Regards croisés : « rückenfiguren » au chapeau aux premiers temps du surréalisme belge


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Charles Corbet – Melancholia (Autochrome, 1910).

      Charles Corbet (1868-1936) est un photographe amateur belge qui a utilisé la technique de l’autochrome entre 1909 et 1914. Cette photo d’un paysage de bord de rivière ou d’étang prise au crépuscule  avec en premier plan la présence anachronique d’une « rückenfigur » (personnage vu de dos) à la manière des peintres romantiques allemands annoncent les productions à venir des peintres surréalistes belges. Charles Corbet a intitulé sa photo Melancholia, mais le terme est un peu faible pour qualifier l’atmosphère inquiétante et même morbide créée par le caractère figé du décor et l’immobilité du personnage solitaire vêtu de noir dont la tenue de ville et le chapeau apparaissent totalement anachroniques dans ce décor rural.

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René Magritte – Rêveries du promeneur solitaire, 1926

     Seize années après la photographie de son compatriote Corbet, en 1926, le peintre surréaliste Magritte reprend le thème de la « rückenfigur » au chapeau dans le tableau Rêveries du promeneur solitaire, dans laquelle un homme est représenté de dos face à un paysage sombre. On ignore s’il connaissait la photo de Corbet. Deux évolutions par rapport à cette photographie : la présence en premier plan de ce que l’on suppose être un cadavre qui rend explicite l’idée de la mort que la photographie n’avait fait qu’esquisser avec la présence de l’«eau morte» de l’étang et le remplacement du chapeau classique type « Fedora »par un chapeau melon qu’en Belgique on nomme « chapeau boule ». Le motif a été repris l’année suivante par Magritte avec Le Sens de la nuit et réutilisé par la suite à de nombreuses reprises. Pour l’artiste et critique d’art américaine Suzi Gablik, « l’homme au chapeau melon est plus un personnage livresque qu’un être humain, mais c’est un personnage débarrassé de tous les éléments qui ne lui sont pas essentiels […] il semble vivre l’histoire des idées plutôt que l’histoire du monde. Impassible et indifférent, il fixe le monde dans son regard, mais souvent son visage est détourné, désintégré ou encore caché ou masqué par des objets, comme s’il exprimait un dégoût universel qu’aucun penchant ne peut contrebalancer » (S. Gablik, Lausanne, 1978). Il est vrai qu’à la différence des tableaux de Caspar David Friedrich où le personnage de la « rückenfigur » n’est qu’esquissé et apparaît privé de tout contenu psychologique pour ne pas concurrencer la visibilité du sujet essentiel qu’est le paysage représenté, l’homme au chapeau melon de Magritte, par la précision de sa représentation et le choix du peintre de lui faire porter un chapeau cocasse qui le fonde en tant que sujet récurrent de son œuvre (représenterait-il Magritte lui-même ?), devient l’un des éléments essentiels du tableau. Chez Friedrich, le paysage existe en dehors du personnage qui le contemple alors que chez Magritte, le personnage au chapeau en fait partie intégrante et influence l’idée que nous nous en faisons.

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René Magritte – Le Chef d’œuvre ou les mystères de l’horizon, 1955

Caspar David Friedrich - Deux frères contemplent le coucher du soleil, entre 1830 et 1835 -  Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg

Caspar David Friedrich – Abendlandschaft mit zwei Männern (Paysage du soir avec deux hommes),  1830-1834 dans lequel deux silhouettes jumelles à l’ancienne portant capes et coiffées de tricornes, comme surgies du passé,  contemplent le paysage.