Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


Mes Deux-Siciles : la cueillette des caroubes par Giuseppe Leone, photographe sicilien de Raguse

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Giuseppe Leone

Giuseppe Leone

      Giuseppe Leone est un photographe qui vit et travaille à Raguse (Sicile). La notoriété est venue avec ses illustrations de l’ouvrage d’Antonino Uccello « la civilisation du bois en Sicile » (Cavallotto, 1972). Il a été depuis très sollicité pour illustrer des livres, des catalogues et des revues d’éditeurs italiens et étrangers. Les plus connus sont : « la pierre a vécue », texte de Rosario Assunto et Mario Garay (Sellerio, 1978) ; « Le comté de Modica », texte de Leonardo Sciascia (Electa, 1973) ; « L’ïle nue », texte de Gesualdo Bufalino, (Bompiani, 1988) ; « Le Baroque sicilien » et « théâtre du monde », textes de Vincenzo Consolo (Bompiani, 1991) ; « L’Île des Siciliens », textes de Diego Mormorio (Peliti Associati, 1995). Son travail a fait l‘objet de nombreuses expositions personnelles en Italie et à l’étranger.
     Nous aurons l’occasion de revenir sur l’œuvre de ce photographe de talent mais avons choisi aujourd’hui de présenter sept magnifiques photographies prises dans la région de Raguse, dans la pointe sud de la Sicile, sur le thème du caroubier, cet arbre mythique beaucoup moins connu que l’olivier qui pousse sur les côtes méditerranéennes et qui est cultivé pour ses fruits en forme de gousses. Ces photographies faisaient partie d’une série d’illustrations d’un livre de Federico Motta et publié en 1999, « Il Ragusano, storie e paesaggi dell’arte casearia » (le Ragusano, histoire et paysages de l’art du fromage).
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 Giuseppe Leone – Raguse, la cueillette des caroubes 
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 Giuseppe Leone – L’heure du pic-nic sous le caroubier 
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Une activité millénaire en perte de vitesse
      Certains historiens font remonter l’introduction du caroubier en Sicile à l’époque de la colonisation phénicienne de certains promontoires de l’île et d’îlots avoisinants dans le but de commercer avec les habitants du moment, les Sicules, qui avaient envahi l’île en provenance d’Italie. Pendant des siècles, les fruits de l’arbre qui ont la forme de gousses et qui ont un goût sucré ont été utilisées comme aliment à haute valeur énergétique pour nourrir le bétail, cochons, ânes, mulets, et également pour la constitution d’une farine entrant dans la confection de biscuits et de gâteaux. Au moment de la chute des caroubes sur le sol, l’atmosphère des endroits où sont plantés des caroubiers est envahi par une odeur énivrante et très caractéristique de « vieux tapis mouillés ». Lors de la domination de l’île par les Bourbons de Naples, la culture de cet arbre s’était fortement développée dans la province de Raguse, dans la pointe sud de l’île recouvrant une surface de 20.000 hectares qui offraient une production de 250.000 tonnes. En 1829, la surface dévolue à la culture de cette arbre était montée à 28.400 hectares. Vingt années plus tard, cette surface s’était réduite à 6.000 hectares, puis à 4.000 hectares en 1979.
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le caroubier

      Le caroubier (Ceratonia siliqua) est une espèce d’arbre originaire des régions méditerranéennes qui exige pour vivre des températures élevées (il meurt en-dessous de – 5°). Elle se plait sur les pentes arides et est cultivée pour son fruit, la caroube. Son nom vient de l’arabe al-kharroube, الخروب (alkharoub), Haroub en hébreu (חרוב).. En langue tamazight (berbère) son nom est tislighwa et est un emprunt au latin siliqua. Le nom générique Ceratonia vient du grec ancien κεράτια signifiant « petite corne » en référence à ses fruits qui à maturité sont des gousses en forme de cornes.. Le nom d’espèce, siliqua, désigne une gousse latin. Il est aussi appelé carouge, pain de saint Jean-Baptiste, figuier d’Égypte, fève de Pythagore. L’arbre peut mesurer adulte cinq à sept mètres de hauteur et peut pour les très anciens sujets (certains peuvent atteindre 500 ans) monter à quinze mètres. Cet arbre à la frondaison abondamment fournie qui forme un large houppier large procure une ombre appréciée dans les pays ensoleillés. En Europe, le caroubier est cultivé en Espagne (1er producteur mondial) et Italie (3ème producteur) surtout en Sicile. en France, on le cultivait jusqu’au XIXe siècle dans la région de Villefranche sur Mer où la belle couleur rouge de son bois était appréciée dans la marqueterie locale. De là vient le sobriquet suça carouba (« suce-caroube ») dont lu Vilafranquié ont été affublés. EnAfrique du Nord, le Maroc est le deuxième producteur mondial de caroubes.

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Utilisation des caroubes

      Au Maroc, les berbères zayanes l’utilisent pour ses vertus médicinales; à Chypre pour fabriquer des confiseries; en Tunisie pour des boissons gazeuses; l’industrie agro-alimentaire utilise la farine et la gomme de caroube comme additif, épaississant et l’industrie pour certaines applications (papier, textile, pharmacie, cosmétique, etc.). Il est enfin utilisé pour nourrir le bétail (excellent aliment énergétique).  (Crédit Wikipedia)

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Documentation ou articles liés

  • Mes Deux-Siciles : les oliviers de Rosaria, c’est  ICI

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Mes Deux-Siciles : parità du Parler et du Manger

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la parità du Parler et du Manger

     Un jour le Parler et le Manger se disputèrent et faute de se mettre d’accord ils allèrent chez le roi Salomon pour qu’il tranche la question. Le roi dit : « Écoutons les raisons de ce litige.  —  Majesté, nous nous querellons car la Vue, l’Ouïe et l’Odorat ont, chacun, deux petites maisons, mais moi, le Manger, et mon compagnon, le Parler, nous sommes condamnés à rester comme des voleurs, pieds et mains liés, tous deux dans la même demeure. Est-ce justice ? Or nous souhaiterions être séparés et avoir chacun notre maison, mais la bouche me revient  car je suis le Manger et si je n’étais pas de ce monde les chrétiens ainsi que les animaux pourraient chanter le requiem.  —   Et toi, qu’as-tu à dire » demanda Salomon au Parler. « Moi, je dis que la bouche me revient car je suis plus noble; en effet, sans moi il n’y aurait aucune différence entre l’homme et le pou. Majesté, si nous devons habiter ensemble une même maison, je dois être le poltron et lui le serviteur.  —  « Écoutez-moi, je vais vous mettre d’accord », dit le roi Salomon, « toi, le Parler, tu domineras sans rival dans la bouche des riches, car ils ont le Manger assuré et s’ils ne parlaient pas ils n’auraient vraiment rien à faire; et toi, ô Manger, tu feras à ta guise la loi dans la bouche des pauvres, car les pauvres moins ils parlent mieux c’est. Partagez-vous donc les bouches des hommes et ne pensez plus à vous disputer. »

Maria Pia di Bella, Dire ou taire en Sicile – Édit. du Félin, 2008 (parità tirée du livre de Seratino A. Guastella, Le Parità morali)

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paysans siciliens des années cinquante

       En Sicile, les paritàs, sont de courtes histoires métaphoriques édifiantes sur la conception et l’organisation du monde que les paysans aiment à raconter et qui dévoilent leurs structures de pensée. La parità qui précède exprime le fait qu’en Sicile les riches propriétaires terriens bénéficiaient du privilège de bien manger à leur guise et avaient toute liberté de parole alors que les pauvres, s’ils voulaient se nourrir, devaient servir comme métayers du riche et avaient pour cela tout intérêt à se taire. En fait le jugement rendu par Salomon n’est équitable qu’en théorie car, dans la pratique, les riches ont tous les droits, celui de manger et de parler alors que les pauvres doivent se taire, c’est-à-dire ne pas se plaindre et tout supporter pour ne pas crever de faim. Ils sont réduits à l’état du pou de la parità… 

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Etudes et articles liés

  • Étude de Maria Pia di Bella sur la parole et l’omertà en Sicile :  Dire ou taire en Sicile – Édit. du Félin, 2008
  • article de ce blog : Pour une autre parità, lire « La terre glaise, matériau matriciel de création de l’humanité », c’est  ICI

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la maison traditionnelle des îles éoliennes (Italie du sud)

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Les îles Éoliennes vues d’avion

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     Les îles Éoliennes (Isole Eolie en italien) ou îles Lipari du nom de la plus grande île forment un ensemble de dix sept îles volcaniques dont sept seulement sont habitées et trois accessibles aux automobiles. Elles se situent dans la mer Tyrrhénienne au nord de la Sicile et à l’ouest de la Calabre. L’archipel est rattaché administrativement à la Sicile  et est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2000. L’économie est aujourd’hui tournée principalement vers le tourisme.

Les sept îles principales habitées sont par ordre d’importance:

  • Lipari, 10.554 habitants, dont Lipari est la capitale et qui possède des carrières de pierre-ponce.
  • Salina, 2.300 habitants, ainsi nommée à cause de ses exploitations de sel.
  • Vulcano, 717 habitants, dont le volcan est toujours actif et qui possède des bains de boue sulfureuse.
  • Stromboli, 420 habitants, dont le volcan est également actif mais de manière importante.
  • Panarea, 280 habitants, de faible superficie (3,4 km2)
  • Filicudi, 250 habitants, qui comporte pas moins de 6 volcans éteints
  • Alicudi, 150 habitants, l’île située le plus à l’ouest.

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    La légende veut que le nom de l’archipel soit issu du nom d’Eole qui, dans la mythologie grecque, est considéré comme le maître des vents bien que les faits attachés à son nom soient assez confus puisqu’il existe dans la mythologie trois personnages portant ce nom : Éole, fils d’Hippotès, cité par Homère dans l’Odyssée comme ayant accueilli Ulysse, Éole, fils d’Hellen, ancêtre des Hellènes et Éole, fils de Poséidon et frère jumeau de Béotos, ancêtre des Béotiens.

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Vulcano – Le repos d’Eole

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Un passé tourmenté

    Victime pendant de nombreux siècle des raids de pirates barbaresques, les maisons îlliennes se sont d’abord implantées loin du rivage dans des endroits difficile d’accès aisément défendables. C’est ainsi qu’en 839, Lipari est investie par des troupes musulmanes et ses habitants massacrés ou emmenés en esclavage, fait renouvelé en 1544 par le célèbre Barberousse, un renégat chrétien qui s’est mis au service des Turcs.  L’aspect blanc immaculé qui constitue l’une des caractéristiques de l’architecture des îles n’était alors pas de mise, il convenait plutôt de ne pas être visible et se fondre dans le paysage. Ce n’est qu’après le retour de la paix, à partir du XVIIe siècle, que les maisons ont commencées à s’implanter sur les plaines et douces pentes des bords de mer pour des raisons fonctionnelles liées à la pratique de la pêche et au développement du commerce avec le continent et la Sicile mais aussi pour des raisons pratiques et d’agrément.

264 ans d’occupation musulmane

     Après leur victoire de 827 à Capo Granitola contre les troupes byzantines qui occupaient alors la Sicile, l’armée musulmane occupa tout le sud de la Sicile mais il faudra attendre l’année 878 pour que Syracuse tombe à son tour et 965 pour que la dernière place forte que les byzantins tenaient sur l’île, Rometta, soit investie après un siège de deux années. Cette occupation durera jusqu’en février 1061, année du débarquement des normands Robert et Roger Guiscard dans l’ile et de leur prise de Messine. Palerme tombera en 1072 après 241 années d’occupation musulmane et la dernière ville encore tenue par les musulmans, Noto, tombera en 1091. Les musulmans avaient fait de Palerme, conquise en 831, leur capitale; sous la dynastie des Kalbites qui avaient pris le pouvoir en 947, la ville comptait 350.000 habitants, ce qui en faisait la deuxième ville la plus importante d’Europe derrière Cordoue qui en comptait 450.000. Les îles Éoliennes situées entre 50 et 80 km de la côte sicilienne tombèrent sous la domination des musulmans au moment où ceux-ci contrôlèrent le détroit de Messine. la population presque entière fut massacrée ou réduite en esclavage.

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Constructions du bord de mer dans l’île de Stromboli

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Une architecture méditerranéenne influencée par la culture musulmane

un village de l'île de Stromboli    Lorsque par bateau, on se rapproche des côtes de la Sicile et des îles qui l’entoure et que l’on voit apparaître les villages et les groupes d’habitations qui s’accrochent sur les flancs des montagnes et des volcans, on est surpris de leur ressemblance avec les constructions urbaines du Magreb voisin. Les maisons sont constituées d’un agglomérat de volumes cubiques à toitures terrasses qui se développe sur un à deux niveaux et sont disposées sur la pente de telle manière  que chaque maison possède une vue dégagée sur la mer. Les maisons peuvent être isolées ou groupées en bordure de ruelles étroites qui montent à l’assaut des pentes en zigzag. Cette architecture renvoie sur le plan généalogique à la maison gréco-romaine antique, au modèle des premières installations islamiques en Mésopotamie et en Égypte et aux constructions archaïques berbères de l’Afrique du Nord qui sont à l’origine des Kasbah et des Ksours, ces ensembles de maisons en terre des zones désertiques d’Algérie et du Maroc.

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Maison typique de l’île Lipari

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maisons sur l’île de Panarea : le décrochement sur la pente permet la préservation des vues

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Maison dans l’île de Panarea

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La structure de base de la maison

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   La conception de la maison s’établit à partir d’un système modulaire qui permet, selon les besoins, la juxtaposition ou la superposition d’éléments cellulaires cubiques.  La maison rurale d’origine était le plus souvent unicellulaire et s’est agrandie avec le temps pour devenir bi-cellulaire, tri-cellulaire et même multi-cellulaire pour répondre aux besoins nouveaux  de ses habitants. L’une des cellules abritait la pièce de vie avec la cuisine, une deuxième, les lits des occupants.
      Dans les implantations anciennes où l’espace était réduit, l’extension des maisons s’effectuait de manière verticale par l’adjonction d’un ou plusieurs volumes cubique sur la terrasse de la maison d’origine. Les deux niveaux étaient alors reliés le plus souvent par un escalier extérieur en arc-boutant. L’étage inférieur était alors dévolu aux pièces de jour, cuisine et salle à manger et l’étage, aux chambres. Lorsque l’ancienne terrasse n’était pas entièrement occupée par l’extension, elle était rendue accessible par le nouvel escalier.
schémas ci-contre : évolution modulaire d’un habitat d’origine unicellulaire et escalier extérieur d’accès au niveau supérieur et à sa terrasse.

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  murs constitués de pierres de lave irrégulières

      Les fondations et le reste de la structure porteuse sont constitués de grosses pierres de lave locales de formes irrégulières, posées à secs du nom de « ruppidu » . De préférence les murs de façade étaient construits avec des blocs de pierre ponce dont les milliers de bulles d’air emprisonnées offraient un bonne isolation.  Les planchers et la toiture terrasse horizontale accessible appelée ici « astricu » étaient réalisés avec des poutres en bois disposées à environ 40 cm de distance les unes des autres sur lesquelles ont été disposés un premier lattis en nattes de roseaux que l’on a recouvert d’un lit de  petites pierres poreuses et légères, appelé « rizzu », et un mortier de chaux battue avec un pilon en bois au long manche le « mataffo« , mélange qui une fois compacté avait la particularité d’être perméable à la vapeur d’eau et  étanche à l’eau. Le séchage de cette chape devait être lent et régulier pour éviter sa fissuration et devait durant toute sa durée être protégé du soleil par un lit de fougères sèches qu’on humidifiait régulièrement. Chez les propriétaires aisés, le sol de l’astricu pouvait être recouvert de carreaux de sol. Ce système constructif avait comme avantage d’utiliser très peu d’ouvrages de structure en bois, ce qui était appréciable dans un site où le couvert forestier était très faible et parfois même inexistant.

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.18.55     Ces planchers et cette toiture, légers et friables et non liés intrinsèquement aux rigides murs porteurs permettaient de résister aux tremblements de terre fréquents dans la région. Dans une région où l’eau venait souvent à manquer du fait de la sécheresse et de pente prononcée du sol et où les sources étaient rares et d’un débit limité, la toiture terrasse, l’ « astricu » était aménagé de manière à récupérer l’eau de pluie qui était ensuite recueillie dans des grands pots ou canalisée à travers un canal en terre cuite nommé « casulera » jusqu’à un réservoir souterrain situé le plus souvent sous la maison mais aussi à l’extérieur, l’ « isterna« . Avant d’atteindre la citerne, l’eau devait passer par un bac formant siphon qui retenait les poussières, le sinsectes et les feuilles. L’accès à la citerne s’effectuait à partir de la terrasse extérieure.

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ouverture de la citerne

occhio tunnu (ouverture circulaire pour la ventilation)-    En général, les ouvertures de la maison étaient orientées sud-Est pour bénéficier l’hiver de l’apport solaire et les autres façades étaient en général closes afin d’éviter les courants d’air froids à l’exception toutefois de celles sur lesquelles donnaient une cuisine qui se devait alors d’être ventilée. La forte chaleur de l’été était atténuée grâce à l’inertie et l’isolation des pierres volcaniques des murs et souvent par la présence d’une vigne qui filtrait les rayons du soleil en jouant le rôle de pare-soleil. Quelques ouvertures circulaires typiques de ces îles que l’on appelle œil (les occhiu tunnu) faites de poteries sans fond ou de pierres taillées et percées intégrées aux murs qui pouvaient être fermées à l’aide d’une trappe servaient également à la ventilation en été. Celle ci pouvait également être assurée grâce à l’utilisation de portes à trois battants, dont l’un des battants placés dans la moitié supérieure de la porte permettait de créer un courant d’air lorsque celle-ci était fermée. À l’origine, les ouvertures ne comportaient ni fenêtres, ni vitrages, leur fermeture était assurées par des volets de bois aux gonds fortement ancrés dans les murs et fermées par des verrous de fer.
(photo  : occhiu tunnu au-dessus de la porte munie d’une tenture)

Casa a Serra

illustrations ancienne d’un Bagghiu et de ses Pulera (piliers massifs) au rez-de-chaussée d’une maison éolienne et son four

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Un espace essentiel : la terrasse protégée ou « bagghiu »

       Le retour de la sécurité avait permis de construire sur les terrains plats ou peu pentus du bord de mer et de manière plus éclatée sur des surfaces de terrains plus importante. De ce fait les extensions se réalisaient de préférence sur le plan horizontal et il était alors possible de d’aménager une « bagghiu« , nom donné à la grande terrasse du rez-de-chaussée aménagée devant la façade principale orientée au sud-est. Cette terrasse jouait alors un rôle primordiale. Pour ces maisons dépourvues de dégagements entre les différentes pièces, elle servait d’espace de connexion des différents espaces et à la belle saison d’espace de vie où on effectuait divers tâches telles les préparations des repas, le séchage des aliments, le stockage. On pouvait aussi s’y détendre, manger et goûter les fruits délicieux de la treille  ou des arbres fruitiers plantés à la périphérie.

maison éollienne - Pulera et Bisoli

Îles Éoliennes – deux exemples contemporains de bagghiu avec pulera (piliers) et bisoli (bancs de pierres)

Bagghiu, Pulera et Bisoli

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.22.37         La bagghiu pouvait être couverte d’une pergola sur laquelle on étendait des canisses ou on faisait courir ou une vigne qui en plus de l’agrément de la récolte du raisin permettait d’atténuer les rayons du soleil l’été. la pergola était constituée de solives de bois fixées sur le mur de façade de la maison et sur des « Pulera« , ces piliers de pierres cylindriques construits en limite extérieure de la terrasse et sur entre lesquels on aménageait des « Bisoli« , sièges de pierres recouverts de faïences polychromes. Ils étaient reliés aux Pulera par des structures de pierres en quart de rond permettant le calage de la tête lorsque vous étiez allongés.

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Bagghiu d’une maison de l’île de Panarea : Pulera (avec sa niche pour abriter la mumieri) et bisuoli

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Un après-midi sous le figuier

Sous le figuier

  « J’ai le souvenir heureux d’un après-midi d’été passé sur le bagghiu d’une casa posée sur une colline surplombant Milazzo en Sicile, où, assis confortablement à l’ombre d’un vénérable figuier, soulé du chant des cigales, j’admirais dans les lointains bleutés, les îles Éoliennes, et que je n’avais qu’à lever le bras pour chercher à l’aveugle, parmi le feuillage, la figue la plus molle, donc la plus mûre, que j’allais l’instant d’après, déguster avec délice…»

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Les dépendances et aménagements extérieurs

     Au début du XIXe siècle, les conditions de vie se sont fortement améliorées dans les îles et le développement du commerce a favorisé l’émergence d’une petite bourgeoisie. Les exploitations agricoles situées à proximité des centres urbains et implantées sur les meilleures terres qui fonctionnaient jusque là de manière autarcique sont devenues de véritables fermes  engagées dans une économie de commerce et d’échange. Des constructions et équipements nouveaux peu utilisés jusque là sont devenues indispensables et ont dus être construits en accompagnement du bâtiment principal. Parmi ces dépendances figurent la « pinnata« , sorte de dépôt réserve et d’abri pour animaux l’été, le « palmento » ou « parmienta« , espace  fermé où était placée la meule pour presser les fruits. Il faut savoir que dans le passé, les habitants étaient à la fois agriculteurs et pêcheurs et que de ce fait, les espaces de dépôt et de rangement devaient être importants. Il n’était pas rare de voir dans l’un de ces dépôts le matériel de pêche côtoyer les barils de câpres, les bouteilles de vin et les jarres à huiles. De plus, l’hiver, le petit bateau de pêche devait être abrité dans un endroit protégé. Parmi les volumes annexes, il pouvait figurer la « stadda » (l’écurie), la « mannira » (la bergerie)
    Un autre équipement avait fait son apparition, c’était la « vagnu« , la salle de bains, qui, par manque de place ne pouvait être installée le plus souvent qu’à l’extérieur. Des écuries pour les animaux et des entrepôts étaient construits en dehors du bâtiment principal ou à la verticale sur le côté principal. Dans les maisons appartenant à des familles riches, la propriété pouvait également comprendre une petite chapelle.

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    C’est également sur le bagghiu que l’on installait le plus souvent le « furnu » l’énorme four en pierre en forme de dôme hémisphérique adossé à la façade de la maison que l’on utilisait pour la cuisson. il comportait souvent deux espaces de cuissons, un grand pour le pain et un petit pour les confiseries.

à gauche dispositifs pour le triage du grain (u crivu) et pressage du raisin (u parmientu) - à droite dispositif de concassage des olives

L’intérieur d’un palment – à gauche : dispositifs pour le triage du grain (u crivu) et pressage du raisin (u parmientu) – à droite : dispositif de concassage des olives

Capture d’écran 2016-02-15 à 15.22.48     Toujours à l’extérieur de la maison, se trouvait la « pile« , un réservoir utilisé pour le lavage des vêtements et le « princu« , un lavoir taillé dans une pierre de lave qui était placé sur la pile elle-même

Traitement des façades   

ARCHITETTURA3      Avec l’amélioration des conditions de vie, les façades, qui laissaient initialement leur structure de pierres apparente pour rendre la maison moins visible dans le paysage, ont été aménagées avec plus de soin, recevant un enduit extérieur de couleur blanche ou colorées de diverses nuances d’ocre et couronnés d’éléments décoratifs en briques courbes en « dentelle » et enrichies avec des pointes et des clochetons d’angles. Les pilastres pouvaient également revêtis de couleurs vives.

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Intérieur typique d’une ancienne maison îlienne : noter l’espace de rangement en mezzanine suspend aux poutres et les niches pratiquées dans l’épaisseur des murs.

L’aménagement intérieur

   Dans l’un des angles de la pièce principale et face à l’entrée était installé la « cucina« , la cuisine qui comportait le « cufularu » constitué d’aménagements maçonnés surélevé à un, deux ou trois foyers pour chauffer les aliments ou les conserver au chaud avec un compartiment inférieur pour entreposer le bois de chauffage. Un poêle pouvait être intégré à l’ensemble.  Les surfaces verticales et la surface horizontale du soubassement sur laquelle on pouvait s’asseoir ou déposer des objets étaient revêtues de carreaux polychromes. A-dessus de la l’ensemble de cuisson, une hotte pyramidale permettait l’évacuation des fumées, elle reposait sur une large poutre de bois débordante qui faisait office d’étagère. Les meubles se limitaient à une table, quelque chaises, un banc et des coffres.

  Les chambres individuelles aménagées dans les cubes moduleras, « càmmira stari« , ne communiquait pas entre elles et était accessibles uniquement par l’extérieur. Les lits étaient constitués de planches de bois posées sur une ossature en fer sur lequel était posé un matelas emplis de crin ou de feuilles de palmier séchées. Lorsqu’il y avait un berceau, celui-ci était suspendu au plafond par des cordes. Les vêtements et les objets étaient rangés dans un grand coffre.

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Ancien cufularu

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La cuisine typique plus récent d’une maison éolienne

     On a vu que le « furnu« , le four au dôme hémisphérique, compte tenu de ses dimensions importante, était placé à l’extérieur, adossé contre l’un des murs de façade. Dans certains cas les foyers s’ouvraient à l’intérieur de la maison, dans la cuisine, à proximité du cufularu.
    Le mobilier était extrêmement simple et réduit à l’essentiel. Les armoires et les étagères, « stipula » et « iazzana« , étaient aménagées dans des cavités réalisées dans l’épaisseur des murs. dérivées de petites chambres en retrait dans l’épaisseur de la paroi de périmètre. Dans de nombreux cas, il existait un espace rangement constitué de planches posées sur des poutres pour servir de stockage pour les produits agricoles et les outils.<
    Le soir l’éclairage était assuré par la « lumieri« , une lampe à huile ou une chandelle placée une niche aménagée dans l’épaisseur des murs. on trouvait le même système d’éclairage pour la terrasse extérieure,  le bagghiu, une niche étant aménagée dans des piliers de pierres supportant la pergola pour protéger la flamme du vent..

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Pot-pourri d’images de maisons des îles Éoliennes et de leurs aménagements typiques

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Mes Deux-Siciles : le long voyage

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Le long voyage, une nouvelle de Leonardo Sciascia (extraits)

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      C’était une nuit qui semblait faire sur mesure : une obscurité compacte dont à chaque geste on sentait presque le poids. et le bruit de la mer, ce souffle de la bête féroce qu’est le monde, vous remplissait de crainte : un souffle qui venait s’éteindre à leurs pieds.
     Ils étaient là, avec leurs valises de carton et leurs baluchons, sur un bout de plage caillouteuse, à l’abri des collines entre Gela et Licata : ils étaient arrivés à la brune, ayant quitté leurs villages; des villages de l’intérieur, loin de la mer, figés dans la contrée aride des grands domaines. ils étaient quelques-uns à voir la mer pour la première fois; et ils étaient dans un grand désarroi à la pensée de devoir la traverser toute entière, depuis cette déserte plage de Sicile qu’ils quitteraient de nuit, jusqu’à une autre plage déserte d’Amérique, où ils arriveraient également de nuit. car les accords étaient le suivants : « Je vous embarque de nuit, avait dit l’homme — un genre de commis voyageur pour le bagout, mais au visage sérieux et honnête — et je vous débarque de nuit. Sur la plage de Nugiorsi (New Jersey), je vous débarque à deux pas de Nuovaiorche (New York)… (…) »

     Deux cent cinquante milles lires : moitié au départ, moitié à l’arrivée. Ils les gardaient, comme des scapulaires, entre peau et chemise. Pou les réunir, ils avaient vendu tout ce qu’ils avaient à vendre : la maison de torchis, le mulet, l’âne, les provisions de l’année, la commode, les couvertures. Les plus malins avaient eu recours aux usuriers, avec la secrète intention de le rouler; une fois au moins, depuis tant d’années qu’ils en subissaient le joug : et ils avaient éprouvé une secrète satisfaction à la pensée de la tête qu’ils feraient en apprenant la nouvelle. « Viens me chercher en Amérique, sangsue  »
       (…)
     « Tout le monde est là ? » demanda M. Melfa. Il alluma sa lampe, fit le compte. il en manquait deux. « Peut-être qu’ils ont changé d’avis, ou qu’ils arriveront plus tard… En tout cas, tant pis pour eux. nous n’allons pas nous mettre à les attendre, avec le risque que nous courons. »
      Tous dirent qu’il n’était pas question de les attendre.
      « S’il y en a un parmi vous qui n’a pas l’argent sur lui, avertit M. Melfa, il vaut mieux qu’il reprenne tout de suite la route et qu’il retourne chez lui. S’il pense me faire la surprise une fois à bord, il se trompe plus qu’il n’est permis : dans ce cas je vous ramènerai à terre, aussi vrai que Dieu existe, tous autant que vous êtes. Il n’est pas juste que tous paient pour la faute d’un seul : et donc celui-là recevra, de moi et de ses camarades, une dérouillée dont il se souviendra toute sa vie; si ça lui va…»
     Ils assurèrent et jurèrent qu’ils avaient l’argent jusqu’au dernier sou.
  « Allez tous dans la barque », dit M. Melfa. Et en un instant chacun des voyageurs se transforma en une masse informe, une grappe indistincte de bagages.
    « Nom de Dieu ! Vous avez emporté toute votre maison sur le dos ? »
     (…)

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les villes de la riche Amérique brillaient comme des joyaux

     Le voyage dura moins que prévu : onze nuits, celle du départ comprise. (…)
   Mais la onzième nuit, M. Melfa les appela sur le pont : ils crurent d’abord que des constellations étaient descendues sur la mer en troupeaux serrés; mais non, c’étaient des villes, les villes de la riche Amérique qui brillaient dans la nuit comme des joyaux. la nuit elle-même était un enchantement : sereine et douce, une demi-lune passant au milieu d’une faune transparente de nuages, une brise qui libérait les poumons.
      « voici l’Amérique », dit M. Melfa.
     « C’est sûr que ce n’est pas un autre endroit » demanda l’un des hommes : car pendant le voyage il avait ruminé cette pensée que sur la mer il n’y avait ni rues, ni routes, ni sentiers, et que seul un dieu pouvait suivre la voie juste, sans s’égayer, pour conduire un navire entre le ciel et l’eau.
     M. Melfa le regarda avec pitié et, s’adressant aux autres :  « En avez-vous déjà vu, chez vous, un horizon comme celui-ci ? Vous ne sentez donc pas que l’air est différent ? Vous ne voyez pas comme ces ville resplendissent ? »
     Tous en convinrent, et ils regardèrent avec pitié et amertume leur compagnons qui avait osé poser une question aussi stupide.
      « Terminons nos comptes », dit M. Melfa.
      Ils farfouillèrent sous leurs chemises, en retirèrent l’argent.
      « Préparez vos affaires », dit M. Melfa, après avoir encaissé.
     (…)
     « Quand je vous aurais débarqués, libre à vous de vous jeter sur le premier flic que vous rencontrez, et de vous faire rapatrier par le premier bateau; moi, je m’en contrefous, chacun est libre de se détruire comme il veut… et d’ailleurs, j’ai tenu mes engagements : là, c’est l’Amérique, j’ai rempli mon devoir de vous y déposer… mais donnez-moi le temps de retourner à bord, bon dieu de bon dieu ! »
     Ils lui donnèrent plus de temps qu’il n’en fallait; car ils restaient assis sur le sable frais, indécis, sans savoir que faire, bénissant et maudissant la nuit : protectrice tant qu’ils resteraient immobiles, sur la plage, mais qui deviendrait un terrible piège s’ils osaient s’éloigner.
    M. Melfa avait recommandé : « Éparpillez-vous. » Mais personne n’avait envie de se séparer des autres. Et qui savait à quelle distance se trouvait Trenton, qui savait combien de temps il fallait pour y arriver…
    Ils entendirent — lointain et irréel — un chant. « On dirait un charretier de chez nous », pensèrent-ils; et que le monde est partout pareil, que partout l’homme exprime dans le chant la même mélancolie, la même peine. mais ils étaient en Amérique, les villes qui brillaient derrière l’horizon de sable et d’arbres étaient des villes d’Amériques
    (…)

Leonardo Sciascia, La mer couleur de vin – Extraits de la nouvelle Le long Voyage – traduit par Jacques de Pressac – Editions DENOËL & D’AILLEURS.

charette sicilienne traditionnelle

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Mes Deux-Siciles : disagio

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Baron Wilhelm von Gloeden (1836-1931) – enfant de Taormina (Sicile)

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     Disagio : gêne, trouble, que l’on ressent à la vision de ce portrait d’enfant sicilien dressé par Wilhelm von Gloeden, aristocrate allemand féru de photographie qui s’était épris de Taormina, ce village paradisiaque sicilien juché face à l’Etna sur un éperon rocheux dominant la Méditerranée et surtout de ses jeunes hommes, qu’il photographiait le plus souvent nus dans des poses et des compositions supposées évoquer des éphébes grecs de l’antiquité. Ce portrait est troublant par les ambiguïtés qu’il exprime : ambiguïté sexuelle tout d’abord résultant de l’aspect androgyne du sujet, ambiguïté liée à son âge que la disproportion de taille d’une tête aux traits presque adulte juchée sur un thorax menu d’enfant rend difficile à déterminer, ambiguïté aussi née du contraste entre les rondeurs presque grossières du visage, le désordre d’une massive chevelure et la noblesse de trait du nez et du front qui rappelle la statuaire grecque et du dessin subtil des lèvres. Enfin, trouble lié à l’étrangeté du regard : regard perdu des grands yeux cerclés de noir qui semblent avoir été maquillés, regard indifférent, empreint d’une forme de tristesse chargée de résignation. Dans ces circonstances, combien semble anachronique le bouquet de fleurs qu’on lui a demandé de tenir dans ses mains. Le corps-objet de cet enfant est bien là, mis en scène par le photographe, mais son esprit est ailleurs…

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Mes Deux-Siciles : Franco Zecchin, un photographe contre la Mafia (I).

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Franco Zecchin

«Nous nous sommes dit que nous ne pouvions plus continuer à être des témoins passifs de ces massacres: nous avons entre nos mains un outil qui pourrait être utilisé pour informer les gens et de lutter contre le phénomène en aidant à forger une nouvelle conscience. »
                   Franco Zecchin

     Originaire de Milan où il est né en 1953, Franco Zecchin a d’abord étudié la physique et obtient une maîtrise en physique nucléaire. Pourtant, c’est en tant que photographe à Palerme en Sicile qu’il débute sa vie professionnelle dans les années 70 et 80. Il a ainsi été confronté à la complexité de la société sicilienne, la dureté des conditions sociales qui prévalent dans l’île, la corruption politique et n’a cessé de dénoncer, avec ses photographies, la violence de la Mafia.

     Tout commence en 1974 lorsqu’il fait la rencontre de la photographe Letizia Battaglia, engagée en Sicile dans la lutte anti-Mafia dont il tombe amoureux, il fait alors du théâtre et travaille pour le quotidien de gauche L’Aurora.  En 1975, à peine mis le pied à Palerme, Franco, âgé à peine de 22 ans est confronté à son premier cadavre. Tout autour, la foule silencieuse pour qui cette situation représente le quotidien, hypnotisée, regarde. Le jeune photographe n’osera pas photographier. Engagé par le quotidien l’Ora, il aura, dans les années qui suivent, largement de quoi se rattraper… A cette époque, la peur règne dans la villle et l’on ose même pas prononcer le nom de Mafia… Encore moins enquêter et faire paraître des photos de ses crimes.  Il choisira de photographier le crime en noir et blanc pour préserver l’aspect dramatique de l’évènement..

Letizia Battaglia et Franco Zecchin

Letizia Battaglia et Franco Zecchin

« Notre arme était l’information et nous l’avons utilisée pour briser la transmission d’une culture diffuse du renoncement, de la soumission, du silence, de l’omertà. Nous avons montré aux jeunes la réalité dévastatrice de la mafia, en contraste avec les stéréotypes littéraires et romantiques qui alimentaient le mythe d’une mafia « bonne », qui respectait un code d’honneur, qui défendait et soutenait les plus faibles, en leur garantissant des services que l’état leur refusait. Nous avons cherché à retirer à la mafia le consensus des nouvelles générations » –  Franco Zecchin, 1966.

     En 1977, il créé avec Letizia Battaglia un Centre Culturel pour la Photographie. Trois années plus tard, en 1980, il est parmi les fondateurs du Centre de Documentation contre la Mafia « G. Impastato ». Il fait également du théâtre et réalise des films à l’hôpital psychiatrique de Palerme.  A partir de 1987 il est Directeur responsable du mensuel de culture et politique “Grandevù” édité a Palerme. En 1988 il devient membre « nominé » de l’Agence Magnum. Mais pour Franco Zecchin et Letizia Battaglia, publier quelques photos des crimes de la Mafia dans la presse ne suffit plus, la population semble s’être habituée à cette succession de crimes et ne réagit pas, dans le milieu des années 80, ils osent provoquer la Mafia dans l’un de ses fiefs les plus notoires, la ville de Corleone, et interpeller directement la population : ils exposent sur la place principale de la ville, devant l’église et juste avant la sortie de la messe les photos de victimes de l’honorable société. En quelques minutes, la place se vide de ses occupants qui ont eu peur d’être vus en train de contempler les photos. Ils continueront à exposer le résultat de leur travail partout ailleurs en Sicile, dans les écoles, les centres communautaires, dans la rue... »informer est pour moi une exigence morale », avait coutume de dire Franco Zecchin. Ces actions concoureront à la prise de conscience de la population sicilienne et italienne de la nécessité de mener une lutte contre la Mafia.

     Mais le travail Franco Zecchin ne se limite pas à des reportages sur les méfaits sanglants de la Mafia, c’est aussi un photographe sensible et plein d’humanité porté vers la rêverie et la méditation. C’est ainsi que durant son séjour en Sicile, il photographiera de manière à la fois sobre et forte la vie des humbles, de ceux « que l’on ne voit habituellement pas ». Il poursuivra cette quête de l’authenticité et de la vérité dans ses reportages ultérieurs dans le reste du monde. En 1990, il travaille sur un projet engagé socialement, en Silésie, en Pologne, en explorant la pollution et la santé publique. Ill a travaillé également en Afrique du Nord. Il donne une nouvelle orientation à son travail en quittant l’agence Magnum pour réaliser un reportage sur ​​les nomades et passer du temps avec les Touaregs.  De cette expérience sortira en 1988 un livre,

      Aujourd’hui, Franco vit en France. Son travail est publié dans de nombreux journaux et magazines respectés, y compris Le Monde, Libération, L’Expresset Le Nouvel Observateur.
    Ses photos sont incluses dans les collections du Musée International de la Photographie, le Musée d’Art Moderne de New York, la Maison Européenne de la Photographie à Paris, Rochester et dans de nombreuses collections privées

Distinctions, prix et publications
  • 1988      Prix International de Journalisme « Città di Trento », Italie.
  • Zecchin, F., Battaglia, L. Chroniques Siciliennes, (texte de Marcelle Padovani), Centre National de la Photographie, 1989, Actes Sud, 2000, ISBN 978-2-8675-4053-0
  • 2000      « Humanity photo Award 2000 », Beijing, Chine.
  • Zecchin, F. Nomades, (avec la collaboration de Pierre Bonte et Henri Guillaume), Editions de la Martinière, 1998, EAN13 : 9782732424217
  • Zecchin, F., Battaglia, L. Dovere di Cronaca, Peliti Associati, 2006, ISBN: 88 89412 26 7.

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–––– Les photos de dénonciation de la mafia –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Franco Zecchin - Carnaval à Corleone - 1985Franco Zecchin – Carnaval à Corleone – 1985

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Palerme, Italie, 1983. La femme et les filles de Benedetto Grado sur les lieux du crime. Les femmes portent déjà les vêtements de deuil pour la mort de leur fils et frère Antonio.

Franco Zecchin - Palermo, 1983 - meurtre de Paolo Amodeo.

Franco Zecchin – Palermo, 1983 – meurtre de Paolo Amodeo.

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Franco Zecchin – Palerme, 1982 – Meurtre de Domenico Di Fatta.

Franco Zecchin - Casteldaccia, 1982 - le corps de Ignazio Pedone, kidnappé, assassiné et retrouvé lié dans le coffre d'une voiture.

Franco Zecchin – Casteldaccia, 1982 – le corps de Ignazio Pedone, kidnappé, assassiné et retrouvé lié dans le coffre d’une voiture.

Franco Zecchin - Palerme 1983 - Meurtre du juge Chinnici, sa fille Elvira.

Franco Zecchin – Palerme 1983 – Meurtre du juge Chinnici, sa fille Elvira.

Franco Zecchin - Palerme 1988. Enterrement de l'agent de police Natale Mondo

Franco Zecchin – Palerme 1988. Enterrement de l’agent de police Natale Mondo

Franco Zecchin - Spéculation immobilière sur les hauteurs de Palerme, 1988

Franco Zecchin – Spéculation immobilière sur les hauteurs de Palerme, 1988

Franco Zecchin - Vito Ciancimino (à droite) premier homme politique italien condamné pour être membre de la mafia.

Franco Zecchin – Vito Ciancimino (à droite) premier homme politique italien condamné pour être membre de la mafia.

Franco Zecchin - Palerme 1983 : un accusé fait un signe de menace au photographe

Franco Zecchin – Palerme 1983 : un accusé fait un signe de menace au photographe

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–––– Photos de la Sicile profonde ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Franco Zecchin

Franco Zecchin

Palerme, Italie, 1988. La Confrérie du SS Crucifix défile à place Pretoria

Franco Zecchin - Trapani, 1978 - La procession des "Misteri".

Franco Zecchin – Trapani, 1978 – La procession des « Misteri ».

Franco Zecchin - Palerme, 1982 - Arturo Cassina, chevalier du Saint-Sépulcre.

Franco Zecchin – Palerme, 1982 – Arturo Cassina, chevalier du Saint-Sépulcre.

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Franco Zecchin – Palerme, 1985

Franco Zecchin - Palerme, 1983 - Intérieur d'une maison pauvre dans le quartier de Brabcaccio.

Franco Zecchin – Palerme, 1983 – Intérieur d’une maison pauvre dans le quartier de Brabcaccio.

Franco Zecchin - Palerme 6 juillet 1981- nterieur de la place Kalsa, dans le centre historique

Franco Zecchin – Palerme 6 juillet 1981-Intérieur de la place Kalsa, dans le centre historique

Frano Zecchin - Monreale 1979 - l'enfant qui n'est pas allé à l'école

Franco Zecchin – Monreale 1979 – l’enfant qui n’est pas allé à l’école

Franco Zecchin - Ganci (Sicile), le dimanche des Rameaux

Franco Zecchin – Ganci (Sicile), le dimanche des Rameaux

Franco Zecchin - Ustica, 1986 - Espadon dans un intérieur.

Franco Zecchin – Ustica, 1986 – Espadon dans un intérieur.

Franco Zecchin - Palermo, 1980 - Voiture populaire et familiale "Lapa".

Franco Zecchin – Palermo, 1980 – Voiture populaire et familiale « Lapa ».

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Pour en savoir plus sur Franco Zecchin et son travail sur la mafia, c’est ICI.

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Mes Deux-Siciles : la Pesca del Pesce Spada dans le strittu di Missina


     Lors de mes premiers séjours à Messine en Sicile et à Reggio de Calabre, j’avais toujours été intrigué par l’allure étrange de ces navires qui croisaient à proximité des côtes et qui arboraient en leur centre et dans le prolongement de leur proue de longues et étroites structures métalliques sur lesquels s’agitaient des silhouettes humaines. On m’avait alors expliqué que c’était de cette manière que l’on pêchait l’espadon dans le détroit de Messine. Le pêcheur perché au sommet du mât sur une hune servait de guetteur pour repérer l’espadon et de guide pour diriger le navire tandis que celui posté à l’extrémité de la passerelle au-dessus des flots avait pour tâche de harponner le poisson.
     Dans les marchés de Sicile, l’espadon, poisson roi,  était toujours présent sur les étals des poissonniers, le plus souvent découpé en quartiers ou déjà tranché et on ne manquait pas d’exposer sa tête étrange qui se prolongeait d’un rostre en forme d’épée aux regards des passants.

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Détroit de Messine – Vue sur Messine (au premier plan) et Reggio de Calabre (sur l’autre rive). En italien on emploie pour désigner le détroit le nom de Stretto di Messina et en dialecte sicilien  Stretti di Missina


Présentation du « seigneur » :  L’Espadon (Linnaeus 1758) – Xiphias gladius.

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Espadon naturalisé. © National Oceanic and Atmosphéric Administration, domaine public

  • Ordre Perciformes
  • Sous-ordre : Scombroidei
  • Famille Xiphiidae
  • Genre Xiphias
  • Taille : 3,00 à 5,00 m
  • Poids : 350 à 500 kg
  • Longévité : 7 à 9 ans

    L’espadon est un poisson pélagique qui doit son nom (gladius) à l’aspect de son rostre qui est semblable à une lame d’épée (espadon est un dérivé de l’italien « spadone », longue épée), et à sa capacité de fendre l’eau avec aisance et rapidité qui en fait l’un des poisson le plus rapide du monde capable de nager à 110 km/h. Le corps de ce marlin est allongé et rond. Certains spécimen peuvent atteindre 5 mètres de longueur. Sa tête est munie d’un bec ou rostre représentant le tiers de sa longueur qui lui sert à se stabiliser et à chasser et qui lui confère un air d’escrimeur. La peau est gris bleu sur le dos, les flancs argentés et la partie ventrale blanche. Il n’a pas d’écailles. Les nageoires pectorales sont triangulaires et placées symétriquement à la nageoire dorsale implantée en lame de faux. L’aileron caudal présente une forme de croissant de lune. Sa chair est blanche, ferme et striée. C’est un poisson mi-gras. Il vit dans toutes les mers tropicales et subtropicales. Il est classé dans la catégorie des poissons osseux.

    L’espadon possède une particularité qui lui permet d’augmenter sa capacité visuelle car il possède sous son oeil un muscle chauffant qui lui permet d’augmenter la température de la zone de 10 à 15°C ce qui lui permettrait d’augmenter ses capacités optiques et de mieux repérer ses proies.

     L’espadon, chasseur très actif de jour comme de nuit, est un animal solitaire mais qui peut nager en bandes dont les individus sont distants d’une dizaine de mètres. L’espadon trouve sa nourriture dans les bancs de poissons pélagiques (sardines, maquereaux, chinchards), de calmars et de crustacés. Son rostre lui sert à se défendre mais aussi à blesser ses proies pour les fragiliser et ainsi pouvoir mieux les capturer. Il est solitaire mais il lui arrive parfois de vivre en couple (composé parfois d’une femelle et de plusieurs mâles !) Il vit 9 ans environ. Les espadons se regroupent dans des zones de frai au printemps. Les femelles pondent leurs œufs en eau libre où ils sont fécondés par le sperme des mâles. Les œufs sont ensuite dispersés par les courants. L’espadon atteint sa maturité sexuelle entre 2 et 4 ans. L’espadon qui qui a inspiré « Le vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway est un poisson menacé : l’espadon apparaît sur la liste rouge de l’UICN. La CICTA, Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique, le protège depuis 1991 en imposant une prise minimale par pays ainsi que la mise en place de minima de taille et d’âge.

Pêche d'espadons en Galice

Pêche d’espadons en Galice (Espagne). © José Antonio Gil Martinez, CCA 2.0 Generic license

     La pêche a l’espadon est très ancienne et était déjà pratiquée dans l’antiquité au temps où les colonies grecques étaient nombreuses sur les côtes de Calabre et de Sicile au point que le sud de la péninsule était surnommée la Grande Grèce. Plusieurs écrivains grecs ou latins ont décrits cette pêche, le texte le plus ancien que nous possédons sur ce sujet est celui de l’historien grec Polybe (- 203, – 126 av. JC). Pline a également fait référence à l’espadon qu’il nommait  gladius (épée) dans son Histoire naturelle publiée en 77 de notre ère sous le règne de l’empereur Vespasien..


Description de la pêche à l’espadon par l’historien grec Polybe 

    A la description faite par Polybe, on constate que les techniques de pêche de ce poisson dans l’antiquité étaient très proches de celles qui avaient cours au XIXe siècle au moment où des voyageurs comme Auguste de Sayve et des écrivains comme Alexandre Dumas l’ont décrites.

Représentation supposée de Polybe

     « Dans des barques à deux rames, dit Polybe, il y a deux hommes, dont l’un conduit la nacelle et l’autre se tient sur la proue, armé d’une lance. Ces différentes barques ont une vedette commune, placée sur un lieu élevé qui indique l’approche de l’espadon; Car ce poisson porte le tiers de son corps au-dessus de l’eau. Lorsqu’il approche de l’esquif, le harponneur le perce de sa lance, dont la tête est barbelée et fixée si légèrement dans le bois, qu’elle l’abandonne très aisément quand le landier retire à lui le manche. Au fer de la lance est attachée une longue corde qu’on file au poisson blessé, jusqu’à ce qu’en se débattant ter en voulant s’échapper, il ait perdu ses forces. Alors ils le halent vers la terre ou le prennent dans leur barque, à moins qu’il ne soit trop gros. Lorsque le manche de la lance tombe dans la mer, il n’est pas perdu pour cela, car il est formé de chêne et de sapin, de manière à ce que le chêne s’enfonçant par son poids, et le sapin par sa légèreté restant debout, le pêcheur peut le reprendre aisément. Il arrive aussi quelquefois que le rameur se trouve blessé, l’espadon étant armé d’une épée et étant d’une fureur et d’une impétuosité semblable à celle du sanglier. On peut donc, dit Polybe, conclure de là qu’Ulysse et Homère avaient navigué autour de la Sicile, puisqu’ils attribue à Scylla une pêche qui est exclusivement appropriée aux environs de ce promontoire. »


 

L’espadon et sa pêche par Auguste de Sayve (« Voyage en Sicile fait en 1820 et 1821 »)

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    «  L’espadon est un objet de commerce assez important dans le pays, et la pêche de ce poisson est très curieuse, j’étais fort empressé de la voir faire. Mon attente à cet égard s’est trouvée complètement remplie, et je dus m’en féliciter; car il arrive souvent que le jour où on espère en prendre beaucoup, il ne s’en présente presque pas.
     L’espadon, qui est connu sur nos côtes sous ce nom, sous celui d’épée de mer, de glaive-espadon, et d’empereur ou de poisson-empereur, s’appelle en Sicile peste-spada, c’est-à-dire, poisson a épée; c’est le xiphias-gladius de Linné, cité par Aristote, Athénée, Pline et d’autres anciens, sous le nom de xiphias et sous celui de gladius.
     Ce n’est nullement au genre de cri de l’espadon qu’est dû le nom qu’il porte, comme l’a dit un voyageur moderne, mais à l’arme redoutable qu’il possède, car le mot ξίφος, qui signifie épée en grec, et qu’Aristote avait donné à cet animal, a conservé à ce poisson en latin et en français un nom synonyme. L’espadon est un fort gros poisson, dont le corps et la queue sont très allongés, et qui a ordinairement le dos violet et le ventre blanc. Sa nageoire supérieure, prolongée en forme d’épée ou de lame, égale en longueur au moins le tiers du corps de cet animal. Cette lame, qui est extrêmement forte et large de 2 à 3 pouces, à sa naissance, est de couleur gris-foncé, et composée de quatre couches osseuses, séparées par de petits tubes. Il a la mâchoire inférieure, ainsi que le dessous de la supérieure, garnie de fortes aspérités qui tiennent lieu de dents. L’espadon est un des plus gros poissons d’Europe; il y parvient à une grandeur considérable, car on en a pêché plusieurs qui avaient quinze à vingt pieds de longueur, et dont le bec en avait six à huit: mais dans les mers du nord, leur longueur ne dépasse pas cinq à six pieds. Ceux  que l’on prend aux environs de Messine, n’ont guère au-delà de cette dernière dimension, et la lame dont leur museau est armé, n’a que deux à trois pieds. Quand ces poissons atteignent la plus grande taille, ils pèsent de quatre à cinq cents livres; mais dans la Méditerranée, le poids ordinaire de l’espadon est de deux à trois quintaux.

zone de chasse à l'espadon

La chasse à l’espadon se pratiquait sur des espaces resteints : une bande au large de la côte d’un peu plus de 300 m entre Bagnara et Scilla, sur la côte tyrrhénienne de la Calabre et une bande de dix kilomètres de la côte du Paradis à Punta Faro au large de la Sicile. Les périodes de pêche sont de mai à juin (la plus favorable) et entre juillet et août. Cette chasse a été pratiquée pendant plus de deux millénaires avec des techniques et des rituels déjà décrits par Pline en 220 av. JC.

     Les espadons se rencontrent dans un grand nombre de mers. Dans la Méditerranée, ils suivent toujours le même itinéraire, et ne voyagent jamais seuls. Tous les ans, depuis la mi-avril jusqu’à la fin de juin, ils descendent en grandes troupes le long de Calabre, passent le détroit pour faire le tour de la Sicile, en commençant par la côte septentrionale, et retournent, à la fin de l’été ou au commencement de l’automne, sur les côtes d’Italie. A Messine, l’endroit où s’en fait la pêche, est entre la ville et le phare, dans le détroit. Quelquefois on prend aussi des requins dans ces parages, mais assez rarement.
     L’espadon est vigoureux et agile, parce qu’il a des muscles très puissants : aussi nage-t-il avec une vitesse étonnante. L’épée dont il est armé lui donne un avantage prépondérant sur les animaux qu’il combat. Il perce facilement les requins qu’il attaque, et on prétend même que, dans les mers où il y a des crocodiles, il passe sous leur ventre, et les entr’ouvre à l’endroit où leur peau est le moins dure. Malgré la puissance de ses armes, il a des habitudes douces, et se contente pour sa nourriture de plantes marines ou de petits poissons. La pêche de l’espadon est en usage depuis longtemps; car il en fait mention dans Strabon et Polybe. Autrefois elle se faisait avec des filets très forts, appelés Palimadora; mais le gouvernement en ayant défendu l’emploi, cette pêche n’a plus lieu qu’au harpon. On construit exprès pour la prise de l’espadon, des barques très longues que l’on nomme Luntri, et qui sont ordinairement montées par quatre rameurs. Quand la pêche est ouverte, ces barques se rendent à l’endroit où le passage des poissons s’effectue ordinairement ets e rangent en demi-cercle : une barque que l’on nomme la Ferriera, est envoyée à une certaine distance en avant, et c’est de cette barque qu’un matelot, grimpé en haut du mât, annonce l’arrivée des espadons.
Quand la vedette du bâtiment d’avant-garde a donné le signal, soit qu’elle ait vu les espadons, soit que l’agitation de l’eau lui ait fait soupçonner leur marche, ou soit qu’enfin elle les ait entendus, parce que ces animaux ont un sifflement aigu et très fort, alors les autres barques viennent à la rencontre de leur proie, et lancent les harpons.
Le harpon dont on se sert ordinairement pour cette pêche, a la forme d’une lance de cinq ou six pouces de long; il est fixé et contenu dans une perche de huit à dix pieds de longueur, chose nécessaire, pour que celui qui est chargé de le lancer, soit plus sûr de son coup. Quand le harponneur frappe le poisson, il fait tourner en même temps deux morceaux de fer courbé, qui tiennent au harpon, et qui se dirigent à volonté au moyen d’une petite corde; en sorte que lorsque le monstre marin est atteint, le harpon ne peut plus être arraché du corps; mais le manche auquel il tenait s’en détache. Dés que le harpon est lancé, on lâche en toute diligence le câble auquel il est attaché, et qui est extrêmement long : mais on ne hisse les poissons à bord, que lorsqu’ils sont morts ou du moins très affaiblis par la perte de leur sang; car ces animaux sont si vigoureux qu’il leur arrive quelquefois de casser les câbles auxquels tiennent les harpons, ou de renverser les barques qui se trouvent sur leur passage, sitôt qu’ils se sentent blessés.

     Sur les côtes de Calabre, selon Hamilton, les barques vont toujours au nombre de deux pour harponner les espadons, l’un pour la manœuvre et l’autre pour l’attaque; et des deux harponneurs l’un s’attache à l’espadon  mâle, l’autre à l’espadon femelle, parce que ces poissons vont presque toujours en compagnie.
     Aristote et Pline rapportent que les espadons sont tourmentés par des insectes qui le sont entrer en fureur. La même remarque a été faite de nos jours, et on a trouvé la raison pour laquelle ce poisson devient furieux et s’agite d’une manière si violente; c’est qu’à certaines époques de l’année, des animaux parasites s’attachent à sa peau au-dessous des nageoires; comme il souffre beaucoup de leur présence, il fait tous ses efforts pour s’en débarrasser, s’élance sur le rivage ou hors de l’eau, et parait être dans une sorte de délire. De tous les animaux qui le mettent en fureur, il paraît qu’aucun autre ne lui fait plus de mal, qu’une espèce de sangsue que l’on trouve à Messine, fréquemment attachée à son corps, et qui a près de quatre pouces de longueur. Cette sangsue a la queue garnie de poils; et là où elle se joint au corps, se trouvent deux filaments un peu plus longs que lui; le ventre est en forme d’anneaux comme dans certains vers, et la tête est semblable à une trompe qui fait l’effet d’une tarière, et qu’elle enfonce en entier dans le corps du malheureux espadon.
     La chair de ce poisson n’est pas très délicate : elle ressemble un peu à celle du thon; mais elle est moins bonne. Le peuple de Sicile en fait une très grande consommation, à proximité des lieux où s’en fait la pêche, et où il se vend à très bon compte. »


Le Pesce Spado par Alexandre Dumas (1835) 

Pêche à l'espadon dans le détroit de Messine (Milazzo), 1864 - Le Journal illustré

Pêche à l’espadon dans le détroit de Messine (Milazzo), 1864 – (Le Journal illustré ) 

Alexandre Dumas père (1802-1870), ici avec Melle MerkenAlexandre Dumas père (1802-1870) familier des séjours en Italie (il aura notamment séjourné à Naples de 1861 à 1864 comme directeur des fouilles et des musées et pour des raisons sentimentales) décide de publier ses impressions de voyage dans le Royaume de Naples. Ce sera chose faite après la parution de trois récits de voyage romancés en Italie du sud au cours de l’année 1835 : Naples, Calabre et Sicile : le premier de ces ouvrages Le Speronare (du nom d’une petite embarcation utilisée pour la navigation côtière) parait en 1842 , le second, le capitaine Aréna (du nom du capitaine du navire affrété pour le voyage) sera publié de 1841 à 1843 et retrace l’itinéraire de Dumas, du peintre Jadin et de son chien Milord de Palerme à Naples, par les îles Eoliennes et la Calabre. Le troisième ouvrage, le Corricolo (du nom d’un véhicule tiré par un ou deux chevaux genre Tilbury) paru dans un premier temps en feuilleton dans le journal « Le siècle » à partir de 1842 sera finalement publié avec les deux autres œuvres dans une édition commune en 1843.

Le chapitre VI du Speronare intitulé Le Pesce Spado raconte une pêche à l’espadon au large de la Sicile réalisée de manière traditionnelle à laquelle Dumas aurait assisté lors de son séjour à Messine. Il a semblé intéressant de confronter ce récit à l’étude historique et ethnologique réalisée sur le même sujet par Serge Collet lorsqu’il était encore au CNRS et paru en 1987 dans la revue Anthropozoologica. On remarquera que certains éléments du récit de Dumas sont corroborés par l’étude de Collet, en particulier la coutume de consommer la moelle du rostre de l’espadon après que celui-ci ait été scié et partagé entre les membres de l’équipage et les passagers.

     (…)  » Arrivés en face de la porte du capitaine, ils détachèrent une barque, je sautai dedans, et comme le courant était bon, nous commençâmes, sans grande fatigue pour ces braves gens, à descendre le détroit, tout en laissant à notre droite des bâtiments d’une forme si singulière qu’ils finirent par attirer mon attention.
     C’étaient des chaloupes à l’ancre, sans cordages et sans vergues, du milieu desquelles s’élevait un seul mât d’une hauteur extrême: au haut de ce mât, qui pouvait avoir vingt-cinq ou trente pieds de long un homme, debout sur une traverse pareille à un bâton de perroquet, et lié par le milieu du corps à l’espèce d’arbre contre lequel il était appuyé, semblait monter la garde, les yeux invariablement fixés sur la mer; puis, à certains moments, il poussait des cris et agitait les bras: à ces clameurs et à ces signes, une autre barque plus petite, et comme la première d’une forme bizarre, ayant un mât plus court à l’extrémité duquel une seconde sentinelle était liée, montée par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l’eau, dominée à la proue par un homme debout et tenant un harpon à la main, s’élançait rapide comme une flèche et faisait des évolutions étranges, jusqu’au moment où l’homme au harpon avait lancé son arme. Je demandai alors à Pietro l’explication de cette manoeuvre; Pietro me répondit que nous étions arrivés à Messine juste au moment de la pêche du pesce spado, et que c’était cette pêche à laquelle nous assistions. En même temps, Giovanni me montra un énorme poisson que l’on tirait à bord d’une de ces barques et m’assura que c’était un poisson tout pareil à celui que j’avais mangé à dîner et dont j’avais si bien apprécié la valeur. Restait à savoir comment il se faisait que des hommes si religieux, comme le sont les Siciliens, se livrassent à un travail si fatigant le saint jour du dimanche; mais ce dernier point fut éclairci à l’instant même par Giovanni, qui me dit que le pesce spado étant un poisson de passage, et ce passage n’ayant lieu que deux fois par an et étant très court, les pêcheurs avaient dispense de l’évêque pour pêcher les fêtes et dimanches.
     Cette pêche me parut si nouvelle, et par la manière dont elle s’exécutait et par la forme et par la force du poisson auquel on avait affaire, qu’outre mes sympathies naturelles pour tout amusement de ce genre, je fus pris d’un plus grand désir encore que d’ordinaire de me permettre celui-ci. Je demandai donc à Pietro s’il n’y aurait pas moyen de me mettre en relation avec quelques-uns de ces braves gens, afin d’assister à leur exercice. Pietro me répondit que rien n’était plus facile, mais qu’il y avait mieux que cela à faire: c’était d’exécuter cette pêche nous-mêmes, attendu que l’équipage était à notre service dans le port comme en mer, et que tous nos matelots étant nés dans le détroit, étaient familiers avec cet amusement. J’acceptai à l’instant même, et comme je comptais, en supposant que la santé de Jadin nous le permît, quitter Messine le surlendemain, je demandai s’il serait possible d’arranger la partie pour le jour suivant. Mes Siciliens étaient des hommes merveilleux qui ne voyaient jamais impossibilité à rien; aussi, après s’être regardés l’un l’autre et avoir échangé quelques paroles, me répondirent-ils que rien n’était plus facile, et que, si je voulais les autoriser à dépenser deux ou trois piastres pour la location ou l’achat des objets qui leur manquaient, tout serait prêt pour le lendemain à six heures; bien entendu que, moyennant cette avance faite par moi, le poisson pris deviendrait ma propriété. Je leur répondis que nous nous entendrions plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre piastres, et leur recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques minutes après ce marché conclu, nous abordâmes au pied de la douane. (…)
    Le lendemain, à l’heure dite, nous fûmes réveillés par Pietro, qui avait quitté ses beaux habits de la veille pour reprendre son costume de marin. Tout était prêt pour la pêche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un tour de main, nous fûmes habillés à notre tour; notre costume n’était guère plus élégant que celui de nos matelots; c’était, pour moi, un grand chapeau de paille, une veste de marin en toile à voiles, et un pantalon large. Quant à Jadin, il n’avait pas voulu renoncer au costume qu’il avait adopté pour tout le voyage, il avait la casquette de drap, la veste de panne taillée à l’anglaise, le pantalon demi-collant et les guêtres.
     Nous trouvâmes dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Antonio, Sieni et Giovanni. A peine y fûmes-nous descendus, que les quatre premiers prirent les rames : Giovanni se mit à l’avant avec son harpon, Pietro monta sur son perchoir, et nous allâmes, après dix minutes de marche, nous ranger au pied d’une de ces barques à l’ancre qui portaient au bout de leurs mâts un homme en guise de girouette. Pendant le trajet, je remarquai qu’au harpon de Giovanni était attachée une corde de la grosseur du pouce, qui venait s’enrouler dans un tonneau scié par le milieu, qu’elle remplissait presque entièrement. Je demandai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me répondit qu’elle avait cent vingt brasses.
    Tout autour de nous se passait une scène fort animée: c’étaient des cris et des gestes inintelligibles pour nous, des barques qui volaient sur l’eau comme des hirondelles; puis, de temps en temps, faisaient une halte pendant laquelle on tirait à bord un énorme poisson muni d’une magnifique épée. Nous seuls étions immobiles et silencieux; mais bientôt notre tour arriva.
     L’homme qui était au haut du mât de la barque à l’ancre poussa un cri d’appel, et en même temps montra de la main un point dans la mer qui était, à ce qu’il paraît, dans nos parages à nous. Pietro répondit en criant:
     Partez ! Aussitôt nos rameurs se levèrent pour avoir plus de force, et nous bondîmes plutôt que nous ne glissâmes sur la mer, décrivant, avec une vitesse dont on n’a point idée, les courbes, les zigzags et les angles les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos matelots, pour s’animer les uns les autres, criaient à tue-tête: Tutti do ! tutti do ! Pendant ce temps, Pietro et l’homme de la barque à l’ancre se démenaient comme deux possédés, se répondant l’un à l’autre comme des télégraphes, indiquant à Giovanni, qui se tenait raide, immobile, les yeux fixes et son harpon à la main, dans la pose du Romulus des Sabines, l’endroit où était le pesce spado que nous poursuivions. Enfin, les muscles de Giovanni se raidirent, il leva le bras; le harpon, qu’il lança de toutes ses forces, disparut dans la mer; la barque s’arrêta à l’instant même dans une immobilité et un silence complets. Mais bientôt le manche du harpon reparut. Soit que le poisson eût été trop profondément enfoncé dans l’eau, soit que Giovanni se fût trop pressé, il avait manqué son coup. Nous revînmes tout penauds prendre notre place auprès de la grande barque.
    Une demi-heure après, les mêmes cris et les mêmes gestes recommencèrent, et nous fûmes emportés de nouveau dans un labyrinthe de tours et de détours; chacun y mettait une ardeur d’autant plus grande, qu’ils avaient tous une revanche à prendre et une réhabilitation à poursuivre. Aussi, cette fois, Giovanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon, et deux fois se retint-il; à la troisième, le harpon s’enfonça en sifflant; la barque s’arrêta, et presqu’aussitôt nous vîmes se dérouler rapidement la corde qui était dans le tonneau; cette fois, l’espadon était frappé, et emportait le harpon du côté du Phare, en s’enfonçant rapidement dans l’eau. Nous nous mîmes sur sa trace, toujours indiquée par la direction de la corde ; Pietro et Giovanni avaient sauté dans la barque, et avaient saisi deux autres rames qui avaient été rangées de côté; tous s’animaient les uns les autres avec le fameux tutti do. Et cependant, la corde, en continuant de se dérouler, nous prouvait que l’espadon gagnait sur nous; bientôt, elle arriva à sa fin, mais elle était arrêtée au fond du tonneau; le tonneau fut jeté à la mer, et s’éloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous nous mîmes aussitôt à la poursuite du tonneau, qui bientôt, par ses mouvements bizarres et saccadés, annonça que l’espadon était à l’agonie. Nous profitâmes de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de violentes secousses le faisaient plonger, mais presqu’aussitôt il revenait sur l’eau. Peu à peu, les secousses devinrent plus rares, de simples frémissements leur succédèrent, puis ces frémissements même s’éteignirent. Nous attendîmes encore quelques minutes avant de toucher à la corde. Enfin Giovanni la prit et la tira à lui par petites secousses, comme fait un pêcheur à la ligne qui vient de prendre un poisson trop fort pour son hameçon et pour son crin. L’espadon ne répondit par aucun mouvement, il était mort.
     Nous nageâmes jusqu’à ce que nous fussions à pic au-dessus de lui. Il était au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu’il restait de corde en dehors, devait avoir, à l’endroit où nous nous trouvions, cinq cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la corde doucement, sans secousses, tandis qu’un quatrième la roulait au fur et à mesure dans le tonneau pour qu’elle se trouvât toute prête au besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l’équipage, contrepoids à la barque, qui eût chaviré si nous étions restés tous du même côté.
     L’opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d’aller prendre sa place, et vint s’asseoir à la mienne. Je me penchai sur le bord de la barque, et je commençai à voir, à trente ou quarante pieds sous l’eau, des espèces d’éclairs. Cela arrivait toutes les fois que l’espadon, qui remontait à nous, roulait sur lui-même, et nous montrait son ventre argenté. Il fut bientôt assez proche pour que nous pussions distinguer sa forme. Il nous paraissait monstrueux; enfin, il arriva à la surface de l’eau. Deux de nos matelots le saisirent, l’un par le pic, l’autre par la queue, et le déposèrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic compris, près de dix pieds de France.
     Le harpon lui avait traversé tout le corps, de sorte qu’on dénoua la corde, et qu’au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et qu’il passa tout entier au travers de la double blessure. Cette opération terminée, et le harpon lavé, essuyé, hissé, Giovanni prit une petite scie et scia l’épée de l’espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette épée six pouces plus loin, et me présenta le morceau; il en fit autant pour Jadin; et aussitôt, lui et ses compagnons scièrent le reste en autant de parties qu’ils étaient de rameurs, et se les distribuèrent. J’ignorais encore dans quel but était faite cette distribution, quand je vis chacun porter vivement son morceau à sa bouche, et sucer avec délices l’espèce de moelle qui en formait le centre. J’avoue que ce régal me parut médiocre; en conséquence, j’offris le mien à Giovanni, qui fit beaucoup de façons pour le prendre, et qui enfin le prit et l’avala. Quant à Jadin, en sa qualité d’expérimentateur, il voulut savoir par lui-même ce qu’il en était; il porta donc le morceau à sa bouche, aspira le contenu, roula un instant des yeux, fit une grimace, jeta le morceau à la mer, et se retourna vers moi en me demandant un verre de muscat de Lipari, qu’il vida tout d’un trait.
     Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous étions assurément tombés sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnâmes la grande barque avec notre prise, nous la fîmes passer d’un bord à l’autre, puis nous nous apprêtâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups de harpon manqués, nous prîmes un second pesce spado, mais plus petit que le premier. Quant aux détails de la capture, ils furent exactement les mêmes que ceux que nous avons donnés, à une seule exception près: c’est que le harpon ayant frappé dans une portion plus vitale et plus rapprochée du coeur, l’agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la première, et qu’au bout de soixante-dix ou quatre-vingts brasses de corde, le poisson était mort.
     Il était onze heures moins un quart, j’avais donné rendez-vous à onze heures au capitaine; il était donc temps de rentrer en ville. Nos matelots me demandèrent ce qu’ils devaient faire des deux poissons. Nous leur répondîmes qu’ils n’avaient qu’à nous en garder un morceau pour notre dîner, que nous reviendrions faire à bord sur les trois heures, après quoi, sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n’avaient qu’à le vendre, le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet abandon généreux de nos droits nous valut un redoublement d’égards, de joie et de bonne volonté qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous dédommagea complètement des quatre piastres de première mise de fonds que nous avions données. »

À gauche : Pesca del Pesce Spada (artie de Pêche à l’Espadon) en Sicile vers 1900 à bord de l’ancienne embarcation rudimentaire appelée luntri – à droite évolution dans le temps de la luntri : mât plus élevé et avancée avec passerelle ajoutée à la proue pour le harponneur.


Été 1948 : « Entre Charybde et Scylla », documentaire de Francis Alliatas de Villafranca.

  Francis Alliatas de Villafranca, descendant d’une vieille famille d’aristocrates palermitains est documentaliste et réalisateur. A l’été 1948, il réalise un documentaire sur la chasse à l’espadon dont le titre sera « Entre Charybde et Scylla ».
le documentaire a été l’une des productions phares réalisées après la Seconde Guerre mondiale par ‘PANARIA Film « – le studio fondé par Alliatas, Pietro Moncada, Quintilius Di Napoli et Renzo Avanzo – avec d’autres documentaires tels que  « thon », « Eoliennes Blanc » et « îles de cendres. »

1948 – Détroit de Messine : à gauche, poursuite de l’espadon à bord du Luntru. Les matelots rament ferme (photo Quintilius Di Napoli) – à droite, e ‘luntru’ est proche de la proie, le lanceur debout sur ​​la pointe saisit la tige zaffinera pour préparer le lancement (photo Alliatas)

L’un des quatre rameurs habituellement embarqués à bord du luntru
Leur tâche ardue était de traquer les espadons et de soutenir l’action du lanzatore.

scaletta

Echelle d’accès à la hune (scaletta). De son haut-lieu d’observation le antenniere apprécie la distance entre le navire et l’espadon et en rend compte à l’équipage.

La chasse à l’espadon se pratiquait sur des espaces resteints : une bande au large de la côte d’un peu plus de 300 m entre Bagnara et Scilla, sur la côte tyrrhénienne de la Calabre et une bande de dix kilomètres de la côte du Paradis à Punta Faro au large de la Sicile. Les périodes de pêche sont de mai à juin (la plus favorable) et entre juillet et août. Cette chasse a été pratiquée pendant plus de deux millénaires avec des techniques et des rituels déjà décrits par Pline en 220 av. JC.

bateaux de soutienphoto Alliatas, 1948 – bateaux de soutien

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Bagnara, Donne al lavoro

Bagnara, Donne al lavoro

A iazata ru piscispada (Calabria)

A iazata ru piscispada (Calabria)

La pesa del pescespada (Pro Loco Bagnara Calabra )

La pesa del pescespada (Pro Loco Bagnara Calabra ) – la pesée.



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LA CROIX ET  LA PART
RITUEL DE MORT ET RITUEL DE PARTITION DANS LA CHASSE A L’ESPADON
par Serge Collet
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–––– L’archétype d’une appropriation ichtyophage –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Skylla

Scylla

Skylla

« Enfoncée à mi-corps dans Ie creux de la roche, elle darde ses cous hors de l’antre terrible et pêche de la-haut, tout autour de l’écueil que fouille son regard, les dauphins et les chiens de mer et quelquefois, l’un de ces plus grands monstres que vomit par milliers la hurlante Amphitrite. » (Homère, Odyssée, XII, 92-98)

Monstre féminin et marin, Skylla est cette figure mythique de la sauvagerie de la chiennerie qui dévore et se nourrit de la chair animale et humaine et, plus encore, de la mort ichtyophage, celIe rencontrée dans Ie cours d’une pérégrination marine, la pire des morts, puisqu’elle prive irrémédiablement les hommes de l’inhumation, du chant épique qui prolonge leur existence dans la mémoire de la cité grecque.

«Va t’en donc là-bas chez les poissons. Ils lécheront Ie sang de ta blessure sans s’émouvoir. Ta mère ne te mettra pas sur un lit funèbre avant d’entonner sa lamentation.»

Plus encore que les keres terrestres, « terribles et effroyables », « abattant leurs ongles immenses» sur Ie corps des guerriers, que les Erinnyes, les gorgones, Skylla « la pierre », «terrible fléau», «monstre inattaquable» est par excellence, ce qui interroge, dans son atroce et irréductible altérité, l’humanité de la cité grecque. Lieux de malédiction, lieux du dangereux sans séduction, à la différence des prairies fleuries, mais jonchée d’os humains, ou les sirènes cherchent, de leurs chants érotiques, a attirer les hommes – dont Ulysse – en echange d’un savoir sur la mort, la ou git ce «mal éternel », se joignent en ce point fixe d’une geo-mythologie, la pierre rocheuse, la monstruosite halieutique et Ie sang. Passe de la mer, passe de la mort, pensée comme mise en pièces ichtyo-anthropophage, partition sauvage.
Comme venant donner consistance a cette forme mythique d’appropriation ichtyophage quelque peu sanguinaire, Ie fait troublant de l’existence d’une pêche-chasse, la chasse a l’espadon (Xiphias gladius) pratiquée depuis plus de 2000 ans au Cap Skylaïn, actuelle Scilla, selon une technique qui, décrite par Polybe, a perduré, intransformée, jusqu’en 1963.
Nous en exposerons tres brièvement ici Ie principe afin de porter l’attention sur les opérations à la fois matérielles et symboliques qui, de la mise à mort à la partition de ce gibier qui occupe Ie rang d’honneur dans Ie bestiaire halieutique de ces communautés de pêcheurs, révèle que la découpe à travers des gestes pluri-séculaires, voire pluri-millénaires, ne peut être comprise indépendamment de la culture dans laquelle elle s’inscrit et plus encore du rapport que cette culture instaure entre les hommes et Ie sang

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Charybde et Scilla

Charybde et Scylla

Vue plongeant sur Scylla (Calabre)

Vue plongeante sur Scylla (Calabre), port de pêche de l’espadon

pesce spada

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––––  Esquisse d’une technique de chasse ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le Détroit de Messine est, de par les conditions bio-écologiques, température, salinité et clarté des eaux, une zone de passage des espadons, espèce sténothermique provenant du bassin Tyrrhénien inferieur, qui, au cours de leur migration gamique, viennent se reproduire dans la zone de confluence des eaux tyrrheniennes et ioniennes. A la mi-avril, venant des Iles Eoliennes et nageant isolement, les premiers espadons font leur apparition Ie long de la cote calabraise où Ie réchauffement des eaux en superficie plus rapide que sur la côte sicilienne, commande l’accélération du processus de maturation sexuelle. De Palmi à Scilla, les pentes du massif de l’Aspromonte plongent quasiment à pic dans les eaux tyrrhéniennes dont la clarté est due avant tout à la force des courants. Au sommet des promontoires échelonnés Ie long de la côte, depuis que Polybe en a fait la description, étaient installés des postes de guet (aposta), ou les vigies (vaddi) signalaient, au moyen d’une bannière blanche et par ordre vocal, l’apparition des espadons aux petites embarcations donnant la chasse, appelées luntri.

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Passarella : Navire moderne apparu dans les années soixante et ayant remplacé le luntri : moteur puissant, passerelle télescopique prolongeant la proue s’avançant de 40 m au-dessus de la mer, mas de 30 m de hauteur.

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Depuis Ie début des années 60, Ie guet s’exerce à partir de la hune d’embarcations puissamment motorisées, dotées d’un mât ou antenne pouvant dépasser les 30 mètres de hauteur, et prolongées à leur proue par une passerelle télescopique de près de 40 m à l’extrêmite de laquelle se poste Ie harponneur. Le harponnage abord de cette embarcation appelée passarella, est assimilé par les vieux harponneurs à un piquage, l’espadon se trouvant quasiment sous Ie poste de tir situé à moins de deux mètres au-dessus de l’eau. Le harponnage à bord du luntri, tir parabolique, exigeait un savoir faire beaucoup plus précis, une parfaite synchronisation de tous les gestes et manœuvres de l’équipage, de façon à permettre au harponneur se tenant sur la poupe de l’embarcation, de porter Ie coup mortel dans les meilleures conditions, dans la zone immédiatement en arrière de la tête ou dans la zone pectorale. Le harponneur devait anticiper Ie moment où l’espadon, apercevant Ie danger, s’apprêtait à plonger en virant de bord, présentant, durant une fraction de seconde, un de ses flancs.

«Avant de tirer, il faut regarder Ie solei!; il faut tirer l’espadon en dehors du soleil. L’espadon est un seigneur, a un comportement de seigneur; il veut plus seigneur que lui. C’est un poisson qui doit être tué civilement, pas avec la furie. Le harponneur doit être décidé, énergique, ne pas trembler. Quand il voit la barque, l’espadon devient un diable, vire dans tous les sens, se sauve. La furie, il la faut juste au moment ou vous Ie harponnez. »

« Comme il se présente, il faut Ie prendre, c’est comme une danse. C’était tout un art. Un, qui assistait, voyait l’émotion à bord de la barque. Aujourd’hui, on ne comprend plus rien. Bourn! Cela me déplait, profondement, la fin que fait l’espadon; il reste, comme cela, immobile, dans l’autre cas il s’enfuyait et on ne voyait rien, seulement Ie câble du harpon qui filait. La majeure partie des espadons restent maintenant tordu, massacrés salement.» 

La chasse à l’espadon s’inscrit dans Ie rapport agonistique entre l’homme et Ie gibier halieutique, mettant en jeu un art, celui de la mise à mort d’un «seigneur» traité comme tel. C’est cet art que la modernisation de la technique de chasse a fait disparaitre, ceux des rameurs, comme du «Padruni ».
Il reste que, si l’art s’est mué en un piquage au moyen de ce que ces grands pêcheurs appellent une «fourchette»  – Ie harpon est aujourd’hui doté de deux fers –, les opérations se déroulant du harponnage à la partition du corps de celui qui est appelé par antonomase Ie poisson u pisci, se sont conservées.

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–––– Mise à mort et partition ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sur Ie luntri comme sur la passarella, durant ce moment ou Ie harponneur se tient prêt, chaque membre de l’équipage demeure silencieux. Les rameurs, comme Ie pilote de la passarella doivent anticiper par des manœuvres adéquates et synchronisées Ie moment ou Ie harponneur propulse la hampe porteuse du ou des fers. La moindre erreur est fatale, Ie fer (ferru) ne pouvant qu’érafler Ie corps de l’animal qui peut plonger subitement ou virer de bord quasiment à angle droit, tout aussi subitement.

Au moment où Ie harpon s’enfonce dans Ie corps de l’espadon, Ie guetteur (faliere-farirotu) du luntri criait: «macca benerittu» (sois beni), faisant éclater la joie de l’équipage. Le fer ou ferru qui vient de pénétrer dans la chair de l’espadon, en acier trempé fabriqué selon des procédés gardés secrets, porte la marque du forgeron, les initiales de son nom et de son prénom, et, pour les plus anciens, la croix chrétienne. De ce fer qui, la morte saison, est l’objet de toutes les attentions, protège dans l’huile et la sciure, dépend la vie de ces pêcheurs comme du forgeron qui en est Ie seul propriétaire. En échange de la fiabilité de ces fers qu’il répare ou fournit s’ils sont perdus, Ie forgeron reçoit une part en argent, fraction de l’équivalent monétaire du produit de la pêche, mais aussi une part en nature, en marque d’hommage.
Dés Ie harponnage accompli, les rameurs procédaient, comme aujourd’hui les marins, a un acte conjuratoire stringi occhiu qui ne signifie pas fermer l’oeil, mais la main droite en croisant Ie pouce entre l’index et Ie majeur, geste phallique, dans la crainte que l’espadon ne s’enfuie. L’opération de récupération maniare u pisci, accomplie par les seuls marins, consiste a fatiguer l’espadon soit en donnant du mou au ciible du harpon (prurisi) soit en tirant fortement. La remontée d’un espadon adulte, de 70 a 180 kg, poids qui est généralement celui de la femelIe toujours plus grosse que Ie mâle, n’excède guère 20 minutes. Exsangue, l’espadon est amené Ie long de l’embarcation puis crocheté près de la queue au moyen d’un fort crochet d’acier trempé. Une forte corde s’achevant en noeud coulant tocu ou chiacu est passée autour de la queue.

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    Sitôt sorti de l’eau, sitôt hissé à bord, un marin trace sur l’ouïe droite, près de l’oeil proéminent, une quadruple croix appelée a cruci, de son nom carduta da cruci, au moyen des ongles, sans l’ongle du pouce. Cette griffure est d’autant facilitée que la peau de l’espadon est revêtue d’une substance visqueuse qui se durcit au solei!. L’espadon, en mourant, change de couleur; de bleu foncé sur Ie dos, il devient gris ardoise. Certains pêcheurs, apres avoir tracé cette quadruple croix mettent encore un morceau de pain dans la bouche, reste du frugal repas cumpanaggiu, pain et tomate, pain et morceau de poisson conserve dans l’huile, puis prononcent ces paroles: «Cunsini, cunsini» désignant l’ argent, tout se passant comme si l’agonie, la mort conjurées dans leur visibilité, l’espadon remercie, la métamorphose de la valeur d’usage en valeur d’échange pouvait alors s’opérer. Cette metamorphose s’accomplit par l’intermédiaire de deux opérations: Ie préIèvement de morceaux qui seront mangés crus et de partition proprement dite qui éveille comme en écho la cuisine sacrificielle grecque et vient marquer, autant qu’une topologie du corps à manger, un démembrement ou se joue une symbolique du pouvoir.
La zone où a pénétré Ie fer dont les quatre ailettes se sont ouvertes dans la chair, est appelée abbotta. Elle est découpée en cone ou, aujourd’hui, en rectangle au moyen d’un petit couteau et mise de coté par Ie patron harponneur et leur membres de l’équipage a qui ce morceau est affecte tour a tour.
Certains pêcheurs, dans Ie trou ainsi découpé, baignaient un morceau de pain dur ou bis- cotta. De même, à l’aide du petit couteau, sont prélevées, sur la nageoire dorsale pinna icozzu, de minces lanières de chair et de peau : filedda ou sringa mangees. Des pêcheurs du village voisin de Scilla, Bagnera, cassaient Ie rostre près de l’oeil, dans sa partie évasée pour en sucer la moelle muru. L’oeil lui-même pouvait être prélevé pour être conservé sous Ie sel, sans la pupille, et consommé lors des mangiata d’hiver ou de printemps, repas qui reunissaient les familles des membres de l’équipage ciurma, réaffirmant ainsi leur solidarité avant la nouvelle saison de pêche.
Le harponneur ne prend part a aucune de ces découpes. Ce n’est, en effet, qu’au moment de l’arrivée à terre, a l’issue d’une longue journée de quelques 12 heures, qu’il prélevera Ie ciuffu bosse post-frontale, ou scuzetta correspondant à la nuque. Cette part en nature est prélevée avant la pesée qui se déroule a bord de l’embarcation. Au moyen d’un coutelas cutadazu, marune ou marazu, Ie harponneur, à la base de la partie antérieure de la nageoire dorsale, entaille la chair de la zone post-frontale jusqu’à la partie supérieure de l’ouie, puis, de la base du front au-dessus de l’oeil, effectue une découpe horizontale rejoignant l’entaille précédemment effectuée schéma de découpe qui épouse la morphologie de la tête de l’espadon. Ce morceau, cette part, comme l’abbotta qui n’entre pas dans Ie circuit de la valeur marchande, possède une longue histoire. Le ciuffu est aujourd’hui partagé entre les membres de l’équipage ou affecté à chacun d’eux par rotation. Il peut être offert en signe de cadeau ou de remerciement contre un important service rendu. Le ciuffu ou scuzetta etait, jusqu’a la deuxième guerre mondiale, exigé des propriétaires des fonds ou étaient situés les postes de guet.
En 1775, il etait exigé du Prince de Scilla, comme il s’avère dans un décret de 1778 condamnant Ie prince a ne plus requérir de «ses vassaux ces parties du poisson appelées vulgairement calli et ciuffi».
Outre un tiers de tous les espadons pêches, Ie prince «obligeait les harponneurs et les pecheurs a lui donner les calli (durillons de la queue), les surra (parties de l’abdomen), les ciuffi (nuques), les palatai’ (bouches), ainsi que d’autres parties du poisson qui, fraîches ou salées, constituent une nourriture précieuse.» Dans leur charge d’accusation contre Ie prince, les pêcheurs d’espadon ajoutaient que « Ie baron se fait donner ces parties pour un carlin par rotolo alors qu’à Messine, la même quantité se vend 4 ou 5 carlins» et que «les privations sont si dures que nombre de vieux pêcheurs n’avaient encore jamais de leur vie mangé de l’espadon.»
A travers l’histoire de l’appropriation de ce morceau d’honneur qu’est Ie ciuffu, émerge celIe de toute une topographie de la découpe comme lieu d’inscription de rapports sociaux qui, aujourd’hui, subsistent encore. Historiquement, la valorisation des parties du corps à manger semblent avoir connu comme une sorte de deplacement de la queue vers la tête.

« Quand tu seras a Byzance, fais-toi servir un tronçon d’espadon. Choisis-le de préférence près de la queue. Mais il n’est pas moins recommandable dans Ie détroit de Sicile, ni jusque dans la mer qui baigne Ie rocher du Cap Peloros.»

    Ce morceau est sans nul doute Ie caddu, protubérance graisseuse, cartilagineuse dont la consistance est proche de celle du ciuffu. Durant la période de misère de l’époque fasciste, les cales étaient considérés par les pêcheurs comme des morceaux appréciés, sales et clandestinement mis en baril. L’espadon était alors vendu éventré sans tête ni queue. L’ensemble des parties de la tête, pitiddi ou musreddi, se compose du rostre spata, de la commissure de la bouche punta aulidda, de l’ceil occhiu, de la base frontale du rostre iaridda, de la bosse post-frontale ciuffu, des lambeaux de chair de la nageoire dorsale filedda ou sringa. Pour la partie de la queue, de la nageoire anale pinedda, de l’organe sexuel male buddicu, les protubérances cartilagineuses « caddi », de la queue curra à la base de laquelle est prélevée la palita. La préparation culinaire de ces différentes parties, a l’exception du ciuffu, est une pratique résiduelle qui se conserve dans quelques familles de pêcheurs. S’agissant de ce morceau d’honneur qu’est Ie ciuffu, il est difficile d’établir si la valorisation pluri-séculaire dont ce morceau fait l’objet, procède d’une culture gustative ou du fait de rapports de pouvoir, particuliérement violents, a considérer qu’en 1950 encore, il n’était pas rare que Ie harponneur propriétaire des moyens de pêche se l’appropriât.
Reste Ie choix de cette partie et non d’une autre, c’est-a-dire d’une partie qui appartient a la tête monstrueuse par ses excroissances, celle de l’ceil, du front, du rostre, suggérant que les conditions fortement ritualisées de sa découpe qui évoque Ie sacrifice animal pratique dans la Grèce ancienne, peuvent contribuer a éclairer la valorisation culturelle dont témoigne l’histoire de cette part. 

–––– Sang et partition –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    Un pêcheur, questionnant un harponneur, ne lui demande pas s’il a pris un ou plusieurs espadons mais « s’il a fait du sang », donc si Ie sang a coulé sur l’embarcation, sang qui est immédiatement lavé lorsque l’espadon est hissé a bord, comme pour en effacer la trace. Il s’agit d’un écoulement quelque peu dangereux à prendre un juste compte de l’ensemble des actes proprement symboliques qui accompagnent cet écoulement.
La mort et Ie sang versé Ie sont au moyen d’un fer qui porte la croix chrétienne ; dés que l’espadon est hissé a bord , une quadruple croix est tracée sur l’ouïe droite, près de l’œil, un morceau de pain est mis dans la bouche de l’espadon, du sel peut être jeté sur l’œil. La signification qu’attribuent les pêcheurs à ces actes, non sans que Ie rire et Ie silence marquent en les conjurant les explications données avec réticence, est qu’il s’agit d’usages extremement anciens protégeant du « mauvais œil ». Le mauvais œil tient une telle place dans la culture méridionale qu’il ne peut rendre compte de la spécificité des gestes accomplis qui fonctionnent comme procédures réalistes-symboliques de contrôle des forces invisibles de la nature, de contrôle des conditions non matérielles de reproduction de l’ existence de ces pêcheurs-chasseurs. Il est vrai que Ie harponneur croit avoir Ie mauvais œil lorsqu’il voit, plusieurs jours de suite, l’espadon s’enfuir ou sauter hors de l’eau près de l’embarcation.
Parmi les procédures mises en ceuvre pour contrecarrer Ie mauvais œil qui a pu s’emparer de l’embarcation et de lui-même, Ie patron harponneur peut faire venir Ie prêtre afin qu’il bénisse l’embarcation et les instruments de chasse, mais il peut aussi faire venir une femme pour sumbugghiare la barque, rituel de fumigation. Toute une serie de moyens symboliques sont, outre les nombreuses amulettes placées à bord, a sa disposition, constituant comme un arsenal de moyens d’exorcisation. Parmi eux, il en est un, aujourd’hui très rarement mis en ceuvre et qui parait ne devoir être requis que lorsque tous les autres moyens se sont avérés inefficaces. Il consiste a demander a une jeune fille pubère de venir uriner a la proue de l’embarcation avant que celle-ci ne prenne la mer.
Il s’agit là d’un acte de transgression éminent en regard de l’exclusion dont les femmes sont l’objet dans la chasse à l’espadon, comme dans de nombreuses autres sociétés de chasseurs qui prescrivent sous forme de tabous la séparation radicale des femmes de tout ce qui touche la chasse, ustensiles, armes, gibier, chasseur lui-même durant la période de chasse (TESTART1,986). Tout se passe comme si l’écoulement d’urine féminine, d’une substance moins dangereuse que Ie sang lui-même, en tant que transgression du tabou qui interdit a la femme d’être en contact
avec les moyens de chasse – en l’occurence l’embarcation –, conditionnait Ie rétablissement d’un autre écoulement, Ie sang celui-la, Ie sang de l’espadon. Equivalence d’un sang contre un sang, c’est aussi de cette manière que l’on peut comprendre cet autre usage des pêcheurs de thons de Pizzo qui, il y a encore 20 ans, à la Saint Antoine, sacrifiaient un agneau, en répandaient Ie sang dans la madrague peu de temps avant que Ie raïs hisse une bannière rouge signalant l’entrée des thons. Il reste que, pour mettre en jeu Ie sang, cet acte propitiatoire s’ accomplit, dans la chasse a l’ espadon, comme transgression d’un interdit. Le fait qu’il s’agisse d’une jeune fille pubère dit toute l’ambivalence autour du sang, rappelle dans sa valence négative, Ie danger que provoque Ie contact du sang menstruel et de l’équipement de chasse dans les sociétés de chasseurs. Ainsi, chez les Esquimaux du Nord de l’Alaska ou, «si une jeune fille touchait une arme lors de ses première règles, l’arme devenait inutile car ne pouvait plus tuer Ie gibier », (SPENCER,1959). ou chez les Washo ou d’équipement de chasse était tabou aux femmes et plus encore lorsqu’elles avaient leurs règles. ».
Imbriquée dans un ensemble de signes et d’actes relevant d’un univers magico-religieux propre a la culture méridionale du sud de l’Italie, cette pratique de transgression atteste que, s’agissant de la pêche à l’espadon enracinée dans l’histoire très ancienne des sociétés de chasseurs, c’est avant tout de la représentation que se font les hommes de leur rapport au sang qu’il est question. Il est une autre opération qui nous parait attester a la fois l’archaïcité de cette chasse et Ie fait qu’elle mette en jeu un univers de valeurs centre sur Ie sang.
A l’intérieur même de la chaine des opérations qui separent Ie harponnage de la partition du ciuffu, Ie trace de cette croix qui, comme telle reste très obscure aux pêcheurs, si ce n’est pour la lier a conjuration du mauvais sort.
Celle-ci, tracée près de l’œil droit, telle une griffure, représente un motif géomètrique assimilable a une croisure. Elle se compose donc d’un ensemble de lignes qui définissent un espace, une partition d’une zone de chair en 16 carrés. Autre caractéristique spécifique : cette croix n’a jamais été tracée que sur l’espadon, selon les témoignages de la mémoire orale. Dans Ie déroulement des diverses opérations qui se succèdent du harponnage a la partition, elle clôt la phase du harponnage et de la récupération du gibier, et se trouve dans Ie temps plus proche de la mise a mort. Dans l’ancienne embarcation, Ie luntri, la proximité spatiale du harponneur et du gibier pouvant laisser à penser que Ie harponneur lanciaturi de par son rôle, Ie plus prestigieux, était Ie plus prédestiné à tracer cette croix. Tel n’était pas Ie cas, Ie harponneur devant demeurer comme séparé du gibier halieutique. Griffé par un rameur, aujourd’hui un marin, dés l’espadon hissé à bord, tout se passe comme si ce signe remplissait une triple fonction : éloigner une malédiction potentielle, manifester que la chasse a été fructueuse, rendre possible la partition en tant qu’écoulement de sang.
Sa place dans la chaîne opératoire Ie constitue objectivement comme opérateur d’éloigne- ment de séparation et simultanément de partition.
Le harponneur, comme tabou, et dés lors un moment éloigné, passe de la fonction de sacrificateur qui met à mort a celle de boucher sacré qui prélève une part. La croix désigne par avance, dans la zone qui voisine son trace, la tête, en la valorisant du même coup à la différence de toutes les autres parties du corps, Ie lieu ou s’effectuera la découpe. De cette tête, il ne restera rien. Il s’agit d’une véritable réduction qui supprime toute les excroissances : rostre, œil, bosse post-frontale.
Faut-il aller au-delà d’une tentative d’interprétation de la signification d’un tel signe dans Ie rapport que celui-ci entretient avec l’ensemble des opérations matérielles et symboliques dans lequel il s’insère? Notons que cet ensemble est une imbrication hétéroclite d’éléments magiques et d’éléments religieux, procédant d’une symbolique chrétienne. Comme telle, la carduta da cruci est inconnue du proche monde paysan, comme des pêcheurs qui ne pratiquent pas ou n’ont pas pratiqué la chasse a l’espadon. Elle ne figure pas dans Ie système des multiples signes qui ornent la proue des embarcations. Unique, elle l’est comme l’étaient les couleurs peintes revêtant Ie luntri (l’ancienne embarcation) : noir pour la coque, route pour Ie vaigrage, vert pour les banes de nage. Ce trait distinctif, comme la zone qu’il désigne, la tête, apparait comme coupe de son histoire, résidu symbolique déposé là dans un rapport millénaire entre les hommes et un gibier halieutique.

reconstitution d'une ancienne Luntri avec ses teintes traditionnelles

reconstitution d’une ancienne Luntri avec ses teintes traditionnelles

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Avec Athénée, nous ne savons même pas si elle était déjà tracée, quelle zone du corps a découper, à manger, elle pouvait valoriser.
Un concours de circonstances veut, ici, que l’archéologie, la paléontologie offrent l’apport d’informations qui peuvent constituer comme une piste de recherches.
C’est en effet sur un fragment de céramique peinte d’origine « Moziese » qu’elle se trouve reproduite, constituant l’un des onze motifs linéaires de la céramique phénicienne (BISI, 1967) a décoration métopale datant du VIlle siècle avant J.-C., céramique provenant quasi exclusivement des nécropoles archaïques à incinération. Présente sur des urnes cinéraires contenant des restes d’os brisés humains, cette croisure l’est encore sur les objets en os de sanglier de l’art mobilier du néolithique inférieur provenant de l’ abri de Gaban dans le Trentin, particulièrement une plaquette osseuse. Ces motifs géométriques, dont cette croisure, présentent de nombreuses affinités avec ceux decouverts dans la région des Portes de Fer du Danube. Pour Paolo Graziosi, qui a étudié ces objets de l’abri de Gaban, leurs traits, motifs rhombiques « rappellent l’influence artistique de la zone méditerranéenne et surtout la zone des Balkans, confirmés par le retour d’une décoration géométrique typique d’une communauté qui conserve encore les traditions des peuples chasseurs» (BERNARDINI,1983). Sans doute ne s’agit-il là que de premiers indices encore fragiles, mais qui attentent l’ archaïsme de cette « croix », de ce motif géométrique appartenant à l’art préhistorique « typique de communautés (… ) de chasseurs ». Ne serait-ce qu’au titre d’une coïncidence et de l’imagination nécessaire pour penser aux limites, cet opérateur symbolique n’appartient-il pas a un rituel extrêmement ancien, profondement lié à la mort et à la chasse? Enigmatique en son origine, comme en sa signification subjective, sa place dans une chaine opératoire révèle que, s’agissant de la découpe et de la partition de l’espadon, elle les inscrit dans un rituel mettant en jeu le rapport de l’homme au sang, permettant de décoder la logique inhérente a ces opérations.

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  • Zoologie et philologie dans les grands traités ichtyologiques renaissants par Arnaud Zucker (Kentron, Revue pluridisciplinaire du monde antique, 2013)

 


Mes Deux-Siciles : Letizia Battaglia, une photographe contre la Mafia

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Letizia Battaglia

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Letizia Battaglia avec le juge Paolo Borsellino (photo Franco Zecchin)
Il sera assassiné en juillet 1992 avec tous les membres de son escorte

Letizia Battaglia est sicilienne, elle est née à Palerme en 1935 et a vécu dans son âme et dans sa chair, comme toute sicilienne, la l’omniprésence de la Mafia et sa main-mise sur la vie quotidienne de ses compatriotes. Elle se marie très tôt, à l’âge de 16 ans et aura trois filles mais le mariage se terminera par un divorce. En 1971, elle devient photo-journaliste et travaille quelques années plus tard, en 1974, un court moment à Milan. Elle y fera la connaissance du photographe Franco Zezcchin qui deviendra son compagnon et regagne très vite Palerme pour travailler pour le le journal L’Ora qui la chargera dés 1975 de photographier les meurtres pratiqués par la Mafia; elle devient alors le témoin direct de la guerre à laquelle se livrent les différentes factions de la Mafia, entre elle et contre la société. Elle déclarera plus tard que cette guerre était  » la pire des guerres civiles. L’appareil photographique m’a donné la possibilité de lutter. Avec lui, je ne pouvais pas forcément changer le monde, mais j’étais là, au coeur de la bataille ». Elle photographiera sans relâche les exactions de la Mafia, au péril de sa vie jusqu’en 1985, année où elle transpose son combat sur le champ politique en siégeant avec les Verts au conseil municipal de Palerme. Son combat portera alors sur la préservation et la réhabilitation du centre historique de la ville, théâtre d’opérations spéculatives de la part de la Mafia et durera jusqu’en 1997.
En 1993, plusieurs de ses photos mettant en scène des mafiosi et des hommes politiques seront utilisées comme preuves de la compromission de ceux-ci; ce sera le cas en particulier de l’ancien premier ministre italien Giulio Andreotti qui niait ses relations avec Tino Salvo, l’un des boss de la Mafia, et qui sera confondu par deux photographies prise par Letizia en 1979. 

Elle a été récompensée pour son œuvre par de nombreux prix : 1985 : Prix W. Eugene Smith, 1999 : Photography Lifetime Achievement des Mother Jones International Fund for Documentary Photography, 2006 : Prix Erich Salomon, 2009 : Prix Cornell Capa.

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exorciser la violence et le sang, pleurer, oser résister

Eglise Santa Chiara à Palerme : enfant jouant au tueur, 1982

Eglise Santa Chiara à Palerme : enfant jouant au tueur, 1982

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1982, jeune fille près du lieu de vente de la drogue

1982, jeune fille avec ballon près d’un lieu de vente de la drogue

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Meurtre de Giuseppe Lo Baido, 7 mars 1977

Meurtre de Giuseppe Lo Baido, 7 mars 1977

Letizia Battaglia Palermo 1988

1980, quartier Romagnolo à Palerme, la foule contemple un jeune assassiné

triple homicide d'une prostiituée etd e ses 2 complices, 1er mars 1983

Le triple meurtre de Nerina, une prostiituée et de deux de ses amis en 1982 à Palerme.
Tués pour n’avoir pas respecté les règles…

1984, le tatouage du Christ ne l'aura pas protégé. tué par ses collègues

1984, le tatouage du Christ ne l’aura pas protégé. Tué par ses complices.

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Rosaria Schifani

Portrait de Rosaria Schifani, jeune veuve de l’agent Vito Schifani assassiné par la Mafia
lors de l’attentat contre le juge Giovanni Falcone en mai 1992

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Ieri ho sofferto il dolore,

non sapevo che avesse una faccia sanguigna,
le labbra di metallo dure,
una mancanza netta d’orizzonti.
Il dolore è senza domani,
è un muso di cavallo che blocca
i garretti possenti,
ma ieri sono caduta in basso,
le mie labbra si sono chiuse
e lo spavento è entrato nel mio petto
con un sibilo fondo
e le fontane hanno cessato di fiorire,
la loro tenera acqua
era soltanto un mare di dolore
in cui naufragavo dormendo,
ma anche allora avevo paura
degli angeli eterni.
Ma se sono così dolci e costanti,
perchè l’immobilità mi fa terrore?

(Alda Merini)

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Cappaci, 1980, une femme croit que son fils a été tué

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Palerme, 1976. Son nom était Vincenzo Battaglia. Il a été tué dans la nuit, au milieu d’un tas d’ordures. Sa femme a essayé de l’aider mais n’a rien pu faire…

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1990, Palerme, la Vucciria

1990, Palerme, quartier de la Vucciria

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Reconstitution d'une scène de meurtre

Reconstitution d’une scène de meurtre

Palerme,1984. Arresto in manette e catene alla Squadra Mobile

Palerme, 1984, arrestation d’un mafieux

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Mes Deux-Siciles / Regards croisés – Agrigente : la lutte de Jacob et de l’ange

Temple de la Concorde à Agrigente (Sicile)

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–––– Les oliviers sacrés d’Acragas ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     L’un de mes grands regrets est de n’avoir pu, lors mes séjours en Sicile, visiter Agrigente, l’ancienne cité grecque d’Acragas crée au VIIIe siècle avant J.C., celle que le poète Pindare qualifiait de « la plus belle des cités mortelles ».. La seule connaissance que j’avais du site prestigieux de la Vallée des Temples provenait d’ouvrages sur l’histoire de l’art et d’articles avec photos puisés sur Internet. Quelques unes de ces photos attirèrent mon attention par une similitude de composition : elles représentaient les monuments mais plaçaient toutes en premier plan de la prise de vue un de ces oliviers centenaires aux troncs tourmentés qui sont nombreux sur le site. Manifestement, les photographes avaient tous été séduits par le tête-à-tête contrasté voire incongru qui s’était instauré entre les ordonnancements réguliers des élégantes colonnades de pierre et l’aspect tortueux et tourmenté du tronc des oliviers. D’un côté, la pierre sculptée à la géométrie épurée et abstraite qui produisait une impression d’ordre, de sérénité et d’immanence; de l’autre côté la Vie dans son énergie, son mouvement, son évolution, ses convulsions, sa précarité.

Agrigente, olivier devant le Temple d'Héra

Agrigente, olivier devant le Temple d’Héra

      Deux des photos représentaient le Temple d’Hera et un olivier au tronc massif qui escamotait presque, par sa présence, l’élégante colonnade. L’arbre n’avait rien d’un végétal passif et inerte. Tout au contraire, il donnait l’impression saisissante d’être une forme vivante et vigoureuse qui tentait désespérément de s’arracher à la Terre qui l’avait enfanté et la retenait prisonnière. On pressentait que cet enfantement, ce dégagement ne s’était pas fait sans crise ni douleur : de puissantes racines semblaient jaillir de la Terre parfois loin de l’arbre, serpentaient sur le sol et fusionnaient à la base du tronc en formant un socle monstrueux.
      A partir de là, des membres noueux à l’aspect noduleux et verruqueux semblaient s‘agripper au tronc tortueux ; au sommet, ils donnaient naissance à une noria de branches supportant le halo vaporeux d’un feuillage gris acier. L’arbre tout entier n’était que torsions et convulsions… Ce n’était pas l’arbre qui avait envoyé ses racines dans le sol mais la Terre qui semblait avoir enfanté une créature, une créature vivante pour laquelle l’unité de temps n’était pas la minute ou l’heure, ni même le jour, mais l’année, voire le siècle.
     Pousser dans un sol souvent ingrat sous un soleil implacable qui brûle, assèche et assoiffe est pour l’olivier une torture. Sous l’action des rayons brûlants, son tronc, ses branches, ses racines se dessèchent, se tordent et éclatent, l’écorce durcit, se fend, se creuse de cavités ou se boursoufle. Parfois, l’arbre ne peut résister à ces tensions puissantes : son tronc se fend en deux ou même trois parties… Dés que la pluie salvatrice tombe enfin, la sève abonde et se répand, l’arbre renaît et répare ses plaies…
      Contempler un olivier, c’est visualiser les stigmates et les cicatrices de blessures mille fois infligées, c’est lire l’histoire d’un drame qui s’est joué, qui se perpétue, c’est être le témoin d’une souffrance. L’Homme s’était mis également de la partie en élaguant certaines de ses branches ou en en supprimant d’autres. La créature avait ainsi évoluée avec lenteur dans sa taille et sa forme de manière imperceptible pour les hommes et les bêtes et ses membres tordus et noduleux n’étaient que les stigmates et les cicatrices de ses souffrances passées.

Agrigente, le Temple de la Concorde et son olivier

Agrigente, l'olivier du Temple de la Concorde

     D’autres photos montraient un autre monument confronté à un autre olivier remarquable : il s’agissait du temple de style dorique le mieux conservé jusqu’à nos jours : le Temple de la Concorde ainsi qualifié parce que l’on découvrit à proximité une pierre gravée de ce nom. L’olivier qui figurait au premier plan de la photo était également tourmenté mais me parlait d’une toute autre manière que celui du temple d’Hera mais ce langage était pour moi inaudible, je sentais que cette image exprimait quelque chose qui éveillait un écho dans ma pensée, faisait référence à quelque chose que je connaissais, mais quoi ?

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–––– La lutte de Jacob avec l’ange –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

9782070420162FS

      C’est par hasard que je tombais quelque temps plus tard, en librairie, sur l’ouvrage de Jean-Paul Kaufmann : la Lutte avec l’Ange dont la couverture en livre de poche représente un détail de la fresque que Delacroix a peint dans l’une des chapelles de l’église Saint-Sulpice à Paris : la Lutte de Jacob avec l’Ange. Je connaissais bien cette fresque pour l’avoir maintes fois admirée lorsque le poursuivais mes études aux Beaux-Arts. Dans ce livre, Jean-Paul Kauffmann se livre à une investigation biographique du travail éprouvant de 12 années (qui s’apparente à un véritable combat contre les difficultés, le découragement) entrepris par Delacroix de 1849 à 1861 pour la réalisation de cette fresque qu’il croise avec ses préoccupations personnelles sur les thèmes de l’art, de la beauté et de la métaphysique.

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène DelacroixLutte de Jacob avec l’Ange, fresque d’Eugène Delacroix

     Le thème biblique de la lutte de Jacob avec l’Ange peut être interprètée comme la lutte de Jacob avec lui-même, avec le mal, avec Dieu.

      « Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. »
             (Livre de la Genèse, chapitre 32, 23-32 (traduction Bible de Jérusalem)

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène Delacroix

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