le cas de « l’enfant mélodieux » tué par « un mot vertigineux »…


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Jean Genet, enfant

      « L’enfant mélodieux tué par un mot vertigineux ». C’est Jean-Paul Sartre qui emploie ces mots tirés des écrits de Jean Genet dans son essai « Saint Genet, comédien et martyr »  écrit en 1952 et consacré au mauvais garçon devenu romancier, poète et homme de théâtre, Jean Genet. Je n’ai pas cherché en écrivant cet article à exposer l’interprétation que fait Sartre de la vie et de la personnalité de Jean Genet, largement mise en cause depuis par de nombreux critiques et en premier lieu par le principal intéressé objet de l’étude mais à montrer comment un acte exécuté par un enfant sous l’action d’une pulsion incontrôlée et la réponse faite en retour par les adultes peut avoir un effet déstabilisateur pour son équilibre mental et conditionner son comportement et l’idée qu’il a de lui-même pour le restant de sa vie. Cet événement fondateur, cette crise existentielle se traduit chez l’enfant par un vertige, un ébranlement de l’être qui accompagne ou traduit la métamorphose en cours. On verra plus loin que les mots employés par le narrateur pour décrire la scène sont explicites : « accès d’angoisse », « état extatique », « aveuglé et abasourdi », « vint à lui-même », c’est-à-dire révélé à lui-même, « Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner ».


L’enfance du petit Genet 

   Il est des moments dans la vie d’un enfant où l’accomplissement d’un acte jugé par celui-ci anodin ou suscité par une pulsion soudaine va avoir des conséquences considérables sur sa vie si cet acte est considéré par la société des adultes comme un acte transgressif grave dans la mesure où il brise certains tabous qui structurent de manière essentielle la société. C’est ce qui serait arrivé, selon Jean-Paul Sartre, au petit Jean Genet, enfant abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, placé par l’assistance publique chez des parents adoptifs, paysans dans le Morvan, auprès desquels il connaîtra une enfance heureuse mais qui sera surpris un jour en flagrant délit de vol. Dans une société laborieuse d’ « honnêtes gens », un tel acte accompli par un enfant recueilli brise les tabous moraux qui régissent les relations entre les êtres : appropriation du bien d’autrui par le vol et ingratitude. L’enfant va être brusquement extrait de « la douce confusion » qu’il entretenait avec la nature et le monde dans laquelle il se mouvait jusque là et devenir brutalement aux yeux de tous un monstre. Cette jeune personnalité en devenir aura désormais une identité qu’il n’aura pas forgée lui-même mais qui lui aura été imposée par la société et qu’il finira par revendiquer : celle de Voleur.


Un événement fondateur

    J’ai retrouvé à la relecture d’un essai des années soixante écrit par les deux théoriciens anglais du mouvement de l’antipsychiatrie alors à la mode, Ronald D. Laing & David G. Cooper, le texte tiré du livre de Sartre qui décrit ce moment de crise originelle où le petit Jean Genet, enfant sans identité parce que né de père inconnu et rejeté par sa mère à sa naissance décide d’assumer l’identité que les évènements  lui auront apporté.

    « Un jour, alors qu’il avait dix ans, Genet jouait dans la cuisine. Tout à coup, dans un accès d’angoisse, il ressentit sa solitude et plongea dans un état extatique. Sa main entra dans un tiroir ouvert. Il se rendit compte que quelqu’un était entré dans la pièce et était en train de l’observer. Sous le regard de cette autre personne Genet « vint à lui même », dans un sens, pour la première fois. Jusqu’à ce moment il avait manqué de consistance. Maintenant il était quelqu’un. Il était devenu sur le champ un certain Jean Genet. Il était aveuglé et abasourdi. Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner. Bientôt tout le village connaîtrait la réponse à la question : « Qui est Jean Genêt ? » Seul l’enfant lui-même restait dans l’ignorance. Alors une voix lui annonça son identité : … « Tu es un voleur. » 

Ronald D. Laing & David G. Cooper, Raison et Violence, 2ème partie : À propos de Genet – Edit. Payot, 1964


JeanGenet 

« Vivre, c’est survivre à un enfant mort » – Jean Genet

     L’enfant qu’était alors Jean Genet était-il foncièrement un voleur ?  Sartre, Laing et Cooper expliquent ce geste qui se répétera à plusieurs reprises et aboutira à l’enfermement de l’enfant dans une maison de correction par un désir d’appropriation visant à compenser sa situation d’enfant sans filiation et donc sans biens ni héritage. Tout ce qui lui est accordé n’est pas légitimé par son appartenance à une famille mais résulte d’un « don » qui lui est accordé : don de ses parents adoptifs, don de l’assistance publique. L’enfant n’est qu’un « assisté » privé de la possession de biens et de relations familiales basées sur le sang et se situe de ce fait en dehors de la société. S’accaparer le bien d’autrui est le moyen compensatoire pathétique qu’il a trouvé pour se construire une histoire et posséder un bien qui lui est propre puisqu’il ne dépend que de lui-même.
       Alors pourquoi la société représentée par le monde des adultes et les institutions a-t-elle été aveugle et si dure avec cet enfant désemparé. En dehors du fait qu’en 1920, année où s’est passé l’événement fondateur décrit par Sartre, le souci de la psychologie de l’enfant était inexistant dans une société rurale traditionnelle encore marquée par le traumatisme de la première guerre mondiale, l’explication donnée par le philosophe est de nature anthropologique : la société des « honnêtes gens » a besoin pour affirmer et conforter sa cohésion sociale et éloigner ainsi les tentations qui existent chez la plupart de ses membres de projeter sur un bouc émissaire la part d’elle-même qu’elle renie. Le petit Jean Genet, corps étranger qui ne risque pas par son altérité de mettre en cause l’intégrité de la société et sa cohésion, constitue la victime expiatoire idéale. Jean Genet, en acceptant l’étiquette qui lui a été attribuée a accepté en même temps de jouer ce rôle de bouc émissaire. On remarquera que cette vision des choses défendue par Sartre, Laing et Cooper sur ce point particulier s’apparente à celle qui sera professée une soixantaine d’année plus tard, en 1982, par le philosophe René Girard dans son essai Le bouc émissaire lorsqu’il rappelle que dans les sociétés premières le bouc émissaire était souvent choisi parmi les étrangers, le marginaux ou les infirmes et qu’ils étaient très souvent consentants.

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Sartre et l’alpinisme – Le libre arbitre existe-t-il ?

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     « L’argument décisif utilisé par le bon sens contre la liberté consiste à nous rappeler notre impuissance… Loin que nous puissions modifier notre situation, il semble que nous ne puissions pas nous changer nous-mêmes. Je ne suis libre ni d’échapper au sort de ma classe, de ma nation, de ma famille, ni même d’édifier ma puissance ou ma fortune, ni de vaincre mes appétits les plus insignifiants ou mes habitudes. Je nais ouvrier, Français, tuberculeux… etc. Bien plus qu’il ne paraît «se faire»,  l’homme semble «être fait» par le climat et la terre, la race et la classe, la langue, l’histoire de la collectivité dont il fait partie, l’hérédité, les circonstances individuelles de son enfance, les habitudes acquises, les grands et les petits événements de sa vie

    Cet argument n’a jamais profondément troublé les partisans de la liberté humaine : Descartes, le premier, reconnaissait à la fois que la volonté est infinie et qu’il faut «tâcher à nous vaincre plutôt que la fortune». C’est qu’il convient ici de faire des distinctions ; beaucoup des faits énoncés par les déterministes ne sauraient être pris en considération. Le coefficient d’adversité des choses en particulier, ne saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est à dire par la position préalable d’une fin que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher qui manifeste une résistance profonde si je veux le déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage. En lui-même s’il est même possible d’envisager ce qu’il peut être en lui-même il est neutre, c’est à dire qu’il attend d’être éclairé par une fin pour se manifester comme adversaire ou comme auxiliaire. Encore ne peut il se manifester de l’une ou l’autre manière qu’à l’intérieur d’un complexe ustensile déjà établi. Sans les pics et les piolets, les sentiers déjà tracés, la technique de l’ascension, le rocher ne serait ni facile ni malaisé à gravir ; la question ne se poserait pas, il ne soutiendrait aucun rapport d’aucune sorte avec la technique de l’alpinisme. Ainsi, bien que les choses brutes […] puissent dès l’origine limiter notre liberté d’action, c’est notre liberté elle même qui doit préalablement constituer le cadre, la technique et les fins par rapport auxquels elles se manifesteront comme des limites. Si le rocher, même, se révèle comme «trop difficile à gravir», et si nous devons renoncer à l’ascension, notons qu’il ne s’est révélé tel que pour avoir été originellement saisi comme «gravissable»; c’est donc notre liberté qui constitue les limites qu’elle rencontrera par la suite. 

Le Pas Tricouni (1905), dans la gorge de la Varappe. (photo Brand)

    […] Le sens commun conviendra avec nous, en effet, que l’être dit libre est celui qui peut réaliser ses projets. Mais pour que l’acte puisse comporter une réalisation, il convient que la simple projection d’une fin possible se distingue a priori de la réalisation de cette fin. S’il suffit de concevoir pour réaliser, me voilà plongé dans un monde semblable à celui du rêve, où le possible ne se distingue plus aucunement du réel. Je suis condamné dès lors à voir le monde se modifier au gré des changements de ma conscience, je ne puis pas pratiquer, par rapport à ma conception, la « mise entre parenthèses » et la suspension de jugement qui distinguera une simple fiction d’un choix réel. L’objet apparaissant dès qu’il est simplement conçu, ne sera plus ni choisi ni seulement souhaité. La distinction entre le simple souhait, la représentation que je pourrais choisir et le choix étant abolie, la liberté disparaît avec elle. 

    […] Il faut. en outre, préciser contre le sens commun que la formule « être libre » ne signifie pas « obtenir ce qu’on a voulu », mais « se déterminer à vouloir [au sens large de choisir] par soi même ». Autrement dit, le succès n’importe aucunement à la liberté. La discussion qui oppose le sens commun aux philosophes vient ici d’un malentendu : le concept empirique et populaire de « liberté » produit de circonstances historiques, politiques et morales équivaut à la « faculté d’obtenir les fins choisies ». Le concept technique et philosophique de liberté, le seul que nous considérions ici, signifie seulement : autonomie du choix. Il faut cependant noter que le choix étant identique au faire suppose, pour se distinguer du rêve et du souhait, un commencement de réalisation. Ainsi ne dirons nous pas qu’un captif est toujours libre de sortir de prison, ce qui serait absurde, ni non plus qu’il est toujours libre de souhaiter l’élargissement, ce qui serait une lapalissade sans portée, mais qu’il est toujours libre de chercher à s’évader [ou à se faire libérer] c’est à dire que quelle que soit sa condition, il peut projeter son évasion et s’apprendre à lui même la valeur de son projet par un début d’action. Notre description de la liberté ne distinguant pas entre le choisir et le faire, nous oblige à renoncer du coup à la distinction entre l’intention et l’acte. On ne saurait pas plus séparer l’intention de l’acte que la pensée du langage qui l’exprime et, comme il arrive que notre parole nous apprend notre pensée, ainsi nos actes nous apprennent nos intentions, c’est à dire nous permettent de les dégager, de les schématiser, et d’en faire des objets au lieu de nous borner à les vivre, c’est-à-dire à en prendre une conscience non thétique. Cette distinction essentielle entre la liberté du choix et la liberté d’obtenir a certainement été vue par Descartes, après le stoïcisme. Elle met un terme à toutes les discussions sur «vouloir» et «pouvoir» qui opposent aujourd’hui encore les partisans et les adversaires de la liberté. 

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   […] C’est donc seulement dans et par le libre surgissement d’une liberté que le monde développe et révèle les résistances qui peuvent rendre la fin projetée irréalisable. L’homme ne rencontre d’obstacle que dans le champ de sa liberté. Mieux encore : il est impossible de décréter a priori ce qui revient à l’existant brut et à la liberté dans le caractère d’obstacle de tel existant particulier. Ce qui est obstacle pour moi, en effet, ne le sera pas pour un autre. Il n’y a pas d’obstacle absolu, mais l’obstacle révèle son coefficient d’adversité à travers les techniques librement inventées, librement acquises ; il le révèle aussi en fonction de la valeur de la fin posée par la liberté. Ce rocher ne sera pas un obstacle si je veux, coûte que coûte, parvenir au haut de la montagne ; il me découragera, au contraire, si j’ai librement fixé des limites à mon désir de faire l’ascension projetée. Ainsi le monde, par des coefficients d’adversité, me révèle la façon dont je tiens aux fins que je m’as¬signe ; en sorte que je ne puis jamais savoir s’il me donne un renseignement sur moi ou sur lui. […] A désir égal d’escalade, le rocher sera aisé à gravir pour tel ascensionniste athlétique, difficile pour tel autre, novice, mal entraîné et au corps malingre. Mais le corps ne se révèle à son tour comme bien ou mal entraîné que par rapport à un choix libre. C’est parce que je suis là et que j’ai fait de moi ce que je suis que le rocher développe par rapport à mon corps un coefficient d’adversité. Pour l’avocat demeuré à la ville et qui plaide, le corps dissimulé sous sa robe d’avocat, le rocher n’est ni difficile ni aisé à gravir : il est fondu dans la totalité « monde » sans en émerger aucunement. Et, en un sens, c’est moi qui choisis mon corps comme malingre, en l’affrontant aux difficultés que je fais naître [alpinisme, cyclisme, sport]. Si je n’ai pas choisi de faire du sport, si je demeure dans les villes et si je m’occupe exclusivement de négoce ou de travaux intellectuels, mon corps ne sera aucunement qualifié de ce point de vue. Ainsi commençons nous à entrevoir le paradoxe de la liberté : il n’y a de liberté qu’en situation et il n’y a de situation que par la liberté. La réalité humaine rencontre partout des résistances et des obstacles qu’elle n’a pas créés ; mais ces résistances et ces obstacles n’ont de sens que dans et par le libre choix que la réalité humaine est. »

Sartre, extrait de L’Etre et le néant, 1943.

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De bonne foi et de mauvaise foi : la préparation du pain à Greenpoint

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Cuisson du pain

Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.

Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux doigts monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.

Le bois brûlé se fendillait en braises rouges
Et deux par deux, du bout d’une planche, les gouges
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.

Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.
 
Émile Verhaeren, Les Flamandes

la confection du pain en Afghanistant

la préparation du pain en Afghanistan

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Dis maman, comment sont faits les bébés ?
Les bébés ? Eh bien, on prend de la pâte à pain ou à gâteaux, on la pétrit pour en faire un petit enfant et on le fait cuire au four… Quand il est bien cuit et bien doré, on le sort, on le fait refroidir et ça fait un petit homme…
Voilà ce que me racontait ma maman sicilienne…

J’ai déjà raconté cette anecdote dans un article précédent sur les « paritàs », ces histoires métaphoriques populaires de cette grande île du sud de l’Italie (c’est ICI).

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     Je suis dans le quartier de Greenpoint à Brooklyn dans une boulangerie pâtisserie artisanale où l’on peut acheter des pâtisseries et du pain faits maison et les consommer si on le désire sur place autour d’une grande table de bois commune ou le long d’une banque haute et étroite qui borde l’atelier de fabrication des pâtisseries et le sépare de la boutique.
    Je suis justement attablé à cette banque. Deux jeunes femmes en salopettes bleues sont affairées dans l’atelier. L’une d’entre elle, une belle fille à lunettes, aux formes plantureuses malaxe la pâte avec dextérité. Il faut la voir diviser le tas informe de pâte  en portions de tailles adaptées au produits à réaliser, les mettre en forme, les pétrir et les sculpter pour leur donner la forme voulue…
    Je suis fasciné de voir ses mains se mouvoir avec grâce et précision dans une succession ininterrompue de gestes dont chacun à son utilité propre et répond à une fonction précise : soupoudrer de farine la table de bois blond, donner sa forme à la future pâtisserie en roulant la pâte tout en anticipant sur les déformations que lui apporteront la cuisson, ôter les surplus de matière, imprimer par un tapotement de l’extrémité des doigts le motif décoratif qui animera la surface de la pâtisserie. Le tout dans une rapidité et une économie de moyens extrême… Je songe à l’absence de mot adapté pour qualifier cette jeune femme. On a le choix qu’entre les substantifs boulangère, terme général et imprécis et pétrisseuse, terme purement technique; le substantif mitrone, quand à lui,  reporte à une apprentie boulangère ou pâtissière… Finalement, c’est encore le mot « plasticienne » qui lui convient le mieux car après tout sa production peut s’apparenter à une forme d’art…

boulangère étrusque, - 300 ans avant J.-C.

    Je pense alors au garçon de café que Sartre décrit dans l’Être et le Néant. Lui aussi remplissait sa tâche avec dextérité et professionnalisme mais Sartre considérait qu’il en faisait un peu trop, qu’il en rajoutait en jouant, vis à vis du public et surtout de lui-même le rôle de “garçon de café”, ceci pour “exister” car pour Sartre le propre de l’homme, c’est d’avoir une conscience qui pour échapper au néant se projette dans la réalité en jouant un rôle. C’est ce que le philosophe appelait la “mauvaise foi” que l’on peut alors définir comme un écart entre ce que l’on est et ce que l’on fait apparaître de soi-même. Nous jourrions donc tous des rôles pour échapper à l’angoisse du néant. Une variante en quelque sorte du divertissement de Pascal qui permet de s’affranchir de l’angoisse générée par la réalité de notre condition… En opposition avec l’attitude du garçon de café, être sincère avec nous-même exigerait donc un « devoir être » dans notre attitude et notre comportement avec nous-même et avec autrui.

Jean-Paul Sartre« Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule , en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser.

Cette obligation ne diffère pas de celle qui s’impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d’eux qu’ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l’épicier, du tailleur, du commissaire priseur, par quoi ils s’efforcent de persuader à leur clientèle qu’ils ne sont rien d’autre qu’un épicier, qu’un commissaire priseur, qu’un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu’il se contienne dans sa fonction d’épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n’est plus fait pour voir, puisque c’est le règlement et non l’intérêt du moment qui détermine le point qu’il doit fixer (le regard « fixé à dix pas »).

Voilà bien des précautions pour emprisonner l’homme dans ce qu’il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu’il n’y échappe, qu’il ne déborde et n’élude tout à coup sa condition. Mais c’est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le, verre est verre. Ce n’est point qu’il ne puisse former des jugements réflexifs ou des concepts sur sa condition. Il sait bien ce qu’elle « signifie » : l’obligation de se lever à cinq heures, de balayer le sol du débit, avant l’ouverture des salles, de mettre le percolateur en train, etc.
Il connaît les droits qu’elle comporte : le droit au pourboire, les droits syndicaux, etc. Mais tous ces concepts, tous ces jugements renvoient au transcendant. Il s’agit de possibilités abstraites, de droits et de devoirs conférés à un « sujet de droit ». Et c’est précisément ce sujet que j’ai à être et que je ne suis point. Ce n’est pas que je ne veuille pas l’être ni qu’il soit un autre. Mais plutôt il n’y a pas de commune mesure entre son être et le mien. Il est une « représentation » pour les autres et pour moi-même, cela signifie que je ne puis l’être qu’en représentation.
Mais précisément si je me le représente, je ne le suis point, j’en suis séparé, comme l’objet du sujet, séparé par rien, mais ce rien m’isole de lui, je ne puis l’être, je ne puis que jouer à l’être, c’est-à-dire m’imaginer que je le suis. Et, par là même, je l’affecte de néant. J’ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l’être que sur le mode neutralisé, comme l’acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état et en me visant comme garçon de café imaginaire à travers ces gestes… Ce que je tente de réaliser c’est un être-en-soi du garçon de café, comme s’il n’était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d’état, comme s’il n’était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer. »

SartreL’être et le néant

Charles Chaplin - Charlot, garcon de cafe

Charles Chaplin, imposteur singeant un garçon de café, devient donc de « bonne foi » dans sa fausse interprétation….

  J’avoue à avoir eu des difficultés à comprendre la théorie de Sartre qui rend problématique l’appropriation de toute fonction sociale puisque dans l’exercice de cette fonction, je dois m’attacher à relier ce que je ne suis pas à ce que je dois être, ce qui présente le risque « d’en faire trop » ou « pas assez » et donc de mal interpréter mon rôle.

    Si je reviens à ma boulangère, je constate qu’à ce moment présent, elle est vraiment boulangère et que son service fini, elle deviendra tout autre chose qui découlera de l’activité qui va suivre : conductrice de voiture, passagère du métro, amoureuse retrouvant son amant, maman, etc… Pourquoi parler de “mauvaise foi”, comme s’il fallait s’excuser de cette succession de rôles que la vie nous fait jouer…

boulangère étrusque, - 300 ans avant J.-C.

    Je reporte mon regard sur la jeune femme qui s’active sur sa pâte, je remarque que ce ne sont pas seulement ses mains qui agissent. Tous son corps semble accompagner le mouvement. De temps à autre, avant de s’attaquer à une nouvelle fournée, elle secoue curieusement le haut de sa colonne vertébrale pour libérer la tension qui s’était accumulée en elle lors de l’exécution de la tâche précédente qu’elle vient juste de terminer et, d’un hochement de tête, renvoie l’extrémité de ses cheveux blonds, dont le haut est enfermé dans un turban à l’ancienne, en arrière de son corps. La salopette à manches courtes dégage des bras nus et musculeux. On ne peut imaginer une femme maigre se livrant au pétrissage de la pâte. Il faut une femme bien en chair au corps puissant… A la manière d’Emile Verhaeren, je la trouve belle et sensuelle. Existe t’il un érotisme du pétrissage ? Le haut de sa salopette s’ouvre sur un décolleté discret mais suffisamment profond pour qu’on puisse constater l’absence de Tshirt ou de chemisier. Se pourrait-il qu’elle ne porte rien sous sa salopette ? Du coup le jeu de ses doigts sur la pâte prend pour moi une tout autre signification et je ne peux m’empêcher au fur et à mesure de l’exécution de sa tâche de m’identifier à la pâte qu’elle retourne, roule et façonne sous ses gestes qui se sont transformés en caresses…

    J’ai soudainement l’impression que la jeune femme s’est rendue compte de l’insistance de mon regard. Quelque chose semble s’être modifié dans l’accomplissement de ses gestes et dans son attitude. Elle me semble devenue encore plus sensuelle et plus féline… Est-ce vraiment elle qui a modifié son attitude, et dans ce cas elle ne se contenterait plus seulement de jouer le rôle de boulangère mais jouerait également celui de séductrice… ou bien est-ce moi qui, sous l’action de mon fantasme, passé du rôle de spectateur au rôle de voyeur, interprète de manière déformée et intéressée tous ses gestes…

Et que deviennent les théories de Sartre et de Pascal dans tout celà ?

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