« Souvenirs de la vallée de Chamonix » de Samuel Birmann, peintre romantique bâlois (1826)

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847) - autoportrait, 1819

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847) – autoportrait, 1819

     Samuel Birmann était un peintre de la période romantique. Il était le fils de Peter Birmann (1758-1844), peintre de paysages réputé, élève de R. Huber le jeune et de L. Aberli, professeur à Bâle mais également éditeur et marchand qui avait fait de bonnes affaires pendant la Révolution française en acquérant à Paris des tableaux de collections particulières, qu’il revendait pour la plupart à des collectionneurs bâlois. Le jeune Birmann reçoit des cours de dessin à Bâle avec un élève de son père, Friedrich Meyer, voyage en Suisse en 1810 avec le géologue Peter Merian puis se rend à Rome en 1815 en compagnie des paysagistes Jakob Christoph Bischoff et Friderich Salath. Il passera deux années et travaillera chez Martin Verstrappen et où il apprendra à apprécier les paysagistes hollandais du XVIIe siècle. Il en profitera pour visiter la Sicile. Durant cette période, il produit des dessins d’horizons lumineux dans une veine romantique, délimité de manière précise, mais avec une économie de détails. En 1817, il revient à Bâle, puis se rend à Paris avec un groupe d’artiste suisses pour travailler sur une édition de Voyage pittoresque en Sicile (Paris, 1822, rév. 1826) et pour terminer sa formation. Il y séjourne de 1822 et 1823  en compagnie de son frère Wilhelm (1794-1830) qui deviendra également paysagiste.
    Il entreprend à son retour une carrière de védudiste* et multiplie, au cours de ses voyages dans les régions de montagne, notamment à Chamonix en 1823 et 1824, les études à l’aquarelle et à l’huile, afin de réaliser les aquatintes* qui vont faire le succès de la maison de commerce Birmann et Fils. Il publie Souvenirs de l’Oberland Bernois et Souvenirs de la Vallée de Chamonix, 25 feuilles en aquatinte* qui passent pour être les plus belles qu’il ait jamais exécutées. Dans certaines d’entre elles, il laisse libre court à son imagination, jouant avec des effets de nuages et de brume à travers lesquels perçent des rayons lumineux, privilégiant un certain sens baroque dans la définition des formes, réagissant de façon personnelle à l’enseignement reçu de son père. Dans ses études d’arbres, ainsi que dans ses grandes paysages des Alpes de 1829 (par exemple scierie dans la vallée Lauterbrunn 1843;. Bâle, Kstmus), on remarque un intérêt croissant dans une vision romantique des forces qui animent la nature. Dans les années 1830 des périodes de dépression ont commencé à entraver sa créativité artistique, ses facultés mentales se troublèrent et le menèrent au suicide. 

Définitions

* védudiste : Le védutisme (de l’italien vedutismo, de veduta qui signifie « vue ») est un genre pictural apparu dans la peinture flamande en Europe du Nord au XVe siècle qui a prospèré en Italie et principalement à Venise au XVIIIe siècle, basé sur la représentation perspective de paysages. La veduta (vedute au pluriel, qui signifie « ce qui se voit » et donc « comment on le voit »), s’apparente à la scénographie (puisque l’artiste met en scène une vue extérieure) et présente des problèmes de recherche spatiale.

* aquatinte : L’aquatinte ou aquateinte est un procédé de gravure à l’eau-forte. Ce procédé consiste à recouvrir une plaque de métal d’une couche de poudre protectrice plus ou moins dense, puis à la plonger dans un bassin d’acide. Elle permet, grâce à l’utilisation de fines particules de résine (colophane ou bitume) saupoudrées puis chauffées, d’obtenir une surface composée de points plutôt que de traits par lesquels on obtient différentes tonalités de couleur   –  (définitions WIKIPEDIA)

*Les Petits maîtres : Expression désignant d’une part des graveurs européens du XVIe s. qui privilégièrent le petit format et d’autre part des artistes qui réalisèrent entre 1750 et 1850 en Suisse des gravures représentant des vues topographiques, des scènes de genre et des costumes folkloriques, en particulier les auteurs d’eaux-fortes aquarellées de la période 1765-1830. Outre le Bernois Johann Ludwig Aberli, inventeur de cette technique, et son successeur Sigmund Freudenberger, on citera Balthasar Anton Dunker, Heinrich Rieter, Johann Jakob Biedermann et Franz Niklaus König à Berne, Matthias Pfenninger à Zurich, Johann Jakob Aschmann à Thalwil, Heinrich Thomann à Zollikon, Pierre Samuel Louis Joyeux à Vevey et, plus tard, le cartographe Heinrich Keller à Zurich; plus marginalement, on trouve encore Johann Ulrich Schellenberg à Winterthour, maître de l’eau-forte coloriée, et Jean-Antoine Linck à Genève, qui peignait à la gouache. Tous ces artistes réalisaient principalement des vues et des scènes idéalisées de la nature, de divers format (jusqu’à l’in-folio), destinées à être encadrées. Après 1800, l’aquatinte, le plus souvent coloriée, remplaça progressivement la technique précédente. Son chef de file fut Franz Hegi à Zurich. Cette période est marquée par l’apparition de grandes maisons familiales d’édition de livres d’art, comme celles de Gabriel Lory père et fils à Neuchâtel et Berne, de Peter et Samuel Birmann à Bâle, de Johann Heinrich et Johann Ludwig Bleuler à Feuerthalen, Schaffhouse et au château de Laufen, ainsi que de Rudolf et Johann Rudolf Dikenmann à Zurich. Les éditeurs d’art, artistes eux-mêmes, alimentaient un marché répondant aux goûts des riches touristes qui visitaient la Suisse.

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Préface de l’auteur à l’édition des « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » (extrait)

    A une distance de cinquante lieues et plus, les Alpes offrent aux regards leurs sommités couvertes de neiges et de glaces éternelles, qui bordent l’horizon comme le rempart crénelé d’une forteresse gigantesque. Une force inconnue attire l’homme vers ces régions élevées; il traverse les plaines, s’enfonce dans les longues vallées, franchit des gorges étroites, et enfin, parvenu au pied de ces colosses, il s’arrête saisi d’un étonnement muet; il contemple avec une sorte de respect religieux ces cimes élancées dans l’azur des cieux, ces formidables rochers coupés à pic, ces cascades écumantes qui battent-le flanc des ravins, ces antiques forêts de sapins et de mélèzes qui tapissent les escarpements des monts, et ces vallons solitaires entourés de tout ce que la nature offre de grand, d’imposant et même de terrible. (…) 
   C’est au revers septentrional de la chaîne du Mont-Blanc que se trouve la vallée de Chamonix, enceinte paisible entourée de belles horreurs. De nos jours elle est visitée par une foule d’étrangers; mais il n’y a guère plus d’un demi-siècle qu’elle étoit inconnue au reste de l’Europe. Les voyageurs ne faisoient que contempler de loin avec effroi les Montagnes Maudites qui la défendent. Les premiers voyageurs qui osèrent pénétrer jusqu’à ces aiguilles menaçantes, entourées d’un effrayant amas de neiges et de glaces, furent deux anglais, Windham et Pockocke. Ils partirent de Genève au mois de Juin 1741, après avoir fait des préparatifs comme s’il se fut agi de reconnoitre une contrée lointaine habitée par un peuple sauvage.  Accompagnés des indigènes, qui les avoient fort bien accueillis, ils gravirent sur le Montanvert, et eurent la satisfaction de contempler la scène admirable que présente la mer de glace.

    En accompagnant mes planches de quelques observations recueillies sur les lieux, je suis bien éloigné de la prétention d’offrir au public un ouvrage littéraire. Comme peintre, j’ai tâché de rendre fidèlement cette nature imposante. J’ai étudié assiduement les formes et le caractère de ces paysages, dont un long séjour dans la vallée m’a permis de faire des études finies ; et j’ai fait plus volontiers le sacrifice de ce qu’on appelle les belles lignes en composition, que celui de la vérité.
   J’ai préféré, pour l’exécution de l’ouvrage, l’aquatinte, comme la manière la plus convenable pour des planches destinées à être coloriées; et dans la crainte que le graveur n’exécutât pas mes dessins à mon gré, j’ai moi-même essayé ce genre de gravure. Ceux qui en connoissent les difficultés, sur-tout pour un novice, comme je l’étois, me pardonneront plus aisément une imperfection difficile à éviter.
  

Basle, Mai 1826.
Samuel Birmann

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847) - Gorge de Cluse, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – la Gorge de Cluse

     Je n’ai point pensé devoir commencer ces Souvenirs avant d’être à une certaine proximité du Mont-Blanc, l’objet principal et le centre de mes descriptions et de mes tableaux; d’ailleurs, la route de Genève à Bonneville, et même celle de Bonneville à Cluse, n’offrent pas de sites qui puissent rivaliser avec ceux dont on jouit plus loin.
     Le pays, qui a été assez ouvert jusqu’à Cluse, change tout-à-coup de physionomie et de caractère; et, au passage du pont de l’Arve, la vue perce et se prolonge dans les défilés étroits et sauvages où l’on va bientôt s’enfoncer.
     Au milieu d’une prairie solitaire se fait remarquer une petite maison (appelée Maladieda en langue du pays) entourée de tous côtés de rochers d’une grande hauteur taillés à pic; l’Arve serpente au fond, les aiguilles de Varens s’élèvent dans le lointain. Ce paysage a fourni le motif de la première vue.
    Le matin est le moment du jour le plus favorable pour jouir du charme des effets de lumière dans le paysage.
    On rencontre plus loin le village de Balme, (Banne), qui prend son nom d’une grotte profonde dont on voit l’ouverture à gauche dans les rochers. Elle est à 7oo pieds au-dessus de l’Arve. Sa profondeur est de six à sept cents p a s , et l’accès n’en est pas sans difficulté.
     Avant de quitter Cluse, je dois faire mention du vallon où est située la Chartreuse du Reposoir. On y arrive en deux heures; de Songi le chemin, qui est fort mauvais, monte à travers une gorge tortueuse. Aucun lieu ne peut offrir une retraite plus convenable à un homme qui, fatigué du tumulte du monde, détrompé de ses plaisirs, et désabusé sur le compte de l’humanité, veut enselevir ses ennuis farouches et son amère misanthropie dans un asile où ne pénètrent ni les bruits de la société ni l’œil curieux des mortels. Ce lieu sauvage est fait pour rappeler ce vers d’un, poète :

„ La solitude est douce à qui fuit les méchants. »

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847) - Gorge de Cluse colorisée, 1826

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - lac de Chède, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – Le lac de Chède – pl. n° 9

     Il n’y a que quelques années qu’on a fait passer la route le long de ce délicieux petit lac; elle passoit par le pont qui se fait voir à son écoulement. Les eaux du Lac de Chède sont d’une limpidité parfaite, et les reflets de la plus grande précision et du plus beau coloris. C’est sur-tout le soir, au soleil couchant, quand le Mont-Blanc se trouve à découvert, que les neiges teintes de pourpre s’y réfléchissent avec cette harmonie profonde et magique, que le pinceau de Claude Lorrain a saisie dans ses plus heureux moments.
   Le lac est alimenté par un petit ruisseau et plusieurs sources, dont l’eau est offerte aux voyageurs par des enfants du lieu. En sortant du lac, le ruisseau fait tourner des moulins, et tombe en cascade pour se joindre à l’Arve. Les personnes qui désirent suivre le sentier du Châtelar et passer le pont des Chèvres, descendent le long d’un ravin d’une hauteur considérable, au fond duquel l’Arve forme plusieurs cascades d’un aspect fort sauvage. Au reste, on ne peut conseiller ce chemin qu’aux personnes qui vont aisément à pied; les mulets y passent plus difficilement.
    Un autre petit étang, nommé Lac de Joux, se trouve dans le voisinage de celui de Chède; il est passager, et n’a de l’eau que pendant l’été, du mois de Mai à celui de Septembre. Les eaux paroissent provenir de la fonte des neiges, et sont aussi d’une grande clarté. Il n’a pas d’écoulement.
    Du Lac de Chède à Servoz on traverse plusieurs torrents. Le Nant noir, qui est le plus remarquable, est quelquefois difficile à passer. Ses eaux bourbeuses, grossies par de longues pluies ou par des orages subits ne forment plus alors qu’une masse confuse de terres mouvantes agglu- tinées entre elles, et capables d’emporter les plus grands quartiers de rochers.

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La végétation luxuriante au modelé délicat, les échassiers stylisés au milieu des joncs argentés donnent l’image d’un paradis enchanteur aux dégradés nuancés et d’un grand raffinement – (Découverte est entament de la montagne – Annecy, 1986)

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - le Mont Blanc vu de Servoz, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – Le Mont Blanc vu de Servoz

     C’est quand le voyageur arrive à Servoz que le Mont-Blanc se présente à ses regards d’une manière grandiose; c’est aussi de là que l’on commence à saisir d’une manière distincte les détails de cette masse impo- sante : ces rochers sourcilleux, ces tapis de neiges éternelles, ces pics de glace, ces crevasses effrayantes. À son pied l’on distingue les Montées plus bas commence la plaine de Servoz; et le château de Saint-Michel s’élève sur un rocher que baignent les flots de l’Arve, qui semblent avoir renoncé pour un temps à leur impétuosité accoutumée. Si l’on en croit de vieilles traditions, toute cette vallée étoit jadis occupée par les eaux d’un l a c , qui, en s’écoulant, détruisit plusieurs grands villages. L’issue actuelle ayant été obstruée par quelque éboulement, les eaux furent contraintes de refluer vers leur ancien lit dans la vallée du Châtelar; on croit que ce ne fut qu’au 16e siècle qu’elles se firent jour de nouveau à travers les débris.
     Près d’un établissement de mines à demi-ruiné, on remarque le monument que M. d’Eymar, préfet du département du Léman, a fait élever à la mémoire de F. A. Eschen, jeune Danois mort en I800 sur le glacier du Buêt. Cet accident paroît avoir dégoûté les étrangers de gravir sur le Buêt de ce côté, et l’on préfère y monter du côté de la Valorsine; je crois pourtant qu’il vaut mieux entreprendre d’ici cette course. On peut aller coucher aux chalets de Villi, et de là, en trois ou quatre heures, on atteint la cime. On trouve aussi à Servoz des guides qui connoissent bien les localités. La partie du Bréven peut aussi très bien se faire d’ici.
     La Dioza prend sa source au pied du Buêt, et, avant de se jeter dans l ‘ A r v e , elle fait du haut d’un précipice d’une hauteur remarquable et extrêmement resserré, plusieurs chûtes d’un effet agréable; mais l’approche en est assez difficile.
     Les voituriers s’arrêtent ordinairement au Bouchet, pour donner à manger aux chevaux.

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - Aux Montées, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – Le Mont Blanc vu des Montées

     Quand on a passé le pont le Pelissier à une demi-lieue du Bouchet, on se trouve au pied des Montées. Le voyageur, qui a suivi jusqu’ici le cours de l’Arve, la quitte pour ne la rejoindre qu’au pont de la Piralota (Perolata)) éloigné d’une demi-lieue du Prieuré. Les Montées offrent à l’œil une contrée des plus sauvages, armée de rochers, hérissée de sombres forêts. L’Arve, qui, pendant la plus grande partie de la route, se dérobe aux yeux du voyageur, n’avertit de sa présence que par le sourd mugissement de ses eaux au fond du précipice où elle coule invisible. Des sapins et des bouleaux ombragent la route, qui, contrainte de suivre tous les contours des rochers, conduit à chaque pas parmi de nouvelles beautés. L’aiguille et le dôme du Goûté se présentent supérieurement bien; la hauteur prodigieuse dans laquelle ils s’offrent aux regards, surpasse tout ce qu’on a vu jusqu’à ce moment. Arrivé sur la hauteur, on voit tout-à-coup la scène changer; à mesure qu’on avance., la vue se développe et s’étend; la vallée de Chamonix prend un aspect riant; le Mont-Blanc et ses aiguilles paroissent avoir perdu leur caractère sauvage et leur hauteur imposante.
    Au-delà de la Chapelle du Fouilly, le glacier des Bossons frappe les yeux par la blancheur éblouissante de ses glaces, qui descendent jusqu’au fond de la vallée, où on les voit entourées de la plus belle verdure. À droite, on aperçoit le village des Ouches (Houches)v et dans le fond l’aiguille Verte et celle d’Argentière ; plus tard paroît le glacier des Bois.
      Les Ouches sont à-peu-près à mi-chemin de Servoz au Prieuré; mais jusqu’à ce dernier endroit, la route cesse de monter. Un autre chemin part de Servoz, et passe par les mines du Fouilly et le sentier des Trapettes ; mais il est peu pratiqué.

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - Glacier des Bossons, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – Le Glacier des Bossons

     Aucun glacier de la vallée de Chamonix ne présente des tours et des pyramides de glace aussi grandes et aussi bien coupées que celui qu’on a sous les yeux. Du temps que les glaciers croissoient considérablement, ces masses étoient prodigieuses; encore à présent elles surpassent en hauteur les clochers. Leurs formes variables ont un caractère fantastique, qui doit frapper à la seule inspection de ce dessin, fidèlement tracé d’après nature.
     Le glacier des Bossons (Buissons) descend presque en ligne droite des plateaux les plus élevés du Mont-Blanc, et la pureté de ses glaces, se conservant jusqu’au bas, forme un contraste frappant avec les teintes foncées des bois de sapins et de mélèzes qui garnissent ses bords. La pente de ce glacier étant très rapide, il est le premier de la vallée à croître et à se retirer. J’ai ouï-dire que, dans l’année 1817, où il augmenta le plus, les glaces s’avançoient de trois ou quatre pieds dans les vingt-quatre heures, ‘ et qu’elles couvrirent pour plus de trois mille francs de bonnes terres cultivées; la moraine s’étendit au-delà de tous les indices qu’on avoit conservés des descentes plus anciennes. Quelque temps après, le glacier s’arrêta, se dégonfla peu-à-peu, et vers l’an 1819 on le vit commencer à reculer; et à cette heure un grand espace de terrain couvert de gravier et de grosses pierres sépare les glaces des terres labourables.
     Les habitants de la vallée de Chamonix prétendent avoir observé que dès l’année 18il les glaciers ont commencé à croître, et qu’ils ont continué à le faire jusqu’en 1817. Dans cette contrée comme dans plusieurs autres du Tyrol et de la Suisse, on trouve accréditée l’opinion que les glaciers augmentent pendant sept ans, et décroissent pendant les sept années suivantes. Mais la vitesse de leur accroissement dépend de plusieurs circonstances: la quantité de neige tombée en est une; et il faut y joindre l’inclinaison du sol que parcourent les glaces, et la distance d’où elles viennent; c’est ainsi que Inexpérience nous apprend que le glacier des Bossons se retire, tandis que celui des Bois augmente encore; et en effet ce dernier avança jusqu’en 1821.
     On passe le glacier des Bossons en trois endroits; en haut, en esca- ladant le Mont-Blanc pour arriver aux grands Malets; en bas, on s’amuse à faire le trajet pour s’en retourner par une autre route au Prieuré.

 

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - Glacier des Bossons, 1826

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - Le Prieuré et le Mont Blanc, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – Le Prieuré et le Mont Blanc

En se promenant le long de l’Arve, entre le village des Prats (des prés ou prairies) et le Prieuré, le voyageur ne peut détacher ses regards du Mont-Blanc, qui se présente à lui avec tous ses détails. L’œil étonné s’arrête avec respect sur les éblouissants espaces qu’étale le Dôme du Goûté, il se tourne avec une sorte d’effroi sur les tours de glace et les crevasses profondes du glacier des Bossons, il suit les sinuosités du grand plateau, et atteint le grand rocher rouge, d’où il semble qu’il n’y ait plus qu’un pas à faire pour arriver à la cime de cette fameuse montagne. Cette ascension est possible, pourvu qu’on ait la tête et la poitrine bonnes, et qu’on ne redoute pas les fatigues, les privations et les dangers attachés à cette entreprise. C’est alors qu’il faut, s’abandonner entièrement à l’expérience des guides. On compte dix-huit heures de marche suivie du Prieuré à la cime; la descente se fait en dix ou douze heures.
Les premières personnes qui parvinrent à la cime furent Jacques Balmat, surnommé depuis lors le Mont-Blanc et M. le docteur Paccard, tous deux indigènes, et encore vivants. Le premier servit de guide, l’année suivante, à M. de Saussure.

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Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - La Mer de Glace vue de Montanvert, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – La Mer de Glace vue du Montanvert

    Les scènes qui attendent le voyageur sur le Col de Balme, sur le Bréven, à la Flégère, sont grandes et imposantes, bien que surpassées peut-être par celles du Col de la Seigne et de l’Allée blanche; mais aucune ne s’élève à la majestueuse grandeur de la vue dont on jouit sur le Montanvert (ou Mont=Envers). Toutes les personnes qu’émeuvent les beautés de la nature, se rappelleront avec plaisir ces vers de Delille où respire une admiration si bien sentie :

Salut aux voyageurs dont l’active pensée
„ Brûle de contempler cette mer courroucée
„ Dont les solides flots couvrent le Mont-Envers,
„ Où Phœbus et sans force et Neptune est aux fers.
„ Non, jamais, au milieu de ces grands phénomènes,
„ De ces tableaux touchants, de ces terribles scènes,
„ L’imagination ne laisse dans ces lieux
„ Ou languir la pensée, ou reposer les yeux. »

   La mer de glace prend son origine à la réunion des trois grands glaciers du Tâcul, de Léchaud et du Talèfre, au pied des Périades. Les glaces du Talèfre étant plus sales, forment ce qu’on appelle la veine noire, et celles du Tâcul la veine blanche; plus bas, à l’endroit où une partie de ses glaces se précipite des rochers des Mottets, elle reçoit le nom de glacier des Bois.
    On ne doit pas négliger de descendre à la mer de glace pour contempler de près le beau bleu-verdâtre (cœrulewn) des crevasses, et les autres phénomènes qu’offrent les glaciers.
    Les pâturages du Montanvert nourrissent à peine trois ou quatre vaches et quelques chèvres. On n’apprendra pas sans étonnement que les bestiaux qui passent vis-àvis, au Bayer, situé au pied de l’aiguille du Dru, sont obligés de passer et repasser la mer de glace. Quand les glaces augmentent, le passage est plus difficile.

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - La Mer de Glace vue de Montanvert coloriés, 1826°°°

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - vue prise du Jardin, 1830

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – Le Jardin – pl. n°19

    Ceux qui sont dans l’intention de visiter le Jardin (Courtil en langue du pays) font bien de passer la nuit au Montanvert, de peur de se fatiguer trop et de ne pouvoir jouir à loisir, pressés par le temps. Il faut partir par un temps parfaitement beau, et de plus avoir la tête bonne pour passer les ponts et ensuite les crevasses de la mer de glace. Au Couvercle, il y a aussi de mauvais pas.
     On ne négligera pas de s’approcher pour examiner ce que les habitants appellent moulins. On en trouve plusieurs très-grands en s’avançant vers la jonction des trois glaciers. Ce sont des ruisseaux qui, ayant creusé leur lit dans la surface, s’enfoncent tout-à-coup dans le glacier. L’homme le plus courageux ne peut se défendre d’une sorte de terreur en s’approchant de ces abymes.
    Vers le fond, la mer de glace devient unie; et l’on se promène sur cet immense amas de glace et de neige avec un singulier plaisir, auquel contribue sans doute l’air frais et délicieux qu’on y respire. L’aiguille du Géant présente une coupe extrêmement hardie et une élévation de 21 74 toises.
    Pour varier la route, je conseille de monter le long de la moraine du Bérenger, et de descendre par le Couvercle, ou vice-versa. Arrivé au haut, on a sous les yeux un nouveau bassin d’une grande étendue. Vers le fond, au pied de l’Aiguille Verte et des Courtes, on voit le Jardin, rocher aplati de forme triangulaire, qui se revêt pendant la belle saison d’un peu de gazon, de mousse et de quelques fleurs alpines, derniers signes de vie d’une nature qui n’étale que la mort aussi loin qu’on porte les regards. Un silence profond règne dans ces lieux; il n’est interrompu de loin à loin que par le bruit sourd des avalanches, et le cri de quelque marmotte solitaire.
    Le Mont-Blanc, vu d’ici, présente les formes les plus grandioses. A sa gauche on découvre l’aiguille marbrée, qui forme l’extrémité du Col du Géant, caché plus à gauche derrière la Noire et les Périades, par-dessus lesquelles l’aiguille du Géant s’élance vers les nues. À droite du Mont-Blanc se fait voir le Mont-Blanc du Tâcul, et à leur pied le glacier de ce nom, et, tout-à-fait au bord, les rochers prolongés des Charmoz. Sur le devant à gauche une arête de rocs descend au Bérenger, ainsi que le glacier du Talèfre, à droite est une partie du Jardin même, dont l’élévation au-dessus de la mer est de 14U toises.
     En descendant le Couvercle, on paissent en été une centaine de moutons, on est frappé de l’aspect du Talèfre. Ce glacier n’est pas remarquable par de hautes tours de glaces, comme ceux des Bossons et des Bois, mais par des crevasses profondes, dont l’ensemble forme le plus effrayant chaos.
    Sur les différentes moraines de la mer de glace on rencontre souvent des chercheurs de cristaux, et plus rarement quelque chasseur de chamois.

 

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - vue prise du Jardin, 1826°°°

Samuel Birmann (suisse, 1793-1847)  - Le Chamonix vu du col de Balme, 1826

Samuel Birmann, « Souvenirs de la Vallée de Chamonix » – La vallée de Chamonix et le Mont Blanc vu du col de Balme

     Le voyageur qui pénètre par cette route dans la vallée de Chamonix, oublie les fatigues du voyage à l’aspect imprévu du paysage qui se déroule devant ses yeux; et en ressortant de ce même côté., il emporte avec lui un profond souvenir du point d’adieu de cette intéressante vallée.
    La vue, qui est très-belle du côté de la Savoye est bornée du côté de la Suisse par la Forclaz et les hauteurs qui l’avoisinent. Pour embrasser un plus vaste horizon, il nous faut monter sur la hauteur à gauche du Col (en venant de Chamonix). Quinze ou vingt minutes nous suffiront pour atteindre ce point de vue, d’où va s’offrir à l’œil un nouvel horizon, formé du Buet, d’une chaîne de rochers qui se prolonge jusqu’à la dent du Midi, de la dent de Mordes à large face, et de la chaîne des Alpes qui séparent le Vallais du Canton de Berne; du côté opposé, Pierre-à-Vue se fait remarquer. La Forclaz et les rochers de la croix de fer interdisent aux regards la plaine du Vallais.  C’est du haut de ces rochers que se précipita un jeune Zuricois, Escher von Berg, en 1791. Le petit lac de Cotogne s’étend à nos pieds, du côté de la Valorsine.
   Les pâturages de Balme (en patois les Bannies, ce qui signifie les abris) et ceux de Charamillan, passent pour les meilleurs de la vallée. Les premiers nourrissent 160, les seconds 70 vaches.

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Fourre-tout : les autres vues du recueil de Birmann

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Voyage au Mont-Blanc par Chateaubriand (1805) : un rendez-vous manqué…

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Jean Dubois - Le mont-Blanc vu de ChamouniJean Dubois – Le mont-Blanc vu de Chamouni

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   La première représentation graphique connue du mont Fuji au Japon date du milieu du XIe siècle (c’est ICI). Il faudra attendre quatre siècles pour qu’en Europe le même évènement se produise pour la représentation du Mont Blanc à Genève avec La Pêche miraculeuse du peintre Konrad Witz.  Par la suite les peintres japonais en ont fait de la représentation du Fuji l’un de leurs thèmes favoris et à partir du milieu du XVIIIe siècle, le peintre Katsushika Hokusai inaugure la réalisations de séries d’estampes consacrées à ce sommet; d’abord, entre 1831 et 1833) la série des 36 vues du Mont Fuji (en réalité 46) puis, entre 1834 et 1840, la série des 100 vues du Mont-Fuji. A la mi-septembre 1938, l’écrivain japonais Dazai Osamu fait une retraite qui allait durer soixante jours dans les montagnes de Misaka, dans la province de Kôshû (préfecture de Yamanashi) dans un endroit retiré du monde avec une vue extraordinaire sur le mont Fuji. De cette expérience naîtra une nouvelle dont le titre est un clin d’œil au travail du peintre Hokusai100 vues du Mont-Fuji. (c’est ICI)

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    Le texte qui suit et qui inaugure la série des « 100 écrits sur le Mont Blanc » de ce blog a été écrit par Chateaubriand après un séjour au pays du Mont Blanc vers la fin d’août 1805. Il a alors  37 ans.  Contre toute attente, par son analyse critique, l’écrivain prend le contre-pied du mouvement romantique de son époque qui exaltait et magnifiait la montagne et ses paysages. En cela, il fait penser à l’iconoclaste Dazai Osamu qui, 133 ans plus tard, réglera lui aussi son compte au Mont Fuji.

    Dés les premières lignes du récit de Chateaubriand, on constate que la description du site, que ce soit l’approche de la vallée de Chamonix par le passage des Montées ou son accès par la route dominée par  la masse immaculée et imposante du glacier des Bossons, manque d’enthousiasme. On est en présence d’une description objective et sèche qui ne laisse transparaître aucun des sentiments qui animent alors l’écrivain. On aurait pu penser que l’excursion au Montanvers, effectuée dés le lendemain dans d’excellentes conditions climatiques – « le plus beau jour de l’année » – et la découverte du corridor grandiose de la Mer de Glace autour duquel se dressent des montagnes qui figurent parmi les plus impressionnantes et les plus magnifiques des Alpes : Drus, Grandes Jorasses, Dent du Géant, Charmoz, aurait suscité chez l’écrivain le réveil de sa fibre romantique si prompte à se laisser porter par la rêverie sur une banale bruyère et s’enflammer par les démons de son cœur… Il n’en est rien. Les sommets font l’objet d’un inventaire dressé à la façon d’un notaire ou d’un huissier qui énumère la liste des meubles d’une propriété et Monsieur chipote sur le fait que le glacier n’est pas une « mer » mais un fleuve. Six décennies plus tôt, en 1741, la découverte de la Mer de Glace, avait provoqué chez ses « inventeurs », les anglais William Windham et Richard Pococke qui s’ennuyaient ferme à Genève, un véritable choc. Ce sont eux qui baptisèrent la « glacière » du nom de Mer de Glace, non pas pour des raisons morphologiques mais parce que découvrant sur le glacier le chaos tourmenté des blocs de glace et des crevasses, ils l’assimilèrent à une mer démontée qui aurait été pétrifiée sous l’action d’un froid extrême… Ils relatèrent avec enthousiasme à leur retour en Angleterre leur découverte et ce fait marqua l’acte de naissance du tourisme alpin.  Chateaubriand y voit lui « une multitude de pointes et d’anfractuosités  imitant les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes. » Soit… Très vite l’écrivain abandonne la description des éléments réels du paysage et se perd dans les généralités à la façon d’un géographe ou d’un naturaliste. Nous avons ainsi droit à un cours sur la végétation des Alpes : pins, sapins, mélèzes  arbre sur lequel « l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crême et les framboises du Montanvert« .  Un seul passage laisse percer le Chateaubriand romantique que nous connaissons, c’est celui où l’écrivain décrit le mouvement des nuages sous l’action du vent et les transformations du paysage qui s’opèrent alors :  » Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir rapidement derrière ce rideau mobile. Ils se cachent et se découvrent tour-à-tour : tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. » Dans la deuxième partie de son écrit, Chateaubriand se lâche : oui, il avoue, il n’aime pas la montagne. Les raisons ? Elle manque d’ait et d’espace, on y étouffe :  « Mais pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai : que comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisant pour les yeux et pour le cœur, là où l’on manque d’air et d’espace. Or c’est ce qui arrive toujours dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme, et la foiblesse de ses organes. » Ainsi, pour Chateaubriand, les montagnes sont belles de loin, lorsqu’elles se réduisent à un décor ou un fond pour les paysages de plaines. On y manque d’air et d’espaces, même les vaches que l’on pensait pourtant parfaitement intégrées dans leur élément quand elles ne sont pas de la race noire et blanche des Holstein mais de la race montagnarde des tarines apparaissent pour lui comme « exilées » et regrettant la plaine, au même titre que l’homme d’ailleurs. Chateaubriand n’a vu aucun « des diamans, des topazes, des émeraudes dans les glaciers » que d’autres ont décrits,  « Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille. »  Même le spectacle des chalets essaimés ou groupés sur les pentes chantés par J.J. Rousseau ne trouve pas grâce à ses yeux :  » je n’ai pu voir dans ces fameux Chalets enchantés par l’imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté. Je n’y ai trouvé pour habitans que de misérables montagnards qui se regardent eux-mêmes comme en exil, et aspirent au moment de descendre dans la vallée. » Il n’y a qu’un moment où la montagne est pour lui supportable, c’est nuit par un beau clair de lune lorsque ses lourdes masses sont estompées par l’obscurité… En fait,  Chateaubriand voit la montagne avec les yeux d’un voyageur du Moyen-Âge qui traversant les Alpes ou les Pyrénées par nécessité, voyait dans ces montagnes, un monde étranger, plein de danger, hostile et incongru pour  l’homme des villes et des plaines qu’il était, une source de tracas, d’ennui et de perte de temps. Peut-être aussi, veut-il se démarquer du conformisme de son époque où l’intérêt porté à la montagne était devenue une mode, l’excursion au Montanvers et l’expression du sentiment d’extase qui l’accompagnait, presque une obligation et un rite pour la classe bourgeoise et la haute société qui s’ouvrait au tourisme.

   Comme j’aurais aimé que Chateaubriand décrive le Mont-Blanc avec la même verve exaltée qu’il avait déployé, alors sous l’emprise de « la vague des passions », en écrivant son roman René, édité en 1802,  à peine trois années avant qu’il entreprenne son voyage à Chamonix et dont j’avais appris par cœur au cours de mes études secondaires quelques vers que je m’amuse encore à déclamer lorsque je me trouve en présence d’un site de montagne grandiose…

Le jour je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts.
Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie:
un feuille séchée que le vent chassait devant moi,
une cabane dont la fumée s’élevait de la cime dépouillée des arbres,
la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne,
une roche écartée, un étang désert ou le jonc flétri murmurait !
Le clocher du hameau, s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards;
souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête.
Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent;
j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait;
je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur;
mais une voix du ciel semblait me dire:

« Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue;
attends que le vent de la mort se lève,
alors tu déploieras ton vol
vers ces régions inconnues que ton coeur demande. »

Levez-vous vite,
orages désirés
qui devez emporter René
dans les espaces d’une autre vie !

Ainsi disant, je marchais à grands pas,
le visage enflammé,
le vent sifflant dans ma chevelure,
ne sentant ni pluie ni frimas,
enchanté, tourmenté, et comme possédé
par le démon de mon coeur.

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   Alors, pourquoi tant d’indifférence ou de dédain à l’égard du Mont-Blanc ? Si l’on analyse son récit, on constate qu’il a quitté Genève « par un temps nébuleux », et qu’il n’a commencé à entrevoir le Mont-Blanc qu’aux environs de Servoz avant la traversée des gorges de l’Arve, encore faut-il préciser que ce n’est pas le mont-Blanc qu’il a alors entrevu mais le Dôme du Goûter. Le manteau nuageux ne lui a pas permis d’apprécier, lors de son cheminement le long de la vallée de l’Arve, entre Genève et Servoz, le surgissement soudain dans le champ de vision de l’immense masse du massif du Mont-Blanc, dominée par la cime immaculée qui trône, tel un monarque. Je me souviens, adolescent, du moment où le train en provenance de Paris, après sa halte d’Annecy, pénétrait dans la vallée de l’Arve, avoir été à l’affût de l’apparition de la montagne chère à mon cœur et le choc que je ressentais à son apparition, elle m’accompagnait alors un bon moment, jusqu’aux environs de Saint-Gervais. Châteaubriand n’a pu bénéficier de ces « préliminaires » et n’a pu percevoir le Mont-Blanc que dans les gorges étroites de l’Arve et lorsqu’il a pénétré dans la vallée relativement étroite de Chamonix. Il n’a donc jamais pu bénéficier d’un recul suffisant pour apprécier à sa juste mesure le sommet prestigieux. Il aurait fallu pour cela qu’il qu’il monte sur les pentes du massif des aiguilles rouges, vers le Brévent ou la Flégère, pour découvrir le panorama grandiose qu’offre le versant nord-ouest du massif et où le Mont-Blanc apparaît dans toute sa splendeur. Son excursion au Montenvers ne lui aura pas plus permis d’appréhender la mythique montagne, le chemin d’accès est noyé dans la forêt et n’offre que des fenêtres de vue sur le massif des Aiguilles Rouges et les extrémités de la vallée; quand à son excursion au glacier du Trient, qui marquait peut-être son départ de Chamonix (le circuit touristique alors en vogue intégrait souvent un retour à Genève par Martigny et la rive droite du Lac Léman), elle se déroule le plus souvent dans une vallée étroite et n’offre que peu de perspectives sur le Mont-Blanc sauf lors de la montée au Col des Montets, mais Chateaubriand n’en fait aucune allusion dans son récit. Peut-être, l’écrivain a-il été influencé, avant sa visite, par le récit du poète anglais Woodworth, qui dans son poème autobiographique The Prelude avait exprimé lui aussi, par des vers célèbres, la déception ressentie au moment précis de l’apparition de la prestigieuse montagne lors du franchissement du col de Balme en provenance de Martigny. Le poète, dont l’imagination s’était longtemps nourrie des descriptions romantiques et exaltée de ses lectures (de Saussure et Coxe) avait élaboré dans son esprit l’image d’un Mont-Blanc sublimé, plus beau que nature, et regrettait amèrement que la réalité ait détruit son rêve… La « merveilleuse vallée de Chamouny » avec ses « cataractes muettes et ses flux de glace » le réconcilieront heureusement avec le site.

That very day,
From a bare ridge we also first beheld
Unveiled the summit of Mont Blanc, and grieved
to have a soulless image on the eye
That had usurped upon a living thought
That never more could be. The wondrous Vale
Of Chamouny stretched far below, and soon
With its dumb cataracte and streams or ice,
A motionless array of mighty waves
Five divers broad and vast, made rich amends,
and reconciled us to realities;

Ce jour-là,
D’une crête nue nous avons pour la première fois contemplé
La cime sans voile du Mont-Blanc, et avons été attristé
d’avoir désormais cette image dénuée d’âme à l’oeil
Qui avait usurpée une pensée vivante
Qui ne sera jamais plus. La merveilleuse Vallée
De Chamouny s’étendait bien au-dessous,

et nous offrirait bientôt,
Avec ses cataractes muettes et ses flux de glace,
Un tableau immobile de vagues puissantes,
Cinq rivières larges et vastes,

fait riche amende honorable,
Et nous a réconciliés avec la réalité

Traduction approximative Enki

     Un autre fait m’incite également à penser que Chateaubriand a pu être influencé dans son jugement par les écrits de Woodworth est celui de sa comparaison de la Mer de Glace avec les chutes du Rhin à Laufen :   « c’est un fleuve, c’est si l’on veut le Rhin glacé : la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen. » Or, Woodworth, dans l’un de ses écrits fait lui aussi référence aux chutes du Rhin à Schaffhausen, où là encore, il a été aussi déçu, ne retrouvant pas les images qu’avaient suscitées dans son esprit la description faite par son compatriote Coxe.

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François-René de Chateaubriand (1768-1848)

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

VOYAGE AU MONT-BLANC,
ET RÉFLEXIONS
SUR LES PAYSAGES DE MONTAGNES.

« Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »

     J’ai vu beaucoup de montagnes en Europe et en Amérique, et il m’a toujours paru que dans les descriptions de ces grands monumens de la nature, on alloit au-delà de la vérité. Ma dernière expérience à cet égard ne m’a point fait changer de sentiment. J’ai visité la vallée de Chamouni, devenue célèbre par les travaux de M. de Saussure ; mais je ne sais si le poète y trouveroit le speciosa deserti comme le minéralogiste. Quoi qu’il en soit, j’exposerai avec simplicité les réflexions que j’ai faites dans mon voyage : mon opinion d’ailleurs a trop peu d’autorité pour qu’elle puisse choquer personne.

Samuel Birmann - Environs de Servoz

Samuel Birmann – Environs de Servoz

    Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j’arrivai à Servoz au moment où le ciel commençoit à s’éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées, et l’on entre dans la vallée de Chamouni. On passe au-dessous du glacier des Bossons ; ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe alongée de ses cristaux, à une flotte à la voile ; j’ajouterois, au milieu d’un golfe bordé de vertes forêts.

la mer de Glace et le Montanvers

la mer de Glace et le Montanvers

Carl Gustav Carus - La Mer de glace à Chamonix, 1827

Carl Gustav Carus – La Mer de glace à Chamonix, 1827

    Je m’arrêtai au village de Chamouni, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on appelle très-improprement la Mer de Glace.

    Qu’on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée, laissent pendre au-dessus de ce fleuve des masses de rochers, les aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l’enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l’une va aboutir à une haute montagne appelée le Col du Géant, et l’autre à des rochers nommés les Jorasses. Au bout opposé de la vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamouni. Cette pente presque verticale est occupée par la portion de la Mer de Glace qu’on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc qu’il est survenu un rude hiver ; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu’au fond de son lit ; les sommets des monts voisins se sont chargés de glace et de neige partout où les plans du granit ont été assez horizontaux pour retenir les eaux congelées : voilà la Mer de Glace et son site. Ce n’est point, comme on le voit, une mer ; c’est un fleuve, c’est si l’on veut le Rhin glacé : la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen.

le Glacier des Bois (Mer de Glace)

le Glacier des Bois (Mer de Glace)

La Mer de Glace

La traversée de la Mer de Glace (entre 1902 et 1904)La traversée de la Mer de Glace (entre 1902 et 1904)

    Lorsqu’on est descendu sur la Mer de Glace, la surface qui vous en paroissoit unie du haut du Montanvert, offre une multitude de pointes et d’anfractuosités. Les pointes de glace imitent les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes.

    Parlons maintenant des montagnes en général.

    Il y a deux manières de les voir : avec les nuages, ou sans les nuages. Ce sont là les deux caractères principaux des paysages des Alpes.

    Avec les nuages, la scène est plus animée ; mais alors elle est obscure, et souvent d’une telle confusion qu’on peut à peine y distinguer quelques traits.

    Les nuages drapent les rochers de mille manières. J’ai vu au-dessus de Servoz un piton chauve et ridé qu’une nue traversoit obliquement comme une toge ; on l’auroit pris pour la statue colossale d’un vieillard romain. Dans un autre endroit on apercevoit la partie cultivée de la montagne ; une barrière de nuages arrêtoit la vue au sommet de cette pente défrichée, et au-dessus de cette barrière s’élevoient de noires ramifications de rochers qui imitoient des gueules de Chimère, des Sphinx, des têtes d’Anubis, et diverses formes des monstres et des dieux de l’Egypte. 

   Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir rapidement derrière ce rideau mobile. Ils se cachent et se découvrent tour-à-tour : tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. Le voyageur attristé n’entend que le bourdonnement du vent dans les pins, le bruit des torrens qui tombent dans les glaciers, par intervalle la chute de l’avalanche, et quelquefois le sifflement de la marmotte effrayée qui a vu l’épervier des Alpes dans la nue.

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

   Lorsque le ciel est sans nuages, et que l’amphithéâtre des monts se déploie tout entier à la vue, un seul accident mérite alors d’être observé. Les sommets des montagnes dans la haute région où ils se dressent, offrent une pureté de lignes, une netteté de plan et de profil que n’ont point les objets de la plaine. Ces cimes anguleuses sous le dôme transparent du ciel, ressemblent à de superbes morceaux d’histoire naturelle, à de beaux arbres de coraux ou de stalactite renfermés sous un globe du cristal le plus pur. Le montagnard cherche dans ces découpures élégantes l’image des objets qui lui sont familiers : de là ces roches nommées les Mulets, les Charmoz, ou les Chamois ; de là ces appelations empruntées de la religion, les sommets des croix, le rocher du reposoir, le glacier des pélerins ; dénominations naïves qui prouvent que si l’homme est sans cesse occupé de l’idée de ses besoins, il aime à placer partout le souvenir de ses consolations.

   Quant aux arbres des montagnes, je ne parlerai que du pin, du sapin et du mélèze, parce qu’ils font, pour ainsi dire, l’unique décoration des Alpes.

   Le pin rappelle par sa forme la belle architecture ; ses branches ont le port de la pyramide, et son tronc celui de la colonne. Il imite aussi la forme des rochers où il vit : souvent je l’ai confondu sur les redans et les corniches avancées des montagnes, avec des flèches et des aiguilles élancées ou échevelées comme lui. Au revers du col de Balme, à la descente du glacier de Trient, on rencontre un bois de pins, de sapins et de mélèze, qui surpasse ce qu’on peut voir de plus beau dans ce genre. Chaque arbre dans cette famille de géans compte plusieurs siècles. Cette tribu Alpine a un roi que les guides ont soin de montrer aux voyageurs : c’est un sapin qui pourroit servir de mât au plus grand vaisseau. Le monarque seul est sans blessure, tandis que tout son peuple autour de lui est mutilé : l’un a perdu sa tête, l’autre une partie de ses bras ; celui-ci à le front silloné par la foudre ; celui-là le pied noirci par le feu des pâtres. Je remarquai sur-tout deux jumeaux sortis du même tronc, qui s’élançoient ensemble dans le ciel. Ils étoient égaux en hauteur, en forme, en âge ; mais l’un étoit plein de vie, et l’autre étoit desséché. Ils me rappelèrent ces vers touchans de Virgile :

Daucia, Laride Thymberque, simillima proles, Indiscreta suis, gratusque parentibus error
At nunc dura dedit vobis discrimina Pallas.

   « Fils jumeaux de Daucus, rejetons semblables, ô Laris et Thymber, vos parens mêmes ne pouvoient vous distinguer, et vous leur causiez de douces méprises ! Mais la mort mit entre vous une cruelle différence. »

    Ajoutons que le pin annonce la solitude et l’indigence de la montagne. Il est le compagnon du pauvre Savoyard dont il partage la destinée ; comme lui, il croît et meurt inconnu sur des sommets inaccessibles où sa postérité se perpétue également ignorée. C’est sur le mélèze que l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crême et les framboises du Montanvert. Les bruits du pin, quand ils sont légers, ont été loués par les poètes bucoliques ; quand ils sont violens, ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder l’océan au milieu des Alpes. Enfin, l’odeur du pin est aromatique et agréable ; elle a sur-tout pour moi un charme particulier, parce que je l’ai sentie à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie. Aussi réveille-t-elle toujours dans mon esprit l’idée de ce nouveau monde, qui me fut annoncé par un souffle embaumé, de ce beau ciel, de ces mers brillantes où le parfum des forêts m’étoit apporté par la brise du matin ; et comme tout s’enchaîne dans nos souvenirs, elle me rappelle aussi les sentimens de regrets et d’espérance qui m’occupoient, lorsqu’appuyé sur le bord du vaisseau, je rêvois à cette patrie que j’avois perdue, et à ces déserts que j’allois trouver.

   Mais pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai : que comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisant pour les yeux et pour le cœur, là où l’on manque d’air et d’espace. Or c’est ce qui arrive toujours dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme, et la foiblesse de ses organes. 

    Ensuite on attribue aux paysages des montagnes la sublimité. Celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais si l’on prouve que cette grandeur très-réelle en effet, n’est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité ?

   Il en est des monumens de la nature comme de ceux de l’art ; pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective ; sans cela les formes, les couleurs, les proportions, tout disparoît. Dans l’intérieur des montagnes, comme on touche à l’objet même et que le champ de l’optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie, que l’on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J’en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouni ? Souvent un lac immense dans les Alpes a l’air d’un petit étang ; vous croyez arriver en quelques pas au haut d’une pente que vous êtes trois heures à gravir ; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge à l’extrémité de laquelle il vous sembloit que vous touchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne. Quant au paysage, il n’est guère plus grand à l’œil qu’un paysage ordinaire.

   Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente, quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourroit leur servir d’ornement. Ainsi, par des lois contraires, tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes, et l’ensemble et les détails. Si la nature avoit fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines ; si les fleuves et les cascades y versoient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bois, ces grandes eaux, pourroient produire des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la terre ; mais il n’en est pas de la sorte : le cadre du tableau s’accroît démesurément, et les rivières, les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires. Alors il n’y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient en outre une échelle toujours dressée, où l’œil rapporte et compare malgré vous les objets qu’il embrasse, et ces objets viennent accuser tour-à-tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers, par exemple, se distinguent à peine dans l’escarpement des vallons, où ils paroissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs, par de petites rayures jaunes et parallèles, et les torrens les plus larges, les cataractes les plus élevées ressemblent à de maigres filets d’eau, ou à des vapeurs bleuâtres.

    Ceux qui ont aperçu des diamans, des topazes, des émeraudes dans les glaciers sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille.

   Ces draperies blanches des Alpes ont d’ailleurs un grand inconvénient ; elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu’au ciel dont elles rembrunissent l’azur. Et ne croyez pas que l’on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidens de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines, est nulle pour le spectateur placé à leurs pieds. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie, n’a lieu que pour l’habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouni, c’est en vain qu’il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d’un entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d’un ciel bleu et dur sans couchant et sans aurore ; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi, par- dessus une barrière glacée.

   Qu’on me permette, pour me faire mieux entendre, d’énoncer une vérité triviale. Il faut une toile pour peindre : dans la nature, le ciel est la toile des paysages ; s’il manque au fond du tableau, tout est confus et sans effet. Or les monts, quand on en est trop voisin, obstruent la plus grande partie du ciel. Il n’y a pas assez d’air autour de leurs cimes ; ils se font ombre l’un à l’autre, et se prêtent mutuellement les ténèbres, qui résident toujours dans quelque enfoncement de leurs rochers. Pour savoir si les paysages des montagnes avoient une supériorité si marquée, il suffisoit de consulter les peintres. Vous verrez qu’ils ont toujours jeté les monts dans les lointains, en ouvrant à l’œil un paysage sur les bois et sur les plaines.

   Il n’y a qu’un seul accident qui laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c’est le clair de lune. Le propre de ce demi-jour sans reflets et d’une seule teinte, est d’agrandir les objets, en isolant les masses, et en faisant disparoître cette dégradation de couleurs qui lie ensemble les parties d’un tableau. Alors plus les coupes des monumens sont franches et décidées, plus leur dessin a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profile les lignes de l’ombre. C’est pourquoi la grande architecture romaine, comme les contours des montagnes, est si belle à la clarté de la lune.

    Le grandiose, et par conséquent l’espèce de sublime qu’il fait naître, disparoît donc dans l’intérieur des montagnes : voyons si le gracieux s’y trouve dans un degré plus éminent.

    Premièrement on s’extasie sur les vallées de la Suisse. Mais il faut bien observer qu’on ne les trouve si agréables que par comparaison. Certes, l’œil fatigué d’errer sur des plateaux stériles ou des promontoires couverts d’un lichen rougeâtre, retombe avec grand plaisir sur un peu de verdure et de végétation. Mais en quoi cette verdure consiste-t-elle ? en quelques saules chétifs, en quelques sillons d’orge et d’avoine qui croissent péniblement et mûrissent tard, en quelques arbres sauvageons qui portent des fruits âpres et amers. Si une vigne végète péniblement dans un petit abri tourné au midi, et garantie avec soin du vent du nord, on vous fait admirer cette fécondité extraordinaire. Vous élevez-vous sur les rochers voisins ? les grands traits des monts font disparoître la miniature de la vallée. Les cabanes deviennent à peine visibles, et les compartimens cultivés ressemblent à des échantillons d’étoffes sur la carte d’un drapier.

    On parle beaucoup des fleurs des montagnes, des violettes que l’on cueille au bord des glaciers, des fraises qui rougissent dans la neige, etc. Ce sont d’imperceptibles merveilles qui ne produissent aucun effet : l’ornement est trop petit pour des colosses.

    Enfin je suis bien malheureux, car je n’ai pu voir dans ces fameux Chalets enchantés par l’imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté. Je n’y ai trouvé pour habitans que de misérables montagnards qui se regardent eux-mêmes comme en exil, et aspirent au moment de descendre dans la vallée.

    De petits oiseaux muets voletant de glaçons en glaçons, des couples assez rares de corbeaux et d’éperviers, animent à peine ces solitudes de neiges et de pierres, où la chute de la pluie est presque toujours le seul mouvement qui frappe vos yeux. Heureux quand le pivert annonçant l’orage, fait retentir sa voix cassée au fond d’un vieux bois de sapins ! Et pourtant ce triste signe de vie rend plus sensible la mort qui vous environne. Les chamois, les bouquetins, les lapins blancs sont presqu’entièrement détruits ; les marmottes même deviennent rares, et le petit Savoyard est menacé de perdre son trésor. Les bêtes sauvages ont été remplacées sur les sommets des Alpes par des troupeaux de vaches qui regrettent la plaine aussi bien que leurs maîtres. Couchées dans les gras herbages du pays de Caux, elles offriroient pour le moins une scène aussi belle, et elles auroient de plus le mérite de rappeler les descriptions des poètes de l’antiquité.

    Il ne reste plus qu’à parler du sentiment qu’on éprouve dans les montagnes. Eh bien ! ce sentiment, selon moi, est fort pénible. Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de l’homme, et ses travaux inouis qu’une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard qui sent son mal est plus sincère que les voyageurs : il appelle la plaine le bon pays, et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en être plus fertiles, soient ce qu’il y a de plus beau et de meilleur dans les distributions de la Providence. S’il paroît très-attaché à sa montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieu à établies entre nos peines, l’objet qui les cause, et les lieux où nous les avons éprouvées ; cela tient aux souvenirs de l’enfance, aux premiers sentimens du cœur, aux douceurs, et même aux rigueurs de la maison paternelle. Plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l’habitude de souffrir, le montagnard appuie davantage sur tous les sentimens de sa vie. Il ne faut pas attribuer au charme des lieux qu’il habite, l’amour extrême qu’il montre pour son pays, mais à la concentration de ses pensées, et au peu d’étendue de ses besoins.

    Mais les montagnes sont le séjour de la rêverie ? J’en doute ; je doute qu’on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l’attention que vous êtes obligés de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. L’amateur de la solitude qui bayeroit aux chimères (1) en gravissant le Montanvert, pourroit bien tomber dans quelques puits, comme l’astrologue qui prétendoit lire au- dessus de sa tête quant il ne pouvoit voir à ses pieds.

    Je sais bien que les poétes ont desiré les vallées et les bois pour converser avec les Muses. Mais écoutons Virgile :

Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes Flumina amem, sylvasque inglorius. 

D’abord il se plairoit aux champs, rura mihi ; il chercheroit les vallées agréables, riantes, gracieuses, vallibus amnes ; il aimeroit les fleuves, flumina amem (non pas les torrens), et les forêts où il vivroit sans gloire, sylvasque inglorius. Ces forêts sont de belles futaies de chênes, d’ormeaux, de hêtres, et non de tristes bois de sapins ; car il n’eût pas dit :

Et INGENTI ramorum protegat UMBRA,
« Et d’un feuillage épaix ombragera ma tête. »

   Et où veut-il que cette vallée soit placée ? Dans un lieu où il y aura de beaux souvenirs, des noms harmonieux, des traditions, des Muses et de l’histoire :

. . . . . . . . . . . . O ubi campi,
Sperchiusque, et virginibus bacchata lacœnis Taygeta ! O qui me gelidis in vallibus Hœmi
Sistat !
Dieux ! que ne suis-je assis au bord du Sperchius ! Quand pourrai-je fouler les beaux vallons d’Hémus ! Oh ! qui me portera sur le riant Taygète !

    Il se seroit fort peu soucié de la vallée de Chamouni, du glacier de Taconay, de la petite et de la grande Jorasse, de l’aiguille du Dru, et du rocher de la Tête-Noire.

    Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes on se sent transformé en un autre homme. «Sur les hautes montagnes, dit J.J., les méditations prennent un caractére grand, sublime, proportionné aux objets qui nous frappent ; je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du sejour des hommes, on y laisse tous les sentimens bas et terrestres……. Je doute qu’aucune agitation violente pût tenir contre un pareil séjour prolongé, etc. »

   Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Qu’il seroit doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-dessus de la plaine ! Mais malheureusement l’ame de l’homme est indépendante de l’air et des sites. Hélas ! un cœur chargé de sa peine n’est pas moins pesant sur les hauts lieux que dans les vallées. L’antiquité, qu’il faut toujours citer quand il s’agit de vérité de sentimens, ne pensoit pas comme Rousseau sur les montagnes : elle les représente au contraire comme le séjour de la désolation et de la douleur. Si l’amant de Julie oublie ses chagrins parmi les rochers du Valais, l’époux d’Eurydice nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace. Malgré le talent du philosophe genevois, je doute que la voix de Saint-Preux retentisse aussi long-temps dans l’avenir que la lyre d’Orphée. Œdipe, ce parfait modèle des calamités royales, cette image accomplie de tous les maux de l’humanité, cherche aussi les sommets déserts :

Il va
. . . . . . du Cithéron remontant vers les cieux,
Sur le malheur de l’homme interroger les Dieux.

    Enfin une autre antiquité plus belle encore et plus sacrée, nous offre les mêmes exemples. L’Ecriture, qui connoissoit mieux la nature de l’homme que les faux sages du siècle, nous montre toujours les grands infortunés, les prophètes et J. C. même se retirant au jour de l’affliction sur les hauts lieux. La fille de Jephté, avant de mourir, demande à son père la permission d’aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée. Super montes assumam, dit Jérémie, fletum ac lamentum. « Je m’éleverai sur les montagnes pour pleurer et gémir. » Ce fut sur le mont des Oliviers que J. C. but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des hommes.

    C’est une chose digne d’être observée, que dans les pages les plus raisonnables d’un écrivain qui s’étoit établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l’esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons, tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendoit combattre. On faisoit de l’ame une espèce de plante soumise aux variations de l’air, et qui comme un instrument suivoit et marquoit le repos ou l’agitation de l’atmosphère. Et ! comment J. J. lui-même auroit-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hauts lieux ? L’infortuné ne traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ? 

   Il n’y a qu’une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l’oubli des troubles de la terre : c’est lorsqu’on se retire loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue aux services de l’humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes ; mais ce n’est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans l’ame de ces solitaires, c’est au contraire leur ame qui répand sa sérénité dans la région des orages.

    L’instinct des hommes a toujours été d’adorer l’Eternel sur les lieux élevés : plus près du ciel, il semble que la prière ait moins d’espace à franchir pour arriver au trône de Dieu. Les patriarches sacrifioient sur les montagnes ; et comme s’ils eussent emprunté de l’autel l’image de la Divinité, ils appeloient le Seigneur le Très-Haut. Il étoit resté dans le christianisme des traditions de ce culte antique : nos montagnes, et, à leur défaut, nos collines étoient chargées de monastères et de vieilles abbayes. Du milieu d’une ville corrompue, l’homme qui marchoit peut-être à des crimes, ou du moins à des vanités, apercevoit, en levant les yeux, des autels sur les coteaux voisins. La croix déployant au loin l’étendard de la pauvreté aux yeux du luxe, rappeloit le riche à des idées de souffrance et de commisération. Nos poètes connoissoient bien peu leur art lorsqu’ils se moquoient de ces monts du Calvaire, de ces missions, de ces retraites qui retraçoient parmi nous les sites de l’Orient, les mœurs des solitaires de la Thébaïde, les miracles d’une religion divine, et le souvenir d’une antiquité qui n’est point effacé par celui d’Homère.

    Mais ceci rentre dans un autre ordre d’idées et de sentimens, et ne tient plus à la question générale que nous venons d’examiner. Après avoir fait la critique des montagnes, il est juste de finir par leur éloge. J’ai déjà observé qu’elles étoient nécessaires à un beau paysage, et qu’elles devoient former la chaîne dans les derniers plans d’un tableau. Leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables, lorsqu’au fond d’un horizon vaporeux ils s’arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée. Ajoutons, si l’on veut, que les montages sont la source des fleuves, le dernier asile de la liberté dans les temps d’esclavage, une barrière utile contre les invasions et les fléaux de la guerre. Tout ce que je demande, c’est qu’on ne me force pas d’admirer les longues arrêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillemens des vallées des Alpes. A cette condition, je dirai qu’il y a des montagnes que je visiterois encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerois à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour ; j’irois volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée, et les vallées inconnues du Nouveau-Monde.

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