Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

***


Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ou le désespoir du bourdon…


   Eh oui, cher Gérard, va falloir que tu te fasse une raison ! Ça ne sera jamais plus comme avant. Le grand coït poétique et romantique en plein vol est passé de mode… Au grand dam des bourdons, les Reines sont devenues terre-à-terre et se contentent souvent de n’être que des butineuses…

Gérard Manset (album À bord du Blossom, 2018)

Pourquoi les femmes

Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
C’est qu’à la fois les hommes se sont tus.
C’est bien la poésie qu’on tue
Sur une route en pente.
Mais nous voulions déjà des chemins inconnus
De ces brûlures possibles que l’on touche à mains nues.
La main serrée
De tout ce qui entre nos bras devait être serré,
Serré, serré, serré, serré…

Nous pouvions à l’époque croiser des ingénues
Dont les cheveux au vent et dont les genoux riaient de ces désordres.
De ces jeux, de ces lèvres fallait m’en remettre.
Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
C’est qu’autour d’elles personne ne s’en soucie.
Ou bien tout le monde fait comme si,
Oublie ces entrejambes si gentiment
Serrés, serrés…

Alors l’enfant leur dit de ne pas s’égarer.
Chaque chose a sa loi.
La moindre abeille se doit à son bourdon
Comme l’aiguille tourne à la montre du temps.
Que l’été, le printemps,
Que l’hiver, que l’hiver
De son œil de verre voit la même saison,
Attend floraison comme la mer son…
Mésange s’envolait pour construire sa maison
Pour construire…

Pourquoi les femmes sont-elles devenues cruelles ?
Comment cette brassée d’orties finira t’elle ?
Qui pique, envahit tout,
Qu’aucun produit ne tue.
Dis-moi petit enfant qui passe le comprends-tu ?
Pourquoi de cet ancien sourire au monde
Faire la grimace ?

Tandis que de partout les poings se serrent, se serrent, se serrent,
Alors l’enfant répond : en la nature l’abeille respecte le bourdon.
Les abeilles font de même
Et tous les cigalons
Jusqu’au petit garçon qui vient dire à sa mère :
Ce que tu fais est mal !
Mon père n’est pas un animal.
L’équilibre s’installe sur notre tartine
Comme un peu de miel
Que les jours t’illuminent.

Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
Et l’on découvre un homme seul sur un banc.
Il n’a pour tout refuge que son caban.
On lui jette des miettes, détourne le regard.
Se souvient-il de ce qu’il fut dans un lointain passé
Touché, connu ?
Le monde a des paradis antiques.
Les amours évoluent.
Que de ses deux paumes,
Il maintenait serrées, serrées, il maintenait…

Avec le maître nous apprenions
À user du bonheur,
Quand quelqu’un dans la classe a demandé :
Pourquoi les femmes sont-elles devenues dévergondées ?
Qu’à la fois les hommes se sont tus ?
Et puis ce maître que nous adorions
A dû s’agenouiller, a dû s’agenouiller…
Dans la cour, dans la cour au-delà du préau

Agonisait le dernier marronnier
Que les cimes fendre, fendre, que les cimes défendre.

Il a bien sûr fallu que je m’étende
Tout bourdonnait dans mes oreilles et j’ai fermé les yeux…
Pourquoi avant était-ce à ce point merveilleux ?
Les femmes, il fallait encercler
Comme ces petits poissons dans dans l’eau de nos petits filets,
Les ramener vers le bord, auxquels nous parlions.
Que dissimulait l’arrière, que dissimulait l’arrière d’un galion
La foule ou d’autres choses…
Mais tout était doux, tout était rose.
Pourquoi les femmes sont devenues tout autre chose ?
Et qu’avec elles le reste s’est asséché
Dans le fond de nos verres, dans le fond de nos verres…

Pourquoi les femmes sont devenues d’autres choses ?
Tout autre chose… D’autres choses…

***

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Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne


Jean Jacques Rousseau (1712-1778)Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. » 

      En 1754, l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon organisa un concours sur la question : « Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ». Jean-Jacques Rousseau qui avait remporté quatre années plus tôt le trophée avec son Discours sur les sciences et les arts ne fut cette fois pas couronné et son essai lui valu une condamnation de l’Eglise catholique.


Le Discours sur les sciences et les arts de 1750

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     Son Discours sur les sciences et les arts de 1750 anticipait déjà sur les thèses qu’il défendait à cette occasion, à contre-courant des idées de son temps professées par les Lumières. Si dans un premier temps Rousseau semble célébrer ces productions de l’esprit humain : « C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de sa raison les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé; s’élever au-dessus de lui-même, s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations. » il ne va pas tarder à les réduire et les dévaluer et, faisant l’apologie des premiers âges où régnait la simplicité et l’égalité entre les hommes, les accuse d’avoir finalement pour effet de corrompre les mœurs et éloigner les hommes de la vertu et de leurs qualités guerrières  :  « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. (…) On a vu la vertu s’enfuir à mesure que leur lumière s’élevait sur notre horizon, et le même phénomène s’est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. (…) les sciences, les lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont les hommes sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés. » Ainsi, le progrès que magnifie les Lumières est trompeur, il s’enorgueillit d’élever l’esprit humain au plus haut, mais ce faisant, l’homme se disperse et se perd dans la brèche ouverte entre sa nature profonde et les contraintes induites par la vie en société, entre l’Être et le Paraître« Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse, on suit les usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est; et dans cette contrainte perpétuelle les hommes qui forment le troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a à faire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire, attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connaître. Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères, plus d’estime réelle; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. »


Second discours de 1755 : Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes  ?

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     Dans son second discours, Rousseau va s’efforcer de mettre à jour les causes qui détermine dans la vie en société cette différenciation entre l’Être et le Paraître. Il défend l’idée que l’homme primitif qui ne connaissait ni le travail qui l’opposera à la nature, ni la réflexion qui l’opposera à lui-même et à ses semblables vivait un état de nature source d’égalité et d’insouciance heureuse : « Ses désirs ne passent point ses besoins physiques. Son imagination ne lui promet rien ; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d’en acquérir de plus grands, qu’il ne peut y avoir ni prévoyance, ni curiosité. Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être, et ses projets, bornés comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. »

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    la société va détruire cette harmonie originelle : « Tant que les hommes se contentèrent de leur cabane rustique, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en de campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. (…) La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain.  »
       Et encore :
       « L’astronomie est née de la superstition ; l’éloquence de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie de l’avarice ; la physique, d’une vaine curiosité (…) Peuples, sachez-donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant (…) .»

       Cette analyse qui lui attirera de nombreuses critiques et l’ironie mordante de Voltaire« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

 * «Il retourne chez ses égaux» : Dans la gravure ci-dessus réalisée par Jean-Moreau le Jeune, on voit un Hottentot, nomade d’Afrique du Sud, vêtu d’un pagne, expliquer au gouverneur du Cap qu’il renonce à la sophistication du monde civilisé pour vivre en harmonie avec la nature.


La dictature de l’expression de l’Être et du paraître

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     Ainsi se trouve confortée les idées que Rousseau avait défendu dans Le Discours sur les sciences et les arts de 1750. L’ordre nouveau qui résulte de la socialisation détermine la place et le rang de chaque individu dans le monde en fonction de ses capacités ou de ses qualités propres et est de ce fait source d’inégalité et de hiérarchie. La valorisation par la société des qualités qui répondent à ses exigences est source d’aliénation dans la mesure où elle vampirise l’ensemble des relations humaines, les réduisant et les modelant à son image  : « Ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D’un autre côté, de libre et indépendant qu’était auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins, assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables dont il devient l’esclave en un sens, même en devenant leur maître. »


Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne

  Devenu dépendant de la société et par son intermédiaire de ses semblables, l’homme s’est écarté de l’état naturel et de l’ «amour de soi» innocent et désintéressé et est soumis à l’enfer de l’ «amour-propre» égoïste, capricieux et exigeant qui est la conséquence de la comparaison et la compétition avec autrui : « L’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins. » Les dérives de l’amour-propre sont les «passions haineuses et irascibles» que l’on comprend être l’envie, la jalousie, la rancune, la haine.

René Girard

    On retrouve dans cette description des passions haineuses et irascibles nées de la comparaison et de la compétition la thèse de René Girard sur le désir et la rivalité mimétique que ce philosophe a développé, à ceci près qu’il présente ce mécanisme comme un fait de nature anthropologique inhérent à la nature humaine, laquelle ne peut être que d’essence sociale, alors que Rousseau imagine un homme isolé en dehors des hommes qui serait naturellement bon, innocent et désintéressé. C’est la vie en société en instaurant la dépendance, l’inégalité et la compétition qui est la source des passions funestes que sont l’envie, le vice, la perversité et la méchanceté humaine, c’est-à-dire du mal. Outre que l’on a jamais vu un homme vivre entièrement séparé des autres hommes, l’histoire et l’archéologie nous apprennent que la théorie du Bon sauvage est un mythe et que les sociétés primitives étaient peu soucieuses de l’environnement et guerrières (lire Steven Le Blanc, Constant Battles, 2003)


La rivalité humaine et la violence résultant de l’amour-propre et du désir mimétique sont elles inéluctables ?

     Oui, répond René Girard, pour qui le mécanisme mimétique est un processus inéluctable qui ne peut que s’emballer et conduire à la lutte de tous contre tous ne trouvant sa résolution temporaire que par le sacrifice d’une victime de substitution, le bouc émissaire. Il voit dans le christianisme la seule antidote au déclenchement de la violence dans la mesure où cette religion est la seule qui a intégré l’apocalypse finale et reconnut l’innocence du bouc émissaire que constituait le Christ. Avant le christianisme, la violence, grâce au mécanisme du bouc émissaire produisait du sacré qui s’imposait aux hommes. Avec le christianisme, le religieux et le sacré ont été démystifiés et ne jouent plus leur rôle d’apaisement laissant libre cours au déchaînement de la violence.

Social_contract_rousseau_page.jpg     Non, répond Rousseau pour qui le mal nait de de la comparaison et de la compétition, et est donc la conséquences d’un rapport social : « Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain ». Ce n’est ni la nature humaine, ni Dieu qui sont coupables, c’est la société dans son imperfection qui peut et doit être refondée. Ce faisant, Rousseau rend la condition humaine tributaire de l’histoire en la relativisant et la faisant dépendre de l’évolution des structures sociales. Il fonde ainsi la critique sociale et l’action politique : pour réparer les déséquilibres causés par une société injustes, il suffit de changer cette société, de vouloir l’améliorer.  On comprend alors la condamnation par l’Eglise catholique de la théorie de Rousseau pour négation du péché originel et pélagianisme, doctrine qui au IVe siècle insistait sur le libre arbitre de l’homme et sur sa capacité de pouvoir choisir le bien et de vivre sans péché et mettait de ce fait en cause l’existence même du péché originel. Considérer que l’homme est naturellement bon revient en effet à nier le péché originel et à remplacer celui-ci par le «crime originel» qui est déterminé historiquement. Si l’état premier d’innocence ne peut être retrouvé, c’est par une commune volonté des hommes fondée sur la raison et l’intérêt commun dans le cadre d’un Contrat social que l’on peut s’en approcher : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquiert le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. »  Cette interdépendance des individus fondée sur une certaine unanimité permet une sociabilité positive : « Que chacun se voie et s’aime dans les autres et que tous en soient mieux unis ». Le Moi qui se contemple n’est plus un Moi qui se compare et se jalouse, c’est un Moi commun, fondu dans une vision unanime du vivre ensemble et de la volonté générale. Il reprendra ces termes quelques années plus tard, en 1762, dans le Contrat social : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisses pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. tel est le problème dont le Contrat social donne la solution » (Chap.VI — Du pacte social). Rousseau fera publier le Contrat social en Hollande et l’ouvrage sera interdit en France.dans le même temps le Parlement de Paris condamne l’Emile et Rousseau doit s’enfuir en Suisse. À son tour le Petit Conseil de Genève s’oppose aux deux ouvrages, condamnés à être brûlés comme étant « téméraires, scandaleux, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements .» 

    Ce qui fait que Rousseau est moderne, c’est qu’à une époque où l’optimisme des Lumières pensait l’avenir de l’homme comme un avenir radieux accompagnant le développement des sciences et des Arts considérés comme source de progrès positif, il a le premier fait la critique de ce progrès et fondé l’activisme progressiste en proposant de changer la société. C’est en cela qu’il s’oppose à Voltaire qui voyait l’avenir de l’homme dans son affranchissement des lois naturelles.


la volonté de changer la société ou le risque de tomber de Charybe en Scilla

Karl Marx       Il faudra attendre Karl Marx pour que l’on tente de réconcilier les points de vue de Rousseau et Voltaire en assignant à l’homme la responsabilité historique d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme tout en lui permettant d’accroître son pouvoir sur la nature. Mais comme l’écrit Alain Finkielkraut après avoir cité le philosophe marxiste Lukacs : « Les différentes formations sociales ont réalisé le progrès de manière contradictoire : la domination exercée sur la nature entraîne la domination des hommes sur les hommes, l’exploitation et l’oppression. C’est seulement avec la victoire du socialisme que cette contradiction du progrès est abolie », force est de constater que ces bonnes intentions se sont terminées par un cauchemar. Pour Finkielkraut, l’erreur de Rousseau est d’avoir cru que l’origine du mal résidait uniquement dans le fait historique et social alors qu’il fait partie intégrante de la nature humaine, rejoignant ainsi la thèse du philosophe polonais Leszek Kolakowski, ex-marxiste, qui est revenu là d’où était parti Rousseau sur la notion de péché originel. Il ne s’agit pas, comme le précise Finkielkraut « de prendre la théologie au mot ni de frapper d’opprobre toutes les tentatives de mettre fin à la misère et à la justice, mais de réconcilier la grande idée moderne de réparation avec la conscience de la finitude. Cette finitude si majestueusement congédiée par ce que Rousseau appelait lui-même son triste et grand système. » (Alain Finkielkraut, Philosophie et modernité).

     Pour comprendre la présence du mal que les grecs nommaient Ubris dans la nature humaine, lire notre article tiré du livre d’Edgar Morin Le Paradigme perdu : la nature humaine, c’est ICI.

« Que ceux qui ont des yeux faits pour voir, voient »


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ailleurs sur le net :


Dédramatisation : son petit itsi bitsi tini oui tout petit petit burkini

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Dalida en 1960

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Si cette histoire vous amuse
on peut la recommencer
si ce n’est pas drôle, je m’excuse
en tout cas, c’est pas terminé…

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Philosophie : le ressentiment

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Jean de La Fontaine - Le renard et les raisins

Le Renard et les Raisins

Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.  »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jean de La Fontaine

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Ressentiment ou quand le ressenti  ment…

     Combien de fois, tel le renard de la fable, nous mentons-nous à nous-même lorsque quelque chose que nous avons ardemment désiré nous est refusé. Une demoiselle a dédaigné nos avances ? Elle n’était finalement pas si bien que cela et sur le plan intellectuel laissait à désirer et si elle préfère un goujat à notre auguste personne, grand bien lui fasse, elle ne méritait finalement pas mieux… Notre candidature a un emploi a été refusé ? Le DRH était un imbécile qui n’a rien compris et qui ne sait pas ce que sa société va perdre en nous laissant échapper… Nous avons du mal à assumer nos échecs et notre impuissance et nos mensonges qui constituent une forme de déni de la réalité sont un moyen de retourner la situation à notre profit. Pauvre petite et mesquine victoire dont nous ne serons jamais tout à fait dupes. Au fond de nous-mêmes un sentiment de dépit, de rancœur, de jalousie et parfois même de haine envers les goujats qui nous ont volés ce qui nous était destiné nous dévore et nous brûle, c’est ce sentiment qu’en philosophie ou en psychologie on nomme le ressentiment.

       Le ressentiment est chez un individu ou un groupe d’individus le fait de se souvenir avec rancune et animosité de situations ou d’actions dont ils ont ou pensent avoir été victimes comme des mauvais traitements, des injustices, des actes humiliants ou discriminatoires; c’est donc un sentiment éprouvé en retour d’une offense, d’une injure ou d’une blessure préalable. Les victimes de tels actes éprouvent alors un sentiment d’humiliation et de frustration et d’injustice et un profond désir de vengeance.

Richard Glauser     Le professeur Richard Glauser de l’Université de Neuchâtel a, dans un article publié en 1996 intitulé (Ressentiment et valeurs morales : Max Scheler, critique de Nietzsche) et portant comme son titre l’indique sur les différences d’interprétation de ce sentiment chez les philosophes Nietzche et Scheler,  défini le mécanisme de naissance et de développement du ressentiment chez des personnes qui se considèrent comme victimes d’injustices. Son énoncé est si exhaustif et si clair que je ne peux résister à vous le présenter.

     «  Le «ressentiment» étant un phénomène essentiellement réactif, le désir de vengeance est tout indiqué pour en être la source principale. En effet, le désir de vengeance suppose une croyance, vraie ou fausse, en une offense, une injure ou une blessure préalable contre laquelle le sujet réagit. Il est vrai que le désir de vengeance n’est pas le seul sentiment réactif; il y a aussi, par exemple, la tendance à la riposte et la tendance à la défense, accompagnées ou non d’indignation, de colère, de haine ou de rage. Mais le désir de vengeance n’est pas réductible à une simple tendance à la riposte. En effet, celui qui veut se venger d’une offense ou d’une blessure, ne cherche pas à réagir immédiatement. Au contraire, il retient sa tendance à riposter, ainsi que les émotions de colère ou de haine qui l’accompagnent ; on dit : « la vengeance est un plat qui se mange froid »Il les retient, les suspend, mais ne les refoule pas; du moins il ne les refoule pas encore. En second lieu, l’acte de riposter est délibérément différé ; il est remis à une occasion plus propice (« tu ne perds rien pour attendre »). En troisième lieu, si la tendance à riposter est retenue, et si l’acte de riposter est différé, c’est parce que le sujet prévoit une issue défavorable à une riposte immédiate. C’est-à-dire, il pense qu’il est impuissant à riposter immédiatement. C’est précisément le sentiment d’impuissance, lié au désir de vengeance, qui fait de ce désir l’origine principale du ressentimentOr, le désir de vengeance cesserait si le sujet réalisait effectivement l’acte vengeur ajourné. Il pourrait aussi cesser, par exemple, si celui dont on veut se venger était puni par autrui à la satisfaction de l’intéressé, ou si le tort était réparé à la satisfaction de l’intéressé, ou encore, d’une façon morale, par le pardon de l’intéressé. Avec la réalisation d’une de ces éventualités, le désir de vengeance ne donnerait pas lieu au ressentiment. Pour qu’il y ait ressentiment, il faut qu’aucune de ces issues ne se réalise ; il faut que la rancune ou le désir de vengeance subsiste, inassouvi. D’autre part, si après un laps de temps le sujet constate qu’il est toujours incapable de réaliser l’acte différé, et surtout, s’il pense qu’il sera incapable de le faire à l’avenir, alors le sentiment d’impuissance s’intensifie. Il peut aussi s’intensifier si le sujet sait que l’offense subie n’est pas réparable parce que, loin d’avoir été un événement ponctuel, elle est un état de choses permanent et inaltérable. En bref, une autre condition du ressentiment est que le désir de vengeance subsiste alors même que le sujet constate que l’acte vengeur est – ou est devenu – impossible, ce qui a pour effet de prolonger et d’accroître le sentiment d’impuissance
      Mais il faut ajouter que si le désir de vengeance, le sentiment d’animosité ou de haine, ainsi que le sentiment accru d’impuissance, se prolongent dans le temps, cela ne signifie pas simplement que le sujet se souvient de ces sentiments. Cela signifie que ces sentiments sont constamment ravivés dans la conscience. D’où, d’ailleurs, le terme de ressentiment : « c’est une reviviscence de l’émotion même, un re-sentiment ». Et cette reviviscence continuelle des sentiments permet d’expliquer ce qu’on appelle la rumination, qui est typique du ressentiment. […] nous pensons l’interpréter correctement en disant que le processus global de la formation du ressentiment contient un épisode circulaire : d’abord, le sentiment d’impuissance est une condition nécessaire du désir de vengeance, et l’intensité du désir de vengeance est fonction de l’intensité du sentiment d’impuissance ; ensuite, l’incapacité à réaliser l’acte de vengeance différé ravive et intensifie le sentiment d’impuissance, qui, à son tour, intensifie le désir de vengeance ainsi que le sentiment d’animosité ou de haine, et ainsi de suite. Mais ce mouvement circulaire ne saurait se prolonger indéfiniment. Car le désir de vengeance et le sentiment d’impuissance sont des états conflictuels. Etant sans cesse ravivés, ils rendent d’autant plus intense le conflit émotionnel auquel ils donnent lieu. L’existence de ce conflit intense est essentiel au ressentiment: « C’est […] à la suite d’un conflit intérieur d’une violence particulière qui met aux prises, d’une part la rancune, la haine, l’envie, etc., et leurs modes d’expression, de l’autre l’impuissance, que ces sentiments prennent forme de ressentiment »,
    Jusqu’ici, le désir de vengeance, la haine et le sentiment d’impuissance sont conscients. Mais une fois le conflit émotionnel devenu insupportable pour le sujet, il y aura un épisode de refoulement, qui sera une nouvelle étape dans le processus global de la formation du ressentiment. Mais avant de parler du refoulement, il convient de mentionner une dernière condition du désir de vengeance. […] il est de la nature du désir de vengeance « de postuler l’égalité entre l’offensé et l’offenseur ». C’est-à-dire, une des conditions psychologiques du désir de vengeance est que celui qui veut se venger d’autrui croie, à tort ou a raison, qu’il est, sous au moins un rapport, l’égal de l’offenseur. Cette condition est importante parce qu’elle permet de rendre compte du fait que le désir de vengeance, contrairement à la colère, la haine et la rage, qui peuvent accompagner ce désir, est toujours accompagné de la croyance d’avoir raison, comme si l’offensé avait un droit de son côté. Elle permet également de rendre compte du fait que, dans certains cas, la vengeance peut même être considérée comme un devoir.

Richard Glauser (Ressentiment et valeurs morales : Max Scheler, critique de Nietzsche) — Pour l’article complet, c’est  ICI 

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Le ressentiment chez Nietzsche

Nietzsche (1844-1900)      Nietzsche (1844-1900), dans la Généalogie de la morale aborde le ressentiment dans sa recherche sur le fondement de la morale au-delà de la pratique sociale. Il partira de l’analyse de la révolte des esclaves dans l’Antiquité pour montrer que ce sentiment est à la base de la création des valeurs morale et religieuse du christianisme et de la civilisation occidentale. Nietzsche s’oppose au ressentiment dans la mesure où ce sentiment est induit par un mécanisme psychologique essentiellement réactif donc négateur et constitue l’aveu d’une inaction, d’une impuissance. C’est ce qu’il nomme une  « morale d’esclave ». Pour lui, les êtres de ressentiment sont des individus pour qui « la véritable réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne se dédommagent qu’au moyen d’une vengeance imaginaire ».  Quand le désir de vengeance devient une obsession et ne laisse plus la pensée en repos, il rend ainsi impossible toute extériorisation et dépassement de la situation. Incapable d’admettre son impuissance, l’homme de ressentiment va inventer des justifications à cette impuissance et chercher à s’attribuer une supériorité morale imaginaire que Nietzsche résume ainsi : « ils sont méchants, donc nous sommes bons. » ou « le monde est foncièrement déterminé par le mal, donc nous lui sommes supérieurs. » (phénomène d’hyper-compensation). Dans le christianisme, l’étape ultime du ressentiment est le nihilisme, la volonté d’anéantissement dans laquelle la réaction négative se tourne contre la vie en général au bénéfice d’un idéal ascétique et de la survie dans un arrière-monde (Hinterwelt).

    Pour Nietzsche le seul moyen d’échapper au ressentiment est de le dépasser en surmontant le désir de vengeance. En s’engageant dans cette voie, celui qui se considère comme victime rompt le cercle infernal de l’impuissance et place la force de son côté.

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Le ressentiment chez Max Scheler

Max Scheler (1874-1928)     Max Scheler (1874-1928) reprend la plupart des thèses de Nietzche sur le ressentiment  à l’exception de celles qui relient la morale chrétienne à ce sentiment. Le fait qu’il se soit converti au christianisme y est peut-être pour quelque chose… Pour Max Scheler la théorie de Nietzsche contient un mélange de vérités et d’erreurs et il en fait la critique dans un article écrit en 1912, remanié plus tard « Das Ressentiment im Aufbau der Moralen » paru en France en 1958 sous le titre « L’Homme du ressentiment  » et dans  lequel il donne sa définition du ressentiment

      « Le ressentiment est un autoempoisonnement psychologique, qui a des causes et des effets bien déterminés. C’est une disposition psychologique, d’une certaine permanence, qui, par un refoulement systématique, libère certaines émotions et certains sentiments, de soi normaux et inhérents aux fondements de la nature humaine, et tend à provoquer une déformation plus ou moins permanente du sens des valeurs, comme aussi de la faculté de jugement. Parmi les émotions et les sentiments qui entrent en ligne de compte, il faut placer avant tout la rancune et le désir de se venger, la haine, la méchanceté, la jalousie, l’envie, la malice. ».

        Voici comment le professeur Richard Glauser présente la position de Scheler sur les rapports existant entre la théorie du ressentiment et les valeurs morales chrétienne et comment il se différencie de Nietzsche sur ce sujet :

         « Selon Scheler, Nietzsche a confondu l’amour et l’altruisme. L’altruiste cherche à être bienfaisant à l’égard des personnes démunies ou faibles à cause d’un ressentiment dirigé contre certaines valeurs qu’il désire secrètement, telles la puissance, la force et la richesse, et à cause d’une haine dirigée spécialement contre lui-même parce qu’il se sait impuissant à les atteindre. Par ses actes bienfaisants à l’égard des malheureux, il multiplie les signes extérieurs de l’amour chrétien. Mais ces actes sont des moyens pour lui de détourner son attention de son impuissance et de la haine qu’il se voue. Toutefois, si Nietzsche a pu confondre amour et altruisme, c’est à cause de leur ressemblance extérieure : « Plus je médite la question, et plus je me convaincs que l’amour chrétien est, dans sa racine, absolument pur de ressentiment ; et cependant, il n’est pas de notion que le ressentiment puisse mieux utiliser à ses propres fins, en lui substituant une autre émotion, grâce à un effet d’illusion si parfait que l’œil le plus exercé ne parvient plus à discerner du véritable amour un ressentiment où l’amour ne serait plus qu’un moyen d’expression »

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Le ressentiment chez Ludwig Klages

Luswig Klage s (1872-1956)        Ludwig Klages (1872-1956) surtout connu comme caractérologie et pour avoir établi le sfondemenst de la graphologie a été l’une des références majeures du groupe utopiste de Monte Verità dans le Tessin et est l’un des penseurs allemands qui, à l’instar de Scheler, ont approfondi les idées de Nietzsche sur le ressentiment. Klages utilise l’expression Lebensneid (littéralement l’envie de la vie) pour désigner la forme la plus virulente et la plus radicale du ressentiment : l’envie qui porte sur la richesse vitale d’autrui. Lorsque le plaisir de vivre est perverti par le désir absolu de puissance, de l’affirmation de soi et de la domination du monde, les personnes qui ont succombé à cette tentation ont quitté le monde de la qualité pour celui de la quantité, la sphère de la vie pour celle de l’esprit :

      « Dès lors que, dans la mobilisation personnelle en vue d’une quelconque performance, à l’intérieur d’un groupe d’êtres humains, d’une classe, d’une profession, d’un peuple, d’un siècle, c’est le pur esprit de compétition qui l’emporte sur l’intérêt pour la chose, l’accent dans les valeurs passe du qualitatif au quantitatif, jusqu’au complet refoulement du sentiment d’accomplissement (de quelque nature qu’il soit) au profit de cette chose contraire à la vie, le record, qui, de par sa nature même, n’est sensible qu’au plus grand chiffre, quelle que soit l’activité en cause : écrire des vers, danser ou… manger.» Chez l’homme du ressentiment, précise Klages, cette réserve vitale est au bord de l’épuisement. «Quand Nietzsche emploie les mots sentiment de fatigue ou sentiment d’épuisement, ce n’est pas au corps qu’il faut penser, mais à une inaptitude au plaisir qui colore tout, ­ une chose bien différente de la dépression organique à la quelle on peut la comparer à une apathie croissante, à une incapacité intérieure de jouir, à une impuissance à vivre tout engagement affectif, en un mot à cette exclusion de la vie que nous avons décrite. » 

     C’est la haine de la joie inconnue. S’il existe un remède à cette haine, ce remède suppose un absolu détachement en même temps qu’une parfaite lucidité à l’égard de soi-même. Seule la joie d’être dans la vérité peut consoler de la peine d’être hors de la vie.

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Le ressentiment chez Marc Ferro

Marc Ferro    Marc Ferro, historien, a écrit un livre sur ce thème Le ressentiment dans l’histoire. Voici ce qu’il écrit sur le sujet  : « À l’origine du ressentiment chez l’individu comme dans le groupe social, on trouve toujours une blessure, une violence subie, un affront, un traumatisme. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par impuissance. Il rumine sa vengeance qu’il ne peut mettre à exécution et qui le taraude sans cesse. Jusqu’à finir par exploser. Mais cette attente peut également s’accompagner d’une disqualification des valeurs de l’oppresseur et d’une revalorisation des siennes propres, de celles de sa communauté qui ne les avait pas défendues consciemment jusque-là, ce qui donne une force nouvelle aux opprimés, sécrétant une révolte, une révolution ou encore une régénérescence. C’est alors qu’un nouveau rapport se noue dans le contexte de ce qui a sécrété ces soulèvements ou ce renouveau. » et encore :  « La reviviscence de la blessure passée est plus forte que toute volonté d’oubli. L’existence du ressentiment montre ainsi combien est artificielle la coupure entre le passé et le présent, qui vivent ainsi l’un dans l’autre, le passé devenant un présent, plus présent que le présent. Ce dont l’Histoire offre maints témoignages. »

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Le ressentiment chez Marc Angenot

Marc Angenot   Le québecois Marc Angenot traite de l’« idéologie du ressentiment » qu’il assimile à « revanche des vaincus » étant sur ce point particulier très proche de Nietzsche. le constat est fait qu’aujourd’hui, les « grands récits » idéologiques rassembleurs sont épuisés et remplacés par des « micro-récits » identitaires, nationalistes, communautaires ou tribaux. Ces discours sont véhiculés par des groupuscules qui tendent à se replier sur eux-mêmes et à se « réifier » en idéologie. Ces groupes ethniques ou sociaux « ne se définissent pas pas à l’origine par une identité collective pleine mais par un manque, une infériorisation collectivement éprouvée et les revendications qui en découlent d’une perte commune ». Angenot rapporte à la pensée du ressentiment « Toute idéologie qui paraît raisonner comme suit : je suis enchaîné, pauvre, impuissant, ignorant, servile, vaincu — et c’est ma gloire, c’est ce qui me permet de me rendre immédiatement supérieur, dans ma chimère éthique, aux riches, aux puissants, aux talentueux, aux victorieux. »

      Pour Marc Angenot , le ressentiment demeure une composante tant des idéologies de droite (nationalisme, antisémitisme) que de gauche (socialisme, féminisme, militantismes minoritaires, tiers-mondisme). Son essai étayé à partir d’une lecture de Max Scheler et de Nietzsche dérange et a créé une vive polémique dans les journaux en particulier quand elle présente les nationalistes comme des êtres gouvernés par le ressentiment, qui se perçoivent comme des victimes.

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Les critiques de la théorie du ressentiment

    D’autres philosophes refusent la diabolisation du ressentiment ou faut au moins l’utilisation qui en est faite :

      C’est ainsi que Vladimir Jankélévitch répondra à Nietzsche : « S’il n’y a pas d’autre manière de pardonner que le bon-débarras, alors plutôt le ressentiment ! Car c’est le ressentiment qui impliquerait ici le sérieux et la profondeur : dans le ressentiment, du moins, le cœur est engagé, et c’est pourquoi il prélude au pardon cordial. »

      Pour sa part, l’écrivain québécois nationaliste André Brochu qui s’est senti mis en cause par l’assimilation du nationalisme à un effet du ressentiment par son compatriote Marc Angenot, écrit : « Mon oeuvre, dès lors, n’a pas toujours l’aseptique bienséance requise. Elle garde souvent l’odeur d’intimes défaites. Celle du ressentiment, peut-être. Oui, du ressentiment. J’aime ce mot de plus en plus. Il fleure tellement la bonne conscience des vainqueurs que je le veux porter comme un stigmate.» (cité par Réginald Martel, « Brochu et Ricard à l’Académie des lettres « La Presse, 28 septembre 1996).

    Dans un ouvrage collectif Le ressentiment, passion sociale, paru aux Pressses Universitaires de Rennes sous la direction d’Antoine Grandjean et Florent Guénard qui prolonge en de nombreux points l’étude de Marc Ferro (Le ressentiment dans l’histoire, 2007), les auteurs visent à revaloriser ce sentiment qui, pour la société, loin d’être une passion négative, peut être dynamique et créative et s’affirmer comme une passion « productrice du politique ». Comme le suggère l’un des auteurs, le ressentiment serait bel et bien, non une pathologie à l’usage des pauvres, des opprimés, des « précarisés » ou des minorités, mais une « passion sociale démocratique » créatrice de valeurs, porteuse d’imaginaires et d’enjeu de justice.

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Rennes - des-femmes voilées contre l'lislamophobie

Rennes – des femmes voilées défilent contre l’islamophobie

Ressentiment et communautarisme

      A l’éclairage de la montée des nationalismes et du communautarisme politique ou religieux dans nos sociétés, le problème qui se pose aujourd’hui est celui de la liaison supposée entre le ressentiment et ces mouvements identitaires. En particulier, la montée du communautarisme musulman dans les pays européens est-elle l’expression sincère d’une  identité et d’une différence que des musulmans veulent « vivre » pleinement dans ces sociétés ou bien est-elle la résultante, pour des raisons sociales et historiques, d’un phénomène de ressentiment vécu de manière consciente ou inconsciente sous une forme de confrontation absolue avec l’occident.

Manifestation islamiste en Grande-Bretagne

Manifestation islamiste en Grande-Bretagne

La réflexion que nous avons l’intention de mener sur ce thème comportera quatre volets :

  1. définition du ressentiment (l’actuel article)
  2. comment sortir du ressentiment en présentant plusieurs exemples dans le monde où des procédures de réconciliation ont été menés (Commission dialogue, vérité et réconciliation en Afrique du Sud, Commission de vérité et réconciliation du Canada, réconciliation aborigène en Australie)
  3. le ressentiment croisés dans les pays occidentaux et les pays arabo-musulmans
  4. le cas français

le Renard et les raisins

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