Mes Deux-Siciles : le portrait de Rosaria Schifani par la photographe antimafia Letizia Battaglia (I)

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Rosaria Schifani, Palerme 1993

Cette photo magistrale réalisée en 1993 par la photographe Letizia Battaglia est celle de Rosaria Schifani, la jeune veuve de l’agent Vito Schifani, assassiné le 23 mai 1982 par la Mafia sicilienne en même temps que le juge Giovanni Falcone, membre du « pool » antimafia de Palerme, son épouse et deux autres gardes du corps.

attentat de Capaci en 1983

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Giovanni Falcone

Giovanni Falcone

   Le 23 mai 1992, trois voitures roulent à vive allure sur l’autoroute qui relie l’aéroprt de Punta Raisi à Palerme. Dans la première voiture qui ouvre la marche, trois agents de la sécurité publique, gardes du corps du juge Giovanni Falcone, membre du « Pool » antimafia de Palerme. Le conducteur est un jeune agent de 27 ans, Vito Schiffani, marié, père d’un petit garçon de quelques mois.
    Dans la seconde voiture se trouve le juge Giovanni Falcone et son épouse, Francesca Morvillo, elle même magistrate. A la hauteur du bourg de Capaci, une explosion terrible retentit : cinq quintaux d’explosifs  dissimulés sous la chaussée ont explosés projetant dans les airs à plusieurs dizaines de mètres de distance les deux véhicules de tête. Il n’y aura aucun survivant.

Francesca Morvillo, Vito Schifani, Rocco De Cillo, Antonio Montinaro

autres victimes de l’attentat : Francesca Morvillo, Vito Schifani, Rocco De Cillo, Antonio Montinaro

   Cet attentat succède à une série d’attentas qui ont coûté la vie à plusieurs juges antimafia : les juges Cerare Terranova en 1979 et Rocco Chinnici en 1983, il précède de peu celui qui sera mené à l’encontre de son ami le  juge Paolo Borsellino.
   Les exécutants de l’assassinat seront  arrêtés mais des doutes subsistent sur l’identité réelle des commanditaires et sur l’implication de certains milieux du monde politique et étatique italien de l’époque par l’intermédiaire des services secrets. Giovanni Falcone gênait, il gênait par son efficacité sur le terrain (Maxi-procès de Palerme de 1987) et il gênait une partie de la classe politique italienne qui recherchait un compromis avec la Mafia. A l’époque, le pouvoir politique était en pleine mutation, la Démocratie Chrétienne qui avait gouverné le pays depuis la fin de la guerre s’effondrait au profit d’une nouvelle formation politique, la Forza Italia d’un certain Berlusconi soupçonné par la suite de liens avec la Mafia.

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Le discours de Rosaria Schifani aux obsèques du juge Falcone

Capture d’écran 2013-12-12 à 23.03.26     Il faut visionner absolument la vidéo du discours prononcé par Rosaria Schifani dans l’église  dans la basilique de San Domenico de Palerme lors des obsèques du Juge Falcone ; elle illustre à merveille le blocage culturel et idéologique de la société sicilienne et le rôle ambigu que les instances de l’Etat et de l’Eglise font jouer à la jeune femme qui apparaît alors, comme c’est souvent le cas des femmes en Sicile, tout à la fois victime et résignée parce que gardienne de la tradition.
    D’un côté, la douleur déchirante d’une épouse et d’une mère frappée dans sa chair et anéantie, de l’autre la mise en scène et l’instrumentalisation de cette douleur par le discours convenu qu’on lui fait prononcer face au gratin ecclésiastique, politique et civil italien responsable pour une part, par lâcheté ou compromission, de la tragédie. L’attitude du prêtre présent à ses côtés qui, en bon petit soldat de l’Eglise, contrôle Rosaria en lui dictant parfois son discours, et apparemment indifférent à sa douleur, est insupportable. Il s’agissait, pour l’occasion, que Rosaria soit à sa place et joue son rôle de brave femme sicilienne : celui de la veuve ou de la mère éplorée mais prête, selon les préceptes de l’Eglise, à pardonner pour permettre la grande réconciliation du corps social; mais peut-on réconcilier les loups et les brebis ?

   Un des moments forts de son discours fut quand elle s’adressa aux assassins :     « je veux bien vous pardonner, mais à genoux ! « 

    Ce discours n’était pas le sien, Rosaria a déclaré ensuite qu’il avait été préparé par le prêtre présent auprès d’elle lors de son allocution, membre de la famille de son mari et qui les avait marié quelques années plus tôt : 

« Ce jour-là, l’autel, je l’aurais giflé. Ce pauvre Don Cesare voulait me faire dire ce qu’il voulait, et la lettre avait été préparée  plus par lui que par moi. Je suis d’accord, je suis d’accord avec le pardon, mais nous avons aussi besoin de justice, sinon cela n’a aucun sens. L’agenouillement, est-ce la réponse à la justice ? « 

   A peine deux mois plus tard, lors cette fois des obsèques des gardes du corps du juge Borsellino, eux aussi victimes d’un attentat, elle exprimera sa véritable opinion en interrompant dans un cri l’homélie à son gré trop douce du cardinal Pappalardo :

« Vous devez leur dire d’aller en enfer, qu’ils n’auront pas la vie éternelle. Plutôt qu’un sermon doux, vous devez dire : Messieurs, vous êtes mort, vous continuez à tuer, pour vous il n’y aura pas de la miséricorde de Dieu ».

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Pour le décryptage de la photo et ses correspondances avec l’art africain, les photographies de Man Ray et certains tableaux de Picasso, c’est ICI.

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Mes Deux-Siciles : le portrait de Rosaria Schifani par la photographe antimafia Letizia Battaglia (II) – Regards croisés

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Rosaria Schifani, Palerme 1993

Cette photo magistrale réalisée en 1993 par la photographe Letizia Battaglia est celle de Rosaria Schifani, la jeune veuve de l’agent Vito Schifani, assassiné le 23 mai 1982 par la Mafia sicilienne en même temps que le juge Giovanni Falcone, membre du « pool » antimafia de Palerme, son épouse et deux autres gardes du corps. (voir l’article précédent portant sur les faits, c’est ICI).

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Décryptage de la photo.

   Au premier abord, la photo nous frappe par la simplicité et la rigueur de sa composition basé sur la symétrie: un axe vertical situé au centre du cadrage divise la photo en deux parties rigoureusement égales. Cet axe passe exactement au milieu du visage suivant l’arête du nez et rejoint à la base de la photo l’échancrure basse en V de la robe et la pointe du collier. La moitié gauche du visage apparaît dans la photo presque totalement plongée dans une zone d’ombre profonde, presque noire, alors que la moitié droite est elle fortement éclairée par une projection lumineuse parfaitement encadrée par la zone d’ombre et la chevelure brune.
    La partie inférieure droite du visage se détache de l’ensemble, marquée par l’ombre portée du sommet du cou, et dessine un angle aigu lumineux à la pointe dirigée vers le bas. A cet angle, répondent en écho l’angle formé par la pommette droite et un angle lumineux identique formé par le décolleté du vêtement.
Cette rigueur extrême de la composition, cette rigidité, confère au portrait l’expression d’un sentiment de gravité et de dignité.

décryptage

    L’autre élément déterminant de la photo est évidemment le fait que Rosaria a les yeux clos, élément encore renforcé par la configuration chez elle de la paupière qui apparaît fortement marquée. La bouche est légèrement entrouverte exprimant un état de détente ou d’abandon.

Capture d’écran 2013-12-13 à 07.18.09Capture d’écran 2013-12-13 à 07.21.58    Cet état pourrait être celui de la mort avec la mise en scène de la présentation d’une morte à l’intention des vivants renvoyant à la coutume sicilienne d’exposition des cadavres au public. Dans les années soixante j’avais été choqué par la coutume encore vivace à cette époque qui consistait à exposer les cadavres en bordure de rue, à la porte des demeures, entourés par les femmes de la famille éplorées et en habit de deuil et par la mise en scène qui l’accompagnait mais je pense plutôt que l’attitude de la jeune femme est l’expression d’un retrait du monde, d’un refus d’être mis en présence de la barbarie des uns, de la lâcheté des autres et d’assister à la défaite des justes. Ce faisant, elle s’isole, rentre dans sa coquille intérieure où elle va se ressourcer, retrouver des forces pour affronter de nouveau le monde… Rappelons que cette photo a été prise en 1993, l’année qui avait suivi le meurtre du juge Falcone et de son mari et qu’un nouvel attentat avait eu lieu quelque temps plus tard dont la victime était cette fois le juge Borsellino. Si cette interprétation est juste, le retrait du monde de Rosaria ne sera  pas définitif, et c’est finalement la vie qui reprendra le dessus, elle quittera la Sicile avec son fils, fondera un nouveau foyer et fera comprendre à ceux qui ne voulait voir en elle qu’une veuve éplorée qu’elle ne voulait pas être réduite à cette image allégorique.

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Regards croisés

La première fois que j’ai pris connaissance de cette photo de Letizia Battaglia , j’ai eu l’impression qu’elle m’était familière, que je l’avais déjà contemplé. J’ai mis du temps à comprendre les raisons de cette impression. Sur le plan formel, cette photo faisait écho  à des thèmes traités par plusieurs œuvres artistiques très connues dans les domaines de la peinture et de la photographie et en particulier certains clichés de Man Ray et ceratins tableaux de Picasso.

Man Ray - Noire et Blanche, 1926

Man Ray – Noire et Blanche, 1926 : dans cette photographie les thèmes traités sont ceux de l’opposition entre le noir et le blanc et les yeux clos.

   L’irruption de l’art africain et de ses masques à la forte puissnace expressive dans le domaine artistique date du début du vingtième siècle. La légende veut que le peintre Maurice de Vlaminck avait découvert dans une gargotte d’Argenteuil deux statuettes du Dahomey en bois peint et une autre, noire, originaire de Côte d’Ivoire. Vivement impressionné, il en fit l’acquisition et compléta plus tard sa collection par d’autres acquisitions. Parmi celle-ci un masque blanc du Gabon, cédé par la suite à Derain qui, à sa vue, en serait resté si l’on en croit Vlaminck « bouche bée » et qui impressionnera également vivement Picasso et de Matisse. Ambroise Vollard le lui emprunta ensuite et en fit faire un moulage en bronze par le fondeur de Maillol. C’est sur l’instigation de Matisse que Picasso ira visiter en 1907, le musée d’Ethnographie et influencé par cette visite peindra ses premières œuvres inspirées par l’art africain. Dés lors, la mode de « l’art nègre » était lancée. On s’arrachait les œuvres. L’Amérique fur également touchée par le phénomène à l’occasion du lancement à New York par le photographe Stieglitz d’une exposition consacrée à Matisse et à Picasso où figuraient des objets africains. C’est à cette occasion que l’artiste peintre et photographe américain Man Ray aurait découvert l’art africain.

masque aboulémasques baoulés

masque Baoulé

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Rosaria Schifani - photo de Letizia Battaglia, Palerme 1993

Les masques mbangu des Pende

Masque mbangu de l’ethnie Pende

    Les Pende du Congo situés à la limite du Kassaï sont connus pour leur masque dont on en distingue deux catégories: les minganji qui sont des masques d’ancêtres et les mbuya qui sont plutôt des masques évoquant des individus comme le chef, l’ensorcelé, l’amoureux, l’homme en transe etc… Les masques mbangu représentent « l’ensorcelé » et font donc parties de cette deuxième catégorie. Le masque ci-dessus fait partie des collections du Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren (Belgique). Il est bicolore à l’axe de symétrie tordu. L’opposition noire et blanc fait référence aux cicatrices provoquées par les brûlures de celui qui serait tombé dans le feu lors d’une crise d’épilepsie. De plus, la distorsion du visage symbolise toutes les maladies connues. On a attribué à ce masque une influence sur les Demoiselles d’Avignon de Picasso.

Picasso - les Demoiselles d'Avignon - ExtraitPicasso – les Demoiselles d’Avignon, 1907 – Extrait

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