À propos du sacré…


William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the SeaWilliam Blake – The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

« Deux choses menacent lune société : le sacré et le profane. Si tout est sacré, nous sommes congelés, si rien ne l’est, nous sommes liquéfiés. Tout est dans le dosage. »

Régis Debray pastichant Paul Valéry.

le sacré et le numineux

     Il est commun d’associer au mot sacré l’idée de « séparation ». Est sacré, ce qui, dans le monde dans lequel évolue une société, n’est pas ordinaire, ce à quoi cette société a attribué une valeur supérieure qui s’impose à tous et lui confère un statut « spécial » marqué par la transcendance. C’est par la consécration, par l’intermédiaire d’une action spécifique ou d’un rite, que s’effectue pour une personne, un objet ou un lieu le passage du monde profane au domaine sacré. À ce titre cette différentiation est de nature axiologique et elle peut s’appliquer à tous les éléments qui composent ce monde : des objets, des lieux, les êtres et leurs actes, des parties de leur corps, des valeurs. Le sacré se rattache toujours à un système de pensée qui peut être mythologique, religieux ou idéologique s’il n’est pas inféodé à une vision religieuse du monde.

    Par essence, le sacré est toujours mystérieux car il se produit à l’occasion d’une confrontation avec la part non intelligible du monde qui prend alors la forme d’une entité supérieure surpuissante et agissante face à laquelle l’individu qui en fait l’expérience se sent désarmé, impuissant et soumis. Cette expérience du sacré qui transcende l’éthique et le rationnel et qui se présente sous le double aspect d’un mystère effrayant et fascinant a été qualifiée par le théologien allemand Rudolf Otto de numineuse en référence au latin numen, la puissance agissante de la divinité. Le numineux est un mysterium tremendum qui prend la forme du fascinans.  (crédit Wikipedia)

  • tremendum : effroi ou terreur du sacré ou de la divinité dans tout ce qu’ils ont d’incompréhensible et de mystérieux.
  • mysterium : appréhension du « tout Autre », altérité radicale, qui nous paralyse et nous fascine.
  • fascinans : qui séduit, entraîne, ravit d’étonnement, emporte dans le délire et l’ivresse.

    Le numineux est pour l’individu qui en fait l’expérience source d’angoisse car il le soumet à l’attraction de deux forces contradictoires : la force d’attraction séduisante du fascinans, de nature foncièrement dionysiaque et la force répulsive par l’effroi du tremendum.

Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 55 – photo Enki, IMG_6138Lever du soleil sur le massif des Aravis – photo Enki


le sacré et le profane selon Émile Durkheim

   Dans son essai Les Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie (1912), le sociologue et anthropologue français Émile Durkheim défend l’idée que le sentiment du sacré, universel et présent dans les sociétés humaines les plus anciennes est inhérent à la nature humaine. Contrairement aux partisans d’une origine animiste ou naturiste des religions qui expliquaient l’origine de celles-ci par une tentative d’explication de types psychologique ou surnaturel des phénomènes naturels (orages, tremblements de terre, éclipses, etc…) Durkheim défend l’idée que le sacré est inhérent au fait social et trouve son origine dans certaines forces sociales en action dans les groupes humains. C’est alors une « réalité transcendante que l’homme est capable d’expérimenter au moment où son individualité se dissout dans le chaleureux unisson du groupe auquel il va appartenir». Le sentiment du sacré précède la religion, celle-ci ne faisant que le prolonger en le structurant. La religion, qu’il définit comme  « un système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » est étroitement imbriquée à la société. Sont sacrées les « choses que les interdits protègent et isolent », et profanes « celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à l’écart des premières ». 

      L’ambiguité de la notion de sacré vient du fait que celui-ci est à la fois frappé du sceau de l’interdit et en même temps le siège d’une connaissance et d’une puissance auxquelles on ne peut accéder qu’en en faisant l’expérience. L’accès au sacré passe par un « chemin de maturation ou initiatique » mais aussi par de « grandes expériences » qui favorisent le contact avec la transcendance.

La vision naturiste de l’origine des religions

« L’esprit de l’homme est sujet à certaines terreurs et à certaines appréhensions inexplicables, qui procèdent d’une situation personnelle ou publique malheureuse, d’une mauvaise santé, d’un naturel sombre et mélancolique, ou du concours de toutes ces circonstances. Un tel état d’esprit engendre la crainte de maux infinis et inconnus de la part d’agents mystérieux ; et quand il n’y a rien de réel à redouter, l’âme, agissant à son propre détriment, et entretenant son inclination prédominante, invente des objets imaginaires, à la puissance et à la malveillance desquels elle ne donne pas de limite. Comme ces ennemis sont entièrement invisibles et totalement inconnus, les méthodes adoptées pour les apaiser sont également inexplicables, et consistent en cérémonies, observances, mortifications, sacrifices, présents, ou toute pratique qui, en dépit de son absurdité ou de sa vanité, se trouve recommandée par la sottise et la fourberie à une crédulité aveugle et terrifiée. Faiblesse, crainte, mélancolie, jointes à l’ignorance, sont donc les vraies sources de la superstition. »
Hume, « Superstition et enthousiasme » (Histoire naturelle de la religion.)


        Le philosophe Jean-Jacques Wunenburger reprend en partie l’analyse de Durkheim en montrant ( Le sacré, Paris PUF) que le sacré recouvre deux champs sémantiques délimités par les termes de « sacré » et de « saint » : [en linguistique] le sacré est désigné par un couple (qadosh et qodesh en hébreu, hagios et hiéros en grec, sacer et sanctus en latin), qui détermine deux possibilités de sens : d’une part, la manifestation du divin en soi, à travers des signes surnaturels réservés aux seuls dieux (le sacré, institué par la divinité), d’autre part, l’institution humaine de lieux ou d’objets sacrés, par un acte de séparation (le saint, séparé du profane par l’homme). La présence de signes surnaturels ou d’un acte de séparation implique une médiation : le sacré est toujours une représentation partielle et symbolique de Dieu ou du religieux. Ce caractère symbolique constitue l’essence du sacré, mais aussi sa profonde ambivalence. C’est la raison pour laquelle les arts en général, la musique en particulier, par leur essence symbolique et leur finalité médiatrice, se prêtent si volontiers à des représentations du sacré.    (article L’origine du sacré par narthex, janvier 2010, c’est ICI)


la notion de mana

      Selon Durkheim, c’est à l’occasion de circonstances particulières au cours desquelles les individus d’un groupe ou d’une société communiquent « dans une même pensée et une même action » et sont l’objet d’une exaltation et d’une « effervescence collective », qu’apparaît le sacré et se crée une religion. Il nommera mana cette énergie puissante qui fait communier et agir les foules, terme par lequel certaines tribus d’Océanie nommaient des forces surnaturelles présentes dans la nature sources de pouvoir spirituel ou matériel. Pour Durkkeim, ce n’est que par un processus d’objectivation en se fixant sur un objet qui devient sacré que la société prend conscience de la force religieuse, le mana, et finalement de son unité et sa singularité. La vie en société structurée par une religion fait partie intégrante à la nature humaine et même les sociétés laïques ou professant l’athéisme reproduisent au niveau idéologique les formes du sentiment religieux. C’est par la répétition des rites qui font revivre les moments d’« effervescence collective » fondateurs que les sociétés maintiennent leur unité et se perpétuent. La disparition des rites et de la religion laisse les sociétés sans centre fixe, sans autorité et entraîne leur désagrégation.


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Le numineux et de sacré considérés comme archétypes : la vision de Jung

    Pour Carl Gustav Jung, les phénomènes du sacré et du lumineux sont issus des archétypes. Rappelons que les archétypes sont des formes symboliques innées et constitutives de l’inconscient collectif qui sont par nature inatteignables pour l’homme qui ne peut en  percevoir que des traces.

    Pour faire comprendre le mode d’action des archétypes sur nos pensées et nos comportements, Jung compare leur action à la force de gravitation d’une étoile sur les planètes : l’archétype exerce une force d’attraction incoercible sur le « moi » et cette force peut être chargée d’une force émotionnelle intense qui peut dépasser et submerger la conscience : « L’expérience archétypique est une expérience intense et bouleversante. Il nous est facile de parler aussi tranquillement des archétypes, mais se trouver réellement confronté à eux est une toute autre affaire. La différence est la même qu’entre le fait de parler d’un lion et celui de devoir l’affronter. Affronter un lion constitue une expérience intense et effrayante, qui peut marquer durablement la personnalité ». Jung donnera à cette force puissante exercée par l’archétype sur notre conscience, la même appellation de numen déjà utilisée par Rudolf Otto dans Le Sacré. Le numen se manifeste dans les rêves, les visions oniriques, les mythes, des symboles tels que les mandalas ou la roue et toutes les manifestations de l’inconscient. Lors qu’il est surpuissant, le numen  peut être source de psychoses, qu’elles soient individuelle (névroses) ou collective lorsqu’elle concerne un peuple en son entier (IIIe Reich). Dans son activité de psychologue analytique, Jung avait constaté que la diminution de l’influence religieuse sur la société induisait des troubles psychologiques : « De tous les patients ayant atteint la maturité, c’est-à-dire âgés de plus de trente-cinq ans, il n’en est aucun pour qui le problème ultime ne soit pas celui de l’attitude religieuse. En fait, chacun souffre d’avoir perdu ce que les religions vivantes ont apporté de tous temps à leurs adeptes, et aucun n’est vraiment guéri qui n’a retrouvé sa conception religieuse, sans aucun lien bien sûr avec une confession ou une appartenance à une Église… » […]  et en conséquence privilégiait l’action sur le numineux : « Ce qui m’intéresse avant tout dans mon travail n’est pas de traiter les névroses mais de me rapprocher du numineux. Il n’en est pas moins vrai que l’accès au numineux est la seule véritable thérapie et que, pour autant qu’on atteigne les expériences numineuses, on est délivré de la malédiction que représente la maladie. La maladie elle-même revêt un caractère numineux ». (Correspondance, Tome II, 1993)

le désenchantement du monde

     « l’esprit moderne, malgré de sérieux efforts, ne comprend plus le langage théologique vieux de bientôt deux mille ans. Nous sommes non seulement menacés, mais depuis longtemps envahi par le danger que le manque de compréhension ne soit remplacé ou bien par l’insensibilité, l’affectation et la rigidité dans la croyance, ou bien par la résignation et l’indifférence. » 


Le sacré vu par Roger Caillois

    C’est en 1939 que Roger Caillois fait paraître son essai d’anthropologie et de sociologie L’homme et le sacré qui connaîtra immédiatement un grand succès. L’ouvrage sera complété en 1950 par trois études complémentaires portant sur le Sexe, le Jeu et la Guerre. Disciple de Marcel Mauss, le « père de l’anthropologie française », Roger Caillois va dans cet essai faire évoluer l’anthropologie française en l’ouvrant sur les recherches en cours en Allemagne, Angleterre et États-Unis et la mettre à la portée des non-spécialistes. Plutôt que de tenter de résoudre le problème jugé alors insoluble de l’origine du sacré, il fera porter son analyse sur le rôle que joue le sacré dans la société, sa place dans la religion, la césure du monde qu’il implique en opposant, malgré le fait qu’ils sont complémentaires, un monde profane où l’on peut agir en toute liberté et le monde mystérieux du sacré potentiellement dangereux pour la société par l’énergie agissante puissante qu’il est susceptible de libérer à tout moment, suscitant des réactions ambivalentes qui vont de l’effroi à la convoitise. Le monde du sacré rassemble en son sein les principes contraires du pur et de l’impur qui agissent de manière négatives ou positives sur l’ordre du monde. La complexité nait du fait que certaines notions relèvent selon les circonstances des deux principes; c’est le cas du sexe et du sang, tous deux liés à la mort qui peuvent se rattacher au pur ou à l’impur. Les mondes profane et sacré doivent absolument délimités et leur rapports sévèrement réglés par la mise en place d’interdits  (tabous) et de rituels (rites de consécration, de désacralisation, d’expiation). 

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      Roger Caillois se penche également sur le rôle paradoxal joué par la fête qui apparaît comme une transgression obligatoire des interdits dans la mesure ou elle constitue une rupture de l’ordre établi et provoque avec le renversement de toutes les valeurs (débauche,inceste, parodie, sacrilège) le retour au chaos primordial. Dés lors, les forces créatrices mises en œuvre lors de la période mythique peuvent de nouveau se manifester et le sacré revenir en force.

     Dans les société modernes, l’élargissement du profane a rétréci la notion du sacré qui s’est émietté et réfugié dans la conscience de chacun s’attachant désormais à des valeurs personnelles et perdant sa fonction passée de facteur de cohésion sociale. Seule, la guerre avec ses aspects paroxystique, outrageux et sacrificatoire assume encore le rôle de regénération de la société par la fascination profonde et durable qu’elle exerce sur les âmes.

      Dans les sociétés modernes, le sacré perd du terrain au profit du Profane, délaissant le social, il « s’intériorise » chez les individus et se reporte sur certains de leurs pôles d’intérêt qu’ils jugent primordiaux. Roger Caillois retrouve ces nouvelles formes du sacré dans la dévotion à la Femme, l’Art, la Science, la Patrie, la Révolution et, à l’autre pôle, les héros de la perdition, tels Faust ou don Juan. Il aurait pu ajouter le sport. Le chapitre qui suit, tiré de l’Homme et le sacré décrit ce phénomène d’intériorisation qui peur conduire à l’incroyance religieuse sans pour autant que le sacré disparaisse.

De l’ntériorisation du sacré à l’homme incroyant.

    « Cependant dès les premiers pas de la civilisation, avec le début de la division du travail, plus encore avec la naissance de la cité et de l’État, les fêtes perdent de leur importance. Elles présentent de moins en moins l’ampleur, le caractère total qui faisaient des anciennes effervescences une suspension complète du jeu des institutions et une mise en question intégrale de l’ordre universel. Une société plus complexe ne supporte pas une telle solution de continuité dans son fonctionnement. On assiste alors à l’abandon progressif de l’alternance des phases d’atonie et de paroxysme, de dispersion et de concentration, d’activité réglée ou déchaînée, qui rythme le développement dans le temps d’une vie collective moins différenciée. On peut interrompre le labeur privé, mais les services publics ne souffrent aucun arrêt. Un désordre général n’est plus de mise : tout au plus en tolère-t-on le simulacre.

     L’existence sociale dans son ensemble glisse vers l’uniformité. De plus en plus, elle canalise en un courant régulier et égal l’inondation et la sécheresse. Les multiples nécessités de la vie profane souffrent de moins en moins que tous réservent simultanément au sacré les mêmes instants. Aussi le sacré s’émiette, devient affaire de secte qui mène une existence semi-clandestine ou, dans le meilleur cas, affaire de groupe spécialisé qui célèbre ses rites à l’écart, qui reste encore longtemps officiel ou officieux, et dont le divorce avec le corps de l’État est tôt ou tard consacré par la séparation du spirituel et du temporel. L’Église alors ne coïncide plus avec la Cité, les frontières religieuses avec les frontières nationales.
     La religion bientôt est dépendante de l’homme et non plus de la collectivité : elle est universaliste, mais aussi, de façon corrélative, personnaliste. Elle tend à isoler l’individu de façon à le placer seul à seul en face d’un dieu qu’il connaît alors moins par des rites que par une effusion intime de créature à créateur. Le sacré devient intérieur et n’intéresse plus que l’âme. On voit croître l’importance de la mystique et diminuer celle
du culte. Tout critère extérieur apparaît insuffisant dès le moment où le sacré tient moins à une manifestation objective qu’à une pure attitude de conscience, moins à la cérémonie qu’au comportement profond. C’est avec raison, dans ces conditions, que l’on emploie le mot sacré en dehors du domaine proprement religieux pour désigner ce à quoi chacun voue le meilleur de lui-même, ce que chacun tient pour la valeur suprême, ce qu’il vénère, ce à quoi il sacrifierait au besoin sa vie.
    Telle est en effet la pierre de touche décisive qui, dans le cas de l’incroyant, permet de faire la démarcation entre sacré et profane. Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix. Pour le passionné, c’est la femme qu’il aime ; pour l’artiste ou le savant, l’œuvre qu’ils poursuivent ; pour l’avare, l’or qu’il amasse ; pour le patriote, le bien de l’État, le salut de la nation, la défense du territoire ; pour le révolutionnaire, la révolution.
     Il est absolument impossible de distinguer autrement que par leur point d’application ces attitudes de celle du croyant vis-à-vis de sa foi : elles exigent la même abnégation, elles supposent le même engagement inconditionnel de la personne, un même ascétisme, un égal esprit de sacrifice. Sans doute convient-il de leur attribuer des valeurs différentes, mais c’est là un tout autre problème. Il suffit de remarquer qu’elles impliquent la reconnaissance d’un élément sacré, entouré de ferveur et de dévotion, dont on évite de parler et que l’on s’efforce de dissimuler, de peur de l’exposer à quelque sacrilège (injure, raillerie, ou même simple attitude critique) de la part d’indifférents ou d’ennemis qui n’éprouveraient aucun respect à son égard.
    La présence d’un tel élément entraîne un certain nombre de renoncements dans le déroulement ordinaire de l’existence et, en cas de crise, le sacrifice de la vie lui est consenti d’avance. Le reste est alors considéré comme profane, on en use sans scrupules excessifs, on l’évalue, on le juge, on en doute, on le traite en moyen et non en fin. Certains subordonnent tout à la conservation de leur vie et de leurs biens et semblent ainsi tout tenir pour profane, prenant avec tout, dans la mesure de leur pouvoir, les plus grandes libertés. L’intérêt bien entendu les gouverne ou leur plaisir du moment. Pour eux seuls, il est clair que le sacré n’existe sous aucune forme.»

Roger Caillois, L’homme et le sacré – p.90-91


Les frères Van Eyck - l'agneau mystique (détail), 1432Les frères Van Eyck – l’agneau mystique (détail), 1432

La religion et le sacré vus par René Girard

    Le philosophe et anthropologue français Lucien Scubla a résumé le « système de pensée girardien » à quatre propositions principales :

  1. Le désir humain est toujours mimétique.
  2. La rivalité mimétique est l’unique source de la violence humaine […]
  3. Seule la religion (sacrifice ou renoncement au sacrifice) peut contenir la violence.
  4. La culture provient tout entière de la religion ou plus précisément du sacrifice.

    Le désir mimétique de tous est source dans le groupe d’une violence qui, si elle n’est pas contenue, risque d’aboutir à la « crise mimétique » et à la guerre de tous contre tous pour reprendre la formule de Hobbes qui aboutirait à la destruction totale du groupe. C’est pour palier à cette menace que le groupe va se fédérer sur le dos d’une victime désignée en mettant en place le « mécanisme » de bouc émissaire par lequel la violence de tous contre tous se transformer en violence de tous contre un et permettre le retour à un apaisement et à un nouvel équilibre. Le « cadavre encore chaud » de la victime devient un symbole générateur de sacré : « Les hommes ont inventé leurs dieux pour ne plus se tuer les uns les autres » (Lagarde, 1994). Dans son ouvrage Le Bouc émissaire, René Girard décrit la scène, inspirée des Bacchantes d’Euripide, et réitérée par chaque société, du meurtre originaire d’où sont issu le sacré et la religion :

    « Le dépècement de la victime vivante par les assistants unanimes et désarmés révèle ici sa signification véritable. Même si nous n’avions pas le texte tragique qui représente la scène originelle, nous pourrions l’imaginer. Il ne peut pas s’agir d’une exécution organisée. Tout nous suggère une foule aux intentions d’abord pacifiques, une masse désorganisée que des raisons inconnues et dont la connaissance n’est pas vraiment nécessaire portent à un degré extrême d’hystérie collective. Cette foule finit par se précipiter sur un individu que rien d’essentiel ne désigne à la vindicte de tous mais qui n’en polarise pas moins, en très peu de temps, tous les soupçons, l’angoisse et la terreur de ses compagnons. Sa mort violente procure à la foule l’exutoire dont elle a besoin pour retrouver le calme »  (René Girard, Le Bouc émissaire, p. 187)

    Le rôle de la religion est  dés lors d’empêcher la survenue d’une crise mimétique en substituant par l’intermédiaire du rite une victime sacrificielle à la victime émissaire : 

    « Tous les dangers, réels ou imaginaires, qui menacent la communauté sont assimilés au péril le plus terrible qui puisse confronter une société : la crise sacrificielle. Le rite est la répétition d’un premier lynchage spontané qui a ramené l’ordre dans la communauté parce qu’il a refait contre la victime émissaire et autour d’elle l’unité perdue dans la violence réciproque » (René Girard).

   On a critiqué René Girard d’avoir fait du mimétisme un « mécanisme automatique » à valeur de constante anthropologique qui enferme l’homme dans un déterminisme réducteur. Un contre exemple de ce déterminisme est cité en anthropologie par la pratique du « don ». (se reporter à Marcel Mauss et Alain Caillé).


Et, pour remonter aux sources du sacré, un peu d’étymologie…

    L’étymologie du mot sacré prend sa source dans deux langues, le sanscrit qui est une lande indo-européenne et l’hébreu qui est une langue sémitique.

racines sémitiques

     De la racine sémitique DS, forme verbale signifiant couper, diviser, séparer est issue la racine hébraïque QDS d’où sont issus les mots qadosh, qadash et qodesh qui désignent les choses saintes interdites au toucher, la sainteté, le sacré . Ces mots ont été utilisés 289 fois dans la Bible hébraïque.

Ainsi, chez les hébreux, la notion de sacré va donc intégrer dés l’origine l’idée de séparation. Cette particularité est illustrée dans l’Ancien Testament par l’épisode du « Buisson ardent » (Exode III) au cours duquel Yahvé apparaît à Moïse sur la montagne de l’Horeb, lieu « mis à part » du monde ordinaire et profane, qui apparaît alors comme une terre consacrée, propriété exclusive de Dieu : « Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »

Le Dominiquin - Moïse et le buisson ardent, 1616.jpg

Racines indo-européennes

    D’un dérivé en -ro de la racine initiale sanscrite SAK, reliée au domaine et aux objets de la divinité est issu le vieux latin sakros dont la forme comporte une variante, l’adjectif italique sakri-, qu’on retrouve partiellement en vieux latin dans le pluriel sacres. De cette origine sont issus les noms latins sacrum, sacer et le verbe sancire : rendre inviolable par un acte religieux (d’où provient l’adjectif français «sacré») puis par extension délimiter, sacraliser puis par extension rendre inviolable, interdire. Dans la langue latine, l’évolution sémantique du sacré est passé de la notion de transcendance à celle de séparation.

On notera à ce sujet avec intérêt que le mot même de sanskrit qui signifie ce qui est sacré, ce qui est initié pour le rite est composé des racines Sam ou Sams qui signifie mettre ensemble, préparer pour le rite, et Skri ou Krti qui signifie consécration, ce qui est initié.

   Du grec ancien ἅγος, hagos, chose terrible, sacrilège, souillure sont issus les termes ἅγιος, hagios  signifiant auguste, sacré, saint (apparenté au sanscrit yájati ayant trait au culte, au sacrifice), hagnos, vénérable, sacré, pur, chaste et hiéros, sacré.


     Le mot profane quant à lui est issu du latin pro-fanum qui s’applique à ce qui se trouve devant l’enceinte réservée, c’est-à-dire le Temple. Le profane s’oppose ainsi au sacré qui se situe lui dans l’enceinte réservée du Temple et qui est de ce fait à la fois séparé et circonscrit (du latin circumscribere : délimiter, entourer.)


    « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, p.125

Che Guevara, le 5 mars 1960 (photo d'Alberto Korda).jpg Che Guevara (photo d’Alberto Korda)

Un sacré « laïque » ? Le point de vue de Régis Debray

     Pour Régis Debray dans son essai Jeunesse du sacré l’époque moderne ouverte avec la proclamation par Nietszche de la mort de Dieu est paradoxalement celui de la résurgence du sacré, ce « revenant indocile » comme il le qualifie. Aucune contradiction pourtant car le sacré moderne apparaît aujourd’hui comme séparé du divin. Il s’exprime dans la ferveur des stades de football et des récitals de stars de la chanson, la flamme du tombeau du Soldat inconnu, la crypte du Panthéon, l’image de Che Guevarra

     « Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas de valeurs sacrées. Ne confondons pas le sacré avec le religieux et le religieux avec le divin. Il y a beaucoup de religions sans dieux et sans Dieu. Par sacré, j’entends le trou fondateur, une absence fondamentale, une transcendance sans laquelle n’importe quel ensemble social s’effrite. Toute convergence suppose un point de fuite à l’horizon. Les sociétés par horreur du vide, le remplissent avec les religions traditionnelles. On marche vers l’Eden ou on vient d’un paradis perdu. Nous aurons toujours des comptes à rendre à quelque chose qui n’est pas là. C’est la rançon de notre incomplétude et c’est une chance : l’inquiétude est notre force motrice. Cette interrogation, cette « inquiétude » propre à l’homme ne peut être évacuée de notre réflexion, même si elle relève de l’appréciation individuelle de chacun. Les rituels maçonniques renvoient à cette recherche vers laquelle, en effet, chacun trouvera sa réponse : l’essentiel est la valeur initiatique de la méditation intérieure, du silence et du secret ».


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Du panda à l’homme


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Tentative d’accouplement entre la femelle Ying Ying et le mâle Yi Bao
à la base de Yaan Bifengxia (Chine)

Problème de libido chez les Pandas géants captifs de Chengdu  (suite à un reportage vu à la télé)

       Les responsables des centres d’élevage des pandas géants dans le Sichuan s’efforcent d’assurer la préservation de cet animal désormais considéré par les chinois comme un « Trésor national  ». Pour cela, ils cherchent à multiplier les naissances de bébés pandas dans le but de les remettre en liberté dans des zones naturelles où ils sont protégés et accessoirement dans quelques zoos de la planète qui possèdent eux aussi les moyens d’assurer leur reproduction. Les femelles pandas n’étant fécondes que deux à trois jours par an, leur tâche n’est pas facile, d’autant plus que le mâle que l’on plaçait dans ce but en présence de la femelle lorsqu’elle était en chaleur ne semblait pas du tout, mais alors pas du tout, intéressé par la bagatelle. Après de longues recherches, les chercheurs se sont aperçus que le manque d’intérêt du mâle vis à vis de la femelle était du au fait qu’il était le seul mâle présent mais que sa libido se réveillait soudainement lorsque l’on introduisait un autre mâle à proximité. Dans la nature, la femelle, dans sa période d’œstrus, laisse de nombreuses traces odorantes sur son passage et devient plus vocable, ce qui a pour effet d’attirer les mâles du secteur. Un combat s’ensuit alors entre eux pour affirmer leur supériorité et dont le vainqueur aura le privilège de féconder la femelle. Il semble que dans ces circonstances, le but du combat est plus, pour chacun des mâles, d’établir ou de conserver sa supériorité que de copuler… Plus que le charme de la Dame, ce serait donc le risque de voir un autre mâle devenir dominant qui jouerait le rôle d’aiguillon déclencheur de la libido. Effectivement, l’expérience montra que lorsqu’un second mâle fut introduit dans un enclos proche de la femelle, le premier mâle récalcitrant a commencé par manifester une certaine nervosité puis a ressenti le besoin irrésistible de féconder la femelle. Cette histoire m’a fait penser à cet hôtelier que j’avais connu dans une station de sport d’hiver des Alpes qui s’était subitement mis en tête, sans avoir réalisé d’étude de marché préalable, d’adjoindre un bowling à son établissement pour la simple raison que l’un de ses concurrents pouvait être tenté de le faire…

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La violence exacerbée : Rubens – Le Massacre des Innocents, 1611-1612

     Il n’en fallait pas plus pour me ramener à la théorie du désir mimétique énoncée par René Girard dans laquelle celui-ci défend l’idée que les rapports humains sont fondés sur une imitation des désirs de l’autre. Le sujet ne désire pas de manière autonome, il n’existe pas de lien direct entre le désirant et l’objet de son désir car cette relation doit passer par l’intermédiaire d’un médiateur à qui est conféré le double rôle de rival abhorré et de modèle admiré. En effet, comme l’écrivait ce philosophe :  « Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment l’objet de haine. Celui qui hait se hait lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine ».
     Loin de moi l’idée que l’on pourrait appliquer à l’homme le comportement des pandas bien que René Girard lui-même préconisait pour l’élaboration d’une science de l’homme de comparer l’imitation humaine avec le mimétisme animal *, mais l’anecdote citée sur l’attitude agressive des mâles pandas pose le problème de l’origine et de la maîtrise de la violence. Chez les pandas, comme chez la plupart des animaux, la compétition entre les individus est liée à la nécessité de maintenir un ordre basé sur la prééminence du plus fort ou du mieux adapté à son milieu, ordre qui s’impose alors à tous pour favoriser l’évolution qualitative de l’espèce et la préserver de la violence généralisée permanente. La violence humaine, expliquait René Girard, doit elle aussi être contrôlée et maîtrisée pour éviter la crise paroxysmique de folie meurtrière qui détruirait le groupe. C’est par l’existence du sacré et ses rites, en particulier la mise en convergence de toutes les haines du groupe et leur report sur un bouc émissaire qui sera sacrifié que les sociétés humaines ont dans le passé désamorcé la montée de la violence.

Enki sigle

* René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde – édit Grasset biblio essai, p.17

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Bonne sieste !


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Arno Rafael Minkkinen ou la fusion-transmutation avec le paysage


S’affranchir de la gravité

balanced-equation-11.jpgArno Rafael Minkkinen  – Lawrence, Ta’cec, Malta, 2002

L’une de mes photographies préférées qui me fait irrésistiblement
penser à la Création d’Adam de Léonard de Vinci

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069e1b7d9ebf77fc5fa5ad0cd58c34e9.pngArno Rafael Minkkinen – Self-portrait with Tuovi, Karjusaari, Lahti, Finland, 1992.

La femme

    « Quant à mon travail réalisé avec des femmes, il a été crucial dans ma carrière. La première d’entre elles a été mon épouse, avant que je ne photographie également d’autres femmes. J’ai l’espoir que mes images expriment un amour profond pour les femmes. La nature romantique d’un tel projet est inévitable. Connaître les circonstances de ma naissance peut aider à mieux comprendre mon travail. Evidemment, un bec-de-lièvre est un moindre mal en comparaison de handicaps du visage bien plus lourds, mais pour l’adolescent follement amoureux des femmes que j’étais, il a fallu attendre l’université pour connaître mon premier baiser…»

Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983.jpgArno Rafael Minkkinen  – Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983

Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995

      Les photographies d’Arno Rafael Minkkinen m’ont permis de comprendre que lorsque nous regardons un paysage, que ce soit dans la réalité ou en représentation, nous ne pouvons nous empêcher de projeter à l’intérieur de celui-ci la présence de l’homme. Lorsque nous contemplons une vaste étendue comme le Grand Canyon à partir d’un point de vue situé en bordure de vide et que nous éprouvons une sensation de vertige, ce sentiment de vertige n’est pas inhérent au précipice en tant que tel mais se produit au plus profond de nous-même parce que nous nous imaginons chuter dans le vide. L’image de cette chute de notre corps dans le vide est inscrite de manière inconsciente dans notre esprit telle une image subliminale. Arthur London dans l’un de ses romans a défendu l’idée que cette peur, inscrite dans nos gènes, remontait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient dans les arbres. Ils avaient alors tous ressentis au moins une fois l’expérience tragique de la chute et par conséquent la crainte de celle-ci les accompagnait à chaque instant, même et surtout, pendant les périodes de sommeil au cours desquelles ils étaient le plus vulnérables. Arno Rafael Minkkinen ne fait par la mise en scène de sa présence dans le paysage que « révéler » cette image subliminale.

Enki sigle

Arno Rafael Minkkinen, Dead Horse Point Utah,, 1997.jpgArno Rafael Minkkinen – Dead Horse Point Utah,, 1997

      Cette photographie m’a tout de suite fait penser au Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí qui déclarait : « Le Ciel, voilà ce que mon âme éprise d’absolu a cherché tout au long d’une vie qui a pu paraître à certains confuse et, pour tout dire parfumée au soufre du démon. Le Ciel ! Malheur à celui qui ne comprendra pas cela. […] Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la Foi. »

Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí


250x250_2015Arno Rafael Minkkinen

     Il y a un aspect ontologique dans les photographies de l’américain d’origine finlandaise Arno Rafael Minkkinen. Le sujet essentiel de son œuvre, l’homme, toujours en relation avec le paysage, y apparaît nu, le plus souvent de manière tronquée et sans tête ni visage. Dans ces photographies ce n’est pas à un individu, en l’occurrence lui-même, que l’on a à faire mais à un homme désincarné traité comme une abstraction qui entretient avec le paysage une relation de nature surnaturelle et ambiguë par sa propension à s’affranchir des lois de la Nature que sont la gravité, la notion d’échelle, la différenciation et la spécificité des formes. Les corps apparaissent suspendus dans les airs, en état de lévitation et leurs formes épousent exactement le tracé des montagnes ou des vallées. C’est en cela que les photographies d’Arno Rafael Minkkinen dégagent une transcendance de nature presque religieuse. On y perçoit une présence qui s’apparente au sacré comme dans cette photo extraordinaire présentée ci-dessus de pieds suspendus dans le vide qui font penser à une crucifixion ou bien à celle présentée ci-dessous d’un gisant dont on ne distingue pas le visage étendu dans un esquif à l’allure d’aéronef qui semble sur le point de décoller pour le conduire vers un autre monde. Le parcours de sa vie personnelle (il a du être opéré très jeune d’un bec de lièvre) et les études de philosophie et de religion qu’il a mené à New York y sont sans doute pour quelque chose.

      Né en 1945 à Helsinki, Arno Rafael Minkkinen a émigré avec sa famille aux États-Unis en 1951. En 1963, il entre à l’Université Wagner pour y étudier la philosophie et la religion puis de 1972 à 1974, il étudie à la Rhode Island School of Design avec Harry Callahan. À l’occasion d’un emploi dans une agence de publicité, il étudie la photographie auprès de Ken Heyman et John Benson. Il fréquente les milieux photographiques et développe sa sensibilité au fur et à mesure de ses rencontres avec des artistes comme  Ralph Gibson, Harry Callahan, Aaron Siskind, Minor White et Lisette Model.  Il est actuellement professeur d’art à l’université du Massachussetts Lowell et professeur associé à l’université d’Aalto à Helsinki et poursuit ses autoportraits : des images non retouchées de la silhouette humaine dans des paysages naturels et urbains. Il a exposé aux Rencontres d’Arles en 1983 et en 2013.

Enki sigle

    

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Le choix du Noir et Blanc

        « De temps en temps, il m’est arrivé de réaliser quelques travaux en couleur, mais je me suis aperçu que j’avais l’air complètement nu, en couleur. Je redevenais Arno et non plus cette figure marchant sur l’eau. La nudité, en soi, ne me gêne pas, mais la couleur conduit mon travail dans un registre différent, plus documentaire. Le fondement créatif de mon travail reste le fait que rien n’y est manipulé. Ce que vous voyez dans l’image s’est passé devant l’objectif. Pourtant, en y réfléchissant vraiment, le choix du noir & blanc, en termes purement techniques, est une forme suprême de manipulation, puisque la scène s’est à l’origine jouée en couleur. »

La non représentation de la tête

      « Commençons par distinguer une tête d’un visage. Une tête peut être anonyme ; un visage l’est rarement. Montrer ma tête dans mes photographies ne changerait pas radicalement les choses quant à la question de l’identité, mais rendre mon visage visible rapprocherait mon travail de la tradition de l’autoportrait, ce qui n’a jamais vraiment été mon but. J’ai toujours voulu orienter mon travail vers des thèmes plus universels. Il y a une forme d’anonymat suffisante à ne pas montrer ma tête, quand au même moment l’ensemble de mon travail peut être considéré comme un autoportrait. »

* La plupart des textes d’Arno Rafael Minkkinen présentés dans ces pages sont tirés d’une interview réalisée par Anna Serwanska de la revue ENTRE en août 2013. C’est ICI.


Epouser le paysage

entretien_-_minkkinen_1Arno Rafael Minkkinen – Maroon Bells Sunrise, Aspen, Colorado 2012

       « Je n’avais jamais vraiment pensé à mon corps comme à un instrument, mais d’une certaine façon cela est vrai. Si, quand je me regarde dans un miroir, je suis quelqu’un d’autre, quand je me regarde avec mes yeux, je tiens l’instrument qui fait que toutes ces images ont lieu. Je ne peux pas voir ma nuque, mon dos, mes fesses, mais toutes les autres parties du corps sont visibles à mes yeux, ce qui me permet ainsi d’essayer toutes sortes d’images possibles. Les réaliser requiert évidemment une forme de tension, et parfois des contorsions de toutes sortes. Mais ce n’est pas dans mon intention de montrer cette tension, ces contorsions. Ce que subit mon corps n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre un ailleurs, un autre monde, un nouveau concept de la figure humaine. Quelles sont mes limites ? Si je suis sur une falaise, c’est la force de la corde enroulée à l’arbre qui me retient, la force des racines qui retiennent l’arbre au bord de la falaise, la force de mes orteils sur la glace glissante qui m’empêchent de plonger vers ma mort dans la mer froide. »

entretien_-_minkkinen_2Arno Rafael Minkkinen – Continental Divide at Independence Pass, Colorado, États-Unis, 2013

featured_Arno-Minkkinen–Geiranger-Fjord-I-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Geiranger Fjord, 2006

Arno-Minkkinen_Stranda-Horizon-Norway-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Stranda Horizon, Norway, 2006

Arno Rafael Minkkinen - Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006

      « Changer d’échelle, se rendre compte à quel point nous pouvons être grand ou petit par rapport à notre environnement, pourrait être une métaphore de l’esprit humain, un moyen d’exprimer nos états émotionnels, nos craintes et nos désirs, tout en étant certain de se souvenir de l’immensité de l’univers qui nous entoure. »

Capture d_écran 2017-04-02 à 01.55.34Arno Rafael Minkkinen, Oulunjärvi Afternoon, Kajaani, Finland, 2009

Quand à cette photographie du corps ramassé de Minkkinen flottant entre air et eau, c’est au célèbre tableau de Magritte, le château dans les Pyrénées qu’elle me fait penser.

Magritte - le château des Pyrénées

Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000

Belle illustration de la boutade qu’il me plait de répéter selon laquelle, en ce qui me concerne, « je vois dans les paysages des corps de femmes et dans le corps des femmes des paysages. »


Et si René Girard avait raison ? – les neurones miroirs


Et si René Girard avait raison ?

René Girard

René Girard (1923-2015)

       René Girard est un anthropologue et philosophe français qui a effectué toute sa carrière aux Etats-Unis et dans les dernières années, à l’université de Standford en Californie au cœur de la Silicon Valley. Il a découvert à l’orée des années soixante le principe du « caractère mimétique du désir » qui défend l’idée que tout désir est l’imitation du désir d’un autre que l’on érige en modèle à imiter.  Ce concept a été exposé dans son premier ouvrage publié en 1961 : Mensonge romantique et Vérité romanesque. Il prolongera sa réflexion dans le domaine cette fois de l’anthropologie en expliquant l’origine de la violence dans les sociétés par la rivalité mimétique qui s’instaure entre ses membres pour la possession des objets, rivalité qui risque dans son développement paroxysmique de détruire l’ensemble de la société. René Girard appelle cet antagonisme généralisé qu’Hobbes dans son temps avait appelé « la guerre de tous contre tous », la « crise mimétique ». Celle-ci, pour être désamorcée nécessitera, si le groupe ne veut pas être détruit, et de manière presque mécanique, un report de la violence de l’ensemble des membres du groupe contre un seul individu qui focalisera sur lui la totalité de la violence et permettra à celle-ci de se décharger en limitant les dommages. La guerre de « tous contre tous » est devenue de ce fait la guerre de « tous contre un ». L’éthologie a montré que déjà, chez les chimpanzés, la réconciliation à l’intérieur de la communauté peut être facilitée par la projection de l’agressivité sur un ennemi extérieur et l’instinct de réconciliation est dans ce cas utilisé dans une démarche belliciste. Chez l’homme, la victime émissaire qui a été sacrifiée pour le bien commun a sauvé le groupe  et va alors endosser de la part de la communauté un statut spécial de caractère «sacré» car elle a montré dans l’épreuve qu’elle disposait d’un pouvoir transcendant et surnaturel qui lui a permis de sauver le groupe. René Girard voit dans ce sacrifice qui a longtemps accompagné les pratiques religieuses l’origine du phénomène religieux archaïque. Il a exposé cette thèse dans un second ouvrage, La violence et le sacré paru en 1972. Dans son troisième ouvrage, Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, il va s’intéresser cette fois au processus d’humanisation par lequel l’homme a émergé de l’animalité. Constatant chez les primates anthropoïdes un fort degré de mimétisme et une régulation de la violence résultant du désir d’appropriation par la soumission au mâle dominant, René Girard imagine que pour maintenir la paix et la stabilité, après le sacrifice de la première victime émissaire, un processus de reconduction du sacrifice aurait été enclenché par le groupe instaurant par ce fait un mécanisme de gestion et de prévention de la violence. Ce sont les interdits et les pratiques rituelles en rupture avec les manifestations instinctives innées qui accompagnaient ce processus qui seraient à l’origine de la religion, de la culture et de la pensée symbolique en accompagnement de l’augmentation du volume du cerveau.

    Il manquait à cette hypothèse développée par René Girard la caution biologique et celle des neurosciences, la découverte récente des neurones miroir qui gèrent des relations de caractère mimétique entre les individus et le fonctionnement de processus cognitifs fondamentaux a apporté de l’eau au moulin du philosophe et conforte l’ensemble de ses théories.


La découverte des neurones miroir

architectures du cerveau et du neurone

    Dans les années 1990, les chercheurs d’une équipe de scientifiques italiens de la faculté de médecine de Parme, l’équipe du médecin et biologiste Giacomo Rizolatti, qui menaient des expériences sur l’activité cérébrale chez le singe, ont fait une découverte majeure dans le domaine des neurosciences. Ils ont découvert que certains neurones occupant des aires fonctionnelles bien déterminées du cerveau d’un singe macaque rhésus (cortex prémoteur ventral et partie rostrale du lobule pariétal inférieur) qui étaient activés (potentiels d’action) au moment de l’exécution d’un mouvement l’étaient également lorsque le singe était immobile mais qu’il voyait ou entendait un autre individu réaliser une action similaire ou même simplement se préparer à l’accomplir. Ainsi, il apparaît que ce sont les mêmes aires fonctionnelles du cerveau qui sont activées durant l’exécution d’une action que lors de son imagination par le sujet. C’est la raison pour laquelle, ces neurones ont été appelés «neurones miroirs». Certains spécialistes préfèrent par précaution employer les termes de «système miroir» ou «système de neurones miroirs». Ces neurones miroirs existent chez les humains, dans des configurations bien plus complexes et avec des capacités bien plus sophistiquées. Chez l’homme, ces neurones miroirs joueraient un rôle essentiel dans le fonctionnement des processus cognitifs (perception, mémorisation, raisonnement, émotions) impliqués dans les relations et activités sociales, en particulier dans les processus d’apprentissage par imitation, le langage, l’art et les relations affectives telles l’empathie et la compréhension d’autrui.

    Certains chercheurs se sont attachés à établir un lien entre les neurones miroirs et la théorie visionnaire anthropologique développée par René Girard du désir mimétique. C’est le cas  en particulier du neuropsychiatre et écrivain Jean-Michel Oughourlian, l’un des plus anciens collaborateurs d’André Girard.


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Religion et sacré : les ruses de la pensée

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

le saut extraordinaire du Baron de Münchhausen
llustration d’Alphonse Adolf Bichard, 1883
On remarquera que cette version de l’illustration est très proche du dessin
réalisé par Gustave Doré, deux décennies plus tôt en 1862.

Buste du baron de Münchhausen

     « Une autre fois, je voulus sauter dans une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m’aperçus qu’elle était plus grande que je me l’étais figuré d’abord : je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m’y pris mal, et tombai dans la mare jusqu’au cou : j’aurai péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m’étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux. »

    Le Baron de Münchhausen (1720-1797) est un affabulateur du genre Tartarin de Tarascon ou Cyramo de Bergerac à la sauce germanique qui a réellement existé. Propriétaire terrien à Bodenwerder (Basse-saxe), sa ville de naissance, il est mort dans cette même ville en 1797, non sans avoir exercé durant une dizaine d’années, le métier de militaire comme officier mercenaire dans l’armée d‘Élisabeth II de Russie dans les guerres qu’elle menait contre les turcs. Il s’était vanté à son retour d’aventures et d’exploits plus rocambolesques les uns que les autres; c’est ainsi qu’il déclarait avoir voyagé sur la Lune propulsé par un boulet de canon et dansé avec la déesse Vénus. L’écrivain Rudolf Erich Raspe ayant recueilli de la bouche même du baron ses exploits en avait rédigé un livre publié en 1785 en langue anglaise sous le titre Baron Münchhausen’s Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia. Remanié et traduit en allemand une année plus tard par l’homme de lettres et professeur Gottfried August Bürger  et en français par Théophile Gautier dont le texte était accompagné d’illustrations de Gustave Doré.

      La scène représentée par les illustrateurs Alphonse Adolf Bichard (ci-dessus), Gustave Doré et Oskar Herrfurth (ci-dessous) et décrite par le texte placé en exergue est celle où le baron, embourbé avec son cheval dans des sables mouvants et menacé de noyade, prétend s’être tiré par lui-même de cette fâcheuse situation en se tirant vers le haut par les cheveux

Les ruses de la pensée

         Cette fable nous fait sourire car nous savons bien, lois de la physique obligent, qu’un tel prodige s’avère impossible à réaliser et pourtant, comme le fait remarquer le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son essai La marque du sacrél’espèce humaine dans son ensemble procède de la même manière que le Baron de Münchhausen lorsqu’elle éprouve le besoin, pour pouvoir assurer les conditions de la vie en société et réduire ses tensions internes, d’inventer et faire agir ces puissances immatérielles extérieures que sont les divinités, les rites et les lois, investies du pouvoir d’agir sur les hommes, en bien ou en mal. Que sont toutes ces extériorités invisibles sinon des projections à distance par la pensée des hommes eux-mêmes de pouvoirs supérieurs mystérieux ayant prise sur eux, comme est capable de le faire de manière magique le bras du baron saisissant sa propre chevelure pour s’extraire de la boue et les élever, lui et son cheval, dans les airs. Selon ce raisonnement, pour les sociétés humaines, les divinités, le sacré et les lois seraient des outils pratiques qui permettraient de faire accepter aux hommes les sacrifices nécessaires exigées par la vie en communauté. Pour que ces exigences et ces règles soient acceptées de manière unanimes, il faut donner l’illusion qu’elles sont formulées par des entités supérieures et légitimées par le sacré. En référence à une vision anthropologique, la divinité semble agir en toute indépendance et selon sa propre volonté dans un dessein inaccessible à la compréhension humaine mais elle n’est en réalité qu’une marionnette actionnée par l’inconscient collectif des hommes pour rendre possible et pacifier leur vie en collectivité.

     Cette « ruse de la pensée » que serait la religion et son corollaire le sacré est-elle indispensable à la vie en société ? La « Mort de Dieu », comme le proclamait Nietzsche ou le phénomène de ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde » a t’elle eu pour conséquence l’ouverture de la boîte de Pandore des passions et des folies humaines et des violences qui en découlent ? C’est ce que semblent penser des philosophes comme Jean-Pierre Dupuy et le regretté René Girard qui prédisent le risque d’un avenir apocalyptique à notre espèce et proposent pour l’éviter le retour au religieux, en l’occurrence le christianisme. On rétorquera à cette profession de foi que l’histoire passée et récente montre que le religieux n’a pas toujours empêché la folie meurtrière des hommes et a même souvent été son principal vecteur ou tout au moins son prétexte. L’actualité nous le montre encore aujourd’hui.

Enki sigle

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    Gustave_Doré_-_Baron_von_Münchhausen_-_037 Baron de Münchhausen - illustration by Oskar Herrfurth, avant 1913

   La même scène interprétée par Gustave Doré, 1862 et par Oskar Herrfurth, avant 1913

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dialogue inter-Net : à propos du « viol » de l’Aphrodite de Cnide

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Article d’origine : « Le viol de l’Aphrodite de Cnide » du blog  ECHODECYTERE, le domaine d’Aphrodite, c’est  ICI

Vénus de Clyde

     J’apprécie beaucoup les articles de ce blog qui n’a rien moins comme ambition d’explorer les thèmes  « de la beauté à l’amour, la séduction, le charme et la sexualité sous le signe de la réflexion, l’histoire, la littérature, la poésie ou n’importe quoi d’autre d’inspirant », tout ceci sous le signe d‘Aphrodite, la déesse grecque de l’amour et de la sexualité. L’un de ses articles au titre énigmatique « Le viol de l’Aphrodite de Cnide » se fait l’écho d’un récit relaté par le pseudo Lucien de Samosate, un célèbre rhéteur et satiriste d’Anatolie du IIe siècle considéré aujourd’hui comme l’un des pères de l’esprit critique, concernant la célèbre statue sculptée par Praxitèle : l’Aphrodite de Cnide. Dans ce récit, trois personnages sont réunis dans le temple de la déesse et devisent sur le thème de l’amour. L’un, nommé Lycinos joue le rôle de narrateur, les deux autres ont pour nom Charicès, un homme présenté comme  » aimant les femmes » et Callicratidas dont l’intérêt se porte sur les garçons. Alors qu’ils contemplent la statue de la déesse, Callicratidas, contre toute attente s’émerveille de la beauté de ce corps féminin. Constatant une petite tâche sur l’une des cuisses de la déesse, ils apprennent que cette tâche ne résulte pas d’une imperfection de la pierre mais de la trace laissée par le viol de la statue, viol commis par un jeune homme qui en était tombé éperdument amoureux… Le positionnement de la tâche, à l’arrière de la cuisse de même que les motivations de ce jeune homme pour l’accomplissement de cet acte, laissent perplexes tous ceux qui se sont penchés sur ce récit : cet acte se voulait-il un hommage à la déesse ou au contraire constituait-il une profanation ? Cet amour était-il de nature hétérosexuelle ou homosexuelle ? le jeune homme était-il amoureux de la déesse ou de la femme qui avait servi de modèle pour réaliser la statue ?

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Interprétation

Vénus de Cnyde sciée en deux.png

     Il existe un autre moyen de pouvoir admirer la totalité de la Vénus de Cnyde autrement que par la multiplication des vues proposées par le site allemand  Virtuelles Antiken Museum, et beaucoup plus efficace car vous pouvez visualiser avec cette méthode en un seul coup d’œil la totalité de la statue, assis confortablement dans votre fauteuil. Il suffit de pratiquer avec la statue de Praxitèle ce qu’André Malraux, alors jeune écrivain désargenté, aurait paraît-il infligé à une statue d’Angkor lors de son séjour calamiteux au Cambodge. Désireux de contempler la totalité de l’œuvre en seule vision sans avoir à se déplacer autour d’elle, il aurait eu l’idée de la scier en deux parties égales dans le sens de l’épaisseur et présenter les deux morceaux côte à côte, de manière parfaitement symétrique, pour disposer ainsi d’une vision synthétique. Je ne suis pas sûr de la véracité de cette anecdote (je n’en ai pas trouvé la confirmation) mais peu importe, ce qui est compte, c’est l’originalité et la pertinence de la méthode utilisée. N’ayant pas l’occasion de me rendre prochainement au musée du Vatican à Rome où est exposée la statue de la Vénus de Clyde et n’étant pas en possession du matériel nécessaire, je me suis contenté pour vérifier l’assertion présentée dans ce texte de « zoomer » les augustes fesses et cuisses de la statue de la déesse. J’avoue ne pas avoir constaté la trace probante d’un désordre provoqué par l’acte supposé de son jeune amoureux. Il me semble que l’interprétation qui est faite de l’origine de ce détail de la statue de la déesse nous en apprend plus sur la personnalité de son auteur Lucien de Samosate que sur la statue elle-même surtout lorsque l’on saura qu’il avait été destiné par ses parents à la profession de sculpteur auprès d’un maître qui était son oncle (le frère de sa mère) mais qu’il y avait du y renoncer dés la première leçon.

Aphrodite de Cnide

     L’article d’echodecythere pose plusieurs problèmes. Le premier de ces problèmes porte sur la qualification de l’acte de « viol » qui, si sa réalité était prouvée, mériterait d’être qualifié de crime. Supposons que la tentative ait vraiment eu lieu ; pour qu’il y ait « viol », encore faudrait-il qu’il y ait victime, or la victime désignée n’est pas un être de chair et de sang animé d’une conscience et d’une âme auquel on peut infliger une souffrance mais un simple bloc de marbre auquel on a donné une apparence de corps de femme. Sauf à considérer qu’un bloc de pierre inerte ait un cœur, une conscience ou une âme, il ne peut dans ce cas y avoir outrage et crime. Si tel était le cas, tous les usagers en nos temps décadents où l’artifice remplace l’authentique, tous les usagers disais-je, de poupées gonflables plus ou moins réalistes qu’offre le marché de la pornographie seraient coupables de crime et encombreraient nos prisons qui, rappelons le en passant, sont déjà surpeuplées. Enfin, soyons sérieux, comment, matériellement parlant, peut-on « violer » un bloc de marbre compact fait d’une matière à l’extrême dureté… Même mu sous l’effet du désir le plus extrême, pour accomplir un tel acte, l’instrument de l’exécutant ne disposait pas de la puissance du burin agissant sous l’effet du marteau de sculpteur (bien que l’ironie populaire qui aime se complaire dans l’excès qualifie joliment parfois l’instrument en question de « marteau à deux boules ») mais même à supposer que par on ne sait quel prodige l’exécutant soit le possesseur d’un tel outil, je ne verrais là, s’agissant  de l’action entreprise sur le bloc de pierre, qu’un exemple particulier de l’activité à laquelle se livre le sculpteur qui est, rappelons-le, de retranscrire dans la pierre, le métal ou le bois, des postures ou des actes de la vie quotidienne. On ne pourrait dans ce cas reprocher à l’exécutant pas plus qu’une atteinte à l’intégrité d’une œuvre d’art, à la propriété intellectuelle et artistique de l’artiste auteur de l’œuvre originale.

     Alors évidemment, je pressens l’objection de tous les dévots. La statue d’un dieu ou d’une déesse est intouchable car elle a été consacrée et est devenue de par cet acte l’incarnation de la déité. Attenter à cette représentation, c’est attenter directement au dieu ou à la déesse, c’est commettre un sacrilège, un blasphème. Ainsi donc, il suffit de prendre n’importe quel objet, une pierre noire mal taillée, un morceau de bois mal dégrossi, un bloc de marbre que l’on sculpte, dessiner n’importe quel signe, cercle, triangle, croix et prétendre que cet objet ou ce signe représente Dieu pour qu’effectivement une part de Dieu se mette à l’habiter et que tous doivent se prosterner devant lui, l’adorer et abjurer toute raison… C’est grotesque ! mais c’est effectivement ce que l’espèce humaine a accompli depuis des millers d’années et continue malheureusement aujourd’hui à accomplir et nous imposer. Alors vous me direz, c’est aussi le cas de l’exécutant, car comment un morceau de pierre peut-il susciter chez lui le désir sexuel ? Que ce soit chez l’adorateur d’idoles ou chez l’exécutant, on doit donc considérer qu’une force inconsciente irrésistible fait transférer sur un objet apparenté à un objet d’origine, le désir qui se portait sur cet original et qui ne pouvait être satisfait par cause d’absence ou de tabou… On sait tous que l’esprit humain est le jouet de mécanismes inconscients de compensation et de transferts. C’est également le cas chez les animaux : j’ai le souvenir d’un chat à la maison qui en grandissant s’est mis à effectuer tout le mécanisme de la copulation à l’encontre d’une pauvre peluche animalière qui n’en demandait pas tant. Scandalisé par cette atteinte intolérable aux bonnes mœurs, nous avions fait disparaître l’objet de son désir mais à notre grand effroi le chat se rabattit alors sur un gant d’hiver fourré qui traînait par là et semblait pouvoir lui offrir le même service… Konrad Lorenz a montré dans son ouvrage L’agression, une histoire naturelle du mal, comment chez certains animaux comme la dinde, sous l’effet de l’instinct, des signes extérieurs tels que le type de cri, en particulier ceux qui se rapprochent du piaulement du dindonneau et la présence de texture pelucheuse rappelant son duvet peuvent conditionner son comportement et la rendre maternelle et protectrice à l’encontre de son agressivité naturelle. Certains animaux transfèrent sur des objets leur désir sexuel entravé.

      Ce transfert de la charge affective et du désir inassouvi sur un objet de remplacement et de compensation peut être aussi le mécanisme de sublimation qui motive le sculpteur et tout artiste de manière générale. Chez Pygmalion, le désir est-il né de la création de Galatée ou était-il antérieur à cette création, guidant chaque coup de burin sur le marbre et l’apparentant à un acte d’amour ?

Pygmalion et Galatée - sculpture réalisée à partir du tableau de Jean Léon Gérôme

Pygmalion et Galatée – sculpture réalisée à partir du tableau de Jean Léon Gérôme

     Alors, à la question « ce jeune homme a-t-il voulu faire l’amour à la déesse ou à la femme dont le corps magnifique a été sculpté par Praxitèle ? », je répondrais, rejoignant ainsi la conclusion de l’article : c’est la même femme, l’une réelle et l’autre la même femme sublimée  et désincarnée. Adorer une déesse, c’est fuir la femme réelle en faisant en sorte qu’elle devienne inaccessible. Vouloir faire l’amour à une statue est alors une métaphore de cet amour impossible qui unit à la fois pour son bonheur et son malheur l’amoureux transi à sa déesse. Elle exprime l’impuissance à concrétiser l’amour qui est le sien et j’ajouterais pour clore cette réflexion qu’il est dans ce cas dans la logique des choses, si l’acte supposé était avéré, qu’il choisisse de commettre sa tentative désespérée par la « porte de service » plutôt que par « l’entrée principale », comme l’exprime si joliment la faconde populaire…

     Quand à savoir si cette histoire s’est réellement passée ou non, l’important est de savoir que si elle n’est pas réelle, quelqu’un, Lucien de Samosate en l’occurrence ou celui qui lui a raconté la scène,  a éprouvé le besoin de l’inventer et donc a commis l’acte réprouvé par la pensée, ce qui révèle chez lui la présence d’une pulsion qui ne demandait qu’à se réaliser.

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Approche de l’appréhension de l’espace chez les peuples premiers


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    Il est admis que l’homme rationnel moderne possède une conscience de soi qui le singularise en tant qu’individu doué d’une certaine autonomie de pensée et de vie par rapport au monde qui l’entoure. Cette prise de conscience a pour conséquence que l’homme moderne est certaine manière « détaché » du reste du monde. Il en fait certes parti, mais en tant qu’entité plus ou moins autonome. Lorsqu’il contemple le monde qui l’entoure, celui-ci lui apparait comme une réalité extérieure objective, indépendante de lui-même, avec laquelle il entretient des relations complexes d’interdépendance et de confrontation.

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L’absence de conscience de soi de l’homme primitif

   Il n’en a pas toujours été ainsi. L’homme des origine que l’on appellera l’homme primitif était incapable de mener une réflexion sur lui-même, ce qui ne lui permettait pas d’aboutir à une prise de conscience de soi et donc de représentation. N’existant pas en tant qu’entité indépendante, il se réduisait à une partie indifférenciée du cosmos, du Grand Tout dans lequel sa place était déterminée à la fois dans l’espace et dans le temps.

l'Homme de Vitruve

le corps absent de l’homme primitif

     L’absence de conscience de soi dans l’espace de l’homme primitif prend en partie sa source dans le fait qu’il n’avait pas conscience de son corps. L’ethnologue Maurice Leenhardt notait que «le primitif n’avait pas saisi le lien unissant son corps et lui et était alors resté incapable de le singulariser». L’homme moderne s’identifie à son corps qui constitue l’outil qui lui permet d’être en relation avec le monde. Pour l’homme primitif, au contraire, son corps ne lui appartient pas en propre, il est appréhendé comme étant une part intégrante du cosmos auquel il est assujetti par la vision mythique, non en tant qu’entité globale, mais par l’intermédiaire de ses différentes composantes corporelles. Ce phénomène est ainsi formulé par le philosophe Georges Gusdorf : «Pour le primitif au contraire, le corps propre est d’abord saisi comme un emplacement dans l’espace mythique, ou plutôt comme un territoire mythique avec ses emplacements qualifiés par les déterminations afférentes du sacré : ouvertures du corps, ongles, cheveux, organes sexuels. Chacun de ces éléments de l’organisme débouche sur le sacré, qui peut être atteint à travers lui par des procédures appropriées. Ainsi le corps se disperse selon les perspectives et les exigences de la réalité rituelle, et ne possède aucune autonomie matérielle, aucune signification organique.»

      Cette absence de reconnaissance du corps chez les hommes des sociétés premières trouve une illustration dans la réponse qu’un vieux calédonien donna à M. Leenhard lorsqu’il lui posa la question de ce que les Européens avaient apporté à son peuple. Pensant que le  vieil homme lui aurait répondu « le sens de l’esprit », il fut surpris d’entendre son interlocuteur déclarer : « Ce que vous nous avez apporté, c’est le corps. »

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Appréhension de l’espace par l’homme primitif

Capture d’écran 2015-11-04 à 15.15.14Kepler - Diagramme du système solaire extrait de 'mystères cosmographiques' où s'imbriquent les 5 polygones fondamentaux et les sphères

   La perception de l’espace par l’homme occidental contemporain a été façonné depuis des millénaires par le développement du rationalisme : lois mathématiques héritées de la pensée grecque, lois de la perspective géométrique de la Renaissance italienne qui permet de situer les objets par rapport à un observateur, utilisation d’unités de mesure qui permettent de quantifier les distances entre les objets, prise en compte des notions de déplacement et de vitesse grâce au développement des moyens de transport qui permettent d’atteindre de manière de plus en plus rapide des points de l’espace très éloignés. Pour un occidental, situer un objet par ses coordonnées spatiales et ses caractéristiques dimensionnelles, c’est un moyen de le saisir et de l’appréhender et cet acte participe à la compréhension et l’intelligibilité du monde. L’espace du monde est ressenti comme un espace vide et formel en trois dimensions empli d’objets qui peuvent être repérés, positionnés de manière précise et quantifiés.

    A l’opposé, l’espace mythique du primitif s’oppose à cet espace géométrique. Il ne se réduit pas à un simple contenant mais constitue un lieu absolu qui structure la vision mythique du monde et est le théâtre de son développement. L’espace n’était pas ressenti comme ayant une profondeur et les hommes étaient dans l’incapacité d’établir une distance entre le monde et eux. Chaque point, chaque lieu, chaque objet de cet espace participe à un principe de rassemblement et de totalité et qui en porte la signature. Rien n’existe indépendamment de tout le reste. Ainsi la localisation ne se limite pas à un chiffre neutre et abstrait, elle relie l’objet localisé à la totalité du cosmos par les liens tissés par le mythe. Cette manière d’appréhender l’espace fera que la perception du paysage ne s’impose pas à l’individu comme une donnée objective issue du dehors de sa conscience mais résulte d’une vision intérieure suscitée par le mythe. Pour que le mythe puisse être légitimisé et se perpétuer, il doit prendre terre, s’enraciner dans le paysage dont il révèle du même coup le sens. Pour l’homme primitif, le paysage ne peut être vu pour lui-même, il ne peut être appréhendé qu’à l’aulne de ses relations avec le mythe.

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l’horizon limité de l’espace anthropologique

    Pour le primitif, l’espace se réduit à l’environnement proche où se déploie le mythe et l’idée d’un espace indéfini prolongeant l’horizon visible ne peut être imaginé. C’est ce qu’exprime M. Leenhardt en écrivant que l’espace du primitif se présente «comme un ensemble hétérogène de lieux dont l’existence est éprouvée par la présence corporelle, et, là où il n’y a pas cette réaction de la sensibilité devant la résistance du milieu physique, l’espace n’existe pas. (…) Le pays lui-même n’est pas un espace vide et n’a pas d’existence en tous lieux; il n’existe qu’aux lieux où vivent le groupes humains en rapport avec le clan initial. Il se termine là où cessent ces groupes; A l’entour, le paysage s’estompe dans le flou que revêt un monde mythique.» Pour le philosophe et ethnologue . L. Lévy-Bruhl «les régions de l’espace ne sont pas conçues, ni proprement représentées, mais plutôt senties dans des ensemble complexes, où chacune est inséparable de ce qui l’occupe. Chacune participe des animaux réels ou mythiques qui y vivent, des plantes qui y poussent, des tribus qui l’habitent, des vents et des orages qui en viennent, etc. (…) La participation entre le groupe social et la contrée qui est la sienne ne s’étend pas seulement au sol et au gibier qui s’y trouve : toutes les puissances mystiques, les esprits, les forces plus ou moins nettement imaginées qui y siègent ont la même relation intime avec le groupe. Chacun de ses membres sent ce qu’elles sont pour luit ce qu’il est pour elles. Là, il sent quels dangers mystiques le menacent et sur quels appuis mystiques il peut compter. Hors de cette contrée, il n’est plus d’appuis pour lui. Des périls inconnus, et d’autant plus terrifiants, le menacent de toutes parts. Ce n’est plus son air qu’il respire, son eau qu’il boit, ses fruits qu’il cueille ou qu’il mange, ce ne sont plus ses montagnes qui l’entourent, ses sentiers où il marche : tout lui est hostile, parce que les participations qu’il est habitué à sentir lui font défaut.»

Principaux groupes ethniques péruviens (carte retravaillée par S. Baud, 2003) Territoire aguaruna (groupe Jivaro, Pérou) (carte retravaillée par S. Baud, 2003).

Territoire aguaruna du groupe ethnique Jivaro au Pérou dans lequel une liane
du nom de ayahuasca est ingérée lors de rites chamaniques (source S. Baud, 2003)

    Pour qualifier cet espace réduit qui recouvre l’ère où se déploie la vie et les mythes d’un groupe humain et au-delà duquel le monde perd sa consistance, Georges Gusdorf parle d’espace anthropologique ajoutant que dans ces conditions l’espace n’est pas le cadre d’une existence possible, mais le lieu d’une existence réelle qui lui donne son sens. Au-delà de l’horizon, la pensée, qui adhère étroitement au genre de vie, ne peut se déployer. Elle ne rencontre que le vide. La réalité géographique n’existe pas pour elle-même, indépendamment de la réalité humaine. Il y a originairement coalescence de l’homme et son environnement. C’est l’homme qui impose sens au paysage et en retour le paysage assure la complète réalité de l’homme. L’espace primitif est alors le lieu propre de l’homme consacré, grâce à la pensée mythique, par les puissances tutélaires qui n’interviennent pas au-delà de cet espace anthropologique.

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la structure du territoire anthropologique : exemple du village Karen

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organisation du territoire des Karen de Nong Taw (province de Chiang mai, Thailande) montrant les rizières (P), les zones d’écobuage (brûlis), (O) : actuellement sous culture, (A) : en jachère depuis une année, (B) : en jachère depuis 3 à 4 années, (C) : en jachère depuis 5 à 7 années, communauté forest (forêt communautaire) pour les besoins en bois, des produits forestier et médicinaux et la pâture du bétail, Watershed forest (forêts humides), et sacred forest (forêt sacrée) réservée aux rituels liés à la naissance (crédit J Odochao and C Vaddhanaphuti.)

     Dans l’idéal le système Karen permet une autosubsistance en riz pluvial, et un éventuel complément en riz irrigué. C’est un système stable basé sur la sédentarité. Il en découle l’utilisation d’un territoire strictement délimité, et l’emploi de méthodes de conservation des sols pour optimiser une production à long terme. La fragilité du système repose néanmoins sur le maintien de l’équilibre population / terre arable. Les rizières sont divisées en parcelles de propriété individuelle. Les zones d’écobuage entourent les rizières et le village et les espaces dégagés sont cultivés durant 1 à 2 années avant d’être placés en jachère durant plusieurs années; les paysans Karen stimulent la repousse forestière par une utilisation contrôlée du feu, un ébranchage des grands arbres situés sur les parcelles cultivées et un désherbage de surface sélectif. Ce système n’est pas d’une grande productivité, mais permet une reforestation naturelle rapide qui rend possible le cycle d’une façon quasi illimitée.  , les forêts sont propriété commune, les forêts humides qui donnent naissance à des sources ou des cours d’eau sont sacrées. Pour les Pwo Karen, le terme qui désigne la terre, englobe aussi l’ensemble des ressources naturelles. Dans leur perception du monde, les Karen ont deux notions fondamentales : celle de la complémentarité homme (Karen)/nature, et celle d’une unité harmonieuse. Les zones forestières qui renferment de l’eau appartiennent au dieu du sol et de l’eau. Il existe une multitude de règles qui fixent les conditions d’utilisation du bois et l’abattage des arbres. Certaines espèces animales sont frappées d’un tabou à la consommation pour les Karen; ce sont en général des animaux sans défense, proches des Karen, ou présents dans les mythes. Il faut y ajouter des interdictions saisonnières pour la pêche (périodes de fraie des différentes espèces). De même, pour la collecte des végétaux, les Karen ne prélèvent que ce qui est nécessaire : des quotas existent, par exemple, on ne peut couper que 2 pousses de bambous par bouquet. Pour les Karen, une vraie forêt est une forêt qui inclut des végétaux, des animaux, des esprits et des hommes. Sans humain, la forêt est un monde incomplet. Dans la forêt, toutes les composantes doivent respecter les règles d’une bonne harmonie, car c’est tout d’abord un lieu sacré, mais aussi un espace vierge entre deux finages villageois, une source de produits pour la vie quotidienne, un refuge pour les animaux, un dépôt de matières organiques fertiles, une serre où l’homme peut sans limite faire des expériences, une source de symboles mythico-religieux et l’habitat des esprits bons et mauvais. Par ce lieu privilégié, le naturel entre en liaison avec le surnaturel. Dans leur perception du monde, les Karen et la forêt sont mutuellement dépendants. (dossiers thématiques de l’IRD : Des forêts et des hommes)

territoire Karen

Exemple d’un territoire Karen au nord de la Thaïlande : au premier plan : rizières, au second plan sur les premières pentes : végétation en régénération après écobuage et culture, au troisième plan : forêt

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Les lieux consacrés : distinction entre espace sacré et espace profane

    L’espace anthropologique n’est pas homogène, il présente des ruptures, des cassures qui induisent des portions d’espaces qualitativement différentes dans lesquels s’opposent le sacré et le profane (Mircea Eliade). G. Gursdorf parle quant à lui d’emplacements privilégiés, points de passage obligés pour la révélation et la célébration du mythe où l’homme accomplira les rites nécessaires à la bonne marche du monde : « un morceau d’espace, découpé dans la réalité humaine, fait fonction de l’espace tout entier pour le service des dieux. Il s’agit bien là d’un univers en raccourci, d’un microcosme, qui comprend un tertre, un bois, une source, des rochers — Bref tout un paysage revêtu d’une valeur rituelle.»

L'art aborigène est partie intégrante du Temps du Rêve

L’art aborigène est partie intégrante du Temps du Rêve

    La pensée mythique doit être considérée comme un outil permettant de vivre dans le monde et d’assumer ses transformations. C’est ainsi que dans le désert australien où l’eau était rare, les lieux nommés dans l’espace constitutif de la cartographie indigène sont principalement constitués de points d’eau et mémorisés à l’aide de cycles de chants et d’itinéraires mythiques associés à des pré-humains qui les auraient créés ou découverts et auraient laissés derrière eux des traces qu’utilisent les humains. Chaque action commise par les ancêtres laisse en effet une trace dans la configuration du paysage : points d’eau et entrées de grottes aux endroits où ils émergèrent, cours d’eau sur les traces de leur marche, arbres aux emplacements où ils avaient plantés leur bâton. L’historien des religions J. Przyluski a remarqué qu’effectivement, un ou plusieurs arbres, un tertre ou une et plusieurs pierres, une caverne, une source, un étang ou un cours d’eau sont parfois inclus dans les lieux saints primitifs. Ce fait a une portée universelle, on le retrouve partout dans le monde, des stupas bouddhiques de l’Inde à la Pierre noire de La Mecque au nemetons celtiques, ces bois sacrés de l’antiquité.
    Ainsi l’espace rituel constitue une spécification de l’espace anthropologique : « le sacré s’y ramasse, se concentre pour en rayonner alentour. » (GGusdorf)

Har Karkom, les nodules de silex

Désert du Néguev : nodules de silex du sanctuaire d’Hart Karkom, – 35.000 ans

    Claude Lévi-Strauss, dans La Pensée sauvage, précise que même si l’histoire mythique est une affabulation, elle prend l’aspect, dans l’esprit des peuples à qui elle est contée, d’événements historiques qui ont vraiment eu lieu dans des endroits précis et possède de ce fait le pouvoir de susciter chez ses interlocuteurs des émotions intenses et variées. Il cite, à titre d’exemple, le observations de l’ethnologue T.G.H. Strehlow qui a étudié les Aranda, une tribu Aborigène de l’Australie centrale :

    « L’Aranda septentrional est attaché à son sol natal par toutes le fibres de son être. Il parle toujours de son « lieu de naissance » avec amour et respect. Et aujourd’hui, les larmes lui viennent aux yeux quand il évoque un site ancestral que l’homme blanc a, parfois involontairement, profané… L’amour du pays, la nostalgie du pays, apparaissent aussi constamment dans le mythes qui se rapportent aux ancêtres totémiques.
     (…)
    Les montagnes, les ruisseaux, le sources et mares ne sont pas seulement pour lui des aspects du paysage beaux ou dignes d’attention… Chacun fut l’œuvre d’un des ancêtres dont il descend. dans le paysage qui l’entoure, il lit l’histoire des faits et gestes des êtres immortels qu’il vénère ; êtres qui, pour un bref instant, peuvent encore assumer la forme humaine ; êtres dont beaucoup lui sont connus par expérience directe, en tant que père, grade-pères, frères, mères et sœurs. Le pays entier est pour lui comme un arbre généalogique ancien, et toujours vivant. Chaque indigène conçoit l’histoire de son ancêtre totémique comme une relation de ses propres actions au commencement des temps et de l’aube même de la vie, quand le monde, tel qu’on le connaît aujourd’hui, était encore livré à des mains toutes-puissantes qui le modelaient et le formaient » (T.G.H. Strehlow

Danse d'accueil Arrernte - Alice Springs, Australie centrale, 1901 ( photo Walter Baldwin Spencer et Francis J. Gillen) - Google Art Project

Danse de bienvenue Arrernte – Alice Springs, Australie centrale, 1901

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arbre sacré

Conclusion

      A la lumière des données ci-dessus exposées, il apparaît que l’homme des sociétés premières se trouvait dans l’incapacité de percevoir le paysage à la manière de l’homme moderne d’aujourd’hui. On ne peut l’imaginer contempler un paysage et délivrer un jugement sur son esthétique supposée…  Vivant en symbiose complète avec son milieu, il n’avait pas encore pris conscience de son potentiel d’autonomie par rapport au monde et même de la singularité et de l’unité de son propre corps. Il n’existait pas en tant que personne et ne constituait qu’un atome dans un ensemble plus vaste qui englobait le groupe humain dont il faisait partie et l’espace naturel dans lequel ce groupe vivait. Au même titre qu’un animal, qu’une plante, qu’un rocher ou qu’une montagne, il était intégré organiquement au Grand Tout régit par un ordre immuable transmis par les mythes. Des forces fondatrices supérieures avaient créées le monde et agissaient à tout moment et en toutes circonstances sur celui ci en référence au discours mythique.
     Le monde qui entourait l’homme primitif et le paysage ne pouvait exister dans son esprit comme un objet géographique objectif à analyser et interpréter. Etant lui-même l’une des composantes actives du paysage, il était le paysage et ne pouvait s’en dissocier. La lecture du paysage se réduisait alors à la lecture des relations entre les éléments et les choses qui le composait et le mythe : ciel, montagne, rochers  fleuve, lac, source, arbres, êtres humains vivants ou morts étaient perçus et appréhendés en référence au récit délivré par le mythe. 
      Dans ces conditions, on peut supposer que la notion du « Beau » n’existait pas où avait une tout autre signification que la nôtre. Ces éléments du paysage étaient appréhendés à l’aulne de leur relation avec le mythe et le sacré, ils étaient bénéfiques ou maléfiques, source de confiance et de promesse de bien-être ou inspiraient le rejet, la crainte et la terreur.

Shintoïsme - cascade sacrée

Shintoïsme – cascade sacrée au Japon


Ouvrages, sites et articles liés

  • Georges Gusdorf : Mythe et métaphysique – Flammarion 1953
  • Mircea Eliade : le sacré et le profane – Folio Essai, 1965
  • Claude Levi-strauss : La pensée sauvage
  • site REGARD ELOIGNE : « On a peur de Sila qui donne les Tempêtes ! » Les inuit ou la sagesse du Territoire, c’est   ICI

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