Mes Deux Siciles – Scènes de la folie ordinaire à San Eufemia d’Aspromonte


  J’ouvre aujourd’hui une nouvelle rubrique intitulée « Nouvelles de Sant’Eufemia d’Aspromonte », ce village de Calabre d’où était originaire ma grand mère maternelle, Rosaria. Il m’arrive de temps à autre de rechercher sur Internet les événements qui se produisent en ce lieu où je me suis rendu à plusieurs reprises en tapant les mots Sant’Eufemia + N’Dranghetta et pour parfaire le tout en ajoutant quelquefois le nom de famille de ma grand mère. Le résultat est éloquent… Une question me taraude : les comportements se transmettent-ils génétiquement ?

Capture d’écran 2019-07-08 à 16.42.15.pngSant’Eufemia d’Aspromonte : un village si paisible…

La montée aux Extrêmes…

   Le 18 janvier 1965 à Sant’Eufemia d’Aspromonte (Province de Calabre) : Concetta Iaria, 36 ans et son fils Cosimo Gioffrè, âgé de 12 ans ont été tués dans leur sommeil par des inconnus. Les trois autres enfants qui dormaient dans la même chambre ont été grièvement blessés.

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     Encore une querelle de famille qui a fait couler le sang dans cette bourgade où l’on reconnait les méthodes de la Mafia.
     Giuseppe Gioffrè, le mari de Concetta, tenait le seul bar de la ville. Les affaires étaient florissantes jusqu’au moment où un deuxième bar ouvre ses portes à proximité. Son propriétaire est son propre beau-père, Antonio Iaria. Deux bars pour Sant’Eufemia, c’est beaucoup trop ! la tension monte et les insultes volent. En plus son beau-père veut lui retirer la gestion de son commerce où il travaille avec son épouse. Pour intimider le récalcitrant,  le 27 juin 1964, Antonio Iaria envoie deux de ses connaissances, les cousins Antonio Dalmato et Antonio Alvaro appartenant au clan Alvaro de Sinopoli, l’une des familles de la ‘Ndrangheta. Mauvaise idée car Giuseppe Gioffré, après avoir été passé à tabac, tue l’un et l’autre à coups de révolver. Il est alors arrêté et conduit en cellule en attente de son jugement. Il sera finalement condamné à 9 ans de prison.

     Les représailles vont être terribles. Sept mois plus tard, un commando (on supposait alors qu’ils étaient plusieurs) coupe l’alimentation électrique de la ville et armé d’un fusil et d’un pistolet remonte la Via Principe di Piemonte où habitent ses futures victimes. Pénétrant dans la maison de Concitta Iaria, ils l’abattent avec le petit Cosimo qui dort à ses côtés et blesse gravement Giovanni, âgé de sept ans, et les petites Maria et Carmela, âgées respectivement de cinq ans et cinq mois à peine.

        C’est ce que les italiens appelle une « Vendetta trasversale » (une vengeance transversale) parce que les victimes ne portent aucune responsabilité dans le meurtre initial. Elles ne sont victimes que par procuration.

     Ce crime est longtemps resté impuni. Quand au mari Giuseppe Gioffré, libéré après avoir purgé sa peine, il a été à son tour abattu de quatre coups de feu  sur un banc de sa maison de San Mauro le 11 juillet 2004, trente ans après le double crime qu’il avait commis.

     C’est à la suite d’un concours de circonstances que l’un des meurtriers de Gioffré  a finalement été arrêté par la police. Il s’agit de  Stefano Alvaro, âgé de 24 ans et fils d’un boss important de la ‘Ndrangheta en fuite, Carmine Alvaro, dont l’ADN a été retrouvé sur une bouteille retrouvée dans la voiture abandonnée par les meurtriers. Les policiers ont ainsi pu reconstituer ce qui s’était passé. C’est un commando comprenant Rocco  et Giuseppe Alvaro, frères de l’un des hommes de main tués par Gioffré qui aurait accompli le meurtre de ce dernier. Quatorze personnes ont été inculpées mais finalement relâchées par manque de preuves. Seul, Stefano Alvaro, confondu par ses traces ADN, a pu être condamné.


       On reconnait dans le meurtre de la famille Gioffré la mentalité mafieuse avec son égo sur-dimensionné et son absence complète de sens moral. Ce n’est pas par erreur ou dans l’affolement de l’action que les enfants ont été atteints. Cet acte était froid et prémédité. Il s’agissait d’atteindre au plus profond de sa chair le mari et le père en lui faisant assumer de manière perverse durant toutes ces années d’emprisonnement la responsabilité de ce qui était arrivé à sa famille. La mort aurait été une peine trop légère pour ce type d’individu, sans doute courageux, fier et arrogant, il fallait qu’il souffre à petit feu et le plus longtemps possible de torture morale avant que ne s’applique la sentence ultime. L’innocence d’une femme et de ses quatre enfants ne faisait pas le poids face au désir de vengeance engendré par l’humiliation et à l’immensité de la haine qui devait se déverser. Si l’on envisageait les choses de manière cynique, on pourrait dire que dans le système de rapport de force mafieux, le meurtre d’innocents peut paraître « utile » car il constitue un avertissement aux ennemis actuels ou potentiels en délivrant le message qu’il n’y aura aucune « limite » dans la pratique des représailles. C’est cette pratique que le général prussien Carl von Clausewitz qualifiait dans son ouvrage De la guerre « la montée aux extrêmes » qui risque, poussée à son paroxysme, de détruire les deux belligérants et la société toute entière. René Girard a montré que les sociétés humaines, dans ce type de confrontation qui risque de les détruire, trouvent de manière inconsciente, grâce à des artifices mentaux, des moyens de réduire les tensions et recréer, au moins pour un temps, l’unité de la communauté. Certaines sociétés du sud de l’Italie sont dans un tel état de décomposition qu’elles n’ont même plus les moyens d’éviter cette « montée aux extrêmes » qui les détruira.

Enki sigle


    Et pour terminer sur une note moins lugubre, je vous laisse apprécier la Carpinese, une tarentelle datant du XVIIe siècle magnifiquement interprétée par les musiciens de L’Arpegiatta d’Erika Pluhar, le ténor Marco Beasley et dansée par une danseuse solide comme un roc au profil grec et au tempérament farouche et volcanique, Anna Dego, qui résume à elle seule la mentalité indomptable des femmes de cette contrée à part qu’est la Calabre.

Pigliatella la palella e ve pe foco
va alla casa di lu namurate
pìjate du ore de passa joco

Si mama si n’addonde di chieste joco
dille ca so’ state faielle de foco.
Vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

Luce lu sole quanne è buone tiempo,
luce lu pettu tuo donna galante
in pettu li tieni dui pugnoli d’argentu

Chi li tocchi belli ci fa santu
è Chi li le tocchi ije ca so’ l’amante
im’ paradise ci ne iamme certamente.
vule, die a lae, chelle che vo la femmena fa.

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Mes Deux-Siciles : les oliviers de Rosaria

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Lo stretto di Messina - cliché Wikipedia

Lo Stretto di Messina – Au premier plan la côte sicilienne au sud de Messine et de l’autre côté du stretto, la côte de Calabre avec les montagnes du massif de l’Aspromonte qui plonge dans la mer – cliché Wikipedia

    Dés que l’on franchit, en venant de Messine, l’ancienne Zancle des grecs, l’étroit bras de mer du Stretto di Messina ou Strittu di Missina, comme l’appelle les  Siciliens, on se heurte aux premières pentes du massif montagneux d’Aspromonte qui culmine à presque 2 000 m et marque l’extrêmité sud de la chaîne apennine.

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–––– Le massif de l’Aspromonte en Calabre –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     L’Aspromonte est un massif très accidenté et boisé aménagé aujourd’hui en Parc National et qui tente de s’ouvrir au tourisme.

Parc d'Aspromonte

Vues du Parc d’Aspromonte

Parc d'Aspromonte

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–––– le village de Sant’Eufemia d’Aspromonte –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    A  l’ouest, entre la Mer Tyrrhénienne et la partie la plus montagneuse du massif, dans une zone de collines en partie boisées, se situe Sant’ Eufemia d’Aspromonte , village d’origine de ma grand-mère Rosaria Federico dans lequel elle est née en 1884.

Sant Eufemia d'AspromonteSant Eufemia d’Aspromonte aujourd’hui

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     Quelque part sur le territoire de cette commune, au fond d’un vallon, il existe un endroit béni des dieux : une oliveraie très ancienne où s’alignent des oliviers centenaires aux formes tourmentées dont ma grand-mère Rosaria avait héritée après la mort de ses parents dans le terrible tremblement de terre qui avait frappé la Calabre en 1908. C’est de cette oliveraie que provenait l’huile qu’elle vendait dans la Sicile voisine, à Messine, pour nourrir ses enfants après que mon grand-père Giuseppe eut émigré en France. Ma mère Ina, m’avait souvent évoqué avec nostalgie les moments heureux qu’elle avait vécu lorsqu’elle séjournait, jeune enfant, dans cette oliveraie…

Rosaria

Rosaria

     Lors de mon premier séjour en ces lieux, encore adolescent, j’ai eu la chance de pouvoir parcourir seul cette oliveraie et méditer entre ses arbres centenaires. Comment exprimer les sensations et les sentiments qui étaient alors les miens à cette occasion :  au-dessus de ma tête les frondaisons argentées chargées d’olives étendaient leur manteau d’ombre protecteur que perçaient çà et là des éclairs de lumière aveuglants lancés par un soleil incandescent. Tout autour de moi se succédaient en alignements croisés des troncs noircis aux formes tourmentées et aux ramifications multiples qui faisaient penser à des créatures jaillies de terre en proie à de terribles et douloureuse convulsions qui se seraient figées et lignifiées au contact de l’air. Le contraste était grand entre l’expression de douleur figée exprimée par les troncs torturés et le calme et la sérénité qui résultaient de l’étrange silence de cet espace clos, silence interrompu seulement par le bruissement lointain des cigales et par quelques chants d’oiseaux. L‘idée m’est apparue soudainement que cette oliveraie existait peut-être déjà il y a 2.500 ans, au temps de la présence grecque en Calabre, et que depuis, près de cinquante générations d’hommes et de femmes s’étaient succédées en ce lieu… C’est à ce moment précis que je me senti saisi d’une sorte de vertige, éprouvant intensément le sentiment de la présence prégnante du temps qui passe dont je ressentais, de manière presque palpable, le flux mouvant qui baignait et traversait ces arbres. Je me sentais soudainement être un intrus dans cet environnement « hors du monde » qui exhalait partout la présence du sacré. L’oliveraie était devenue sanctuaire, nemeton.

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Getty Grèce

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––– la cueillette des olives –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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amphore grecque montrant la collecte des olives

La récolte des olives, il Giornale illustrato 1864La récolte des olives en Calabre, il Giornale illustrato 1864

    Les photos qui suivent relatives à la récolte des olives ont été prises par le photographe Ando Gilardi  à Gioia Tauro (Reggio Calabria), vers 1955.
Elles sont issues du Crédit Fototeca Storica Nazionale Ando Gilardi et de la fondation Getty.

Gioia Tauro calabria par Ando Gilardi

Ando Gilardi, Récolte des olives à Gioia Tauro (Reggio Calabria), vers 1955

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Ando Gilardi, Récolte des olives à Gioia Tauro (Reggio Calabria), vers 1955

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