Robert Walser : Der Greifensee (1899)

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Robert Walser vers 1898-1900

Robert Walser vers 1898-1900

      Le premier texte important publié par Walser est un texte court, « Le Greifensee » qui est paru le 2 juillet 1899 dans le supplément dominical du Bund (Berne). Cette prose évoque une randonnée de Walser entre la ville de Zurich et un petit lac situé à huit kilomètres à l’est de la ville. Il est alors âgé de vingt et un ans. Le traducteur André Gabastou précise, dans un texte consacré à l’écrivain, que  » Walser y évoque le décor alpin à grand renfort d’adjectifs tels que « gentilles », tranquilles », « doux », «magnifique » qui transforment le texte en une sorte d’épiphanie kitsch à la gloire de la nature. Toutefois un tel angélisme demande à être examiné de plus près. L’auteur reprend, à coup sûr, une tradition de la description établie en son temps par Rousseau dans la lettre XXIII de La Nouvelle Héloïse, roman épistolaire publié en 1761 : « Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans les terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices. »
     Cette montagne assez basse a pour fonction aux yeux de Walser non pas d’exciter ou de stimuler l’imagination, mais de la contenir, de l’apaiser comme si le sujet, ébranlé jusqu’au tréfonds de lui-même, se relevait d’un traumatisme et cherchait à le dissimuler, à le taire pour mieux l’oublier. On est aux antipodes de la montagne telle qu’elle était perçue par les romantiques allemands ou même par Thomas Mann dans La Montagne magique : « Quelques heures après le coucher du soleil, il faisait sept ou huit degrés au-dessous de zéro. Le monde semblait voué à une pureté glacée, sa malpropreté naturelle semblait cachée et figée dans le rêve d’une fantastique magie macabre ».

Greifensee - Storen, neolithische Seeufersiedlungen (photo Roland zh)

le lac de Grafen (Grafensee)

Le Greifensee

     C’est par un frais matin que j’entreprends de marcher de la grande ville au grand lac célèbre vers le petit lac presqu’inconnu. Sur le chemin, je ne rencontre rien d’autre que ce qu’un homme ordinaire peut rencontrer sur un chemin ordinaire. Je dis bonjour à quelques moissonneurs zélés, c’est tout; j’observe attentivement les fleurs aimables, c’est encore tout; je me mets à soliloquer gentiment, et encore un fois, c’est tout. Je ne prends garde à aucune particularité du paysage, car je marche et je pense qu’ici il n’y a plus rien de particulier pour moi. et ainsi je vais, et comme je vais ainsi, voici que j’ai passé le premier village avec ses grandes maisons larges, ses jardins qui invitent au repos et à l’oubli, ses fontaines qui chantent, ses beaux arbres, ses fermes, ses cafés et autres choses dont je ne me souviens pas en cet instant oublieux. Je vais toujours et ne redeviens attentif que quand le lac transparaît au-dessus du feuillage vert et de la pointe sereine des sapins. Je pense, voici mon lac, vers lequel je dois aller, qui m’attire. De quelle façon il m’attire, et pourquoi, le lecteur bienveillant le saura lui-même, s’il veut bien suivre ma description qui se permet de sauter par-dessus les sentiers, les prés, la forêt, le ruisseau et les champs jusqu’au petit lac où elle s’arrête avec moi et n’en revient pas de la beauté inattendue, secrètement devinée seulement, de ce dernier. Mais laissons-là s’exprimer elle-même sur son mode traditionnellement exalté : c’est un silence blanc et vaste encadré à son tour d’un silence vert aérien; c’est de la forêt qui encercle le lac; c’est du ciel, un ciel bleu pâle un peu couvert; c’est de l’eau, de cette eau qui ressemble tellement au ciel que ce ne peut être que du ciel et celui-ci que de l’eau bleue; c’est un doux silence bleu et tiède, c’est le matin; un très, très beau matin. Je ne trouve pas de mots, bien qu’il me semble avoir déjà abusé des mots. Je ne sais de quoi parler, car tout est si beau, n’existe que pour sa pure beauté. Le soleil luit sur le lac qui devient soleil à son tour, dans lequel le sombres somnolentes de la vie environnante se bercent doucement.

le lac de Grafen (Grafensee)

le lac de Grafen (Grafensee)

     Aucune perturbation, tout est là, à proximité immédiate, à distance indéfinie; toutes les couleurs de ce monde s’harmonisent en un ravissant monde matinal ravi. Très modestes, les hauts sommets de d’Appenzell, au loin, ne forment pas un froide dissonance, non, ils semblent n’être qu’un lointain vert un peu flou qui fait partie du vert si magnifique et doux de tout l’environnement. O que ce paysage est doux et calme et vierge. –– C’est ainsi que s’exprime la description, vraiment une description enthousiaste, ravie. Que pourrais-je ajouter ? Je parlerais comme elle, s’il fallait recommencer, car c’est en tout point la description de mon cœur. Sur tout le lac, je ne vois qu’un canard qui nage de long en large. Vite, je retire mes habits et fais comme le canard; et dans la plus grande joie, je gagne le large, jusqu’à ce que ma poitrine ait de l’ouvrage, que mes bras fatiguent et mes jambes deviennent raides. Quelle joie de s’éreinter par pur plaisir ! Le ciel qui vient d’être décrit avec beaucoup trop peu de chaleur, le ciel est au-dessus de moi et sous moi sont les douces et silencieuses profondeurs; et la poitrine inquiète, un peu serrée, je peine au-dessus de ces profondeurs pour gagner la terre ferme où je tremble et ris et ne peux plus, presque plus respirer. Le vieux château de Greifensee salue d’en face, mais le souvenirs historiques m’importent peu pour l’heure; je me réjouis bien plutôt de voir tomber la nuit que je passerai ici au même endroit et je cherche à deviner comment ce sera, au bord du petit lac, quant les dernières lueurs du jour effleureront sa surface, ou bien comment ce sera, ici, quand une infinité d’étoiles flotteront là-haut –– et je repars au large.  ––

Heinrich Thomann (1748-1794) - Vue du Château de Greifensee

Heinrich Thomann (1748-1794) – Vue du Château de Greifensee

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Entre Greifensee et Niederuster - vue du sud-ouest (photo Roland zh)

Entre Greifensee et Niederuster – vue du sud-ouest (photo Roland zh)

Der Greifensee

    Es ist ein frischer Morgen und ich fange an, von der grossen Stadt und dem grossen bekannten See aus nach dem kleinen, fast unbekannten See zu marschieren. Auf dem Weg begegnet mir nichts als alles das, was einem gewöhnlichen Menschen auf gewöhnlichem Wege begegnen kann. Ich sage ein paar fleissigen Schnittern „guten Tag“, das ist alles; ich betrachte mit Aufmerksamkeit die lieben Blumen, das ist wieder alles;ich fange gemütlich an, mit mir zu plaudern, das ist noch einmal alles. Ich achte auf keine landschaftliche Besonderheit, denn ich gehe und denke, dass es hier nichts Besonderes mehr für mich gibt. Und ich gehe so, und wie ich so gehe, habe ich schon das erste Dorf hinter mir, mit den breiten grossen Häusern, mit den Gärten, welche zum Ruhen und Vergessen einladen, mit den Brunnen, welche platschen, mit den schönen Bäumen, Höfen, Wirtschaften und anderem, dessen ich mich in diesem vergesslichen Augenblick nicht mehr erinnere. Ich gehe immer weiter und werde zuerst wieder aufmerksam, wie der See über grünem Laub und über stillen Tannenspitzen hervorschimmert; ich denke, das ist mein See, zu dem ich gehen muss, zu dem es mich hinzieht. Auf welche Weise es mich zieht, und warum es mich zieht, wird der geneigte Leser selber wissen, wenn er das Interesse hat, meiner Beschreibung weiter zu folgen, welche sich erlaubt, über Wege, Wiesen, Wald, Waldbach und Feld zu springen bis an den kleinen See selbst, wo sie stehen bleibt mit mir und sich nicht genug über die unerwartete, nur heimlich geahnte Schönheit desselben verwundern kann. Lassen wir sie doch in ihrer althergebrachten Überschwenglichkeit selber sprechen: Es ist eine weisse, weite Stille, die wieder von grüner luftiger Stille umgrenzt wird; es ist See und umschliessender Wald; es ist Himmel, und zwar so lichtblauer, halbbetrübter Himmel; es ist Wasser, und zwar so dem Himmel ähnliches Wasser, dass es nur der Himmel und jener nur blaues Wasser sein kann; es ist süsse blaue warme Stille und Morgen; ein schöner, schöner Morgen. Ich komme zu keinen Worten, obgleich mir ist, als mache ich schon zu viel Worte. Ich weiss nicht, wovon ich reden soll; denn es ist alles so schön, so alles der blossen Schönheit wegen da. Die Sonne brennt herab vom Himmel in den See, der ganz wie Sonne wird, in welcher die schläfrigen Schatten des umrahmenden Lebens leise sich wiegen.

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     Es ist keine Störung da, alles lieblich in der schärfsten Nähe, in der unbestimmtesten Ferne; alle Farben dieser Welt spielen zusammen und sind eine entzückte, entzückende Morgenwelt. Ganz bescheiden ragen die hohen Appenzellerberge in der Weite, sind kein kalter Misston, nein, scheinen nur ein hohes, fernes, verschwommenes Grün zu sein, welches zu dem Grün gehört, das in aller Umgebung so herrlich, so sanft ist. O wie sanft, wie still, wie unberührt ist diese Umgebung, wird durch sie dieser kleine, fast ungenannte See, ist selber also so still, so sanft, so unberührt.– Auf eine solche Weise spricht die Beschreibung, wahrlich: eine begeisterte, hingerissene Beschreibung. Und was soll ich noch sagen? Ich müsste sprechen wie sie, wenn ich noch einmal anfangen müsste, denn es ist ganz und gar die Beschreibung meines Herzens. Auf dem ganzen See sehe ich nur eine Ente, welche hin und her schwimmt. Schnell ziehe ich meine Kleider aus und tu wie die Ente; ich schwimme mit grösster Fröhlichkeit weit hinaus, bis meine Brust arbeiten muss, die Arme müde und die Beine steif werden. Welch eine Lust ist es, sich aus lauter Fröhlichkeit abzuarbeiten! Der eben beschriebene, mit viel zu wenig Herzlichkeit beschriebene Himmel ist über mir, und unter mir ist eine süsse, stille Tiefe;und ich arbeite mich mit ängstlicher, beklemmter Brust über der Tiefe wieder ans Land, wo ich zittere und lache und nicht atmen, fast nicht atmen kann. Das alte Schloss Greifensee grüsst herüber, aber es ist mir jetzt gar nicht um die historische Erinnerung zu tun; ich freue mich vielmehr auf einen Abend, auf eine Nacht, die ich hier am gleichen Ort zubringen werde, und sinne hin und her, wie es an dem kleinen See sein wird, wenn das letzte Taglicht über seiner Fläche schwebt, oder wie es sein wird hier, wenn unzählige Sterne oben schweben – und ich schwimme wieder hinaus.

(Juli 1899 in “Sonntagsblatt des Bund“, Bern)

David Herrliberger - Greifende schloss, 1740

David Herrliberger – Greifende schloss, 1740

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  • Robert Walser, Seeland : Récit de voyage (1920), c’est   ICI

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Robert Walser , Seeland : Récit de voyage (1920)

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Robert Walser vers 1898-1900

Robert Walser (1878-1956), vers 1898-1900

    Après un long séjour en Allemagne et notamment à Berlin ou son frère aîné Karl officiait brillamment comme artiste peintre décorateur de théâtre et où il avait connu un succès littéraire pour ses premières œuvres s’attirant les compliments d’écrivains tels que Hesse, Hofmannsthal, Walter Benjamin, Mann, Zweig et Musil, Robert Walser est finalement revenu vivre durant trois années, de 1913 à 1920, à Bienne en Suisse (Biel en allemand), une petite ville du canton de Berne où il était né et avait passé son enfance, s’installant dans une modeste mansarde de l’hôtel de la Croix-Bleue. On s’explique mal ce retour dans une petite bourgade suisse à l’écart des milieux artistiques et intellectuels de l’époque. Il semble qu’à Berlin où il aura passé sept années de sa vie, il ait souffert de dépression par suite ses difficultés financières et de sa solitude qui résultait de ses difficultés relationnelles  : « Entièrement mort, vide, et sans espoir au cœur ».
    Durant ces trois années passées dans sa ville natale, Walser va ériger en style et modèle de vie, la promenade, sillonnant en marchant le Seeland, la région du lac de Bienne où alternent plaines marécageuses, prairies, coteaux ensoleillés, collines boisées et moyenne montagne. A la manière des artistes romantiques du XVIIIe siècle, il voue à la nature et aux paysages qu’il découvre lors de ses excursions un véritable culte. Plusieurs ouvrages paraitront durant ces années, dont le recueil Seeland qui regroupe six nouvelles rédigées à des moments différents : Une vie de peintre (dans laquelle il décrit son frère Karl), Récit de voyage (qui date de 1920 et d’où sont tirés les extraits de textes qui suivent), Etude d’après nature, La promenade (récit humoristique), Le portrait du père (où sept enfants prononçent l’épitaphe de leur père) et Hans (histoire d’un rêveur impénitent appelé au service militaire). Durant cette période, les revenus de l’écrivain proviennent essentiellement des «feuilletons» qui lui sont commandés par des journaux allemands, activité qu’il qualifie de « commerce de petites proses ».

05-robert-walser-photograph-50watts       En 1921, il se replie à Berne mais va perdre dans cette ville la sérénité joyeuse qu’il avait développé et entretenu à Bienne. Ses relations avec le milieu littéraire se dégradent et il est l’objet de moqueries  : « ici je passe tantôt pour un vieux couillon, tantôt pour un stupide morveux ». En 1925, son roman La Rose est un échec commercial et en 1927 le Berliner Tageblatt, journal qui lui garantissait une rentrée financière régulière espace ses commandes. En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il va poursuivre son activité de « feuilletoniste » jusqu’en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d’Herisau (Appenzell) où il séjournera jusqu’à sa mort tragique le jour de Noël 1956 où on le retrouvera dans la neige, mort d’épuisement.

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Karl Walser, Bildnis des Bruders, 1900

Robert Walser – portrait peint par son frère Walter, 1900

Seeland, Extraits de textes

lac de Bienne avec l'île Saint-Pierre

Le lac de Bienne avec l’Île Saint-Pierre, chère à Jean-Jacques Rousseau

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Récit de voyage
Edition ZOE Poche, traduction Marion Graf

Extrait 1 (p.47-50)

    A ce que tu m’écris, cher ami, tu as eu le plaisir de te promener par des contrées qui, si elles n’ont pas offensé ton sens de la beauté, ne l’ont qu’à peine satisfait. Pour ma part, je puis te faire savoir qu’un voyage à pied m’a conduit à travers un vert pays de montagnes, le plus beau que l’on puisse imaginer.
     Alors que tu sembles avoir trouvé sur ta route divers châteaux et jardins rococo, j’ai vu sur la mienne aussi bien des rochers que des prés, des friches et des fleurs, aussi bien que de verts alpages que des vaches et des fermes belles et solitaires, aussi bien que des forêts de hêtres et de sapins que des villes ornées de palais.
     Souvent, mon cher, les parois rocheuses brillaient comme des feuilles de papier blanc dans la claire lumière de l’été, encadrées du bleu vif du ciel. Ici ou là, des rocs affleuraient avec grâce dans le vert du pré, ce dont l’œil s’enchantait, je peux te l’assurer; et dans ce grand tableau, dans cette vivante image du monde déployée autour de moi, et à travers laquelle je cheminais en voyageur fervent, ou en fervent paysagiste ambulant, ce n’étaient, semble-t-il, ni les joyaux, ni les raretés, ni les curiosités magnifiques, voire sublimes, qui manquaient.
      (…)
    Il faisait chaud et la marche prolongée était des plus pénible, mais Seigneur, que le monde était beau ! Que voyager à pied est beau, mon très cher.
     Laisse-moi reprendre un peu haleine et me reposer et faire une jolie pause dans ma description, ma peinture, et mon récit.
     Avec leurs couleurs vives et gaies, la terre et le ciel faisaient entendre comme les voix d’un charmant et doux refrain populaire, comme un chant raffiné ou un concert entraînant. Les deux éléments, le solide et le frémissant ou le fluide, étaient aussi inséparables que deux amants qui, tout en s’embrassant le plus étroitement possible, se caressent et s’étreignent avec un plaisir indicible, se fondent l’un dans l’autre, ivres de ravissement, augmentant incontestablement par là leur mutuel enchantement et leur bonheur sans pareil. Le bleu et le vert et le blanc et un or délicat, évanescent, se mariaient en une beauté unique, étaient au fond, et au plein sens du terme, baiser et délice et embrassement. Tu vois que je m’emballe. Pourtant, je me permets de penser que ce serait une honte de voir toute cette beauté, cette bonté, cette pureté et cette grâce, et ne pas en être emballé, exalté et presque éperdus de plaisir.

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Extrait 2 (p.50-58)

    Ah que n’étais-tu avec moi au sommet de la montagne où je parvins après quelques pauses et en rassemblant toute mon énergie. Là-haut, vraiment, c’est magnifique. Le ciel qui courait d’ouest en est avait l’air d’un fleuve ou d’une mer d’azur et de feu. Un vent soufflait, si impertinent, je veux dire si rude, qu’en un instant les mains furent toutes bleues. Splendide, je le dis et le répète, splendide. La vue dont on jouit du haut des corniches desquelles on peut contempler le lointain et la pleine, qui sont d’une beauté stupéfiante. Les montagnes sont sauvages et cependant d’une sérénité royale, et qui est sur un sommet, peut se sentir léger comme une plume, c’est-à-dire, presque instinctivement, dans la peau d’un roi. Pour ma part, je n’avais rien d’un prince ou d’un conquérant, mais je commençais par m’affaler sur le sol herbu comme un pauvre diable exténué, afin de reprendre peu à peu des forces. Un immense nuage atterrit sur la crête des montagnes, paraissant glisser jusqu’à nous à une vitesse fabuleuse et enveloppant brusquement toutes les formes que l’on distinguait encore juste avant, si bien que tout fut plongé dans un noir d’encre et que je me trouvai incapable d’appréhender ce qui m’entourait à plus d’une largeur de main. Mais aussi vite qu’il s’était rembruni, le paysage se rasséréna et s’éclaircit. Tout en bas, au pied de l’à-pic, la plaine s’étendait majestueusement, gracieuse, mais infiniment grande, avec ses rivières, ses bois, collines, champs, lacs et bourgs, dans des teintes légères et lumineuses, comme des jouets d’enfants éparpillés. Le lointain ravissant, palpitant faiblement, moiré de vert, de blanc et de rouge, ressemblait à une grande rose que l’on aurait jeté là. Midi, dans le silence, ressemblait au mitant de la nuit, blanc et mystérieux. Tout les pâturages reposaient, gorgés de rêves et de songes, comme des poèmes dans lesquels il aurait été question de solitude montagnarde, et de près ou de loin, toutes les montagnes faisaient cercle autour de moi, muettes et belles, telles d’augustes personnages issus d’un passé d’épouvante et de légendes. Je t’en prie, imagine la splendeur, le plaisir, et surtout l’air capiteux et glacé de la montagne que l’on respire avec volupté. Imagine un vaste plateau vert, audacieux, qui, en un libre vol plané, bascule merveilleusement dans le vide, et dont la falaise, l’arête et le rebord supérieur évoquent un orage par lequel cet élan prodigieux, ce mélange exquis de douceur et de sauvagerie, auraient été conjurés jadis. Tout cela, en effet, recèle dans l’harmonie des lignes quelque chose de suprêmement élégant, et en même temps, bien sûr, de terrifiant et de démoniaque. On croirait voir la grâce étrangement combinée à la monstruosité.

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Taubenloch gorge in Biel-Bözingen - Bern, Switzerland. Old road west above the gorge

Extrait 3 (p.67-71) 

     Tout ce que je voyais était plongé, immergé dans la gaieté, dans une bonté caressante, dans un je-ne-sais-quoi de doucement, d’aimablement incompréhensible. Les couleurs étaient profondes et humides. Un éclat vespéral et un souffle de beauté reposaient sur toutes choses. Je n’étais presque plus que regard, plus que sensation. Les chemins bien dégagés semblaient rougir délicatement, l’air était transparent et peuplé d’échos de chants qui célébraient le soir. Ici ou là, le crépuscule flottait au-dessus d’arbres sombres et je l’adorais, en étant comme grisé (…).
     Les feux du soir, l’éclat du soleil déclinant et les parfums de fleur emplissaient les jardins et l’herbe embaumait dans l’air humide et doux. Suaves, des voix d’oiseaux s’échappaient des verts bosquets comme pour louer Dieu avec ferveur, comme si quelque part, on eut joué du Mozart. Ces mélodies ressemblaient à une caresse, à une supplication. Je me crus dans une église et je crus devoir prier.
     Tu aurais dû voir les fermes coquettes au milieu des vergers fleuris blancs et touffus. A coup sûr, ce spectacle t’aurait profondément réjoui. Sur le chemin qu’animaient toutes sortes de gracieux personnages, il aurait fallu que tu me voies saluer, par pure exaltation stupide, un vieil homme barbu auquel je ne souhaitai le bonsoir que parce que je voyais qu’il était pauvre, mais content : je lui aurais offert une fortune pour cela. Repu et désaltéré, à ce qu’il me semblait, je ne cherchais toutefois de tous côtés qu’à renouveler mes satisfactions, ne me sentant pas du tout rassasié. Rassasié en même temps qu’insatiable; satisfait au dernier degré, insatisfait, inquiet et pourtant heureux, grave et pourtant gai, avare, et pourtant prodigue, las et pourtant plein d’allant, satisfait et pourtant avide, calme et pourtant curieux, mélancolique et pourtant sarcastique, et le diable sait quoi encore, voilà ce que j’étais. (…)
     Divine, n’est-ce pas, est la richesse du monde. Elle touche à l’immense, au fabuleux. En vérité, nous sommes de pauvres poucets, nous autres humains. (…) Ah, si tu avais vu et vécu, sur les champs, le prés et les collines, sur les maisons et les arbres, ce rayonnement, ce déferlement, cette musique et cette profusion, et comment le soleil, tout en multipliant ses merveilleuses et gigantesques gesticulations, s’apprêtait à dire adieu à sa terre bien-aimée, comme deux amants qui, dans la douleur de la séparation, s’embrasseraient et s’accableraient de caresses.
    Pourquoi l’amour et l’amitié ne peuvent-ils pas être immortels comme le soleil. Pourquoi faut-il que la plénitude des sentiments, le zèle consciencieux, les exercices de l’esprit, les hautes aspirations et la volonté désintéressée soient si vulnérables, et finissent par sombrer dans le tombeau glacé ? Comment est-il possible qu’il en soit ainsi éternellement et à perpétuité ? Comment est-il possible que tous ceux qui préfèrent être gais plutôt que tristes, courageux et confiants plutôt qu’anxieux et timorés, aient à subir tous ces revers oppressants, pénibles, qui le sont souffrir, au lieu de jouir d’une santé et d’une gaieté indéfectibles, au lieu de se régaler et de se délecter d’une jovialité indestructible ?

Erlach - Lac de Bienne

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