Vertiges et révélations


William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

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      Parmi les thèmes les plus traités dans ce blog, celui portant sur le phénomène de « révélation » est l’un des plus importants et des plus fréquemment nommé. la rubrique ABCDaire qui recense et classe par ordre alphabétique les articles de ce blog (cliquer sur le tableau des thèmes présenté sous la photo d’en-tête) indique que 14 articles ont déjà été à ce jour consacrés à ce thème ou ont à voir avec lui  :

Révélation (apparition, rencontre, découverte, dévoilement, éclairement, illumination, irradiation, surgissement, épiphanie, divination, initiation, conversion, ravissement, envoûtement, enchantement, magie, sortilège, saisissement, rapt, captation, possession, emportement, ébranlement, vertige, extase, sentiment océanique).

L’appel du vide ou du néant

La conversion religieuse

la puissance magique de l’art

L’émergence soudaine du Cosmos

Le vertige métaphysique ou anthropologique.

Le vertige amoureux, le coup de foudre.

Voir aussi le thème Vertigo et ses annexes dans le tableau des thèmes.

Et aussi quelques morceaux musicaux et chantés qui me transportent et m’envoûtent…

  • « Vide cor meum » de Patrick Cassidy inspirée par la Vita Nuova de Dante.
  • L’adagio de la Symphonie n°5 de Gustav Mahler sous la direction d’Herbert von Karajan.
  • « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Me voilà coupé du Monde) de Mahler
  • « Du bist die Ruh » de Schubert chanté par Dietrich Fischer-Dieskau : « Une peinture étonnamment épurée d’une paix transcendantale ».
  • « La chanson de Solweig » d’Edvard Grieg interprétée par Anna Netrebko et le groupe électro Schiller.
  • « L’Adieu » (final du chant de la Terre) de Mahler interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

orantsReprésentations de l’Orant : à gauche gravure anthropomorphique de Los Barruecos en Espagne – au milieu, peinture rupestre del Pla de Petracos en Espagne (- 8.000 ans) – à droite, l’Orante sur une fresque de la catacombe de Priscille à Rome (IVe siècle). (images tirées d’un article de ce blog sur le peintre Hodler, c’est ICI)

Qu’est-ce qu’une révélation ?

     Selon la définition du philologue allemand Walter F. Otto, la « révélation » (Offenbarung) désigne chez l’être humain le phénomène « d’ouverture venant d’en haut, du surhumain sur l’homme; une ouverture qu’avec la meilleure volonté du monde il est incapable de se donner, qu’il ne peut que recevoir de la parole d’une autorité, avec gratitude et docilité ». Se penchant sur les liens profonds qui unissent la révélation et le mythe, Walter Otto poursuit en affirmant que celui-ci « n’est pas le résultat d’une réflexion, vu que la vérité qu’il contient et qu’il est n’a pas été conclue au terme d’une démarche de la pensée, une seule possibilité demeure : loin d’être saisi et appréhendé par l’homme, le mythe, à l’inverse, a saisi et appréhendé (voir ébranlé) l’homme lui-même (ce qu’atteste l’attitude immédiatement active (…) qui en résulte). La vérité ne devient donc pas manifeste à l’homme à la suite de ses propres investigations, elle ne peut se révéler qu’elle-même. » (Essai sur le mythe, p.55)

      Tout semble dit dans ce texte. La « révélation », ce sentiment puissant qui vous « appréhende » et vous « ébranle » ne provient pas, selon ce penseur de votre for intérieur, ou tout au moins, n’est pas contrôlé par vous. Tout au contraire, il s’impose à vous, venant d’en haut, ce qui signifie qu’il vous est imposé avec autorité par une entité supérieure à laquelle vous ne pouvez qu’obéir avec gratitude et docilité… C’est donc à un ravissement auquel nous avons à faire. La révélation agit comme le ferait un charme par un effet d’un sortilège qui annihile la volonté de celui qui en est frappé. On retrouve là tous les attributs du sacré tels qu’il a été défini par le compatriote homonyme de Walter Otto, le théologien Rudolf Otto dans son essai Das heilige (le Sacré) et vulgarisé plus tard par l’historien des religions roumain Mircea Eliade : Le sacré ne se contrôle pas, il se « manifeste » et s’impose à nous par un acte mystérieux transmettant quelque chose de « Tout autre » étranger à notre monde… Ajoutons que l’adhésion n’est pas toujours docile comme nous le présente Walter F. Otto qui faisait plutôt référence dans ses écrits à la conversion religieuse, n’oublions pas que le mot ravissement  issu du latin rapereentraîner avec soi », « enlever de force ») possède le double sens de « adhésion par subjugation » et d’ « enlèvement par la force ». La révélation peut aussi se manifester avec violence sous l’effet d’un choc déstabilisateur qui diminue les facultés de défenses du sujet.

Le 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de NovesLe 6 avril 1637, Coup de foudre de Pétrarque pour Laure de Noves

Le Caravage - Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damlas, vers 1600.jpgLe Caravage – Conversion de Paul de Tarse sur le chemin de Damas, vers 1600

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in SunWilliam Blake – Le Dragon rouge et l’homme solaire, vers 1803

      Dans les articles qui suivront nous poursuivrons la réflexion commencée avec nos articles précédents sur la relation intrinsèque qui semble unir le phénomène de révélation — qu’elle soit artistique (expérience du «sublime», inspiration), sensuelle (coup de foudre) ou spirituelle (conversion) — avec les concepts de profane et de sacré et sur le rapport qui unit le sacré et le religieux. Doit-on considérer que le sacré est toujours de nature religieuse ou peut-on envisager la forme paradoxale d’un sacré qui serait de nature « laïque » ? Une réponse positive à cette question aurait pour effet de le réintégrer dans la dimension du profane… Pour tenter de répondre à ces questions, nous étudierons chez divers penseurs et artistes qui ont déclarés avoir vécu l’expérience de révélation le contenu qu’ils donnaient à ce phénomène et comment ils expliquaient son apparition.

      Peut-être avez-vous vous-mêmes fait l’expérience d’une révélation que vous voudrez nous faire partager…


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Regards croisés : l’attrait du vide


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 Hannaka – Landscape, 2014     

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     J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources […]

Georges Perec, Espèces d’espaces

     Il y a sans doute un très grand nombre de personnes qui se sont quelquefois couchées sur le dos dans les champs et qui se sont retrouvées tout à coup sans l’avoir voulu face à face avec le vide immense du ciel.

Georges Bataille, L’Œil pinéal (2)

Vertige

       Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est pas toujours un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparences les plus banales. la révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
     Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé à moi-même. Mais dés l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait (car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer une liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système  —  un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre — dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

    Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appellent « le problème du mal ». Or, c’était bien plus profond, et bien plus grave. je n’avais pas devant moi une faille mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les évènements de notre vie — en tout cas les évènements intérieurs  —  ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.

Jean Grenier, Les Îles – collection L’Imaginaire, Gallimard (1959) – pp.23-25

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 Hannaka – Coulures, 2016                     

Entends-tu dans la forêt son cœur se battre
Parfois mes yeux dans le ciel se noient
Et le ciel et la terre tournoient
Comme un manège s’emballant,
la terre se fond dans le ciel à l’envers
Et nous suivons ce mouvement incessant,
Essayant en vain d’attraper des chimères

Hannaka


25 décembre 1886 : la « conversion » de Paul Claudel


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Paul Claudel (1868-1955)

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     Paul Claudel, (1868-1955) est un dramaturge, poète et diplomate français. Il fut membre de l’Académie française. Il était le frère de la sculptrice Camille Claudel. Devenu catholique fervent après sa conversion à l’âge de 18 ans, aux vêpres de Noël 1886, alors qu’il se tenait à côté de la statue de la Vierge du Pilier à Notre-Dame de Paris, il s’est un moment destiné à la vie monastique en tant que moine bénédictin. Après avoir effectué des retraites à l’abbaye de Solesmes puis à Ligugé à l’été 1900, il comprend qu’il n’est pas fait pour la vie monastique et va désormais pratiquer l’écriture comme un sacerdoce pour sauver les âmes perdues et les gagner à l’amour de Dieu. Il a laissé au coeur de son abondante oeuvre poétique et dramatique de nombreuses prières. Dans le texte qui suit qui date de 1913 et qui est un extrait tiré de son livre Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, il expose les circonstances de cette conversion    –   en haut à gauche : buste de Paul Claudel, adolescent réalisé par sa sœur Camille.

Magnificat de Bach par l’Amsterdam Baroque Orchestra and Soloists dirigé par Ton Koopman


Paul Claudel : MA CONVERSION, 1913 (extrait)

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statue de la Vierge du Pilier priée sous le vocable de Notre-Dame de Paris

    Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère était déjà, à ce moment, très avancé. Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente et, après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la Foi.

    Auparavant, j’avais fait une bonne première communion qui, comme pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses. J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, dans des collèges (laïcs) de province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement, j’avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes. La lecture de la Vie de Jésus de Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, facilitait ou encourageait.

    Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature, était irréligieux. Tous les soi-disant grands hommes de ce siècle finissant s’étaient distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présidait la dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître dans une apothéose.

    À dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste dans toute sa rigueur; je croyais que tout était soumis aux « lois », et que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir kantien que nous présentait mon professeur de philosophie, M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.

       Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et, peu à peu, je tombai dans un état de désespoir. La mort de mon grand-père, que j’avais vu de longs mois rongé par un cancer à l’estomac, m’avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’ Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l‘impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.

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    Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie.

     En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable.

    En essayant, comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui, cependant, ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme, dont la Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur d’un pauvre enfant désespéré : « Que les gens qui croient sont heureux ! Si c’était vrai, pourtant ? C’est vrai ! Dieu existe, Il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi ! Il m’aime, Il m’appelle. » Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de l’Adeste ajoutait encore à mon émotion.

    Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et presque d’horreur ! Car mes convictions philosophiques étaient entières. Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient, je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti.

    Un Être nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais concilier avec rien de ce qui m’entourait.

    L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet.

    Ce qui était le plus répugnant, à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait bon gré, mal gré, que je m’accommodasse. Ah ! Ce ne serait pas, du moins, sans avoir essayé tout ce qu’il m’était possible pour résister.

     Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après l’autre des armes qui ne me servaient à rien.

     Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face ! »

     Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies, dont, à ce qu’il me paraissait, mon retour à la vérité, devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière.

      Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par les rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur Camille et, pour la première fois, j’avais entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé de retentir dans mon cœur. (…)

Paul Claudel, Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010

Paul Claudel – La Vierge à Midi dit par Gilles-Claude Thériault


Événements mystérieux au cours desquels l’âme et le corps « basculent »

    Beaucoup se sont interrogés sur ce phénomène de conversion d’un jeune homme qui, il le déclare lui-même, ne semblait pas intéressé par la religion. En dehors des croyants inconditionnels qui considèrent que le jeune Paul Claudel a été, à ce moment particulier,  « touché par la grâce » et a reçu un message de Dieu, certains esprits rationalistes ont tenté d’expliquer cette révélation par l’intéraction, dans le cerveau du jeune homme, de stimuli mentaux générés par des phénomènes extérieurs (idéologies en cours, sublimité du cadre de la Cathédrale et de la musique, ferveur des croyants) et d’une prédisposition mentale. Philosophes et psychologues ont réunis de nombreux exemples de ce phénomène de « basculement » de la personnalité qui se produit quand certaines conditions sont réunies et qui peut être momentané (c’est le cas du syndrome de Stendhal qui touche les visiteurs de monuments ou de villes remarquables) ou permanent et avoir ainsi des conséquences beaucoup plus importantes sur la vie de ceux qui en sont frappés comme c’est le cas pour les  « révélations » de caractère religieux. En dehors de  Paul Claudel, le philosophe Michel Onfray, dans un ouvrage paru en 2006, signale les cas du futur Saint Augustin qui embrassera la foi après avoir entendu des voix dans un jardin de Milan, de Montaigne dont la chute de cheval en 1568 provoquera la révélation de sa théorie épicurienne de la mort, de Descartes dont les trois rêves au cours d’une nuit de novembre 1618, enclencheront la genèse du rationalisme, de Pascal qui connaîtra un état d’exaltation extrême lors de la « nuit du Mémorial » du 23 novembre 1654  au cours duquel il notera sur un papier les sensations, émotions, et sentiments que lui inspirèrent ces minutes d’une telle densité qu’il achèvera son texte sur les mots : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » : le philosophe connut ce soir-là un authentique ébranlement physiologique dont il ressortira métamorphosé, du philosophe et médecin matérialiste La Mettrie dont la syncope sur le champ de bataille du siège de Fribourg, lui enseignera le monisme corporel, de Jean-Jacques Rousseau dont la violente chute en octobre 1749 sur le chemin de Vincennes où il allait rendre visite à Diderot embastillé sera saisi de convulsions et découvrira à cette occasion la matière de son Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, et enfin de Nietzsche en août 1881 qui, sur les berges du lac de Silvaplana, aura la révélation de l’éternel retour et du Surhomme…

friedrich-nietzsche-1906(1)   Edvard Munch – Frederich Nietzsche, 1906


Explication « neuroscientifique » des phénomènes de conversion religieuse par Michel Thys – Le cas de Paul Claudel

      Voici comment le site Agora-Vox qui publie régulièrement ses articles présente le blogueur belge Michel Thys dont je résume un article dans le texte qui suit : Athée néanmoins intéressé par l’origine psychologique, éducative et culturelle de la foi, ainsi que par les observations neuroscientifiques qui tendent à expliquer son imprégnation souvent indélébile dans les neurones du cerveau émotionnel, ce qui, indépendamment de l’intelligence et de l’intellect, affecte le cerveau rationnel, et donc l’esprit critique en matière de religion.

      Dans un article daté du 17 février 2014 (c’est ICI) Michel Thys commence par rappeler que des études psychologiques et sociologiques ont démontré « une très fréquente corrélation entre un milieu croyant unilatéral et la persistance de la foi. ». Il est donc légitime, selon lui « que certains concluent (philosophiquement et jusqu’à preuve du contraire), à l’origine exclusivement psychologique, éducative et culturelle de la foi, à sa fréquente persistance neuronale et donc à l’existence seulement subjective, imaginaire et illusoire de Dieu ». L’évolution de l’homme depuis son adoption de la station debout et de la bipédie aurait développé des « engrammes » (des impressions permanentes transmises par les gènes) d’existence d’esprits et de dieux protecteurs qui joueraient un rôle dans la marche du monde et interviendraient dans son destin. Cette « pensée magique » continuerait à influencer la pensée et le comportement des hommes modernes. Il cite à ce sujet le journaliste scientifique Michel de Pracontal qui écrivait : « La pensée magique n’a jamais disparu de nos cultures supposées modernes et rationnelles, probablement parce qu’il s’agit d’un mode de raisonnement inhérent à la condition humaine. La pensée dite rationnelle n’a rien de naturel, c’est une construction, une ascèse, un exercice qui demande un travail continuel. L’éternel « retour de l’irrationnel » n’est en fait que la manifestation récurrente d’une forme de pensée qui ne nous a jamais quittés ». La pensée magique s’appuie sur le cerveau reptilien présent chez tous les mammifères, génétiquement programmé par l’évolution pour réagir par réflexes aux dangers. La croyance irrationnelle en des puissances surnaturelles qui peuvent être nuisibles ou bienveillantes ferait donc partie de ces mécanismes de défense car elle a été intégrée génétiquement au cerveau humain par une longue pratique au cours de l’évolution.

      Pour Michel Thys, l’expression de cette composante irrationnelle et atavique qui prédispose à la croyance au surnaturel dans le cerveau humain n’est pas automatique, encore faut-il, pour qu’elle se manifeste, que son environnement soit favorable à son expression en étant lui même religieux et sensible à la pensée magique car : « à côté de cette part génétique, les influences éducatives précoces décident en grande partie de l’orientation religieuse ou athée d’un enfant » (professeur de psychologie Vassilis Saroglou)Il relève de ce qui vient d’être dit que la soumission à des entités surnaturelles extérieures (esprits, Dieu(s), prophètes, livre sacré,) serait tout à la fois génétique et acquise. C’est par l’éducation du jeune enfant que cette soumission se renforcerait et deviendrait permanente. Pour appuyer son point de vue, Thys cite  Henri Laborit qui dans son livre « Eloge de la Fuite » écrivait :  « Je suis effrayé par les automatismes qu’il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d’un enfant. Il lui faudra, dans sa vie d’adulte, une chance exceptionnelle pour s’évader de cette prison, s’il y parvient jamais ». Répondant au journaliste Jacques Languirand, à Radio Canada, il ajoutait sur ce même thème : « Vous n’êtes pas libre du milieu où vous êtes né, ni de tous les automatismes qu’on a introduits dans votre cerveau, et, finalement, c’est une illusion, la liberté ! » et encore : « Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici que cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change ».

     On sait aujourd’hui que le cerveau émotionnel, par l’intermédiaire de ses amygdales, peut stocker inconsciemment dés le plus jeune âge le souvenir d’événements à forte charge affective ou des souvenirs émotionnels tels que, par exemple, l’atmosphère « envoûtante » d’une église, les prières et autres comportements religieux des parents, voire leurs inquiétudes métaphysiques, sans doute reproduits via les neurones-miroirs du cortex pariétal inférieur. Ces « traces » neuronales, appelées « engrammes », sont indélébiles, et se renforcent par plasticité neuronale, au fur et à mesure des expériences religieuses. En relation avec ce processus, les conversions religieuses, mais aussi la « Révélation », semblent explicables : lorsqu’on bascule de l’incroyance vers la croyance, ou d’une forme de croyance à une autre, il se produit en un instant un bouleversement d’hormones et de neurotransmetteurs, un peu comme, mutatis mutandis, dans le cas du coup de foudre amoureux… Les exemples de « hapax existentiels », selon l’expression utilisée par Michel Onfray, (circonstances exceptionnelles laissant des traces physiologiques et psychologiques indélébiles), sont très nombreux et l’influence inconsciente de deux mille ans de judéo-christianisme se réveille chez certains incroyants sujets à l’angoisse ou à la menace de la mort.

    Voici comment, dans cette optique, Michel Thys, analyse la conversion de Paul Claudel :

    « (…) les conversions religieuses, mais aussi la « Révélation », me semblent susceptibles de faire l’objet d’hypothèses explicatives. Lorsqu’on bascule de l’incroyance vers la croyance, ou d’une forme de croyance à une autre, ou encore lors d’une méditation mystique, il se produit en un instant un bouleversement d’hormones et de neurotransmetteurs, un peu comme, mutatis mutandis, dans le cas du coup de foudre amoureux … (cf « La biologie de dieu », de Patrick Jean-Baptiste), Je m’explique par exemple, la conversion de Paul Claudel, ancien croyant, en entendant le Magnificat de BACH à Notre-Dame de Paris le 25 décembre 1886. Malgré sa brillante intelligence, il ignorait forcément à cette époque que l’environnement sensoriel (les grandes orgues, l’odeur d’encens, le décorum, la génuflexion…) avait provoqué en lui un bouleversement psychophysiologique, au niveau notamment de la production de la phényléthylamine, de l’ocytocine, de la sérotonine et de la dopamine, au point de faire disjoncter son cerveau rationnel au profit de son cerveau émotionnel, ce qui lui a fait retrouver la foi. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant puisque les sensibilités poétique, musicale, religieuse, …, y ont des « localisations » voisines, ce qui facilite les interactions. De même, Eric-Emmanuel SCHMITT, perdu sous le ciel glacial du Sahara, le Dr Alexis CARREL à Lourdes, , etc. »

Le cerveau émotionnel

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La phényléthylamine, l’ocytocine, la sérotonine, la dopamine et l’endorphine sont des hormones produites par notre organisme dans des conditions spécifiques et liées à l’activation d’émotions dites «positives». Elles jouent le rôle de «messagers chimiques» qui interviennent dans l’équilibre du corps humain conditionnant  le comportement, le sommeil, l’humeur, la corpulence, le risque de maladie, la mémoire et la cinétique du vieillissement. Elles sont ainsi les principaux acteurs de la santé.


Henri Guillemin : Le « converti ». Paul Claudel, Paris, Gallimard, 1968

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    L’historien et critique littéraire et brillant conférencier Henri Guillemin qui a bien connu Paul Claudel et a été l’un de ses proches n’a pas eu besoin de faire appel aux études portant sur la neuro-psychologie pour mettre en cause la réalité de la présentation que l’écrivain a faite de sa « conversion » (les guillemets viennent de lui) de Noël 1886 qui ne serait au pire qu’une mise en scène, au mieux une réécriture imaginative qu’il met sur le compte de l’opportunisme. Il est vrai que lorsque l’on compare les récits de Claudel et ceux de ses biographes ou commentateurs, on constate que l’écrivain a souvent dramatisé certains faits évoqués pour les rendre plus spectaculaires et renforcer ainsi l’image qu’il souhaitait donner de lui-même. En dehors de Guillemin, d’autres biographes comme le jésuite François Varillon, éditeur de ses mémoires et Paul-André Lesort ont pointé le fait que l’écrivain ne répugnait pas dans ses mémoires à retoucher les faits et les dates, 

     Pour Henri Guilleminla « conver­sion » de Claudel se réduit à la résolution d’une crise apparue à l’adolescence : « La « conversion » de 1886 n’est en fait que le retour, le prompt retour, d’un jeune homme de dix-huit ans, à la religion dans laquelle il est né et où il a grandi. Rien là d’inexplicable ni de stupéfiant». Pour lui, cet évènement de Noël 1886 ne constitue aucunement un « retourne­ment » complet, ou une une « révélation » au sens théologique du terme mais seulement d’une « conversion spirituelle » (ou « seconde conversion ») tout à fait banale dans la mesure où elle se rencontre fréquemment chez les adolescents qui, après le catéchisme et la première communion, ont abandonné la pratique religieuse et qui un peu plus tard, à l’orée de la vie d’adulte, reviennent à leur foi d’origine. Rappelons qu’entre 1885 et 1935, un mouvement puissant de conversion au catholicisme s’est manifesté au sein des intellectuels français. La fin du XIXe siècle et le début du XXe marquent un regain de l’idéalisme :  déjà en 1868, Vogüé dans son essai Le Roman russe faisait l’éloge de la littérature russe comme étant  riche de cette « qualité religieuse du cœur » et « plus pénétrée d’humanité, de charité, d’amour du prochain », l’année 1886, celle de la « conversion » de Claudel est aussi celle de la publication d’À rebours de Huysmans dans lequel celui-ci s’interroge sur la question de la foi : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! », durant cette période le jeune Bergson s’intéresse à l’expérience mystique lorsqu’elle contribue à faire évoluer et transformer la société, et des écrivains comme Paul Valéry, Zola, Romain Rolland ainsi que beaucoup d’autres ont eux-même des « révélations » ou sont en questionnement. Dans ce contexte de doute et d’interrogation, la conversion de Claudel n’avait donc rien d’extraordinaire, elle intervenait dans un terrain préparé


Le point de vue d’Enki

     Dans le texte que Paul Claudel a écrit 27 années plus tard en 1913 pour rendre compte de sa conversion, le prologue nous présente le jeune homme qu’il était alors, comme un être qui « avait perdu la foi » et « vivait dans l’immoralité ». Sa famille « bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église » était « dev(enue) nettement étrangère aux choses de la Foi ». Pas un mot dans ces premières lignes des circonstances sociales, culturelles et idéologiques qui auraient pu l’influencer et le reconduire à la religion. La conversion est présentée comme une illumination soudaine et spontanée, un « rapt » violent de la conscience qui va transformer durablement tout son être.   On aura remarqué que l’élément inducteur de cet évènement n’est pas constitué par un élément qui fait appel à la raison tels que pourraient l’être un sermon qui l’aurait touché au cœur ou bien la parole d’un croyant qui par un discours convaincant lui aurait fait ressentir la présence divine mais par un élément inducteur de caractère purement esthétique : c’est l’écoute du Magnificat de Bach chanté lors des Vêpres de Noël par les voix d’enfants de la Maîtrise  sous le regard bienveillant de la Vierge du Pilier dans le décor somptueux de Notre-Dame de Paris, qui l’étreint et va l’émouvoir jusqu’aux larmes. Plutôt qu’une révélation d’essence religieuse, ne serions-nous pas là en présence d’un cas clinique qui s’apparenterait au syndrome de Stendhal, ce trouble psychosomatique de nature esthétique que certains éprouvent devant une œuvre d’art, état psychologique éminemment déstabilisateur sur lequel se serait greffé le désir conscient et inconscient qui habitait alors le jeune Claudel d’une conversion ou re-conversion au catholicisme. Le reste est l’élaboration patiente d’un mythe qui aura, pour l’écrivain à succès qu’est devenu Paul Claudel et pour l’église catholique, valeur d’exemplarité. Mais n’est-ce pas le but du décorum et des fastes de la liturgie que d’influencer les consciences pour les mener vers le bon chemin ?

Enki sigle


Pour en savoir plus


L’envers du sentiment océanique : l’expérience du vide chez Jean Grenier

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JeanGrenierwiki

Jean Grenier (1898-1971)

Landscape - Photography by Cy Twombly

     « Les grandes révélations qu’un homme reçoit dans sa vie sont rares, une ou deux le plus souvent. Mais elles transfigurent, comme la chance. A l’être passionné de vivre et de connaître, ce livre offre, je le sais, au tournant de ses pages, une révélation semblable. Il est temps que de nouveaux lecteurs viennent à lui. Je voudrais être encore parmi eux, je voudrais revenir à ce soir où, après avoir ouvert ce petit volume dans la rue, je le refermerai aux premières lignes que j’en lus, le serrai contre moi, et courus jusqu’à ma chambre pour le dévorer enfin sans témoins. Et j’envie, sans amertume, j’envie, si j’ose dire, avec chaleur, le jeune homme inconnu qui, aujourd’hui, aborde ces îles pour la première fois… »          Albert Camus

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front_cover_large     Jean Grenier a fait paraître pour la première fois son essai Les Îles en 1933 et l’a réédité dans une version augmentée de plusieurs chapitres en 1959. Il y décrit sa relation avec son chat Mouloud et son errance réelle ou imaginaire dans diverses îles (îles Kerguelen, Fortunées, de Pâques et Borromées) et autres lieux auxquels l’auteur confère le statut d’«îles». S’y ajoute un chapitre sur l’Inde, pays dont il s’était épris de la culture et de la philosophie (il lisait le sanskrit). Pour Grenier, le voyage devait s’entreprendre « non (pas) pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver » et s’effectuait dans le domaine de l’imaginaire et de l’invisible plutôt que dans celui du réel car ce n’est pas par la dialectique que l’esprit peut espérer atteindre l’Absolu et la connaissance mais par l’intuition et par la révélation. Le voyage de Jean Grenier s’apparentera à une quête métaphysique qui révélera la solitude profonde de l’homme en ce monde dans la mesure où, dans son « impatience d’absolu »,  il apparait écartelé entre entre l’amour de soi et le désespoir. Cette vision pessimiste du monde a été relevée par son ami Albert Camus qui avait été son élève en cours de philosophie au lycée d’Alger lorsqu’il écrira : « Jean Grenier n’est pas un humaniste  » et opposera au pessimisme de son ami sa propre conception de la révolte et l’espoir.

Intensification de la vie et élargissement du champ des possibles

     Mais Jean Grenier rejoint Camus lorsque, face à son insatisfaction il  manifeste sa volonté de vouloir faire de sa vie quelque chose de différent  et de plus élevé que ce qui nous était proposé et pour cela de la placer sous les signes de la philosophie et de l’art : « La philosophie peut, lorsqu’elle est prise au sérieux, mettre à nu cette blessure qui est celle de la condition humaine, elle laisse souvent à l’art ou à la religion, ou aux deux à la fois, le soin de la guérir ».  Il s’agit pour chaque homme de se bâtir un lieu où il pourra élargir le champ des possibles et intensifier sa vie pour en faire une source de promesses et de réjouissance sans fin. Pour atteindre ce but, il s’appuiera sur les trois expériences fondatrices qui caractérisent sa pensée :

  • les expériences quasi mystiques d’extase ou de suspension de la conscience où le temps « semblait n’avoir ni origine, ni fin »)
  • ses attaches spirituelles chrétiennes et liées à l’Inde et à la Chine incluant le concept de vide.
  • le problème de la liberté et du choix et de leurs conséquences.

    Mais ce faisant, l’homme dérange l’ordre du monde et se trouve confronté  à son hostilité : « une fois que l’Être nécessaire est atteint, le monde ne voit pas seulement mise en jeu sa contingence, mais son existence; et la liberté du de l’homme… devient un scandale ». C’est dans cette opposition irréductible entre le monde et les désirs de l’homme expressions de « l’amour de soi » que réside le pessimisme fondamental de Jean Grenier.

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Expériences du vide

    Les textes qui suivent décrivent plusieurs expériences mystiques que Jean Grenier déclare avoir éprouvé. Sont-elles à ranger dans la catégorie des expériences spirituelles relevant du « sentiment océanique » défini par Romain Rolland et Sigmund Freud que nous avons présenté dans un article précédent (c’est ICI) ? Non, assurément, car alors que le sentiment océanique est décrit par ces deux auteurs comme un sentiment symbiotique d’intégration au Grand Tout représenté par la Nature et l’Univers, les expériences décrites par Grenier sont le plus souvent des expériences traumatisantes de rupture, de confusion et de chaos dans lesquelles se révèle le néant (5) & (6) ou de révélation de son propre Être (1). Même quand l’une des ces expériences fait référence à la vision harmonieuse et paradisiaque (7), cette vision est présentée alors comme le pendant d’une vision pessimiste abyssale où le sujet risque de s’engloutir.

Cy Twombly, Hero and Leander (To Christopher Marlowe) [Rome], 1985

Cy Twombly, Hero and Leander (To Christopher Marlowe) [Rome], 1985

Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » Pourquoi voyager « 

       (1) – On vous demande pourquoi vous voyagez.
Le voyage peut être, pour les esprits qui manquent d’une force toujours intacte, le stimulant nécessaire pour réveiller des sentiments qui, dans la vie quotidienne, sommeillaient. On voyage alors pour recueillir en un mois, en un an, une douzaine de sensations rares, j’entends celles qui peuvent susciter en vous ce chant intérieur faute duquel rien de ce qu’on ressent ne vaut.
(… )
     On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver. Le voyage devient alors un moyen, comme les Jésuites emploient les exercices corporels, les bouddhistes l’opium et les peintres l’alcool. Une fois qu’on s’en est servi et qu’on touche au but, on repousse du pied l’échelle qui vous a servi à monter. On oublie les journées écoeurantes du voyage en mer et les insomnies du train quand on est parvenu à se reconnaître (et par-delà soi-même autre chose sans doute), et cette « reconnaissance » n’est pas toujours au terme du voyage qu’on fait : à vrai dire, lorsqu’elle a eu lieu, le voyage est achevé.
     Il est donc bien vrai que dans ces immenses solitudes que doit traverser un homme de la naissance à la mort, il existe quelques lieux, quelques moments privilégiés où la vue d’un pays agit sur nous, comme un grand musicien sur un instrument banal qu’il révèle, à proprement parler, à lui-même. La fausse reconnaissance, c’est la plus vraie de toutes : on se reconnaît soi-même : et quand devant une ville inconnue on s’étonne comme devant un ami qu’on avait oublié, c’est l’image la plus véridique de soi-même que l’on contemple.

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La vie quotidienne (Jean Grenier) –  » L’évasion « 

     (2) – N’y a-t-il pas une porte dérobée par laquelle nous puissions nous enfuir ?
     Telle est l’interrogation que se posent tous les hommes, volontairement ou malgré eux.
     Quelle que soit la confiance que nous mettions dans la progression, elle ne remplace pas l’évasion. 

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre Les Îles Kerguelen : « le secret »

     (3) – A côté de Venise qui s’ouvre sur la mer et s’étale au soleil, voici Vérone, fermée et impénétrable.
      Il y a toutes sortes de raisons pour que Roméo et Juliette se passe à Vérone plutôt qu’à Venise. Je ne veux retenir que celle-là .
       Quand j’habitais aux environs d’une vieille ville italienne, je suivais pour rentrer chez moi une ruelle étroite et mal dallée, resserrée entre deux murs très hauts . (On n’imagine pas la hauteur de ces murs en pleine campagne). C’était en avril ou en mai. A un endroit où la ruelle faisait  coude, une odeur puissante de jasmins et de lilas tombait sur moi . Je ne voyais pas les fleurs cachées qu’elles étaient par la muraille. Mais je m’arrêtais longuement pour les respirer et ma nuit en était embaumée. Comme je comprenais ceux-là qui enfermaient si jalousement ces fleurs qu’ils aimaient !
     Une passion veut des forteresses autour d’elle, et à cette minute j’adorais le secret qui faisait toute chose belle, le secret sans lequel il n’est pas de bonheur.

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » L’attrait du vide « 

       (4) – La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
       Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
       Alors ce sont les courses, les voyages…
       Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.
       Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
        la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
        Au vide se substitue immédiatement le plein.
      Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins...

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Les Îles (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » L’attrait du vide « 

     (5) – Il existe dans toute vie et particulièrement à son aurore un instant qui décide de tout. Cet instant est difficile à retrouver ; il est enseveli sous l’accumulation des minutes qui sont passées par millions par-dessus lui et dont le néant effraie. Cet instant n’est toujours pas un éclair. Il peut durer tout l’espace de l’enfance ou de la jeunesse et colorer d’une irisation particulière les années en apparence les plus banales. La révélation d’un être peut être progressive. Certains enfants sont si ensevelis en eux-mêmes que l’aube ne paraît jamais se lever sur eux, et l’on est tout surpris de les voir se dresser comme Lazare, secouant leur linceul qui n’était que des langes. C’est ce qui m’est arrivé : mon premier souvenir est un souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité.
        Je n’ai pas connu d’instant privilégié à partir duquel mon être aurait pris un sens, un de ces instants auxquels par la suite j’aurais rapporté ce qui m’avait été révélé de moi-même. Mais dès l’enfance j’ai connu beaucoup d’états singuliers qui n’étaient, pour aucun d’entre eux, des prémonitions mais des monitions. Dans chacun, il me semblait ( car peut-on employer d’autre mot que celui-là) toucher quelque chose situé en dehors du temps. Ma grande affaire aurait dû être de me demander ce que signifiaient exactement ces contacts, d’opérer un liaison entre eux, bref de faire comme tous les hommes qui veulent se rendre compte de ce qui se passe en eux, et le confronter avec le monde, transformer mes intuitions en système – un système assez souple pour ne pas stériliser ces intuitions. Mais au contraire j’ai laissé ces fleurs se faner l’une après l’autre. J’ai couru de l’une à l’autre – dans des voyages qui n’avaient guère d’autre but.

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Cy Twombly – composition

       Quel âge avais-je ? Six ou sept ans, je crois. Allongé à l’ombre d’un tilleul, contemplant un ciel presque sans nuages, j’ai vu ce ciel basculer et s’engloutir dans le vide : ç’a été ma première impression du néant, et d’autant plus vive qu’elle succédait à celle d’une existence riche et pleine. Depuis, j’ai cherché pourquoi l’un pouvait succéder à l’autre, et, par suite d’une méprise commune à tous ceux qui cherchent avec leur intelligence au lieu de chercher avec leur corps et leur âme, j’ai pensé qu’il s’agissait de ce que les philosophes appelent le « problème du mal ».
       Or, c’était bien plus profond et bien plus grave. Je n’avais pas devant moi une faillite mais une lacune. Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s’engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses. Je ne devrais pas dire « de cette date » puisque je suis convaincu que les événements de notre vie – en tout cas les événements intérieurs – ne sont que les révélations successives du plus profond de nous-mêmes. Alors les questions de date importent peu. J’étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu’à vivre. En tout cas, à vivre plutôt en marge.
       Le caractère illusoire des choses fut encore confirmé en moi par le voisinage et la fréquentation assidue de la mer. Une mer qui avait un flux et un reflux, toujours mobile comme elle l’est en Bretagne où elle découvre dans certaines baies une étendue que l’oeil a peine à embrasser. Quel vide ! Des rochers, de la boue, de l’eau… Puisque tout est remis en question chaque jour, rien n’existe. Je m’imaginais la nuit sur une barque. Aucun point de repère. Perdu, irrémédiablement perdu ; et je n’avais pas d’étoiles.

Cy Twombly, Treatise on the Veil (Second Version), 1970, Oil-based house paint and wax crayon on canva,

Cy Twombly, Treatise on the Veil (Second Version), 1970
Oil-based house paint and wax crayon on canva

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Les Îles  (Jean Grenier) – Extrait du chapitre  » Le chat Mouloud »

     (6) – « J’évoquais cette fin d’après- midi lointaine où, adossé contre un mur, je vis l’arbre que je regardais fixement (un pommier) disparaître comme une tache qu’on enlève, m’entraîner avec lui et m’engloutir. »

Cy Twombly, Sans titre (Sperlonga), 1959 - peinture industrielle, pastel à l'huile et crayon sur papier

Cy Twombly, Sans titre (Sperlonga), 1959
peinture industrielle, pastel à l’huile et crayon sur papier.

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Les Grèves  (Jean Grenier) – Extrait de  » Jacques »; page 437

    (7) –  « Je retrouvais tout à coup en lui un certain accord entre une vision globale, un sentiment de l’immensité dans lequel je me sentais absorbé et perdu, et une harmonie qui me rendait la nature familière et accueillante, bref entre une sorte d’abîme qui risquait de m’engloutir et une sorte de paradis qui me réconciliait avec l’ensemble des choses et sauvegardait mon humanité .»

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Inspirations méditerranéennes (Jean Grenier) – Extrait 1

     (8) – « Il existe je ne sais quel composé de ciel, de terre et d’eau, variable avec chacun, qui fait notre climat. En approchant de lui, le pas devient moins lourd, le cœur s’épanouit. Il semble que la Nature silencieuse se mette tout d’un coup à chanter. Nous reconnaissons les choses. On parle du coup de foudre des amants, il est des paysages qui donnent des battements de cœur, des angoisses délicieuses, de longues voluptés. Il est des amitiés avec les pierres des quais, le clapotis de l’eau, la tiédeur des labours, les nuages du couchant.
     Pour moi, ces paysages furent ceux de la Méditerranée. »

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Cy Twombly (Am. 1928-2011), Trees, 1994

Cy Twombly – Trees, 1994

Inspirations méditerranéennes (Jean Grenier) – Extrait 2

      (9) – N’est-ce pas la définition de la Méditerranée : une brièveté qui suggère l’infini, comme un enfant d’une seule image fait un monde ?
     Et cette côte blanche qui s’étire sous nos yeux ajoute à cette pureté un charme un peu trop féminin, une odeur de miel qui sent l’Orient…
     …Quelque chose s’exhalait de ce paysage qui a pris toutes les formes dans les yeux et dans les cœurs.
      Mais qu’est-ce que ce « quelque chose » ? Je n’ose lui donner de nom.
      Est-ce après tant de siècles une voix que personne n’a entendue ?
      Qu’est-ce que j’aime donc tant ce paysage et dans quelques autres qui lui ressemblent ?
La majesté, la sérénité, l’harmonie ? Peut-être.
      Mais alors pourquoi aussi ce désir de jouissance, cette soif ? L’indifférence ?
      Mais pourquoi cette inquiétude comme une main qui s’agite  au moment du départ ?
       Et pourquoi tout cela compose-t-il ma félicité ?
      Peut-être est-ce justement le poids de toutes les formes passées, le contour de tous les désirs éteints qui errent sur ces terrasses. Cet absolu du sentiment, cette plénitude de vie auquel nous croyons toucher parfois n’est sans doute que le parfum d’un vase vide longuement caressé.
      Non pas des formes, mais des ombres.
      Non pas des voix, mais des échos.
Ce qui donne ici un certain vertige cérébral, c’est la cendre, tant de cendre accumulée et si fine sous une lumière impalpable.
    Le puits du passé est si profond que nous avons beau nous pencher, nous n’entendons pas résonner la pierre que nous avons jetée et nous restons là incertains, songeant aux étranges végétations agrippées aux parois, aux diverses fraîcheurs des terrains,  à l’eau qui peut être au fond…que sais-je ? peut-être attendant un appel.
     Un appel peut donc surgir de choses si différentes, si mortes irrévocablement l’une après l’autre et se confondre en une seule voix ?

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Extrait du livre d’Yves Millet, Jean Grenier, Une philosophie du vide

Yves Millet ) Jean Grenier, la philosophie du vide       « … mon premier souvenir est un souvenir de confusion, de rêve diffus s’étendant sur des années. On n’a pas eu besoin de me parler de la vanité du monde : j’en ai senti mieux que cela, la vacuité » [L.Î., 24]. Ce sentiment du vide, reconnu très tôt chez Grenier, évoluera. On peut en effet dire que selon les différents témoignages qu’il donne, ce sentiment passera d’un vide ressenti comme angoissant, dont l’analyse fera souvent référence aux textes de la métaphysique indienne, à un « vide-plénitude » dont la référence, exemplaire pour lui, est celle exprimée par les textes de la tradition taoïste. Ce passage, de la vastitude au vide, de l’étendue à la vacuité, connaîtra une étape intermédiaire : son séjour méditerranéen. Lorsque Grenier, « élevé dans un pays brumeux et froid », se reconnaît dans les paysages de la Méditerranée [I.M., 88], il y reconnaît un pays pour l’homme, fait à sa mesure, et peut ainsi croire pouvoir oublier ou fuir celui d’indifférence qui le façonna : cet Océan générateur d’inquiétude. Le jeune Grenier, presque à son insu, a comme subi la patiente et longue érosion des vagues, la limpidité des horizons disparaissants, celle du ciel regardé des heures durant dans l’insouciance et qui soudain s’efface. Lentement y ont cédé les certitudes et la volonté d’action. Lentement s’est creusé un vide à l’aune duquel chaque chose était mesurée et retombait dans l’indifférence, auprès duquel toute valeur ne pouvait s’entendre que dans sa pure relativité. L’in-quiétude répond à l’in-différence, de quotidienne elle devient métaphysique et les grandes questions s’y engouffrent sans trouver d’assises sur lesquelles échafauder une résistance, un choix, un parti pris. Grenier choisira l’exil. Plus exactement, Grenier concède qu’il n’a pas opté pour le départ mais que le sentiment du vide l’y a conduit naturellement, comme si ce manque avait ouvert une dynamique, comme si le vide obligeait au mouvement, à la recherche d’une plénitude : « Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course (…) La peur et l’attrait se mêlent – on avance et on fuit à la fois ; rester sur place est impossible. » Les séjours entrepris seront donc aussi bien d’ordre géographique que d’ordre intellectuel, par l’intermédiaire de paysages aussi bien que par celui d’horizons philosophiques jusqu’au jour où, ajoute-t-il, « (…) ce mouvement perpétuel est récompensé : la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche du désir. Au vide se substitue immédiatement le plein » [L.Î., 29]. L’épreuve du vide est une épreuve physique, elle est le vécu d’un sentiment profondément concret qui délie chaque instance sur un fond d’indifférence, voue l’initiative à un suspens parfois tragique, parfois résigné, où une sensibilité détachée se partage entre scepticisme et déréliction. Ce déliement n’aboutirait qu’à un silence prostré si elle n’était en même temps – du moins est-ce le cas pour Grenier – le signe d’une ouverture. Il crée un appel et la distance que cette ouverture instaure au sein de l’œuvre qui s’écrit apparaît comme le résultat d’une soustraction laissant place à autre chose dont l’énigme suscite parfois la nostalgie.

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     Parmi les nombreux intellectuels occidentaux qui ont marqué un intérêt pour l’Extrême-Orient, le philosophe et écrivain Jean Grenier (1898-1971), offre un modèle qui ne ressort ni de l’exotisme littéraire ni de la recherche scientifique mais de l’expérience : celle du Vide. Multipliant les genres et les lectures, les voyages et les essais, il n’aura de cesse de répondre à cette expérience inaugurale. 
      Yves Millet est professeur au département d’études françaises, Hankuk University of Foreign Studies (Corée du Sud). Il est chercheur au CNRS, Architecture. Milieu. Paysage (AMP)/UMR 7218 CNRS LAVUE, France dans le domaine de la philosophie de l’art et de l’esthétique de l’environnement.

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Documentation et textes liés

  • Extrait de l’essai Les Îles (22 pages)  : c’est ICI

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