Dieu, de l’Unité, de l’Âme universelle. (…)  L’âme qui palpite en ces corps de musiciens ravis par l’extase n’est pas une âme, c’est l’Âme. C’est la vôtre, c’est la mienne, c’est l’unique, – la Vie. Ego sum Resurrectio et Vita… »

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Sigmund Freud (1856-1939)

Sigmund Freud (1856-1939)

     Freud répliquera avec ironie à son « Grand ami océanique »  qu’en temps qu’ « animal terrestre », il n’avait pour sa part jamais ressenti ce sentiment dont il ne niait cependant pas l’existence chez certains individus et qu’il décrivait comme « un sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, et d’appartenance à l’universel », mais qu’il expliquait pour sa part par un effet de l’union narcissique primaire entre la mère et le petit enfant qui préside aux relations mère-enfant dans la petite enfance. C’est le sentiment de toute-puissance inculqué au bébé par la mère lorsqu’elle répond à ses besoins et les anticipe qui donne l’illusion à celui-ci qu’il est un être indifférencié qui se confond avec le monde. Par la suite l’enfant prenant peu à peu conscience de son autonomie, recherchera la protection paternelle pour se constituer en être autonome qui entretiendra des relations ambiguës, à la fois harmonieuses et  conflictuelles, avec le monde mais il restera toujours en son esprit  une nostalgie de sa toute-puissance initiale et du sentiment fusionnel avec le monde que la dépendance à la mère induisait. C’est cette nostalgie de cet état qui serait pour Freud à la source du sentiment océanique. Se relier (« religare ») avec le Grand Tout serait un mécanisme de défense en réponse à une angoisse existentielle et un moyen pour l’homme de dénier le danger dont le Moi perçoit la menace en provenance du monde extérieur.

Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 54 – photo Enki, IMG_6133

Ciel de gloire en Haute-Savoie – photo Enki

L’une de mes expériences de « sentiment océanique », c’est  ICI

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Religion et sacré : les ruses de la pensée

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

le saut extraordinaire du Baron de Münchhausen
llustration d’Alphonse Adolf Bichard, 1883
On remarquera que cette version de l’illustration est très proche du dessin
réalisé par Gustave Doré, deux décennies plus tôt en 1862.

Buste du baron de Münchhausen

     « Une autre fois, je voulus sauter dans une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m’aperçus qu’elle était plus grande que je me l’étais figuré d’abord : je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m’y pris mal, et tombai dans la mare jusqu’au cou : j’aurai péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m’étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux. »

    Le Baron de Münchhausen (1720-1797) est un affabulateur du genre Tartarin de Tarascon ou Cyramo de Bergerac à la sauce germanique qui a réellement existé. Propriétaire terrien à Bodenwerder (Basse-saxe), sa ville de naissance, il est mort dans cette même ville en 1797, non sans avoir exercé durant une dizaine d’années, le métier de militaire comme officier mercenaire dans l’armée d‘Élisabeth II de Russie dans les guerres qu’elle menait contre les turcs. Il s’était vanté à son retour d’aventures et d’exploits plus rocambolesques les uns que les autres; c’est ainsi qu’il déclarait avoir voyagé sur la Lune propulsé par un boulet de canon et dansé avec la déesse Vénus. L’écrivain Rudolf Erich Raspe ayant recueilli de la bouche même du baron ses exploits en avait rédigé un livre publié en 1785 en langue anglaise sous le titre Baron Münchhausen’s Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia. Remanié et traduit en allemand une année plus tard par l’homme de lettres et professeur Gottfried August Bürger  et en français par Théophile Gautier dont le texte était accompagné d’illustrations de Gustave Doré.

      La scène représentée par les illustrateurs Alphonse Adolf Bichard (ci-dessus), Gustave Doré et Oskar Herrfurth (ci-dessous) et décrite par le texte placé en exergue est celle où le baron, embourbé avec son cheval dans des sables mouvants et menacé de noyade, prétend s’être tiré par lui-même de cette fâcheuse situation en se tirant vers le haut par les cheveux

Les ruses de la pensée

         Cette fable nous fait sourire car nous savons bien, lois de la physique obligent, qu’un tel prodige s’avère impossible à réaliser et pourtant, comme le fait remarquer le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son essai La marque du sacrél’espèce humaine dans son ensemble procède de la même manière que le Baron de Münchhausen lorsqu’elle éprouve le besoin, pour pouvoir assurer les conditions de la vie en société et réduire ses tensions internes, d’inventer et faire agir ces puissances immatérielles extérieures que sont les divinités, les rites et les lois, investies du pouvoir d’agir sur les hommes, en bien ou en mal. Que sont toutes ces extériorités invisibles sinon des projections à distance par la pensée des hommes eux-mêmes de pouvoirs supérieurs mystérieux ayant prise sur eux, comme est capable de le faire de manière magique le bras du baron saisissant sa propre chevelure pour s’extraire de la boue et les élever, lui et son cheval, dans les airs. Selon ce raisonnement, pour les sociétés humaines, les divinités, le sacré et les lois seraient des outils pratiques qui permettraient de faire accepter aux hommes les sacrifices nécessaires exigées par la vie en communauté. Pour que ces exigences et ces règles soient acceptées de manière unanimes, il faut donner l’illusion qu’elles sont formulées par des entités supérieures et légitimées par le sacré. En référence à une vision anthropologique, la divinité semble agir en toute indépendance et selon sa propre volonté dans un dessein inaccessible à la compréhension humaine mais elle n’est en réalité qu’une marionnette actionnée par l’inconscient collectif des hommes pour rendre possible et pacifier leur vie en collectivité.

     Cette « ruse de la pensée » que serait la religion et son corollaire le sacré est-elle indispensable à la vie en société ? La « Mort de Dieu », comme le proclamait Nietzsche ou le phénomène de ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde » a t’elle eu pour conséquence l’ouverture de la boîte de Pandore des passions et des folies humaines et des violences qui en découlent ? C’est ce que semblent penser des philosophes comme Jean-Pierre Dupuy et le regretté René Girard qui prédisent le risque d’un avenir apocalyptique à notre espèce et proposent pour l’éviter le retour au religieux, en l’occurrence le christianisme. On rétorquera à cette profession de foi que l’histoire passée et récente montre que le religieux n’a pas toujours empêché la folie meurtrière des hommes et a même souvent été son principal vecteur ou tout au moins son prétexte. L’actualité nous le montre encore aujourd’hui.

Enki sigle

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    Gustave_Doré_-_Baron_von_Münchhausen_-_037 Baron de Münchhausen - illustration by Oskar Herrfurth, avant 1913

   La même scène interprétée par Gustave Doré, 1862 et par Oskar Herrfurth, avant 1913

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