« L’Homme d’or » – Un poème de Jean Cassou


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Jean Cassou (1897-1988) vers 1930

      Jean Cassou participe au début des années 1920 à la revue Mercure de France et écrit en 1923 son premier roman, Éloge de la folie. Inspecteur des Monuments historiques en 1932, il s’engage en politique et devient en 1934 membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et directeur de la revue Europe à partir de 1936, année où il reçoit le prix La Renaissance pour ses différents ouvrages d’où ressortent, selon le commentaire accompanant sa nomination : « sa sensibilité d’artiste et de poète, sa vision colorée, émouvante et prenante ».

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Le camp de Saint-Sulpice La Pointe

Antifasciste et résistant de la première heure

   Il participera au gouvernement de Front populaire dans le ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-arts de Jean Zay. Il est alors partisan de l’aide à la République espagnole et proche du parti communiste dont il s’éloignera au moment de la signature du pacte germano-soviétique. Conservateur du Musée national d’art moderne au moment de la défaite de 1940, il est révoqué de ce poste par le gouvernement de Vichy et il s’engage alors résolument dans la résistance dés juillet 1940, militant dans le groupe de résistants du musée de l’Homme pour lequel il rédige un tract qui sera tiré à des milliers d’exemplaires puis participe à la rédaction du journal du groupe Résistance jusqu’à l’arrestation de membres de son réseaux. Echappant à la Gestapo, il se réfugie à Toulouse où il milite au « réseau Bertaux » jusqu’à son arrestation en décembre 1941.

L’emprisonnement

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      Enfermé dans un premier temps à la prison militaire de Furgole à Toulouse et mis au secret avec interdiction absolue de lire, écrire et échanger, il va lutter contre cette tentative d’annihilation mentale en composant de mémoire, une fois la nuit venue, sans crayon ni papier, 33 sonnets qui, retranscrits par leur auteur à sa libération en juin 1943 du camp de Saint-Sulpice dans le Tarn dans lequel il avait été transféré, seront publiés clandestinement au printemps 1944 aux Editions de Minuit sous le pseudonyme de Jean Noir et avec le titre de 33 Sonnets composés en secret. Aragon préfacera plus tard ce recueil sous son nom de résistant François-la-colère  dans une réédition de 1962.

***

      « J’ai été arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy, le 13 décembre 1941, à Toulouse, en zone non occupée, et mis au secret à la prison militaire de cette ville avec les autres camarades de notre réseau pris avec moi. Secret relatif, car les prisons étaient pleines, et nous nous trouvâmes deux à partager la même cellule. […] Néanmoins toutes les autres conditions du secret étaient réalisées : pas de promenades en rond dans la cour, pas de visites, pas de papier pour écrire, par de correspondance et pas de lecture. Le soir venu, nous nous jetions sur nos paillasses et tentions de dormir malgré le froid. Dès la première nuit j’entrepris, pour passer le temps, de composer des sonnets dans ma tête, cette forme stricte de prosodie me paraissant la mieux appropriée à un pareil exercice de composition purement cérébrale et de mémoire…»   

Jean Cassou.


L’homme d’or

   Parmi les souvenirs auxquels va s’accrocher le prisonnier qu’on prive non seulement de liberté mais aussi de toute communication avec le monde, il en est un, fugace et imprécis comme peut l’être un paysage, un visage ou un objet qui a été longtemps soustrait à notre vue et que l’on tente désespérément, en fouillant dans les plis les plus profonds de notre mémoire, de rendre plus net et plus réel, ce souvenir est un tableau de Rembrandt, son tableau le plus célèbre, connu sous le nom de La Ronde de Nuit mais qui devrait plutôt s’appeler La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch puisque le tableau met en scène une compagnie de volontaires mousquetaires d’une milice bourgeoise d’Amsterdam commandée par le chevalier et bourgmestre de la ville Frans Banning Cocq et son lieutenant, le marchand Willem van Ruytenburch. Ces deux personnages sont représentés debout, côte à côte, occupant la position centrale du tableau. Dans la confusion de l’image que Jean Cassou tente laborieusement de reconstituer, il y aura finalement un élément qui va se détacher de la confusion, s’imposer à lui et monopoliser la totalité de sa pensée. Cet élément qui s’apparente à un jaillissement violent de lumière s’échappant de la noirceur ambiante, c’est « l’homme d’or », c’est du moins ainsi que Jean Cassou qualifie dans le sonnet qu’il a composé à cette occasion, l’homme à qui son habit immaculé et doré confère l’aspect surnaturel d’une apparition presque religieuse, une épiphanie. Pour le prisonnier privé de tout, menacé de mort, cette tâche de lumière issue des ténèbres qui occupe désormais son esprit et qui ne le quittera plus, c’est la lumière de l’espérance. Cette espérance lumineuse, il va la traduire en mots, mots parmi de nombreux autres mots qu’il s’efforcera durant son emprisonnement de ne pas oublier pour pouvoir les faire revivre lorsque la lumière triomphante aura eu enfin raison des ténèbres.

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Rembrandt – La Ronde de nuit, 1642

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Poème XXVIII

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   « Une surenchère de clartés, comme l’ivresse qui ruisselle du nageur ressuscité, dresse une figure suprême, épiphanie ! l’homme tout doré, immense dans sa mesure et l’emplissant d’un pas décisif,

   tel que tu le vis fendre — rappelle-toi, mon âme ! — l’immaculée jeunesse d’un matin étranger,

     — et ce fut un des souriants matins de cette vie. depuis l’homme d’or ne t’a plus quittée. »

Jean Cassou

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un homme ordinaire – Johann Reichhart, bourreau sous le IIIe Reich

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Profession  ? — Bourreau…

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Johann Reichhart (1893-1972)

      Johann Reichhart avait de qui tenir, il descendait en effet d’une lignée de bourreaux bavarois qui remontait jusqu’au milieu du XVIII e siècle. Il a servi en Allemagne sous divers régimes. Depuis 1924, pendant la république de Weimar jusqu’à la fin du IIIe Reich,dont il était l’un des quatre principaux bourreaux. Le nombre important d’exécutions dont il eut la charge lui a permit d’acquérir en 1942 une maison dans la vallée de Gleisse, près de Munich.  Après la guerre, les américains continuèrent à utiliser ses services jusqu’à fin mai 1946. C’est ainsi qu’il pendit 156 dignitaires nazis. Il fut certainement le recordman mondial des mises à mort puisqu’il exécuta au total 3.165 sentences de mort soit en moyenne 137 exécutions par an. Parmi les méthodes d’exécution utilisées par Reichhart figuraient  la décapitation à la hache ou à la guillotine, la pendaison. Les guillotinages étaient néanmoins majoritaires avec 2.948 exécutions. Parmi les personnes qu’il a exécuté figuraient les membres du réseau de La Rose Blanche à Munich (voir article précédent). Peux-t-on imaginer l’état psychologique d’un homme qui durant deux décennies a procédé tous les trois jours en moyenne à une exécution ?

Tuer mais en respectant l’étiquette…
    Johann Reichhart était un bourreau méticuleux qui avait le sens du travail bien fait. Il perfectionna la guillotine pour rendre l’exécution la plus rapide possible et donc la moins pénible pour le condamné. Il était attaché au respect d’un strict protocole, s’habillant avec ses assistants d’un ample manteau noir avec haut de forme et nœud de papillon noir et portait chemise et gants blancs.

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Johann Reichhart (au centre) en 1924 au cours de l’une de ses premières exécutions

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Johann Reichhart ajuste la corde du condamné Martin Weiss, ancien commandant des camps de concentration de Dachau et Neuengamme à la prison Landsberg, Landsberg am Lech

    Son travail pour les autorités d’occupation terminé, il a été arrêté en mai 1947, jugé et condamné en 1949 à deux ans de camp de travail et confiscation de 50 % de ses biens avec interdiction d’exercer un profession publique et de conduire un véhicule. Financièrement ruiné, séparé de son épouse, il eut à subir en 1950 le suicide de son fils Hans, détruit psychologiquement par  cette situation. Est-ce Hans ou son autre frère qui l’aurait assisté comme des témoins l’ont rapporté pour certaines exécutions ? Il a survécu en fabriquant des lotions capillaires et des parfums, en gérant un élevage de chiens et avec l’aide financière de sa famille et de sa maîtresse.

La « banalité du mal »

     C’est Hannah Arendt qui utilisa pour la première fois cette expression à l’occasion du procès Eichmann à Jérusalem. Alors qu’elle s’attendait à rencontrer dans le box des accusés un criminel monstrueux, cynique et cruel, elle découvrit un homme « ordinaire »,  médiocre, préoccupé par sa carrière. Il aurait été plus facile pour les juges et plus réconfortant pour l’opinion publique qu’Eichman soit un monstre mais à l’instar de beaucoup de responsables nazis, il n’était « ni pervers, ni sadique » mais « effroyablement normal ». Cette découverte d’Hannah Arendt posait le problème de la possibilité de l’apparition de « l’inhumain » chez chacun de nous lorsqu’il est généré par les idéologies des systèmes totalitaires qui manipulent les consciences et détruisent la personnalité morale au point que les individus ne sont plus capables de faire la différence entre le bien et le mal. Pour les acteurs de ce processus de déshumanisation, les condamnés ou ceux appelés à le devenir n’étaient plus des êtres humains, ils étaient devenus une abstraction. C’est ce qu’a admirablement traduit Primo Levi dans Si c’est un homme, le récit de son séjour dans un camp de concentration, en parlant de l’un de ses bourreaux : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. ». Et Primo Levi de rejoindre le point de vue d’Hannah Arendt sur la banalité du mal : « ils étaient faits de la  même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »
 Dans ces conditions, pour Hannah Arendt, ces artisans du mal commettaient des crimes sans en avoir conscience. Ils avaient au contraire la conviction qu’ils avaient fait le bien en obéissant à la loi. C’est ainsi que se défendit Eichmann à Jérusalem : il ne pouvait être coupable puisqu’il avait obéit aux ordres.

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     de gauche à droite : Alexander Schmorell, Hans et Sophie  Scholl, Christoph Probst, Willi Graf et le professeur Kurt Huber. Six des membres du réseau La Rose Blanche exécutés.

    Jacob Schmidt, le gardien de l’université qui découvrit Sophie et Hans Scholl du réseau La Rose Blanche, jeter des tracts antinazis dans la cour de l’université de Munich et les retint jusqu’à l’arrivée de la Gestapo était un bureaucrate ordinaire qui obéissait aux ordres,  Johann Reichhart, le bourreau méticuleux qui faisait méticuleusement son travail quelques soient les régimes était aussi un homme ordinaire qui obéissait aux ordres mais que dire des jeunes membres du réseau la Rose Blanche qui avaient conservés leur esprit critique et leur humanité et osé s’élever malgré les risques encourus contre le système totalitaire ? Eux aussi étaient des êtres ordinaires qui avaient été enrôlés dans un premier temps dans les jeunesses hitlériennes. C’est peut-être sur ce point que pêche le raisonnement d’Hannah Arendt qui peut induire le concept d’irresponsabilité : n’y a t’il pas au moins un moment où les « meurtriers ordinaires » prennent conscience de l’horreur de leurs actes et par lâcheté choisissent le déni et la compromission avec l’excuse facile de l’obligation morale de l’obéissance aux ordres. Les résistants de La Rose Blanche ont, à ce moment crucial,  pris leur responsabilité et choisis de rester humains.

      C’est lors de la distribution du 6ème tract que Sophie et Hans Scholl furent découverts. Voici un extrait du 2ème tract qui traite justement de cette prise de responsabilité nécessaire : « On ne peut pas discuter du nazisme, ni s’opposer à lui par une démarche de l’esprit, car il n’a rien d’une doctrine spirituelle. Il est faux de parler d’une conception du monde nationale-socialiste parce que, si une telle conception existait, on devrait essayer de l’établir par des moyens d’ordre intellectuel. La réalité est différente. Cette doctrine, et le mouvement qu’elle suscita, étaient, dès leurs prémices, basés avant tout sur une duperie collective, et donc pourris de l’intérieur ; seul le mensonge permanent en assurait la durée. C’est ainsi que Hitler, dans une ancienne édition de « son » livre, – l’ouvrage écrit en allemand le plus laid qu’on puisse lire, et qu’un peuple dit de poètes et de penseurs a pris pour bible ! – définit en ces termes sa règle de conduite : « On ne peut pas s’imaginer à quel point il faut tromper un peuple pour le gouverner. » Cette gangrène, qui allait atteindre toute la nation, n’a pas été totalement décelée dès son apparition, les meilleures forces du pays s’employant alors à la limiter. Mais bientôt elle s’amplifia et finalement, par l’effet d’une corruption générale, triompha. L’abcès creva, empuantissant le corps entier. Les anciens opposants se cachèrent, l’élite allemande se tint dans l’ombre.
      Et maintenant, la fin est proche. Il s’agit de se reconnaître les uns les autres, de s’expliquer clairement d’hommes à hommes ; d’avoir ce seul impératif présent à l’esprit ; de ne s’accorder aucun repos avant que tout Allemand ne soit persuadé de l’absolue nécessité de la lutte contre ce régime. »

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Sophie Scholl : pour l’honneur du peuple allemand

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Die Weiße Rose : « Serons-nous pour toujours le peuple haï de tous, exclu du monde ? »

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autodafé de livres interdits en 1933

« Ce n’était qu’un prélude : là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. »   –   Heinrich Heine

     Une grande partie des allemands appuya au moins pour un temps le pouvoir nazi.  Cette adhésion allait de la compromission la plus abjecte avec une participation active aux actions barbares menées par le régime et son armée au déni de ces actions que chacun cherchait à évacuer de sa conscience. Quant aux opposants qui n’avaient pas choisi le chemin de l’exil, la plupart de ceux-ci se réfugièrent alors selon l’expression de l’écrivain allemand Frank Thiess dans une émigration intérieure (« Innere Emigration ») qui était une forme de résistance passive inactive : on prenait ses distances à l’égard du national-socialisme mais on ne menait aucune action à son encontre, attitude sévèrement jugée après la guerre par Thomas Mann. Pourtant dans le monstrueux univers monolithique de contrainte, de terreur et de lâcheté façonné par les nazis qui annihilait les consciences, quelques rares individualités eurent le courage d’agir et le payèrent de leur vie. Ils n’agissaient pas seulement pour l’honneur de l’Allemagne mais pour l’humanité toute entière.

Widerstandsgruppe "Weisse Rose" Repro eines Privatfotos der Familie Scholl: von links: Vater Robert, Kinder Inge, Hans, Elisabeth, Sophie, Werner Scholl , Ludwigsburg 1930/31

Robert Scholl et ses enfants Inge, Hans, Elisabeth, Sophie et Werner vers 1930, 1931 à Ludwigsburg.

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Sophie Scholl (1921-1943)

« Quel beau jour, quel soleil magnifique, et moi je dois mourir. Mais combien de jeunes gens, de garçons pleins d’espoir, sont tués sur les champs de bataille… Qu’importe ma mort si, grâce à nous, des milliers d’hommes ont les yeux ouverts »  –   Sophie Scholl (propos rapportés par Else Gebel, qui partageait sa cellule)

     Sophia Magdalena Scholl était une jeune fille allemande de Munich embrigadée comme tout les autres jeunes allemands dans les jeunesses hitlériennes. Issue d’une famille protestante, elle est profondément croyante et souffre de la restriction des libertés instaurée par le régime nazi. L’un de ses livres qui l’inspire et qu’elle a pu garder malgré l’interdiction de posséder des livres est les Confessions de saint Augustin. En mai 1942, elle entame des études de biologie et de philosophie à Munich et prend conscience de la situation réelle de son pays grâce à son père Robert Scholl, opposant de la première heure au nazisme et à son frère Hans, militaire et témoin des exactions allemandes sur le Front de l’Est. Avec son frère, plusieurs amis et un de leur professeur, elle fait partie d’un réseau de résistance pacifique, « La Rose Blanche » (Die Weiße Rose). Ils tiennent des réunions, diffusent des tracts hostiles au régime et mènent des actions de propagande. Après un lâcher de tracts à l’Université de Munich, elle est dénoncée par le concierge de l’université et arrêtée avec son frère Hans le 18 février 1943. Après un procès expéditif de 3 heures seulement, un tribunal la condamne à mort pour faits de « haute trahison, propagande subversive, complicité avec l’ennemi et démoralisation des forces militaires ». Elle est guillotinée le jour même, le 22 février 1943, en même temps que son frère Hans et un autre militant, Christoph Probstau mépris de la loi qui imposait un délai de 99 jours avant l’exécution d’un condamné. D’autres résistants comme Alexander SchmorellWilli Graf et le professeur Karl Huber sont décapités quelques mois plus tard. Au total, 16 membres du réseau paieront leur résistance de leur vie, soit par exécution, soit par mauvais traitements dans les camps. (Crédit Wikipedia).

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Photos des membres de la Rose blanche et reproduction des
tracts incrustés sur les pavés devant l’université de Munich.

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le professeur Kurt Huber, Sophie et Hans Scholl, Alexander Schmorell, Willi Graf et Christoph Probst

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En souvenir d’Elsa

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Elsa triolet (1896-1970) - photo prise en 1925

Elsa triolet (1896-1970) – cette photo a été prise en 1925, quatre années après son divorce avec son premier mari, l’officier français André Triolet. Cette période de sa vie sera une période d’errance entre Londres, Berlin, Moscou et Paris, jusqu’au moment où elle rencontrera Louis Aragon en 1928 au café La Coupole à Paris avec lequel elle se mariera en 1939. Durant l’occupation allemande, elle entre avec lui dans la Résistance, dans la zone Sud et  continue à écrire : le roman Le Cheval blanc et des nouvelles publiées aux Éditions de Minuit qui obtiendront le prix Goncourt en 1945 au titre de l’année 1944. Elsa Triolet est la première femme à obtenir ce prix littéraire. Elle assiste en 1946 au procès de Nuremberg sur lequel elle écrit un reportage dans Les Lettres françaises.

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    Il est devenu de bon ton aujourd’hui de critiquer Elsa Triolet et de manière générale les intellectuels compagnons de route du parti communiste, sans se soucier de trier le bon grain de l’ivraie : « Jetez les tous dans la poubelle de l’histoire. Dieu reconnaîtra les siens… », paraphrasant ainsi la phrase qu’aurait prononcé l’Évêque Arnaud Amaury, durant la croisade contre les Albigeois lors du sac de Béziers : « Tuez les tous. Dieu reconnaîtra les siens… ». On lui reproche également apparemment de ne pas avoir levé suffisamment haut le drapeau du féminisme, bien avant l’heure.
    Pour en savoir plus sur la vie d’Elsa Triolet et sur sa participation à la résistance, se reporter à l’article très complet de Marianne Delranc-Gaudric « Elsa Triolet dans la Résistance : l’écriture et la vie », du 12 décembre 2011 sur le site de l’ERITA, c’est   ICI

Elsa Triolet avec Louis Aragon chez leur ami Pierre Seghers à Villeneuve-lès-Avignon en 1941

Elsa Triolet et Louis Aragon chez leur ami Pierre Seghers à Villeneuve-lès-Avignon en 1941

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Quelques poèmes d’Aragon consacrés à Elsa

Elsa Triolet

ELSA

Je suis l’hérésiarque de toutes les églises
Je te préfère à tout ce qui vaut de vivre et de mourir
Je te porte l’encens des lieux saints et la chanson du forum
Vois mes genoux en sang de prier devant toi
Mes yeux crevés pour tout ce qui n’est pas ta flamme
Je suis sourd à toute plainte qui n’est pas de ta bouche
Je ne comprends des millions de morts que lorsque c’est toi qui gémis
C’est à tes pieds que j’ai mal de tous les cailloux des chemins
A tes bras déchirés par toutes les haies de ronces
Tous les fardeaux portés martyrisent tes épaules
Tout le malheur du monde est dans une seule de tes larmes
Je n’avais jamais souffert avant toi
Souffert est-ce qu’elle a souffert
La bête clamant une plaie
Comment pouvez-vous comparer au mal animal
Ce vitrail en mille morceaux où s’opère une mise en croix du jour
Tu m’as enseigné l’alphabet de douleur
Je sais lire maintenant les sanglots Ils sont tous faits de ton nom
De ton nom seul ton nom brisé ton nom de rose effeuillée
Ton nom le jardin de toute Passion
Ton nom que j’irais dans le feu de l’enfer écrire à la face du monde
Comme ces lettres mystérieuses à l’écriteau du Christ
Ton nom le cri de ma chair et la déchirure de mon âme
Ton nom pour qui je brûlerais tous les livres
Ton nom toute science au bout du désert humain
Ton nom qui est pour moi l’histoire des siècles
Le cantique des cantiques
Le verre d’eau dans la chaîne des forçats
Et tous les vocables ne sont qu’un champ de culs-de- bouteille à la porte d’une cité maudite
Quand ton nom chante à mes lèvres gercées
Ton nom seul et qu’on me coupe la langue
Ton nom
Toute musique à la minute de mourir

Louis Aragon, «ELSA», 1959

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Elsa Triolet 2

Aragon

Les Yeux d’Elsa

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa


Louis Aragon, Extrait de « Les Yeux d’Elsa » – édition Seghers.

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Suffit-il donc que tu paraisses

Suffit-il donc que tu paraisses
De l’air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse

Eau forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenêtres
Tu me rends la caresse d’être
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaître
Notre histoire jusqu’à la fin

C’est miracle que d’être ensemble
Que la lumière sur ta joue
Qu’autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois, je tremble
Comme à son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble

M’habituer m’habituer
Si je ne le puis qu’on me blâme
Peut-on s’habituer aux flammes
Elles vous ont avant tué
Ah crevez les yeux de l’âme
S’ils s’habituaient aux nuées

Pour la première fois ta bouche
Pour la première fois ta voix
D’une aile à la cime des bois
L’arbre frémit jusqu’à la souche
C’est toujours la première fois
Quand ta robe en passant me touche

Prends ce fruit lourd et palpitant
Jettes-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C’est ma vie et je te la rends

Ma vie en vérité commence
Le jour où je t’ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m’a montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au coeur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j’ai flambé comme un genièvre
A la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi

Louis Aragon, Extrait de « Le Roman inachevé » – édition Seghers.

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Elsa Triolet

Les Lilas

Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de Lilas
De quel côté du sommeil
T’ai-je ici laissée là

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Étais-je ou tu n’étais pas

Je me rendors pour t’atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n’y fait que fuir et feindre
Toi tu l’as quitté déjà

Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et du chant qui s’envola

ô claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d’autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras

Louis Aragon, Extrait de « Le Fou d’Elsa »

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A propos d’une vieille photo – Hommage à Rino della Negra et aux membres du groupe Manouchian


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Mon oncle Jean, footballeur amateur sur le terrain de sport situé devant l’école Volembert à Argenteuil, vers 1940.

    Lorsque j’ai montré cette photo à ma sœur Eliane, elle m’a raconté que l’un des joueurs de football avec lequel mon oncle s’entraînait à l’époque s’appelait Rino della Negra, lui aussi fils d’immigrés italiens, arrivé en France en 1926 à l’âge de 3 ans. La famille Della Negra habitait à Argenteuil, dans le quartier de Mazagran, la même rue que mes grands parents.

    Ce nom Rino della Negra me disait quelque chose… Effectuant des recherches, je découvris qu’il était l’un des résistants fusillés par les nazis au mont Valérien le 21 février 1944 avec les 10 résistants mis en scène par l’Affiche rouge dont Aragon a fait un poème et que Léo Ferré a mis en musique et interprété.

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Rino della Negra, footballeur au Red Star

   A l’âge de 14 ans, Rino travaille aux usines Chausson d’Asnières et entre au club de football du Red Star où il sera considéré comme un joueur exceptionnel. En février 1943, sous l’occupation, comme des milliers de jeunes français, Rino reçoit l’ordre de partir en Allemagne dans le cadre du STO (Service du Travail Obligatoire). Pour y échapper, il se cache puis s’engage dans la résistance au sein de la section Main d’œuvre Immigrée des Francs Tireurs et Partisans du 3ème détachement italien des FTP-MOI commandé par Missak Manouchian. Aux côtés de Hongrois, d’Arméniens, d’Italiens, Rino Della Negra participe à plusieurs actions militaires contre l’armée occupante. 

  • Le 7 juin 1943 il participe à l’exécution du général Von Apt au 4 rue Maspéro
  • Le 10 juin 1943 attaque du siège central du parti fasciste italien, rue Sédillot
  • Le 23 juin 1943 attaque de la caserne Guynemer à Rueil-Malmaison.
  • le 12 novembre 1943, au 56 rue La Fayette il attaque avec Robert Witchitz des convoyeurs de fonds allemands, mais c’est un échec, Rino blessé et Robert sont arrêtés.

   A partir de ce jour, le groupe est peu à peu démantelé par les services collaborationnistes français de la Brigade Spéciale 2 et la Gestapo

  • Le 13 novembre 1943 Spartaco Fontano et Roger Rouxel sont arrêtés par Brigade Spéciale 2 des Renseignements généraux.
  • Le 15 novembre Missak Manouchian et Joseph Epstein tombent entre les mains de la BS2 en gare d’Évry-Petit-Bourg
  • Le 16 novembre Olga Bancic et Marcel Rajman sont également capturés.

   Au total dix-sept résistants MOI seront appréhendés par la Brigade Spéciale 2. Après un procès qui se déroule devant le tribunal militaire allemand du Grand-Paris du 17 au 21 février 1944. Les 23 membres communistes du réseau Manouchian (dont 20 étrangers : espagnols, italiens, arméniens et juifs d’Europe centrale et de l’est) sont condamnés à mort. 22 seront fusillés au fort du mont Valérien le 21 février 1944 y compris Rino della NegraOlga Bancic, la seule femme du groupe, sera décapitée le 10 mai.

les 23 suppliciés

 Dix des fusillés figureront sur une affiche rouge réalisée par les services de propagande allemands et le régime de Vichy et imprimée à 15.000 exemplaires qui seront placardés à Paris et dans certaines villes de en France. 

l'affiche rouge

     L’image est organisée en trois parties. Barrant le haut et le bas de l’affiche, la question et la réponse Des libérateurs? La libération par l’armée du crime ! délivrent explicitement le message que veulent faire passer ses auteurs.
    A l’intérieur d’un triangle rouge, figurent les photos, les noms, les origines et les actions menées par dix résistants du groupe Manouchian (Grzywacz – Juif polonais, 2 attentats, Elek – Juif hongrois, 8 déraillements, Wasjbrot – Juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements, Witchitz – Juif polonais, 15 attentats , Fingerweig – Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements, Boczov – Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats , Fontanot – Communiste italien, 12 attentats, Alfonso – Espagnol rouge, 7 attentats, Rayman – Juif polonais, 13 attentats, Manouchian – Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés).
    Six photos (attentats, armes ou destructions) représentent enfin la menace qu’ils constituent à travers certains des attentats qui leur sont reprochées.  (auteur : Alexandre Sumpf)

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––– la lettre d’adieu de Michel Manouchian –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel Manouchian

Missak Manouchain responsable des FTP-MOI de Paris (été 1943), est né le ler septembre 1906 dans une famille de paysans arméniens du petit village d’Adyaman, en Turquie. Il a huit ans lorsque son père trouvera la mort au cours d’un massacre par des militaires turcs. Sa mère mourra de maladie, aggravée par la famine qui frappait la population arménienne. Agé de neuf ans, témoin de ces atrocités qu’on qualifie aujourd’hui de génocide par référence à celui des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale Missak Manouchian en restera marqué pour la vie. De nature renfermée, il deviendra encore plus taciturne ce qui le conduira, vers l’âge de douze ou treize ans, à exprimer ses états d’âme en vers : « Un charmant petit enfant /A songé toute une nuit durant/ Qu’il fera à l’aube pourpre et douce / Des bouquets de roses« . Recueilli comme des centaines d’autres orphelins par une institution chrétienne après avoir été hébergé dans une famille kurde, Missak gardera toujours le souvenir du martyre arménien mais aussi de la gentillesse des familles kurdes. Arrivé en 1924 avec son jeune frère à Marseille, Missak apprendra la menuiserie et s’adonnera à des métiers de circonstance. Il consacrera les journées de chômage aux études, fréquentant les « universités ouvrières » créées par les syndicats ouvriers (CGT). Il fonde successivement deux revues littéraires, Tchank (Effort) puis Machagouyt (Culture). Dès 1937, on le trouvera en même temps à la tête du Comité de secours à l’Arménie, et rédacteur de son journal, Zangou (nom d’un fleuve en Arménie).

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Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.
Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense.

Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous… J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait de mal à personne et si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel.

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–––– le poème d’Aragon –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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Exécution de Celestino Alfonso, Wolf Josef Boczor, Emeric Glasz et Marcel Rajman – photo prise par un soldat allemand

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L’affiche rouge

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Aragon, 1955

    Ce poème a été d’abord publié sous le titre Groupe Manouchian dans le journal communiste L’Humanité, à l’occasion de l’inauguration de la « rue du Groupe-Manouchian », située dans le 20e arrondissement de Paris. Pour écrire ce poème, Louis Aragon s’est inspiré de la dernière lettre écrite par Missak Manouchian, le chef du groupe, à sa femme avant d’être fusillé d’une balle entre les deux yeux, ainsi que de l’affiche rouge placardée par les nazis afin d’annoncer l’exécution des membres du groupe Manouchian.
     Constitué de sept quintils en alexandrins, le poème est publié sous le titre Strophes pour se souvenir en 1956, dans le recueil Le Roman inachevé. Ce nouveau titre annonce plus clairement la nature du projet d’Aragon ici : utiliser la forme poétique (« Strophes ») pour lutter contre l’oubli de tous les étrangers morts pour la France et contre la banalisation du mal (« pour se souvenir »). Ce poème s’inscrit en effet dans la grande tradition littéraire des oraisons funèbres2.
      Sa très grande popularité vient de la mise en musique qu’en a fait Léo Ferré en 1959 sous le titre L’Affiche rouge. Cette chanson est officialisée sur l’album Les Chansons d’Aragon en 1961. C’est sous ce titre que le poème est désormais le plus célèbre.  (crédit Wikipedia)

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La mise en musique et l’interprétation inoubliable de Léo Ferré