Entre chien et loup

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lac d'Annecy - photo Enki (IMG_2251)

Lac d’Annecy au crépuscule – photo Enki

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       Entre chien et loup

—  « le monde était comme absent »,
      Que voulais-tu dire par là ?

—  Je voulais dire que si tout était bien là,
      le paysage en son entier, avec ses montagnes
      son ciel, ses nuages, son lac, ses arbres…
      il semblait manquer quelque chose,
      quelque chose d’indéfinissable et pourtant essentiel.
      Vois-tu, je venais juste de traverser
      la majestueuse allée bordée de platanes
      qui nous conduit avec les honneurs jusqu’au lac,
      cette Axis Mundi si chère à mon cœur.
      Tout paraissait trop calme, immobile et silencieux,
      semblant étrangement au repos, à l’arrêt…
      La surface du lac d’habitude si animée
      était figée et compacte telle une plaque de marbre.
      Pas la moindre once de vent
      et un silence oppressant pesait sur toute chose.
      Quant au soleil, il avait disparu et la lumière,
      timidement présente, comptait comme un sursis.
      C’était comme si le paysage tout entier
      était dans l’attente et la crainte  de quelque chose,
      quelque chose d’immense et implacable
      qui ne tarderait pas à se produire,
      et que la vie qui habituellement tout animait
      s’était enfuie et l’avait laissé exsangue.

      Oui, quand je disais que 
      « le monde était comme absent »,
      je voulais dire par là que le paysage
      paraissait avoir perdu ce qui faisait son âme
      et qu’il semblait réduit à l’état de simple décor.
      Peut-être était-ce le moyen qu’il avait choisi
      pour préparer son engloutissement par la nuit
      comme le fait une ville qui évacue ses habitants
      avant sa submersion par une armée barbare.

      Si tu savais le sentiment de désarroi extrême
      que l’on éprouve à ce moment là,
      d’être comme un survivant dans un lieu mort.
      Cette sensation que ressentira un jour lointain
      le dernier homme présent sur Terre.

      C’est le chant d’un oiseau
      qui m’a tiré de ces sombres pensées
      Un chant d’oiseau suivi d’un deuxième, 
      d’un troisième, puis de dizaines d’autres,
      des centaines d’autres, peut-être même des milliers.
      Tout le bois qui bordait la rive du lac
      retentissait soudainement d’un concert
      de joyeux piaillements, de sifflements harmonieux.
      Chacun voulait exceller dans son domaine
      et faisait de son mieux pour occuper le terrain.
      C’était une explosion continue de sons,
      une joyeuse et délirante cacophonie.
      Des mélopées de coassements rauques
      s’élevaient des épais massifs de roseaux
      et venaient s’ajouter au charivari ambiant.

      La gente ailée ne s’en laissait pas compter
      et tentait, dans un combat d’arrière-garde,
      de repousser l’avancée de la nuit…

Enki sigle

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Février 2016

Lac d'Annecy - photo Enki (IMG_3353)

Lac d’Annecy au crépuscule – photo Enki

Expérience vécue un soir au bord du lac, entre chien et loup, juste avant la tombée de la nuit.

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Silence : un poème de Lorand Gaspar

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Lorand Gaspar

Lorand Gaspar

Découverte et amour du désert

     En 1954, Lorand Gaspar vient de terminer ses études de médecine et est interne dans un hôpital parisien, ses yeux tombent par hasard sur une affiche annonçant qu’un poste est vacant à l’hôpital français de Bethléem. Le jeune médecin dépose sa candidature qui est acceptée. Quelques mois plus tard, son DC3 atterrit sur l’aéroport de Jérusalem après avoir contourné l’état naissant d’Israël en survolant le désert.
      Ce sera son premier contact avec le désert et il donnera lieu à un sentiment de fascination qui ne le quittera plus pour le reste de sa vie :   « Et chaque fois, au long de ces années, qu’après une absence plus ou moins longue j’y revenais, la perception de ces couleurs pauvres, de ces courbures, de ces tables, de ces failles rythmiques, se déployant à la manière d’une fugue, m’inondait physiquement, de la même joie évidente et indicible »  –  (Préface à l’édit. de poche de Sol absolu – Gallimard,1982)

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l’univers naissait sans s’interrompre
non pas d’un ordre venu du dehors
mais ample mais plein de sa musique
d’être là caillou compact à l’infini

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie…

       Qu’est-ce que le monde ? Existe t’il en dehors de notre pensée ? Et s’il n’y avait dans l’univers ni conscience, ni pensée, le monde existerait-il encore ? Et où serait la preuve de son existence puisque compréhension, il n’y aurait plus. Et s’il existait objectivement, comment évoluerait-il, à quoi servirait-il, puisque ni chose, ni personne n’en aurait conscience. Peut-on imaginer un monde mort et désert inhabité par la conscience ? Certains prétendront que Dieu serait toujours présent et maintiendrait la conscience du monde puisqu’il l’aurait créé et qu’il est éternel .. Mais Dieu serait alors comme le monde ! Si nulle chose, ni personne ne savait qu’il existe, à quoi servirait-il ? Vous imaginez Dieu tout seul dans son nuage, sa galaxie ou dans son grain de poussière ou de sable entouré de l’univers tout entier, à tourner en rond en se morfondant, étant le seul à savoir que tout cela existe… Belle consolation ! Même avec l’égo démesuré qui sied à sa déité cela ne suffira pas, il lui faut des spectateurs…
       À moins que les nuages, les galaxies, les grains de poussière ou de sable aient eux-aussi une conscience qui leur est propre, une conscience muette, une volonté cachée… Et si ce n’est une conscience ou une volonté, du moins un élan, une force qui les anime et les projette à la fois à l’intérieur et à l’extérieur d’eux-mêmes, à l’infini, sans départ ni achèvement, tout inondés du sublime éblouissement de la véloce lumière stellaire.

Enki sigle

Capture d’écran 2016-02-20 à 13.52.45

Silence

plus d’une fois à l’aube
               dans le désert de Ram et de Toubeig
               ou plus au sud sur les rives
               orientales de la mer Rouge là où les
               granits roses veinés de lave, grès tendres
               et gypses aveuglants ralentissent leurs pentes
J’ai rêvé d’une genèse
               l’univers naissait sans s’interrompre
               non pas d’un ordre venu du dehors
               mais ample mais plein de sa musique
               d’être là caillou compact à l’infini
               rempli par la danse dont vibre chaque son
               foré dans la lumière —
fugue de courbures en claire et ombre
               sans départ ni achèvement
jaillie du jaillissement
              de la même marche indivisée
              le souffle à deux battants
              sur les pistes pulmonaires
la force de silence
             dont ces déserts à l’aube
             sont la feuille dépliée
             la fraîcheur crissante — ébruitée —

             ou encore
             sur la rotonde crayeuse
             des dernières arènes du jour
la vitesse de la lumière
             soudain pénétrée par la lenteur d’une caresse
             la rumeur des mains sous la peau profonde
comme une eau des yeux
             qui rend flous les visages —

   Sol absolu, 1982 – Lorand Gaspar

EightBellsRocks

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Poésie des cimes : « Celui qui parle est perdu » – Norge (1898-1990)

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Celui qui parle est perdu … (C’est un Pays)

C’est un pays de montagne
Mettez vos pas dans mes pas,
Mes chers amis, soyez purs
Soyez fin comme la neige
On entend siffler déjà
L’ombre d’un hiver futur;
C’est bien plus haut qu’on ne pense,
Vous n’êtes pas seuls, suivez
Suivez-moi; où êtes-vous ?
C’est bien plus haut qu’on ne pense
C’est un pays de silence
Celui qui parle est perdu

Norge

J’ai pris la liberté de changer le titre original de ce poème de Norge qui reprenait les trois premiers mots du premier vers en le remplaçant par le vers final que je trouve plus à même  d’exprimer l’ambiance et le contenu du poème.

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–––– Connaissez-vous Norge ? –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Norge (Georges Mogin 1898-1990)

Norge, de son vrai nom Georges Mogin, est né à Bruxelles en 1900 d’un père descendant d’un huguenot ayant fui la France après la révocation de l’Edit de Nantes et d’une mère allemande (il aura les deux nationalités belge et allemande et les deux cultures). Il publie son premier recueil de poèmes en 1923 sous le nom de « Géo Norge » et connait jusqu’en 1936 une première période de production littéraire intense faisant partie d’un groupe avant-gardiste et s’occupant d’édition. Après la guerre, il s’installe en Provence et deviendra antiquaire en 1954 à Saint-Paul de Vence. Commence alors sa seconde période de production littéraire intense qui durera jusqu’à sa mort survenue à Mougins en 1990. Il a reçu en 1958 le prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique pour son recueil Les Oignons, en 1969 l’Aigle d’or de la poésie au premier festival international du livre à Nice, en 1970 le prix quinquennal de littérature de la Communauté française de Belgique, en 1971, le premier prix littéraire belgo-canadien et en 1985, le prix de la Critique pour Les Coq-à-l’âne.

    Sa poésie revêt une grande diversité de formes et atteint souvent une dimension métaphysique en utilisant néanmoins un langage simple, minimaliste souvent empreint d’humour. Je ne résiste pas à vous présenter trois citations et aphorismes qui illustrent parfaitement sa personnalité et son style  :

La fraise des bois : « Aubin cueillait des fraises dans les bois. — Baste, une femme nue, dit-il tout d’un coup. C’est ici que ça pousse; je me demandais bien. Elle venait à lui, souriante et légère. Ils eurent beaucoup d’enfants et Aubin dut trimer comme un nègre. »

Le nain : « Ce qu’il y a de grand chez le nain, c’est son regard. D’ailleurs. le nain n’est pas petit, ça se voit, il est comprimé; il pourrait devenir très grand. Oui, mais son cœur est petit. Tu crois ? Et puis, pourquoi parler toujours de taille ? 

L’ordre : « Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre et qui préfèrent crever. À la fin, j’ai beaucoup d’ordre et presque plus d’idées.

(extraits de Les cerveaux brûlés, 1969)

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