Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


Mes Deux-Siciles : la cueillette des caroubes par Giuseppe Leone, photographe sicilien de Raguse

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Giuseppe Leone

Giuseppe Leone

      Giuseppe Leone est un photographe qui vit et travaille à Raguse (Sicile). La notoriété est venue avec ses illustrations de l’ouvrage d’Antonino Uccello « la civilisation du bois en Sicile » (Cavallotto, 1972). Il a été depuis très sollicité pour illustrer des livres, des catalogues et des revues d’éditeurs italiens et étrangers. Les plus connus sont : « la pierre a vécue », texte de Rosario Assunto et Mario Garay (Sellerio, 1978) ; « Le comté de Modica », texte de Leonardo Sciascia (Electa, 1973) ; « L’ïle nue », texte de Gesualdo Bufalino, (Bompiani, 1988) ; « Le Baroque sicilien » et « théâtre du monde », textes de Vincenzo Consolo (Bompiani, 1991) ; « L’Île des Siciliens », textes de Diego Mormorio (Peliti Associati, 1995). Son travail a fait l‘objet de nombreuses expositions personnelles en Italie et à l’étranger.
     Nous aurons l’occasion de revenir sur l’œuvre de ce photographe de talent mais avons choisi aujourd’hui de présenter sept magnifiques photographies prises dans la région de Raguse, dans la pointe sud de la Sicile, sur le thème du caroubier, cet arbre mythique beaucoup moins connu que l’olivier qui pousse sur les côtes méditerranéennes et qui est cultivé pour ses fruits en forme de gousses. Ces photographies faisaient partie d’une série d’illustrations d’un livre de Federico Motta et publié en 1999, « Il Ragusano, storie e paesaggi dell’arte casearia » (le Ragusano, histoire et paysages de l’art du fromage).
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 Giuseppe Leone – Raguse, la cueillette des caroubes 
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 Giuseppe Leone – L’heure du pic-nic sous le caroubier 
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Une activité millénaire en perte de vitesse
      Certains historiens font remonter l’introduction du caroubier en Sicile à l’époque de la colonisation phénicienne de certains promontoires de l’île et d’îlots avoisinants dans le but de commercer avec les habitants du moment, les Sicules, qui avaient envahi l’île en provenance d’Italie. Pendant des siècles, les fruits de l’arbre qui ont la forme de gousses et qui ont un goût sucré ont été utilisées comme aliment à haute valeur énergétique pour nourrir le bétail, cochons, ânes, mulets, et également pour la constitution d’une farine entrant dans la confection de biscuits et de gâteaux. Au moment de la chute des caroubes sur le sol, l’atmosphère des endroits où sont plantés des caroubiers est envahi par une odeur énivrante et très caractéristique de « vieux tapis mouillés ». Lors de la domination de l’île par les Bourbons de Naples, la culture de cet arbre s’était fortement développée dans la province de Raguse, dans la pointe sud de l’île recouvrant une surface de 20.000 hectares qui offraient une production de 250.000 tonnes. En 1829, la surface dévolue à la culture de cette arbre était montée à 28.400 hectares. Vingt années plus tard, cette surface s’était réduite à 6.000 hectares, puis à 4.000 hectares en 1979.
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le caroubier

      Le caroubier (Ceratonia siliqua) est une espèce d’arbre originaire des régions méditerranéennes qui exige pour vivre des températures élevées (il meurt en-dessous de – 5°). Elle se plait sur les pentes arides et est cultivée pour son fruit, la caroube. Son nom vient de l’arabe al-kharroube, الخروب (alkharoub), Haroub en hébreu (חרוב).. En langue tamazight (berbère) son nom est tislighwa et est un emprunt au latin siliqua. Le nom générique Ceratonia vient du grec ancien κεράτια signifiant « petite corne » en référence à ses fruits qui à maturité sont des gousses en forme de cornes.. Le nom d’espèce, siliqua, désigne une gousse latin. Il est aussi appelé carouge, pain de saint Jean-Baptiste, figuier d’Égypte, fève de Pythagore. L’arbre peut mesurer adulte cinq à sept mètres de hauteur et peut pour les très anciens sujets (certains peuvent atteindre 500 ans) monter à quinze mètres. Cet arbre à la frondaison abondamment fournie qui forme un large houppier large procure une ombre appréciée dans les pays ensoleillés. En Europe, le caroubier est cultivé en Espagne (1er producteur mondial) et Italie (3ème producteur) surtout en Sicile. en France, on le cultivait jusqu’au XIXe siècle dans la région de Villefranche sur Mer où la belle couleur rouge de son bois était appréciée dans la marqueterie locale. De là vient le sobriquet suça carouba (« suce-caroube ») dont lu Vilafranquié ont été affublés. EnAfrique du Nord, le Maroc est le deuxième producteur mondial de caroubes.

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Utilisation des caroubes

      Au Maroc, les berbères zayanes l’utilisent pour ses vertus médicinales; à Chypre pour fabriquer des confiseries; en Tunisie pour des boissons gazeuses; l’industrie agro-alimentaire utilise la farine et la gomme de caroube comme additif, épaississant et l’industrie pour certaines applications (papier, textile, pharmacie, cosmétique, etc.). Il est enfin utilisé pour nourrir le bétail (excellent aliment énergétique).  (Crédit Wikipedia)

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Documentation ou articles liés

  • Mes Deux-Siciles : les oliviers de Rosaria, c’est  ICI

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Mes Deux-Siciles : parità du Parler et du Manger

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la parità du Parler et du Manger

     Un jour le Parler et le Manger se disputèrent et faute de se mettre d’accord ils allèrent chez le roi Salomon pour qu’il tranche la question. Le roi dit : « Écoutons les raisons de ce litige.  —  Majesté, nous nous querellons car la Vue, l’Ouïe et l’Odorat ont, chacun, deux petites maisons, mais moi, le Manger, et mon compagnon, le Parler, nous sommes condamnés à rester comme des voleurs, pieds et mains liés, tous deux dans la même demeure. Est-ce justice ? Or nous souhaiterions être séparés et avoir chacun notre maison, mais la bouche me revient  car je suis le Manger et si je n’étais pas de ce monde les chrétiens ainsi que les animaux pourraient chanter le requiem.  —   Et toi, qu’as-tu à dire » demanda Salomon au Parler. « Moi, je dis que la bouche me revient car je suis plus noble; en effet, sans moi il n’y aurait aucune différence entre l’homme et le pou. Majesté, si nous devons habiter ensemble une même maison, je dois être le poltron et lui le serviteur.  —  « Écoutez-moi, je vais vous mettre d’accord », dit le roi Salomon, « toi, le Parler, tu domineras sans rival dans la bouche des riches, car ils ont le Manger assuré et s’ils ne parlaient pas ils n’auraient vraiment rien à faire; et toi, ô Manger, tu feras à ta guise la loi dans la bouche des pauvres, car les pauvres moins ils parlent mieux c’est. Partagez-vous donc les bouches des hommes et ne pensez plus à vous disputer. »

Maria Pia di Bella, Dire ou taire en Sicile – Édit. du Félin, 2008 (parità tirée du livre de Seratino A. Guastella, Le Parità morali)

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paysans siciliens des années cinquante

       En Sicile, les paritàs, sont de courtes histoires métaphoriques édifiantes sur la conception et l’organisation du monde que les paysans aiment à raconter et qui dévoilent leurs structures de pensée. La parità qui précède exprime le fait qu’en Sicile les riches propriétaires terriens bénéficiaient du privilège de bien manger à leur guise et avaient toute liberté de parole alors que les pauvres, s’ils voulaient se nourrir, devaient servir comme métayers du riche et avaient pour cela tout intérêt à se taire. En fait le jugement rendu par Salomon n’est équitable qu’en théorie car, dans la pratique, les riches ont tous les droits, celui de manger et de parler alors que les pauvres doivent se taire, c’est-à-dire ne pas se plaindre et tout supporter pour ne pas crever de faim. Ils sont réduits à l’état du pou de la parità… 

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Etudes et articles liés

  • Étude de Maria Pia di Bella sur la parole et l’omertà en Sicile :  Dire ou taire en Sicile – Édit. du Félin, 2008
  • article de ce blog : Pour une autre parità, lire « La terre glaise, matériau matriciel de création de l’humanité », c’est  ICI

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la maison traditionnelle des îles éoliennes (Italie du sud)

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Les îles Éoliennes vues d’avion

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     Les îles Éoliennes (Isole Eolie en italien) ou îles Lipari du nom de la plus grande île forment un ensemble de dix sept îles volcaniques dont sept seulement sont habitées et trois accessibles aux automobiles. Elles se situent dans la mer Tyrrhénienne au nord de la Sicile et à l’ouest de la Calabre. L’archipel est rattaché administrativement à la Sicile  et est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2000. L’économie est aujourd’hui tournée principalement vers le tourisme.

Les sept îles principales habitées sont par ordre d’importance:

  • Lipari, 10.554 habitants, dont Lipari est la capitale et qui possède des carrières de pierre-ponce.
  • Salina, 2.300 habitants, ainsi nommée à cause de ses exploitations de sel.
  • Vulcano, 717 habitants, dont le volcan est toujours actif et qui possède des bains de boue sulfureuse.
  • Stromboli, 420 habitants, dont le volcan est également actif mais de manière importante.
  • Panarea, 280 habitants, de faible superficie (3,4 km2)
  • Filicudi, 250 habitants, qui comporte pas moins de 6 volcans éteints
  • Alicudi, 150 habitants, l’île située le plus à l’ouest.

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    La légende veut que le nom de l’archipel soit issu du nom d’Eole qui, dans la mythologie grecque, est considéré comme le maître des vents bien que les faits attachés à son nom soient assez confus puisqu’il existe dans la mythologie trois personnages portant ce nom : Éole, fils d’Hippotès, cité par Homère dans l’Odyssée comme ayant accueilli Ulysse, Éole, fils d’Hellen, ancêtre des Hellènes et Éole, fils de Poséidon et frère jumeau de Béotos, ancêtre des Béotiens.

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Vulcano – Le repos d’Eole

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Un passé tourmenté

    Victime pendant de nombreux siècle des raids de pirates barbaresques, les maisons îlliennes se sont d’abord implantées loin du rivage dans des endroits difficile d’accès aisément défendables. C’est ainsi qu’en 839, Lipari est investie par des troupes musulmanes et ses habitants massacrés ou emmenés en esclavage, fait renouvelé en 1544 par le célèbre Barberousse, un renégat chrétien qui s’est mis au service des Turcs.  L’aspect blanc immaculé qui constitue l’une des caractéristiques de l’architecture des îles n’était alors pas de mise, il convenait plutôt de ne pas être visible et se fondre dans le paysage. Ce n’est qu’après le retour de la paix, à partir du XVIIe siècle, que les maisons ont commencées à s’implanter sur les plaines et douces pentes des bords de mer pour des raisons fonctionnelles liées à la pratique de la pêche et au développement du commerce avec le continent et la Sicile mais aussi pour des raisons pratiques et d’agrément.

264 ans d’occupation musulmane

     Après leur victoire de 827 à Capo Granitola contre les troupes byzantines qui occupaient alors la Sicile, l’armée musulmane occupa tout le sud de la Sicile mais il faudra attendre l’année 878 pour que Syracuse tombe à son tour et 965 pour que la dernière place forte que les byzantins tenaient sur l’île, Rometta, soit investie après un siège de deux années. Cette occupation durera jusqu’en février 1061, année du débarquement des normands Robert et Roger Guiscard dans l’ile et de leur prise de Messine. Palerme tombera en 1072 après 241 années d’occupation musulmane et la dernière ville encore tenue par les musulmans, Noto, tombera en 1091. Les musulmans avaient fait de Palerme, conquise en 831, leur capitale; sous la dynastie des Kalbites qui avaient pris le pouvoir en 947, la ville comptait 350.000 habitants, ce qui en faisait la deuxième ville la plus importante d’Europe derrière Cordoue qui en comptait 450.000. Les îles Éoliennes situées entre 50 et 80 km de la côte sicilienne tombèrent sous la domination des musulmans au moment où ceux-ci contrôlèrent le détroit de Messine. la population presque entière fut massacrée ou réduite en esclavage.

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Constructions du bord de mer dans l’île de Stromboli

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Une architecture méditerranéenne influencée par la culture musulmane

un village de l'île de Stromboli    Lorsque par bateau, on se rapproche des côtes de la Sicile et des îles qui l’entoure et que l’on voit apparaître les villages et les groupes d’habitations qui s’accrochent sur les flancs des montagnes et des volcans, on est surpris de leur ressemblance avec les constructions urbaines du Magreb voisin. Les maisons sont constituées d’un agglomérat de volumes cubiques à toitures terrasses qui se développe sur un à deux niveaux et sont disposées sur la pente de telle manière  que chaque maison possède une vue dégagée sur la mer. Les maisons peuvent être isolées ou groupées en bordure de ruelles étroites qui montent à l’assaut des pentes en zigzag. Cette architecture renvoie sur le plan généalogique à la maison gréco-romaine antique, au modèle des premières installations islamiques en Mésopotamie et en Égypte et aux constructions archaïques berbères de l’Afrique du Nord qui sont à l’origine des Kasbah et des Ksours, ces ensembles de maisons en terre des zones désertiques d’Algérie et du Maroc.

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Maison typique de l’île Lipari

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maisons sur l’île de Panarea : le décrochement sur la pente permet la préservation des vues

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Maison dans l’île de Panarea

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La structure de base de la maison

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   La conception de la maison s’établit à partir d’un système modulaire qui permet, selon les besoins, la juxtaposition ou la superposition d’éléments cellulaires cubiques.  La maison rurale d’origine était le plus souvent unicellulaire et s’est agrandie avec le temps pour devenir bi-cellulaire, tri-cellulaire et même multi-cellulaire pour répondre aux besoins nouveaux  de ses habitants. L’une des cellules abritait la pièce de vie avec la cuisine, une deuxième, les lits des occupants.
      Dans les implantations anciennes où l’espace était réduit, l’extension des maisons s’effectuait de manière verticale par l’adjonction d’un ou plusieurs volumes cubique sur la terrasse de la maison d’origine. Les deux niveaux étaient alors reliés le plus souvent par un escalier extérieur en arc-boutant. L’étage inférieur était alors dévolu aux pièces de jour, cuisine et salle à manger et l’étage, aux chambres. Lorsque l’ancienne terrasse n’était pas entièrement occupée par l’extension, elle était rendue accessible par le nouvel escalier.
schémas ci-contre : évolution modulaire d’un habitat d’origine unicellulaire et escalier extérieur d’accès au niveau supérieur et à sa terrasse.

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  murs constitués de pierres de lave irrégulières

      Les fondations et le reste de la structure porteuse sont constitués de grosses pierres de lave locales de formes irrégulières, posées à secs du nom de « ruppidu » . De préférence les murs de façade étaient construits avec des blocs de pierre ponce dont les milliers de bulles d’air emprisonnées offraient un bonne isolation.  Les planchers et la toiture terrasse horizontale accessible appelée ici « astricu » étaient réalisés avec des poutres en bois disposées à environ 40 cm de distance les unes des autres sur lesquelles ont été disposés un premier lattis en nattes de roseaux que l’on a recouvert d’un lit de  petites pierres poreuses et légères, appelé « rizzu », et un mortier de chaux battue avec un pilon en bois au long manche le « mataffo« , mélange qui une fois compacté avait la particularité d’être perméable à la vapeur d’eau et  étanche à l’eau. Le séchage de cette chape devait être lent et régulier pour éviter sa fissuration et devait durant toute sa durée être protégé du soleil par un lit de fougères sèches qu’on humidifiait régulièrement. Chez les propriétaires aisés, le sol de l’astricu pouvait être recouvert de carreaux de sol. Ce système constructif avait comme avantage d’utiliser très peu d’ouvrages de structure en bois, ce qui était appréciable dans un site où le couvert forestier était très faible et parfois même inexistant.

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.18.55     Ces planchers et cette toiture, légers et friables et non liés intrinsèquement aux rigides murs porteurs permettaient de résister aux tremblements de terre fréquents dans la région. Dans une région où l’eau venait souvent à manquer du fait de la sécheresse et de pente prononcée du sol et où les sources étaient rares et d’un débit limité, la toiture terrasse, l’ « astricu » était aménagé de manière à récupérer l’eau de pluie qui était ensuite recueillie dans des grands pots ou canalisée à travers un canal en terre cuite nommé « casulera » jusqu’à un réservoir souterrain situé le plus souvent sous la maison mais aussi à l’extérieur, l’ « isterna« . Avant d’atteindre la citerne, l’eau devait passer par un bac formant siphon qui retenait les poussières, le sinsectes et les feuilles. L’accès à la citerne s’effectuait à partir de la terrasse extérieure.

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ouverture de la citerne

occhio tunnu (ouverture circulaire pour la ventilation)-    En général, les ouvertures de la maison étaient orientées sud-Est pour bénéficier l’hiver de l’apport solaire et les autres façades étaient en général closes afin d’éviter les courants d’air froids à l’exception toutefois de celles sur lesquelles donnaient une cuisine qui se devait alors d’être ventilée. La forte chaleur de l’été était atténuée grâce à l’inertie et l’isolation des pierres volcaniques des murs et souvent par la présence d’une vigne qui filtrait les rayons du soleil en jouant le rôle de pare-soleil. Quelques ouvertures circulaires typiques de ces îles que l’on appelle œil (les occhiu tunnu) faites de poteries sans fond ou de pierres taillées et percées intégrées aux murs qui pouvaient être fermées à l’aide d’une trappe servaient également à la ventilation en été. Celle ci pouvait également être assurée grâce à l’utilisation de portes à trois battants, dont l’un des battants placés dans la moitié supérieure de la porte permettait de créer un courant d’air lorsque celle-ci était fermée. À l’origine, les ouvertures ne comportaient ni fenêtres, ni vitrages, leur fermeture était assurées par des volets de bois aux gonds fortement ancrés dans les murs et fermées par des verrous de fer.
(photo  : occhiu tunnu au-dessus de la porte munie d’une tenture)

Casa a Serra

illustrations ancienne d’un Bagghiu et de ses Pulera (piliers massifs) au rez-de-chaussée d’une maison éolienne et son four

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Un espace essentiel : la terrasse protégée ou « bagghiu »

       Le retour de la sécurité avait permis de construire sur les terrains plats ou peu pentus du bord de mer et de manière plus éclatée sur des surfaces de terrains plus importante. De ce fait les extensions se réalisaient de préférence sur le plan horizontal et il était alors possible de d’aménager une « bagghiu« , nom donné à la grande terrasse du rez-de-chaussée aménagée devant la façade principale orientée au sud-est. Cette terrasse jouait alors un rôle primordiale. Pour ces maisons dépourvues de dégagements entre les différentes pièces, elle servait d’espace de connexion des différents espaces et à la belle saison d’espace de vie où on effectuait divers tâches telles les préparations des repas, le séchage des aliments, le stockage. On pouvait aussi s’y détendre, manger et goûter les fruits délicieux de la treille  ou des arbres fruitiers plantés à la périphérie.

maison éollienne - Pulera et Bisoli

Îles Éoliennes – deux exemples contemporains de bagghiu avec pulera (piliers) et bisoli (bancs de pierres)

Bagghiu, Pulera et Bisoli

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.22.37         La bagghiu pouvait être couverte d’une pergola sur laquelle on étendait des canisses ou on faisait courir ou une vigne qui en plus de l’agrément de la récolte du raisin permettait d’atténuer les rayons du soleil l’été. la pergola était constituée de solives de bois fixées sur le mur de façade de la maison et sur des « Pulera« , ces piliers de pierres cylindriques construits en limite extérieure de la terrasse et sur entre lesquels on aménageait des « Bisoli« , sièges de pierres recouverts de faïences polychromes. Ils étaient reliés aux Pulera par des structures de pierres en quart de rond permettant le calage de la tête lorsque vous étiez allongés.

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Bagghiu d’une maison de l’île de Panarea : Pulera (avec sa niche pour abriter la mumieri) et bisuoli

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Un après-midi sous le figuier

Sous le figuier

  « J’ai le souvenir heureux d’un après-midi d’été passé sur le bagghiu d’une casa posée sur une colline surplombant Milazzo en Sicile, où, assis confortablement à l’ombre d’un vénérable figuier, soulé du chant des cigales, j’admirais dans les lointains bleutés, les îles Éoliennes, et que je n’avais qu’à lever le bras pour chercher à l’aveugle, parmi le feuillage, la figue la plus molle, donc la plus mûre, que j’allais l’instant d’après, déguster avec délice…»

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Les dépendances et aménagements extérieurs

     Au début du XIXe siècle, les conditions de vie se sont fortement améliorées dans les îles et le développement du commerce a favorisé l’émergence d’une petite bourgeoisie. Les exploitations agricoles situées à proximité des centres urbains et implantées sur les meilleures terres qui fonctionnaient jusque là de manière autarcique sont devenues de véritables fermes  engagées dans une économie de commerce et d’échange. Des constructions et équipements nouveaux peu utilisés jusque là sont devenues indispensables et ont dus être construits en accompagnement du bâtiment principal. Parmi ces dépendances figurent la « pinnata« , sorte de dépôt réserve et d’abri pour animaux l’été, le « palmento » ou « parmienta« , espace  fermé où était placée la meule pour presser les fruits. Il faut savoir que dans le passé, les habitants étaient à la fois agriculteurs et pêcheurs et que de ce fait, les espaces de dépôt et de rangement devaient être importants. Il n’était pas rare de voir dans l’un de ces dépôts le matériel de pêche côtoyer les barils de câpres, les bouteilles de vin et les jarres à huiles. De plus, l’hiver, le petit bateau de pêche devait être abrité dans un endroit protégé. Parmi les volumes annexes, il pouvait figurer la « stadda » (l’écurie), la « mannira » (la bergerie)
    Un autre équipement avait fait son apparition, c’était la « vagnu« , la salle de bains, qui, par manque de place ne pouvait être installée le plus souvent qu’à l’extérieur. Des écuries pour les animaux et des entrepôts étaient construits en dehors du bâtiment principal ou à la verticale sur le côté principal. Dans les maisons appartenant à des familles riches, la propriété pouvait également comprendre une petite chapelle.

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    C’est également sur le bagghiu que l’on installait le plus souvent le « furnu » l’énorme four en pierre en forme de dôme hémisphérique adossé à la façade de la maison que l’on utilisait pour la cuisson. il comportait souvent deux espaces de cuissons, un grand pour le pain et un petit pour les confiseries.

à gauche dispositifs pour le triage du grain (u crivu) et pressage du raisin (u parmientu) - à droite dispositif de concassage des olives

L’intérieur d’un palment – à gauche : dispositifs pour le triage du grain (u crivu) et pressage du raisin (u parmientu) – à droite : dispositif de concassage des olives

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.22.48     Toujours à l’extérieur de la maison, se trouvait la « pile« , un réservoir utilisé pour le lavage des vêtements et le « princu« , un lavoir taillé dans une pierre de lave qui était placé sur la pile elle-même

Traitement des façades   

ARCHITETTURA3      Avec l’amélioration des conditions de vie, les façades, qui laissaient initialement leur structure de pierres apparente pour rendre la maison moins visible dans le paysage, ont été aménagées avec plus de soin, recevant un enduit extérieur de couleur blanche ou colorées de diverses nuances d’ocre et couronnés d’éléments décoratifs en briques courbes en « dentelle » et enrichies avec des pointes et des clochetons d’angles. Les pilastres pouvaient également revêtis de couleurs vives.

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Intérieur typique d’une ancienne maison îlienne : noter l’espace de rangement en mezzanine suspend aux poutres et les niches pratiquées dans l’épaisseur des murs.

L’aménagement intérieur

   Dans l’un des angles de la pièce principale et face à l’entrée était installé la « cucina« , la cuisine qui comportait le « cufularu » constitué d’aménagements maçonnés surélevé à un, deux ou trois foyers pour chauffer les aliments ou les conserver au chaud avec un compartiment inférieur pour entreposer le bois de chauffage. Un poêle pouvait être intégré à l’ensemble.  Les surfaces verticales et la surface horizontale du soubassement sur laquelle on pouvait s’asseoir ou déposer des objets étaient revêtues de carreaux polychromes. A-dessus de la l’ensemble de cuisson, une hotte pyramidale permettait l’évacuation des fumées, elle reposait sur une large poutre de bois débordante qui faisait office d’étagère. Les meubles se limitaient à une table, quelque chaises, un banc et des coffres.

  Les chambres individuelles aménagées dans les cubes moduleras, « càmmira stari« , ne communiquait pas entre elles et était accessibles uniquement par l’extérieur. Les lits étaient constitués de planches de bois posées sur une ossature en fer sur lequel était posé un matelas emplis de crin ou de feuilles de palmier séchées. Lorsqu’il y avait un berceau, celui-ci était suspendu au plafond par des cordes. Les vêtements et les objets étaient rangés dans un grand coffre.

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Ancien cufularu

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La cuisine typique plus récent d’une maison éolienne

     On a vu que le « furnu« , le four au dôme hémisphérique, compte tenu de ses dimensions importante, était placé à l’extérieur, adossé contre l’un des murs de façade. Dans certains cas les foyers s’ouvraient à l’intérieur de la maison, dans la cuisine, à proximité du cufularu.
    Le mobilier était extrêmement simple et réduit à l’essentiel. Les armoires et les étagères, « stipula » et « iazzana« , étaient aménagées dans des cavités réalisées dans l’épaisseur des murs. dérivées de petites chambres en retrait dans l’épaisseur de la paroi de périmètre. Dans de nombreux cas, il existait un espace rangement constitué de planches posées sur des poutres pour servir de stockage pour les produits agricoles et les outils.<
    Le soir l’éclairage était assuré par la « lumieri« , une lampe à huile ou une chandelle placée une niche aménagée dans l’épaisseur des murs. on trouvait le même système d’éclairage pour la terrasse extérieure,  le bagghiu, une niche étant aménagée dans des piliers de pierres supportant la pergola pour protéger la flamme du vent..

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Pot-pourri d’images de maisons des îles Éoliennes et de leurs aménagements typiques

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Mes Deux-Siciles : le long voyage

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Le long voyage, une nouvelle de Leonardo Sciascia (extraits)

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      C’était une nuit qui semblait faire sur mesure : une obscurité compacte dont à chaque geste on sentait presque le poids. et le bruit de la mer, ce souffle de la bête féroce qu’est le monde, vous remplissait de crainte : un souffle qui venait s’éteindre à leurs pieds.
     Ils étaient là, avec leurs valises de carton et leurs baluchons, sur un bout de plage caillouteuse, à l’abri des collines entre Gela et Licata : ils étaient arrivés à la brune, ayant quitté leurs villages; des villages de l’intérieur, loin de la mer, figés dans la contrée aride des grands domaines. ils étaient quelques-uns à voir la mer pour la première fois; et ils étaient dans un grand désarroi à la pensée de devoir la traverser toute entière, depuis cette déserte plage de Sicile qu’ils quitteraient de nuit, jusqu’à une autre plage déserte d’Amérique, où ils arriveraient également de nuit. car les accords étaient le suivants : « Je vous embarque de nuit, avait dit l’homme — un genre de commis voyageur pour le bagout, mais au visage sérieux et honnête — et je vous débarque de nuit. Sur la plage de Nugiorsi (New Jersey), je vous débarque à deux pas de Nuovaiorche (New York)… (…) »

     Deux cent cinquante milles lires : moitié au départ, moitié à l’arrivée. Ils les gardaient, comme des scapulaires, entre peau et chemise. Pou les réunir, ils avaient vendu tout ce qu’ils avaient à vendre : la maison de torchis, le mulet, l’âne, les provisions de l’année, la commode, les couvertures. Les plus malins avaient eu recours aux usuriers, avec la secrète intention de le rouler; une fois au moins, depuis tant d’années qu’ils en subissaient le joug : et ils avaient éprouvé une secrète satisfaction à la pensée de la tête qu’ils feraient en apprenant la nouvelle. « Viens me chercher en Amérique, sangsue  »
       (…)
     « Tout le monde est là ? » demanda M. Melfa. Il alluma sa lampe, fit le compte. il en manquait deux. « Peut-être qu’ils ont changé d’avis, ou qu’ils arriveront plus tard… En tout cas, tant pis pour eux. nous n’allons pas nous mettre à les attendre, avec le risque que nous courons. »
      Tous dirent qu’il n’était pas question de les attendre.
      « S’il y en a un parmi vous qui n’a pas l’argent sur lui, avertit M. Melfa, il vaut mieux qu’il reprenne tout de suite la route et qu’il retourne chez lui. S’il pense me faire la surprise une fois à bord, il se trompe plus qu’il n’est permis : dans ce cas je vous ramènerai à terre, aussi vrai que Dieu existe, tous autant que vous êtes. Il n’est pas juste que tous paient pour la faute d’un seul : et donc celui-là recevra, de moi et de ses camarades, une dérouillée dont il se souviendra toute sa vie; si ça lui va…»
     Ils assurèrent et jurèrent qu’ils avaient l’argent jusqu’au dernier sou.
  « Allez tous dans la barque », dit M. Melfa. Et en un instant chacun des voyageurs se transforma en une masse informe, une grappe indistincte de bagages.
    « Nom de Dieu ! Vous avez emporté toute votre maison sur le dos ? »
     (…)

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les villes de la riche Amérique brillaient comme des joyaux

     Le voyage dura moins que prévu : onze nuits, celle du départ comprise. (…)
   Mais la onzième nuit, M. Melfa les appela sur le pont : ils crurent d’abord que des constellations étaient descendues sur la mer en troupeaux serrés; mais non, c’étaient des villes, les villes de la riche Amérique qui brillaient dans la nuit comme des joyaux. la nuit elle-même était un enchantement : sereine et douce, une demi-lune passant au milieu d’une faune transparente de nuages, une brise qui libérait les poumons.
      « voici l’Amérique », dit M. Melfa.
     « C’est sûr que ce n’est pas un autre endroit » demanda l’un des hommes : car pendant le voyage il avait ruminé cette pensée que sur la mer il n’y avait ni rues, ni routes, ni sentiers, et que seul un dieu pouvait suivre la voie juste, sans s’égayer, pour conduire un navire entre le ciel et l’eau.
     M. Melfa le regarda avec pitié et, s’adressant aux autres :  « En avez-vous déjà vu, chez vous, un horizon comme celui-ci ? Vous ne sentez donc pas que l’air est différent ? Vous ne voyez pas comme ces ville resplendissent ? »
     Tous en convinrent, et ils regardèrent avec pitié et amertume leur compagnons qui avait osé poser une question aussi stupide.
      « Terminons nos comptes », dit M. Melfa.
      Ils farfouillèrent sous leurs chemises, en retirèrent l’argent.
      « Préparez vos affaires », dit M. Melfa, après avoir encaissé.
     (…)
     « Quand je vous aurais débarqués, libre à vous de vous jeter sur le premier flic que vous rencontrez, et de vous faire rapatrier par le premier bateau; moi, je m’en contrefous, chacun est libre de se détruire comme il veut… et d’ailleurs, j’ai tenu mes engagements : là, c’est l’Amérique, j’ai rempli mon devoir de vous y déposer… mais donnez-moi le temps de retourner à bord, bon dieu de bon dieu ! »
     Ils lui donnèrent plus de temps qu’il n’en fallait; car ils restaient assis sur le sable frais, indécis, sans savoir que faire, bénissant et maudissant la nuit : protectrice tant qu’ils resteraient immobiles, sur la plage, mais qui deviendrait un terrible piège s’ils osaient s’éloigner.
    M. Melfa avait recommandé : « Éparpillez-vous. » Mais personne n’avait envie de se séparer des autres. Et qui savait à quelle distance se trouvait Trenton, qui savait combien de temps il fallait pour y arriver…
    Ils entendirent — lointain et irréel — un chant. « On dirait un charretier de chez nous », pensèrent-ils; et que le monde est partout pareil, que partout l’homme exprime dans le chant la même mélancolie, la même peine. mais ils étaient en Amérique, les villes qui brillaient derrière l’horizon de sable et d’arbres étaient des villes d’Amériques
    (…)

Leonardo Sciascia, La mer couleur de vin – Extraits de la nouvelle Le long Voyage – traduit par Jacques de Pressac – Editions DENOËL & D’AILLEURS.

charette sicilienne traditionnelle

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Mes Deux-Siciles : disagio

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Baron Wilhelm von Gloeden (1836-1931) – enfant de Taormina (Sicile)

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     Disagio : gêne, trouble, que l’on ressent à la vision de ce portrait d’enfant sicilien dressé par Wilhelm von Gloeden, aristocrate allemand féru de photographie qui s’était épris de Taormina, ce village paradisiaque sicilien juché face à l’Etna sur un éperon rocheux dominant la Méditerranée et surtout de ses jeunes hommes, qu’il photographiait le plus souvent nus dans des poses et des compositions supposées évoquer des éphébes grecs de l’antiquité. Ce portrait est troublant par les ambiguïtés qu’il exprime : ambiguïté sexuelle tout d’abord résultant de l’aspect androgyne du sujet, ambiguïté liée à son âge que la disproportion de taille d’une tête aux traits presque adulte juchée sur un thorax menu d’enfant rend difficile à déterminer, ambiguïté aussi née du contraste entre les rondeurs presque grossières du visage, le désordre d’une massive chevelure et la noblesse de trait du nez et du front qui rappelle la statuaire grecque et du dessin subtil des lèvres. Enfin, trouble lié à l’étrangeté du regard : regard perdu des grands yeux cerclés de noir qui semblent avoir été maquillés, regard indifférent, empreint d’une forme de tristesse chargée de résignation. Dans ces circonstances, combien semble anachronique le bouquet de fleurs qu’on lui a demandé de tenir dans ses mains. Le corps-objet de cet enfant est bien là, mis en scène par le photographe, mais son esprit est ailleurs…

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Mes Deux-Siciles : Franco Zecchin, un photographe contre la Mafia (I).

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Franco Zecchin

«Nous nous sommes dit que nous ne pouvions plus continuer à être des témoins passifs de ces massacres: nous avons entre nos mains un outil qui pourrait être utilisé pour informer les gens et de lutter contre le phénomène en aidant à forger une nouvelle conscience. »
                   Franco Zecchin

     Originaire de Milan où il est né en 1953, Franco Zecchin a d’abord étudié la physique et obtient une maîtrise en physique nucléaire. Pourtant, c’est en tant que photographe à Palerme en Sicile qu’il débute sa vie professionnelle dans les années 70 et 80. Il a ainsi été confronté à la complexité de la société sicilienne, la dureté des conditions sociales qui prévalent dans l’île, la corruption politique et n’a cessé de dénoncer, avec ses photographies, la violence de la Mafia.

     Tout commence en 1974 lorsqu’il fait la rencontre de la photographe Letizia Battaglia, engagée en Sicile dans la lutte anti-Mafia dont il tombe amoureux, il fait alors du théâtre et travaille pour le quotidien de gauche L’Aurora.  En 1975, à peine mis le pied à Palerme, Franco, âgé à peine de 22 ans est confronté à son premier cadavre. Tout autour, la foule silencieuse pour qui cette situation représente le quotidien, hypnotisée, regarde. Le jeune photographe n’osera pas photographier. Engagé par le quotidien l’Ora, il aura, dans les années qui suivent, largement de quoi se rattraper… A cette époque, la peur règne dans la villle et l’on ose même pas prononcer le nom de Mafia… Encore moins enquêter et faire paraître des photos de ses crimes.  Il choisira de photographier le crime en noir et blanc pour préserver l’aspect dramatique de l’évènement..

Letizia Battaglia et Franco Zecchin

Letizia Battaglia et Franco Zecchin

« Notre arme était l’information et nous l’avons utilisée pour briser la transmission d’une culture diffuse du renoncement, de la soumission, du silence, de l’omertà. Nous avons montré aux jeunes la réalité dévastatrice de la mafia, en contraste avec les stéréotypes littéraires et romantiques qui alimentaient le mythe d’une mafia « bonne », qui respectait un code d’honneur, qui défendait et soutenait les plus faibles, en leur garantissant des services que l’état leur refusait. Nous avons cherché à retirer à la mafia le consensus des nouvelles générations » –  Franco Zecchin, 1966.

     En 1977, il créé avec Letizia Battaglia un Centre Culturel pour la Photographie. Trois années plus tard, en 1980, il est parmi les fondateurs du Centre de Documentation contre la Mafia « G. Impastato ». Il fait également du théâtre et réalise des films à l’hôpital psychiatrique de Palerme.  A partir de 1987 il est Directeur responsable du mensuel de culture et politique “Grandevù” édité a Palerme. En 1988 il devient membre « nominé » de l’Agence Magnum. Mais pour Franco Zecchin et Letizia Battaglia, publier quelques photos des crimes de la Mafia dans la presse ne suffit plus, la population semble s’être habituée à cette succession de crimes et ne réagit pas, dans le milieu des années 80, ils osent provoquer la Mafia dans l’un de ses fiefs les plus notoires, la ville de Corleone, et interpeller directement la population : ils exposent sur la place principale de la ville, devant l’église et juste avant la sortie de la messe les photos de victimes de l’honorable société. En quelques minutes, la place se vide de ses occupants qui ont eu peur d’être vus en train de contempler les photos. Ils continueront à exposer le résultat de leur travail partout ailleurs en Sicile, dans les écoles, les centres communautaires, dans la rue... »informer est pour moi une exigence morale », avait coutume de dire Franco Zecchin. Ces actions concoureront à la prise de conscience de la population sicilienne et italienne de la nécessité de mener une lutte contre la Mafia.

     Mais le travail Franco Zecchin ne se limite pas à des reportages sur les méfaits sanglants de la Mafia, c’est aussi un photographe sensible et plein d’humanité porté vers la rêverie et la méditation. C’est ainsi que durant son séjour en Sicile, il photographiera de manière à la fois sobre et forte la vie des humbles, de ceux « que l’on ne voit habituellement pas ». Il poursuivra cette quête de l’authenticité et de la vérité dans ses reportages ultérieurs dans le reste du monde. En 1990, il travaille sur un projet engagé socialement, en Silésie, en Pologne, en explorant la pollution et la santé publique. Ill a travaillé également en Afrique du Nord. Il donne une nouvelle orientation à son travail en quittant l’agence Magnum pour réaliser un reportage sur ​​les nomades et passer du temps avec les Touaregs.  De cette expérience sortira en 1988 un livre,

      Aujourd’hui, Franco vit en France. Son travail est publié dans de nombreux journaux et magazines respectés, y compris Le Monde, Libération, L’Expresset Le Nouvel Observateur.
    Ses photos sont incluses dans les collections du Musée International de la Photographie, le Musée d’Art Moderne de New York, la Maison Européenne de la Photographie à Paris, Rochester et dans de nombreuses collections privées

Distinctions, prix et publications
  • 1988      Prix International de Journalisme « Città di Trento », Italie.
  • Zecchin, F., Battaglia, L. Chroniques Siciliennes, (texte de Marcelle Padovani), Centre National de la Photographie, 1989, Actes Sud, 2000, ISBN 978-2-8675-4053-0
  • 2000      « Humanity photo Award 2000 », Beijing, Chine.
  • Zecchin, F. Nomades, (avec la collaboration de Pierre Bonte et Henri Guillaume), Editions de la Martinière, 1998, EAN13 : 9782732424217
  • Zecchin, F., Battaglia, L. Dovere di Cronaca, Peliti Associati, 2006, ISBN: 88 89412 26 7.

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–––– Les photos de dénonciation de la mafia –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Franco Zecchin - Carnaval à Corleone - 1985Franco Zecchin – Carnaval à Corleone – 1985

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Palerme, Italie, 1983. La femme et les filles de Benedetto Grado sur les lieux du crime. Les femmes portent déjà les vêtements de deuil pour la mort de leur fils et frère Antonio.

Franco Zecchin - Palermo, 1983 - meurtre de Paolo Amodeo.

Franco Zecchin – Palermo, 1983 – meurtre de Paolo Amodeo.

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Franco Zecchin – Palerme, 1982 – Meurtre de Domenico Di Fatta.

Franco Zecchin - Casteldaccia, 1982 - le corps de Ignazio Pedone, kidnappé, assassiné et retrouvé lié dans le coffre d'une voiture.

Franco Zecchin – Casteldaccia, 1982 – le corps de Ignazio Pedone, kidnappé, assassiné et retrouvé lié dans le coffre d’une voiture.

Franco Zecchin - Palerme 1983 - Meurtre du juge Chinnici, sa fille Elvira.

Franco Zecchin – Palerme 1983 – Meurtre du juge Chinnici, sa fille Elvira.

Franco Zecchin - Palerme 1988. Enterrement de l'agent de police Natale Mondo

Franco Zecchin – Palerme 1988. Enterrement de l’agent de police Natale Mondo

Franco Zecchin - Spéculation immobilière sur les hauteurs de Palerme, 1988

Franco Zecchin – Spéculation immobilière sur les hauteurs de Palerme, 1988

Franco Zecchin - Vito Ciancimino (à droite) premier homme politique italien condamné pour être membre de la mafia.

Franco Zecchin – Vito Ciancimino (à droite) premier homme politique italien condamné pour être membre de la mafia.

Franco Zecchin - Palerme 1983 : un accusé fait un signe de menace au photographe

Franco Zecchin – Palerme 1983 : un accusé fait un signe de menace au photographe

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–––– Photos de la Sicile profonde ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Franco Zecchin

Franco Zecchin

Palerme, Italie, 1988. La Confrérie du SS Crucifix défile à place Pretoria

Franco Zecchin - Trapani, 1978 - La procession des "Misteri".

Franco Zecchin – Trapani, 1978 – La procession des « Misteri ».

Franco Zecchin - Palerme, 1982 - Arturo Cassina, chevalier du Saint-Sépulcre.

Franco Zecchin – Palerme, 1982 – Arturo Cassina, chevalier du Saint-Sépulcre.

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Franco Zecchin – Palerme, 1985

Franco Zecchin - Palerme, 1983 - Intérieur d'une maison pauvre dans le quartier de Brabcaccio.

Franco Zecchin – Palerme, 1983 – Intérieur d’une maison pauvre dans le quartier de Brabcaccio.

Franco Zecchin - Palerme 6 juillet 1981- nterieur de la place Kalsa, dans le centre historique

Franco Zecchin – Palerme 6 juillet 1981-Intérieur de la place Kalsa, dans le centre historique

Frano Zecchin - Monreale 1979 - l'enfant qui n'est pas allé à l'école

Franco Zecchin – Monreale 1979 – l’enfant qui n’est pas allé à l’école

Franco Zecchin - Ganci (Sicile), le dimanche des Rameaux

Franco Zecchin – Ganci (Sicile), le dimanche des Rameaux

Franco Zecchin - Ustica, 1986 - Espadon dans un intérieur.

Franco Zecchin – Ustica, 1986 – Espadon dans un intérieur.

Franco Zecchin - Palermo, 1980 - Voiture populaire et familiale "Lapa".

Franco Zecchin – Palermo, 1980 – Voiture populaire et familiale « Lapa ».

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Pour en savoir plus sur Franco Zecchin et son travail sur la mafia, c’est ICI.

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