Invocation – Vestibule lugubre

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L’entrée des Enfers (photo Enki)

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Invocation – Vestibule lugubre

Dieux, souverains des âmes, Ombres silencieuses,
Chaos et Phlégéthon, lieux muets étendus dans la nuit,
puissé-je  dire ce que j’ai entendu, révéler, avec votre accord,
les secrets enfouis dans les sombres  profondeurs de la terre.
Ils allaient, ombres obscures dans la solitude de la nuit,
à travers les demeures vides de Dis et son royaume inconsistant :
ainsi va-t-on dans les bois, à la lueur ingrate d’une lune incertaine,
quand Jupiter dans l’ombre  a enfoui les cieux dans l’ombre,
et quand la nuit noire a enlevé aux choses leur couleur.

Devant le vestibule même, tout à l’entrée d’Orcus,
les Pleurs et les Soucis vengeurs ont posé leurs couches
les pâles Maladies et la triste Vieillesse y habitent,
la Crainte, et la Faim, mauvaise conseillère, et la honteuse Indigence,
figures effrayantes à voir, et le Trépas et la Peine ;
puis la Torpeur, soeur du Trépas, et les Joies malsaines de l’esprit,
ainsi que, sur le seuil en face, la Guerre porteuse de mort,
et les chambres bardées de fer des Euménides, et la Discorde insensée,
avec sa chevelure vipérine entrelacée de bandelettes ensanglantées.
Au centre d’une cour, étendant ses rameaux et ses bras chargés d’ans,
se dresse un orme touffu, immense : selon la légende, les Songes vains
y ont leur siège et  restent collés sous chacune des feuilles.
En outre apparaissent aussi une foule variée de bêtes monstrueuses :
Centaures ayant leur étable à l’entrée, Scylla à double forme,
et Briarée aux cent bras et la bête de Lerne
à l’horrible sifflement, et Chimère tout armée de flammes
Gorgones et Harpyes, et la forme d’une ombre à trois corps.

Virgile, Énéide, Livre VI – La descente aux Enfers

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Images du temps

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Le premier arbre

C’était lors de mon premier arbre,
J’avais beau le sentir en moi
Il me surprit par tant de branches,
Il était arbre mille fois.
Moi qui suis tout ce que je forme
Je ne me savais pas feuillu,
Voilà que je donnais de l’ombre
Et j’avais des oiseaux dessus.
Je cachais ma sève divine
Dans ce fût qui montant au ciel
Mais j’étais pris par la racine
Comme à un piège naturel.
C’était lors de mon premier arbre,
L’homme s’assit sous le feuillage
Si tendre d’être si nouveau.
Etait-ce un chêne ou bien un orme
C’est loin et je ne sais pas trop
Mais je sais bien qu’il plut à l’homme
Qui s’endormit les yeux en joie
Pour y rêver d’un petit bois.
Alors au sortir de son somme
D’un coup je fis une forêt
De grands arbres nés centenaires
Et trois cents cerfs la parcouraient
Avec leurs biches déjà mères.
Ils croyaient depuis très longtemps
L’habiter et la reconnaître
Les six-cors et leurs bramements
Non loin de faons encore à naître.
Ils avaient, à peine jaillis,
Plus qu’il ne fallait d’espérance
Ils étaient lourds de souvenirs
Qui dans les miens prenaient naissance.
D’un coup je fis chênes, sapins,
Beaucoup d’écureuils pour les cimes,
L’enfant qui cherche son chemin
Et le bûcheron qui l’indique,
Je cachai de mon mieux le ciel
Pour ses distances malaisées
Mais je le redonnai pour tel
Dans les oiseaux et la rosée.

Jules Supervielle

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