le peintre Daniel Garber – Nostalgie de l’ancienne Amérique rurale


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Daniel Garber – In the Springtime, 1958

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Daniel Garber (1880-1958)     Daniel Garber (1880-1958) est un peintre américain né dans l’Indiana qui, après avoir voyagé et étudié deux années en Europe notamment à Paris où il s’intégra à l’American Artists Association et exposa à deux reprises, s’est ensuite installé en Pennsylvanie où il effectuera toute sa carrière de peintre indépendant et de professeur d’art à l’Académie des Beaux-Arts. Résidant en bordure de la rivière Delawarre près de New Hope, un gros village faisant partie des Bucks County*, ces comtés de Pennsylvanie qui avaient conservé le charme suranné de la vieille Angleterre et qui avaient attirés de nombreux artistes qui s’étaient établis près de New Hope donnant naissance à une colonie où prédominaient les peintres impressionnistes, la New Hope Artist Colony, dont faisait partie Garber. Son thème de prédilection était la peinture de paysage qu’il réalisait le plus souvent en plein air. Si son style était fortement influencé par l’impressionnisme qu’il avait étudié en Europe, il était également empreint d’un certain académisme sur le plan du dessin et de la composition. Il avait l’habitude de noter méticuleusement les points de vue d’où il peignait ses paysages, c’est ainsi que pour le tableau « In the Springtime » présenté ci-dessus, il avait écrit : « peint à partir de Lower Road de Lambertville à Princeton. En regardant en direction de L’Est, le matin  ». Ce tableau sera le dernier signé et daté de Garber qui devait mourir un peu plus tard après son exécution. L’artiste y applique un type de composition expérimenté à la fin de sa vie et qui consistait à diminuer ou même supprimer la vision du ciel en remontant la ligne d’horizon vers le haut du tableau afin de donner plus d’importance à la partie terrestre du paysage. C’est une scène typique de la vie rurale américaine de la côte Est de l’époque qui est représentée, on y voit au premier plan un fermier venant de terminer le labour manuel d’une parcelle et contemplant fièrement le résultat de son labeur. La lumière qui illumine les maisons et les arbres est celle d’un milieu ou d’une fin de matinée et projette des ombres marquées sur les éléments du paysage et le sol. La chemise blanche et le manche de la pelle fortement éclairées du personnage tranchent avec la partie ombrée de son corps et attire le regard. On distingue en moyen plan une femme se déplaçant sur un chemin voisin et en arrière plan une femme accaparée à faire sécher son linge. C’est un sujet pictural qui aurait pu être tout aussi bien traité à la manière naïve par ses compatriotes Grant Wood et Thomas Hart Benton, marquant ainsi le lien de parenté qui unit ces trois peintres qui portent témoignage de la ruralité américaine de la période de l’entre-deux guerres.

 * Le nom des Bucks County est dérivé de Buckinghamshire, le comté d’Angleterre d’où était originaire la famille Penn, celle du fondateur de la Pennsylvanie

81.105     Thomas Hart Benton - Chilmark Hoy, 1951.jpg

De gauche à droite  :     peintures de  Grant Wood  –  The Birthplace of Herbert 
Hoover, West Branch, Iowa, 1931 et Thomas Hart Benton – Chilmark Hoy, 1951

Jean-Baptiste_Camille_Corot_-_Civita_Castellana.jpg     Champs-Morvan-detail

De gauche à droite  :    Civita Castellana (1826-1827)  et Champ de blé dans le Morvan (1842) de Jean-Baptiste Corot

Self Portrait 1911    La comparaison de ces deux tableaux de Grant Wood et Thomas Hart Benton avec les tableaux de Daniel Garber présentés sur cette page permet de bien comprendre ce qui les relie et ce qui les sépare. Ce qui les relie, c’est la représentation détaillée du monde rural américain de la côte Est de l’entre-deux-guerres, monde encore très proche de son modèle européen avec ses petites parcelles, ces bosquets et ses haies. Ce qui les sépare, c’est le style de représentation qui poursuit des buts très différents. le style de Grant Wood est un style très appliqué, très léché qui soigne la représentation de chaque élément du paysage de manière autonome et qui aboutit au résultat que le tableau achevé ressemble à une maquette fidèle à la réalité matérielle et physique mais omet de transmettre les sentiments et les sensations que l’on éprouve à la vue du paysage réel. Thomas Hart Benton a choisi lui de transmettre la signification cachée du paysage en forçant le trait pour exprimer les lignes de force qui le structurent et l’animent. Les pentes sont accentuées, les courbes renforcées, les contrastes de lumières et de couleurs accusées et les meules de foin disposées dans les champs sont représentées telles des vagues agitant violemment la surface d’un océan. Tout cela dans le but de créer une atmosphère dramatique et de tension. Quand à Daniel Garber, j’ai eu la surprise, en découvrant ses tableaux, de revivre les sensations que j’éprouvais adolescent dans le paysage des Boucles de la Seine, en Normandie, où je passais mes vacances : la vision éthérée des falaises de Quarry dominant la rivière Delaware, c’est exactement celle que j’avais des falaises calcaires de la rive droite de la Seine dans les petits matin brumeux. Celle des barques amarrées au pied des grands arbres, c’est exactement l’image que j’avais conservé dans ma mémoire de l’embarcadère situé sur la rive d’un petit bras de la Seine en face de l’île longue qui le séparait du bras principal. J’ai retrouvé également les ambiances bleutées délicates des soirées d’été, la légèreté des feuillages blonds inondés de lumière, les violents contrastes d’ombre et de lumière des chauds après-midis écrasés de soleil et les puissantes teintes fauves automnales. Daniel Garber est un sorcier qui a su capter les sentiments délicats attachés à des instants fugaces et les emprisonner dans ses toiles pour nous permettre de les remémorer. Ses pinceaux fonctionnent comme des baguettes magiques. Certains le rattachent au courant impressionniste façon A.M. Whistler, d’autres à un réalisme teinté de romantisme et effectivement, cette capacité de sa peinture de pouvoir susciter les émotions chez ceux qui la contemple est une qualité toute romantique mais sa technique de juxtaposer des petites touches de couleur est elle, impressionniste.  Pour ma part j’ai noté de très fortes correspondances avec Jean-Baptiste Corot, l’inventeur des paysages baignés de lumière que l’on présente au choix comme le dernier des néoclassiques ou le premier des impressionnistes. Disons alors pour conclure que Daniel Garber était un peintre qui avait réussi à concilier la vision romantique du monde avec une technique héritée à la fois du néoclassicisme et de l’impressionnisme…

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Quelques autres tableaux de Daniel Garber parmi mes préférés

Daniel Garber - The Oriole,
Daniel Garber – The Oriole Meditation, 1925

Tanis, 1915, by Daniel Garber - July27_garber
Daniel Garber – Tanis, 1915

Mending, 1918Daniel Garber – Mending, 1918

Gathering Grapes - Daniel Garber 1909
Daniel Garber – gathering Grapes, 1909


Marges

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la famille Simpson au jardin

marge : nom possédant plusieurs significations. En dehors du surnom Marge donnée à Marjorie Simpson née Bouvier et épouse de l’inénarrable Homer Simpson de la série télévisée d’animation déjantée Les Simpson que j’adore et qui, on va le voir, n’est pas si éloignée par son esprit du propos que je vais développer, deux de ces significations m’intéressent : 

  • en gestion de projet, la marge représente la possibilité de retarder une tâche sans retarder le projet. Objectif souvent recherché mais rarement atteint qui résume l’histoire de ma vie…
  • En géographie, la marge est un type d’espace qui se démarque plutôt par défaut du système territorial auquel elle appartient. C’est un lieu ou un espace de liberté qui se situe en dehors de la normalité et du conventionnel.

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        En promenant ma chienne Gracie à travers les champs qui subsistent encore autour de chez moi en bordure des zones pavillonnaires (Pour combien de temps ?), je passe souvent à proximité d’un potager comme je les aime : clôture dépareillée faite de bric et de broc où les potelets de bois sont coiffés de boîtes de conserves rouillées, serres improvisées bancales au parois faites de feuilles de plastique rafistolées, appenti de bois bâti de guingois avec des matériaux de récupération, vieux fûts métalliques et bidons plastiques entassés au petit bonheur la chance. Tout cet univers semble avoir la phobie des lignes droites, verticales et horizontales et le culte de l’oblique. Autour de ces installations, une végétation luxuriante semble avoir pris le pli de cet exercice de liberté débridée qu’elle contemplait autour d’elle : arbres fruitiers, groupes de petits arbustes à baies, colonnes et pyramides de légumineuses,  rangées de poireaux, de salades et massifs de fleurs ornementales se succèdent dans un désordre apparent. Bref, un espace de liberté absolue totalement affranchi des canons de l’ordonnancement et de la beauté formatée et de la distinction entre le « propre » et le « sale ». Certes, ce lieu « jure » avec l’alignement des maisons aux jardins savamment organisés et bien entretenus de la route voisine mais c’est justement ce contraste que je trouve intéressant. Quelqu’un a décidé que lorsqu’il pénétrerait dans ce lieu, il déposerait à son entrée discipline, préjugés, conformisme et contraintes sociales et permettrait à sa personnalité profonde de s’exprimer en toute liberté. Je n’ai jusqu’à ce jour encore jamais vu le jardinier de  lieu improbable, je me plais à imaginer que c’est un misanthrope bourru au visage envahi par une barbe envahissante et indisciplinée à l’image des plantes de son jardin à moins que ce soit un gnome mélancolique et irascible venu de la forêt voisine mais peut-être est-il simplement l’un des habitants de ces maisons voisines proprettes dont le jardin est si bien tenu…

      Ces lieux « en marge » dans nos paysages et dans nos villes comme l’étaient les jardins ouvriers sont de plus en plus rares, ils disparaissent  peu à peu sous la pression du désir de rentabilisation de l’espace et du conformisme social. Les lieux singuliers rentrent ainsi « dans le rang » pour se tenir « au garde-à-vous » dans le paysage. L’année dernière, une des dernières allées rurales conduisant au lac, d’autant plus précieuse qu’elle était peut-être la dernière sur les rives du lac, a été calibrée et bordée on ne sait trop pourquoi de bordurettes de bois traité et sa partie terminale qui rejoignait le lac, aménagée par une allée de bois décollée du sol formant ponton… Cet aménagement qui a coûté une fortune ne sert strictement à rien sinon peut-être à avoir satisfait l’égo d’aménageurs qui auront pu imprimer leur volonté et leur marque à une Nature qu’ils jugeaient sans doute insuffisamment artialisée* et trop « naturelle ». Désormais, lorsqu’on emprunte cette voie, on ne perçoit plus l’image d’un vestige de ruralité (qui n’était aucunement artificiel car l’allée était empruntée par les troupeaux du centre d’élevage tout proche) mais d’une opération de « valorisation de l’environnement naturel et de qualification urbanistique pour l’accès au plus grand nombre dans un but ludique ».

La messe est dite…

Amen !

     L’ironie de l’histoire est qu’après avoir détruit ces authentiques lieux marginaux, certains bons esprits veulent les reconstituer de manière artificielle comme un « décor ». C’est ainsi qu’en Suisse, à Lausanne, au milieu d’un parc de style anglais méticuleusement entretenu, on a reconstitué un potager sauvage et désordonné avec des aménagements faits de bric et de broc. On imagine la torture infligée aux jardiniers patentés qui ont du se faire violence pour agir contre leurs principes d’organisation et de rangement et leur culte d’une apparence lissée et transparente…

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Ma chienne Gracie toute décontenancée sur le ponton terminal de notre ancienne allée rurale

 * artialisation :  L’artialisation (Néologisme issu des écrits de Montaigne) est un concept philosophique, désignant l’intervention de l’art dans la transformation de la nature. Le philosophe Alain Roger a clairement défini, expliqué et illustré cette nouvelle notion philosophique dans son ouvrage intitulé, Le court Traité du paysage (1997). (crédit Wikiversité)

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