Dialogue Inter-net : gueules d’anges


Dresde, la Florence de l'Elbe, en ruine en 1945

Dresde, la Florence de l’Elbe, en ruine – l’Ange vu de l’Hôtel-de-ville, photo de Richard Peter, fin 1945

      L’article qui suit est une réponse au commentaire adressé par une lectrice sur l’article  » À l’aube du XXe siècle : rayons et ombres sur l’Europe » consacré à Stefan Zweig (c’est  ICI) et plus spécialement à la photo de l’Ange de Dresde présentée ci-dessus qui figurait dans l’article.

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       Un commentaire ; commenter : oui, pourquoi pas ?

     Il y a des visions qui n’appellent pas les commentaires, mais peut-être est-ce déjà commenter que de le dire; dire qu’il n’y a rien à dire devant l’image de la destruction; sauf que l’ange, bien cadré au-dessus de la rue très propre, invite peut-être à circuler :

       « Circulez, dit benoîtement l’ange, il n’y a rien à voir. »

      Quelques années après la guerre auraient-elles redonné l’espoir au grand écrivain de la nostalgie ? Je ne crois pas. Sa mémoire scellée, réservée comme le souvenir de Walter Benjamin et de nombreux écrivains juifs allemands au monde de la culture, est en partie délaissée par la jeunesse qui a tellement de choses à penser ; et que penser des milliers d’années qui exigeront d’elle davantage de mémoire et de jugement ? Que penser de la science appliquée qui nous a porté jusqu’à la lune durant que bon nombre d’entre nous s’inscrivaient à l’article premier de la rêverie sous la définition : « être dans la lune. », déjà comblante ?

Michèle Cointe


Emile Boussu - La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

      L’article d’où est tiré la photo de Dresde détruite présentait une autre image qui se voulait être symétrique et qui représentait l’incendie de la cathédrale de Reims le 19 septembre 1914 après plusieurs jours de bombardements par l’armée allemande qui occupaient les hauteurs environnantes. Symétrie  des ruines mais aussi symétrie des symboles par la figure de l’Ange qui dans les deux cas est emblématique des deux villes. Pour Dresde, « La Florence de l’Elbe », c’est l’ange qui apparaît en premier plan sur le cliché pris par le photographe natif de cette ville, Richard Peter, et qui, amputé d’une partie de ses doigts, semble prendre le monde à témoin des destructions qui s’étalent à ses pieds. Pour Reims, c’est le sublime « Ange au sourire » dont la tête, frappée par la chute d’une poutre lors du bombardement allemand, gisait fracassée en une vingtaine de morceaux au pied du fronton de la cathédrale incendiée.

Ange_au_sourire-1

L’ange au sourire de la cathédrale de Reims

      Dans les deux cas, les deux anges n’avaient pas été créés pour visualiser l’horreur de la guerre et les destructions, ils avaient été imaginés par les édiles des deux cités pour représenter et célébrer la bonté, la joie et l’harmonie qui doivent sous-tendre les relations entre les habitants. La folie des hommes en aura voulu autrement et Dieu, s’il existe, n’est pour rien là-dedans. Stefan Zweig et Walter Benjamin auraient-ils retrouvé l’espoir s’ils avaient survécu ? Peut-être pas l’espoir qui avait animé leur jeunesse mais l’espoir sans doute d’empêcher que cette tragédie se renouvelle en tentant de comprendre les sources et le mécanisme du phénomène qui les avait broyé. C’est ce que d’autres intellectuels juifs allemands comme Hannah Arendt ou Theodor W. Adorno ont plus tard cherché à réaliser.  Il me semble que les cas de Stefan Zweig et Walter Benjamin sont à différencier. Stefan Zweig était à l’abri au Brésil mais, usé par les épreuves successives, n’avait plus le goût de vivre. Walter Benjamin avait obtenu un visa pour les Etats-Unis mais se trouvait coincé à la frontière espagnole avec la menace d’être renvoyé en France et remis aux mains de la police de Vichy avec tous les risques que cela comportait d’être renvoyé en Allemagne, ce qu’il redoutait pardessus tout. Il existe des doutes sur la réalité de son suicide, certains ayant émis l’hypothèse d’un assassinat.

       Curieusement, Walter Benjamin était lui aussi marqué par la figure de l’ange. Il était possesseur d’une aquarelle de Paul Klee, du nom d’Angelus novuspeinte en 1920, à laquelle il tenait beaucoup au point de l’emmener avec lui partout où il allait et qu’il avait décrit, dans la neuvième thèse de ses Thèses sur le concept d’histoire  : 

Klee,_Angelus_novus

       « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

    La réponse à la question posée par Michèle Cointe sur le bien-fondé de la mémoire, je l’emprunterais à Walter Benjamin. En rupture avec l’idéologie du progrès qui postulait que le monde s’améliorait dans une perspective historique, ce philosophe pensait que ce qu’en appelait progrès devait être analysé à l’aune de la domination des vainqueurs et de l’écrasement des vaincus, ces « damnés de la terre » : « la tradition des opprimés nous enseigne que « l’état d’exception » est la règle. Tous ceux qui à ce jour ont obtenus la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèlent une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. car il n’y a pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie.» Si  » Ange de l’histoire  » il y a, son rôle devra être de perpétuer le souvenir de tous ceux que l’histoire officielle a tenté d’enfouir sous la chape du silence et de l’oubli. À l’instar des Anges de Reims et de Dresde, il contemple horrifié, la catastrophe « qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. » Les philosophies de l’histoire ont introduit l’espérance dans le cœur des hommes en donnant un sens positif à l’évolution historique dans la mesure où celle ci devait conduire l’humanité vers la rédemption et le progrès mais pour Walter Benjamin cette perspective n’est que trop souvent illusion et tromperie, les catastrophes succédant dans le temps aux catastrophes et les révolutions dévorent leurs enfants. Contrairement au marxisme évolutionniste classique, Walter Benjamin, sous les influences conjointes du romantisme et du messianisme juif, deux mouvements qui l’ont profondément imprégné,  ne conçevait pas la révolution comme le résultat “naturel” ou “inévitable” du progrès économique et technique, mais comme l‘interruption d’une évolution historique conduisant à la catastropheC’est dans le moment présent que peut surgir dans une structure métaphysique de type messianique ou révolutionnaire à la façon de la révolution française de 1789, l’imprévisibilité et la nouveauté capables d’interrompre le mouvement historique conduisant à la catastrophe. À nous de discerner ce moment et de prendre nos responsabilités. Les déséquilibres et les crises qui secouent le monde aujourd’hui et qui vont en se multipliant et s’accentuant laissent supposer que des opportunités pourront se produire qui donneront lieu à une avancée de l’humanité ou au contraire à des catastrophes encore plus grandes. On peut toujours rêver, peut-être qu’à ces occasions, les « lunatiques » reviendront-ils sur Terre….

Enki sigle


Hommage à Walter Benjamin

Laurie Anderson

       Pour son cinquième album, Strange Angels, publié en 1989 par Warner Bros Records, la chanteuse et performeuse américaine complice de Lou Reed, Laurie Anderson, a composé une magnifique chanson dédiée à Walter Benjamin et au texte déjà cité que celui-ci avait consacré au fameux tableau de Paul Klee qu’il possédait, « Angelus novus » (voir plus haut). Cette chanson intitulée « The Dream Before » est également connue sous l’appellation de « Hansel et Gretel sont bien vivants« .

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THE DREAM BEFORE
(for Walter Benjamin)

Hansel and Gretel are alive and well
And they’re living in Berlin
She is a cocktail waitress
He had a part in a Fassbinder film
And they sit around at night now
drinking schnapps and gin
And she says: Hansel, you’re really bringing me down
And he says : Gretel, yu can really be a bitch
He says : I’ve wated my life on our stupid legend
When my one and only love
was the wicked witch.

She said : What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future
And this storm, this storm
is called
Progress

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LE RÊVE D’AVANT

Hansel et Gretel sont bien vivants
Et ils vivent à Berlin
Elle est une serveuse de cocktail
Lui avait un rôle dans un film de Fassbinder
Et Ils sont assis en cercle dans la nuit maintenant
buvant schnaps et gin
Et elle dit : Hansel, tu vas vraiment me faire vaciller
Et lui réponds : Gretel, tu peux vraiment être une chienne
Il rajoute : J’ai gâché ma vie avec cette stupide légende 
Quand mon seul et unique amour
était cette méchante sorcière

Elle a dit : quelle histoire ?
Et lui répondit : l’histoire est celle d’un ange
propulsé en arrière dans le futur
Il ajouta : l’histoire est un tas de débris
Et l’ange veut revenir en arrière et corriger les choses
Réparer les choses qui ont été brisées
Mais il y a une tempête venue du paradis
Et la tempête continue de pousser l’ange
en arrière dans le futur
Et cette tempête, cette tempête
est appelée
Progrès

Traduction Enki

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À l’aube du XXe siècle : Rayons et ombres sur l’Europe

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Le monde d’hier de Stefan Zweig

Stefan Zweig

       «Le dix-neuvième siècle, avec son idéalisme libéral, était sincèrement convaincu qu’il se trouvait sur la route droite qui mène infailliblement au «meilleur des mondes possibles». On ne considérait qu’avec dédain les époques révolues, avec leurs guerres, leurs famines et leurs révoltes, on jugeait que l’humanité, faute d’être suffisamment éclairée, n’y avait pas atteint la majorité. Il s’en fallait de quelques décades à peine pour que tout mal et toute violence soient définitivement vaincus, et cette foi en un progrès fatal et continu avait en ce temps là toute la force d’une religion. Déjà l’on croyait en ce «Progrès» plus qu’en la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré par les merveilles sans cesse renouvelées de la science et de la technique […]
     On ne croyait pas plus à des retours de barbarie, tels que des guerres entre les peuples d’Europe, qu’on ne croyait aux spectres et aux sorciers ; nos pères étaient tout imbus de la confiance qu’ils avaient dans le pouvoir et l’efficacité infaillibles de la tolérance et de l’esprit de conciliation. Ils pensaient sincèrement que les frontières et les divergences entre nations et confessions se fondraient peu à peu dans une humanité commune et qu’ainsi la paix et la sécurité, les plus précieux des biens, seraient impartis à tous les hommes.»

Stefan Zweig,  Le monde d’hier – Mémoires d’un Européen

     Quand, entre l’été 1941, date de son retour au Brésil où il s’est réfugié et février 1942, date de sa mort, Stefan Zweig écrit son livre testament Le monde d’hier, cet hymne à la fois passionné et pathétique à la gloire de la culture européenne en perdition, il a déjà pris la décision de mettre fin à ses jours. L’effondrement dans une orgie de folie et de violence du monde cosmopolite de sa jeunesse et de sa vie d’homme qu’il avait aimé passionnément et qui lui avait apporté la reconnaissance et le succès l’a brisé : « Né en 1881 dans un grand et puissant empire […], il m’a fallu le quitter comme un criminel. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres. Étranger partout, l’Europe est perdue pour moi… J’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison […]. Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne ». Même si, après les années d’errance qui avaient suivi sa fuite d’Autriche en 1934, il avait été bien accueilli au Brésil, il s’y sentait coupé de ses racines et professait une vision pessimiste de l’avenir craignant à ce stade de la guerre la victoire de l’Allemagne. L’approche de la vieillesse et la maladie de sa compagne Lotte qui souffrait de sévères crises d’asthme ajoutaient encore à son désarroi. Décidément, le monde ne valait plus la peine d’être vécu, l’écrivain décide de le quitter sur la pointe des pieds. Quelques jours après avoir envoyé le manuscrit du Monde d’hier à son éditeur, mis de l’ordre dans ses affaire et laissé un mot concernant son chien, il s’empoisonne au Véronal avec Lotte qui a décidé de le suivre. On est le 22 février 1942, onze mois plus tard, ce sera la victoire de Stalingrad qui marquera le début du recul de l’armée allemande et de la libération de l’Europe.

L'Europe, gravure d'Adriaen Collaert d'après Martin de Vos, vers 1589

Allégorie de l’Europe, gravure d’Adriaen Collaert d’après Martin de Vos, vers 1589

Le monde d’hier

     J’avais ainsi vécu les dix premières années du siècle nouveau, j’avais vu l’Inde, une partie de l’Amérique et de l’Afrique : avec une joie nouvelle, mieux informée, je me remis à tourner mes regards vers notre Europe. Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. Mais c’était déjà, en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde.

Exposition Universelle de Paris, 1900

Exposition Universelle de Paris, 1900

Une merveilleuse insouciance avait gagné le monde

      Il est peut-être difficile  de peindre à la génération actuelle, qui a été élevée dans les catastrophes, les écroulements et les crises, pour laquelle la guerre a été une menace permanente et une attente de presque tous les jours, l’optimisme, la confiance dans le monde qui nous animaient, nous, les jeunes, au début de ce siècle. Quarante années de paix avaient fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes  scientifiques avaient inspiré de la fierté à l’esprit de cette génération : un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes, d’année en année, devenaient plus belles et plus populeuses, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connue 1901, la résidence était devenue une grande capitale cosmopolite dépassée de beaucoup par le Berlin de 1910. Vienne, Milan, Paris, Londres, Amsterdam, partout où l’on revenait, on était étonné et comblé de joie : les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les édifices publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. On sentait en toute chose que la richesse s’accroissait et se répandait plus largement; nous-mêmes, les écrivains, le remarquions à nos éditions qui, dans cet espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé; partout s’ouvraient de nouveaux théâtres, des bibliothèques, des musées; toute sorte de commodités, comme les chambres de bain et le téléphone, qui avaient été le privilège de cercles très étreint, pénétraient dans le milieux petits bourgeois, et depuis que les heures de travail avaient été diminuées, le prolétariat s’élevait de son humble condition, pour prendre part au moins aux petites joies et commodités de l’existence. Partout on allait de l’avant. Quiconque risquait, gagnait à coup sûr. Qui achetait une maison, un livre rare, un tableau, en voyait monter le prix, plus une entreprise était conçue selon un plan audacieux, plus elle était d’un bon rapport. Une merveilleuse insouciance avait ainsi gagné le monde, car enfin qui pouvait interrompre cette ascension, enrayer cet essor, qui, de son propre élan, acquérait sans cesse de nouvelles forces ? Jamais l’Europe n’avait été plus puissante, plus riche, plus belle, jamais elle n’avait cru plus intimement à un avenir encore meilleur; personne, à l’exception de quelques vieillards décrépits, ne regrettait plus, comme autrefois, le «bon vieux temps».

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Sur la plage, après 1900

Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus affecter des airs de dignité

     Non seulement les villes, mais les hommes eux-mêmes devenaient plus beaux et plus sains grâce au sport, à la nourriture meilleure, aux heures de travail abrégées et à la vie au grand air. L’hiver, qui avait été une saison morne, que les hommes passaient dans des auberges à jouer aux cartes d’un air chagrin ou à s’ennuyer dans les chambres surchauffées, avait été découvert sur le montagnes comme un pressoir de soleil filtré, un nectar pour le poumons, une volupté de la peau où affluait un sang léger. Et les montagnes, les lacs, la mer n’étaient plus dans un lointain inaccessible comme par le passé. la bicyclette, l’automobile, les chemins de fer électriques avaient raccourci les distances et donné au monde un sentiment nouveau de l’espace.

459319-original1-4yxtq    Le dimanche des milliers et des dizaines de milliers de touristes en maillots de sport éclatants descendaient les pentes neigeuses sur leurs skis et leurs luges, partout on construisait des palais de sports et des piscines. et c’est justement dans ces piscines qu’on pouvait observer distinctement le changement survenu; tandis qu’au temps de ma jeunesse un homme vraiment bien fait frappait au milieu de ces gros cous, de ces panses volumineuses et de ces poitrines creuses, maintenant rivalisaient entre eux dans un joyeux concours à l’antique des corps souples, brunis par le soleil, durcis par le sport. personne, sinon les plus pauvres, ne restait plus à la maison le dimanche, toute la jeunesse partait en excursion, grimpait et luttait, rompue à toute espèce d’exercice; qui avait des vacances ne les passait plus comme nos parents dans le sentirons immédiats de al ville ou, en mettant le choses au mieux, dans le pays de Salzburg, on était devenu curieux de connaître le monde pour savoir s’il était partout aussi beau ou autrement beau; tandis que naguère seuls les privilégiés avaient vu les pays étrangers, des employés de banque et de petits industriels voyageaient en Italie, en France. Les voyages étaient devenus moins onéreux et plus commodes et par-dessus-tout, c’était un nouveau courage, la nouvelle audace des hommes qui les rendaient ainsi plus hardis dans leurs pérégrinations, moins craintifs et économes dans leur manière de vivre, — bien plus, on avait honte de se montrer craintif.

Le casino de la Jetée-Promenade, d'inspiration orientale. Construit en 1884, il est démantelé par la Wehrmacht en 1944.

La Promenade des anglais à Nice et le casino de la jetée construit en 1884

     Toute la génération décidait d’être juvénile, chacun était fier d’être jeune, au contraire de ce qui se passait dans le monde des parents; tout d’abord disparurent soudain les barbe chez les cadets, puis les aînés les imitèrent pour ne pas passer pour vieux. Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus  affecter la dignité. Les femmes jetèrent les corsets qui avaient comprimé leurs poitrines, elles renoncèrent à leurs ombrelles et à leurs voiles, parce qu’elles ne craignaient plus l’air et le soleil, elles raccourcirent leurs robes afin de mieux mouvoir leurs jambes au tennis, elles n’eurent plus de honte de laisser voir leurs mollets bien faits. la mode se fit toujours plus naturelle, les hommes portaient des breeches, les femmes se risquaient sur des selles d’hommes, on ne se voilait plus, on ne se cachait plus des autres. Le monde n’était pas seulement plus beau, il était devenu aussi plus libre.

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The Tennis Party, 1900

ci-dessus - la mode féminine vers 1906 – ci-dessous la boutique Chanel à Deauville

ci-dessus – la mode féminine vers 1906  – ci-dessous la boutique Chanel à Deauville

Coco Chanel, Deauville in front of first Chanel store, 1913    C’était la santé, la confiance en soi de la génération qui a suivi la nôtre qui a conquis aussi cette liberté dans les mœurs. Pour la première fois on voyait des jeunes filles sans gouvernante qui faisaient des excursions avec de jeunes amis ou se livraient au sport avec eux en toute bonne camaraderie et qui ne craignait pas de se montrer; elles n’étaient plus timides et prudes, elles savaient ce qu’elles voulaient et ce qu’elles ne voulaient pas. Ayant échappé au contrôle anxieux de leurs parents, gagnant leur vie en qualité de secrétaires ou d’employées, elles se donnaient le droit d’organiser leur vie elles-mêmes. la prostitution, seule institution de l’amour autorisé dans le monde passé, reculait sensiblement grâce à cette liberté nouvelle et plus saine, toute manifestation de la pruderie passait pour démodée. Dans les bains publics la paroi de planches qui séparait inexorablement le bassin des hommes de celui des femmes était toujours plus fréquemment abattue, des femmes et des hommes n’avaient plus de honte de laisser voir comment ils étaient bâtis; au cours de ces dix années on avait reconquis plus de liberté, de spontanéité et de naturel que précédemment en cent ans.

le Blériot XI piloté par Blériot traversant la Manche en 1909 et le Zeppelin LZ10 Schwaben en 1911

« Une invention chassait la précédente », France : le Blériot XI piloté par Blériot traversant la Manche en 1909 — Allemagne :  le Zeppelin LZ10 Schwaben en 1911 

      Car il y avait un rythme nouveau dans le monde. Une année ! Que ne se passait-il pas en une année ? une invention, une découverte chassait la précédente, et chacune devenait en moins de rien un bien commun à tous, pour la première fois les nations se sentaient plus solidaires et il y allait de l’intérêt général. (…) Grâce à la fierté qu’inspiraient à chaque heure les triomphes  sans cesse renouvelés de note technique, de notre science, pour la première fois un sentiment de solidarité européenne  était en devenir. Combien absurdes, nous disions-nous, ces frontières qu’un avion se fait un jeu de survoler, combien provinciales, combien artificielles ces barrières douanières et ces garde-drontière, combien contradictoire à l’esprit de notre temps qui manifestement désire l’union et la fraternité universelle ! Cet essor du sentiment n’était pas moins merveilleux que celui des aéroplanes; je plains tous ceux qui n’ont pas vécus jeunes ces dernières années de la confiance en l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort et vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il s’insinue à notre insu dans notre sang, il se propage jusqu’au fond dans notre cerveau. Durant ces dernières années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance unanime. Peut-être qu’ingrats comme le sont les hommes, nous n’avons pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seuls ceux qui ont vécu cette époque de confiance universelle savent que tout, depuis, n’est que décadence et obscurcissement

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Emile Boussu - La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

Emile Boussu – La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

    Ce qui est passionnant dans Le monde d’hier, c’est de constater l’aveuglement et l’insouciance d’une classe sociale, celle de la petite bourgeoisie de l’époque, qui dansait sur un volcan, refusant de voir la réalité en face. L‘Europe, alors en plein développement économique, était pourrie de l’intérieur par la montée des nationalismes, la méfiance entre les nations et la confrontation des ambitions. Les états se regardaient en chiens de faïence, multipliant les alliances et les trahisons. L’Allemagne, devenue un empire et énivrée par son unité récente et le succès de son développement économique à marche forcée avait hérité de l’orgueil et de l’ambition de la Prusse s’efforçait de maintenir la France dans un second rôle, tournait ses yeux vers l’Est et revendiquait une part du gâteau colonial. La France qui n’avait toujours pas digéré la perte de l’Alsace-Lorraine rêvait de revanche. L’Autriche-Hongrie lorgnait les territoires des Balkans perdus par l’empire ottoman mais trouvait sur sa route la Russie tsariste qui rêvait d’un protectorat sur le monde slave et de la conquête du détroit de Dardanelles. Les petits états nouvellement indépendants comme la Serbie, la Roumanie, le Monténégro et la Bulgarie se disputaient les restes de l’Empire ottoman faisant alliance avec l’un ou l’autre des grands états voisins. Quand à la Grande-Bretagne, comme d’habitude, elle cherchait à diviser pour régner, changeant selon les circonstances ses alliances pour empêcher un état de devenir trop puissant en Europe et en Méditerranée, ce qui aurait nui à ses intérêts. Le pire, c’est que des souverains autoritaires comme les Empereurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie étaient des personnages manquant de clairvoyance et de mesure, manipulés par leurs généraux qui les poussaient à la guerre. Il ne fallait qu’un prétexte pour mettre le feu aux poudres, il sera trouvé le 28 juin 1914 avec l’attentat de Sarajevo qui coûtera la vie à l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois et son épouse. Après quatre années de guerre qui auront causés 9 millions de morts, 6 millions et demi de blessés, un déséquilibre démographique qui perdurera pendant une longue période, des dévastations considérables, des dettes colossales vis-à-vis des Etats-Unis, l’Europe sortira meurtrie et affaiblie du conflit, ayant perdu le rôle prépondérant qui avait été le sien dans le monde au profit des Etats-Unis et dans une moindre mesure du Japon. Mais surtout les conditions qui avaient prévalues pour le règlement de la guerre portent en elles l’éclosion d’une nouvelle guerre encore plus violente et dévastatrice que la première.

Dresde, la Florence de l'Elbe, en ruine en 1945

Dresde, la Florence de l’Elbe, en ruine en 1945

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article de ce blog consacré à Stefan Zweig

  • Soif d’eau et d’amour : La femme dans le paysage de Stefan Zweig, c’est  ICI

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Soif d’eau et d’amour : La femme et le paysage de Stefan Zweig

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Stefan Sweig (1881-1942)La nouvelle de Stefan Zweig La Femme et le paysage a pour cadre un hôtel dans le Tyrol autrichien et le paysage qui l’environne et met en scène deux personnages, le narrateur et une jeune fille au comportement étrange. En fait, il serait plus juste de parler de trois personnages tant le paysage apparaît dans le récit comme une personne à part entière qui souffre comme les humains et réagit à leur manière à la sécheresse implacable qui règne alors sur le pays. Dans cette ambiance de tension et d’attente exacerbée de la pluie qui touche les êtres et les choses, tout finit par se mêler dans une confusion sensuelle des identités et des sentiments où le désir d’eau finit pas se confondre avec le désir sexuel. Pourquoi les hommes prêtent-ils des sentiments humains à la nature et pourquoi voient-ils en certaines femmes une incarnation de cette nature ? La jeune femme mystérieuse, assoiffée d’eau et de baisers, existe t’elle vraiment où n’est-elle qu’une allégorie de la terre souffrante, un pur produit de l’imagination du narrateur. A l’époque de la Renaissance on s’est interrogée sur la hiérarchie entre les arts et sur leur capacité à rendre compte de la réalité. Dans cette nouvelle, Zweig décrit de manière magistrale la souffrance du paysage et des êtres frappés par la sécheresse. Quelle tableau ou quelle photographie aurait pu rendre compte de manière aussi précise et aussi vivante de ce phénomène ?

Dolomites, Italy – photo Patrick Dieudonne

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   C’était en cette année torride et sans pluie, où la sécheresse fut si néfaste pour la récolte du pays que la population en garda, des années durant, un souvenir terrible. Déjà en juin et juillet, il n’était descendu sur les champs altérés que quelques rares et rapides ondées, mais le mois d’août venu, il ne tomba plus une goutte d’eau. Même dans cette haute vallée du Tyrol où, comme tant d’autres, j’avais espéré trouver la fraîcheur, l’air brûlant, devenu couleur de safran, n’était que feu et poussière. Dés l’aube le soleil, jaune et morne comme l’œil d’un fiévreux, envoyait du fond du ciel vide ses rayons accablants sur le paysage éteint, puis, au fil des heures, une vapeur blanchâtre s’élevait peu à peu comme d’un immense chaudron en pleine ébullition et envahissait la vallée. Certes les Dolomites se dressaient, majestueuses, là-bas, dans le lointain et une neige claire et pure brillait sur leurs cimes mais seul l’œil évoquait et sentait la fraîcheur de leur éclat. Il était pénible de les regarder, de penser que peut-être le vent les survolait en mugissant, tandis que dans cette cuve, nuit et jour, une chaleur vorace s’insinuait partout et de ses mille suçoirs nous ravissait toute humidité. Dans ce monde déclinant où se fanaient les fleurs, où dépérissait le feuillage et où tarissaient les rivières, toute vie intérieure finissait par mourir et les heures coulaient oisives et paresseuses. Comme tout le monde, je passais ces interminables journées presque entièrement dans ma chambre, à moitié dévêtu, les fenêtres closes, sans volonté, dans l’attente d’un changement, d’un léger rafraîchissement de la température, rêvant, confusément, dans mon impuissance, de pluie et d’orage. Bientôt ce désir aussi se fana, se mua en une méditation sourde et stérile, semblable à celle des herbes mourant de soif et au rêve morne de la forêt immobile et vaporeuse.

     Mais la chaleur augmentait de jour en jour et la pluie ne tombait toujours pas. Du matin au soir le soleil dardait ses rayons brûlants et son œil jaune et angoissant avait quelque chose de la fixité du regard d’un fou. On eût dit que la vie entière voulait cesser ; tout s’arrêtait, les animaux étaient silencieux, nul bruit ne venait des plaines blanches, sauf la vague et sourde mélodie des vibrations de la chaleur et le murmure d’un monde en fusion. J’aurais voulu sortir et aller m’étendre dans la forêt, où des ombres bleues tremblaient entre les arbres, rien que pour échapper à ce regard jaune et fixe du soleil, mais l’effort qu’eussent exigé ces quelques pas étaient trop grand pour moi. Je restai donc assis dans un fauteuil devant l’entrée de l’hôtel pendant une heure ou deux, recroquevillé dans l’ombre étroite que le rebord du toit profilait sur le gravier. A un moment je dus reculer, le filet d’ombre s’était rétréci et le soleil déjà rampait jusqu’à mes mains; puis, renversé de nouveau dans mon fauteuil, je retombai dans une méditation morne, sans désir, sans volonté, sans notion du temps. Celui-ci avait fondu dans cette chaleur étouffante, les heures s’étaient dissoutes en une rêverie trouble et insensée. Je ne sentais du monde extérieur que les chauds effluves de l’air sur ma peau, cependant que mon cœur fiévreux battait avec précipitation.

      Tout à coup, il me sembla qu’un souffle léger, très léger, passait sur la nature, comme si un soupir ardent et nostalgique fût sorti de quelque part. Je me levai : n’était-ce pas le vent ? J’avais oublié jusqu’à son souvenir, depuis si longtemps que mes poumons desséchés avaient été privés de sa fraîcheur. Toujours recroquevillé dans mon coin d’ombre, je n’avais pas encore senti son approche, mais les arbres, là-bas, sur le versant d’en face, semblaient avoir deviné une présence étrange, car soudain ils se mirent à osciller très légèrement, comme s’ils se penchaient l’un vers l’autre pour se parler. Les ombres qui les séparaient, devenues vivantes, commencèrent à remuer et à s’agiter; tout à coup s’éleva dans le lointain une rumeur profonde et vibrante. C’était bien le vent, qui soufflait sur le monde, tout d’abord doux comme un murmure, léger comme une brise, puis mugissante comme un son d’orgue pour s’amplifier brusquement et s’abattre avec violence. Poussés par une peur subite, d’épais nuages de poussière se mirent à courir sur la route dans une même direction; les oiseaux, jusque-là nichés dans l’ombre , sifflèrent brusquement dans les airs comme des flèches noires, les chevaux firent jaillir l’écume de leurs naseaux et, au loin, dans la vallée, le bétail se mit à beugler. Une force quelconque s’était éveillée et semblait proche, la terre l’avait pressentie ainsi que la forêt et les animaux, et le ciel à présent se couvrait d’un léger voile gris.

     Je tremblais d’émotion. Mon sang était irrité par les fins aiguillons de la chaleur, mes nerfs tendus crépitaient, et jamais, comme à ce moment, je n’avais soupçonné la volupté du vent, la griserie voluptueuse de l’orage. Il s’annonçait, s’enflait, approchait, arrivait. Lentement le vent poussait devant lui des écheveaux souples de nuages, et derrière les montagnes on percevait un halètement poussif, comme si quelqu’un là-bas roulait une lourde charge. Parfois ce halètement cessait comme sous l’effet de la fatigue. Le tremblement des sapins alors diminuait peu à peu, ils semblaient écouter, et mon cœur palpitait doucement avec eux. Partout où se portaient mes regards l’attente égalait la mienne. La terre avait élargi ses crevasses, béantes comme des bouches assoiffées, et mon corps se préparait, ouvrant et dilatant tous ses pores, à aspirer la fraîcheur, à jouir de la froide et frissonnante volupté de la pluie. Machinalement mes doigts se crispaient comme s’ils pouvaient saisir les nuages et les amener plus rapidement jusqu’à cette terre altérée.

     Mais ils arrivaient, paresseusement, poussés par une main invisible, ressemblant à de gros sacs boursouflés. Ils étaient lourds et noirs de pluie et se heurtaient en grondant comme des objets durs et pesants. Parfois une rapide lueur, tel le pétillement d’une allumette, éclairait leur surface. Puis ils flambaient, bleus et menaçants, tout en approchant de plus en plus sombres au fur et à mesure qu’ils s’amoncelaient. Tel un rideau de théâtre, le ciel s’abaissait graduellement. Déjà l’espace entier était tendu de noir, l’air chaud et comprimé se condensait, puis il y eut un dernier moment d’arrêt pendant lequel tout se raidit dans une attente muette et lugubre. Tout paraissait étranglé par ce poids noir qui pesait sur l’abîme, les oiseaux ne pépiaient plus, les arbres avaient perdu leur frémissement et les petites herbes même n’osaient plus trembler. Le ciel semblait enserrer dans un cercueil de métal le monde brulant ou tout s’était figé dans l’attente du premier éclair. J’étais là, retenant ma respiration, les mains jointes et crispées, replié dans une délicieuse angoisse qui me paralysait. J’entendais autour de moi les gens s’affairer, les uns venaient de la forêt, d’autres fuyaient le pas de la porte, de tous les côtés on courait, les bonnes fermaient précipitamment les fenêtres et baissaient les volets avec fracas. Pris d’une activité subite, tout le monde remuait, s’agitait, se bousculait. Moi seul restais immobile, muet et fiévreux : tout en moi se tendait, se préparait au cri de délivrance que déjà je sentais dans ma gorge, prêt à partir au premier coup de tonnerre.

     Je perçus alors, juste derrière moi, un violent soupir qui sortait d’une poitrine oppressée et auquel se mêlaient ces paroles ardentes et nostalgiques : « Si seulement il pouvait pleuvoir ! » La voix était si farouche, si impulsif ce soupir d’une âme torturée, qu’il semblait venir de la terre elle-même, de cette terre assoiffée aux lèvres entr’ouvertes, de ce paysage tourmenté, anéanti sous un ciel de plomb. je me retournai. je vis une jeune fille : c’était elle, évidemment, qui avait parlé, car ses lèvres, pales et bien marquées n’étaient pas refermées et haletaient encore, tandis que son bras appuyé sur la porte tremblait doucement. Ce n’était pas à moi qu’elle s’était adressée, ni à personne. Elle était penchée sur le paysage comme sur un abîme et son regard terne fixait l’obscurité suspendue au-dessus des sapins. il était noir et vide ce regard tourné vers la profondeur céleste et fixe comme un gouffre sans fond. Accroché au ciel, il fouillait la masse des nuages où devait éclater l’orage et ne m’effleurait même pas. Je pus ainsi observer l’inconnue à mon aise et je vis sa poitrine se soulever, comme si elle allait manquer de respiration, sa gorge délicate palpiter dans l’échancrure de son corsage; puis ses lèvres altérées frémirent et s’entr’ouvrirent pour répéter : « Si seulement il pouvait pleuvoir ! » Ce soupir m’apparut de nouveau comme celui de toute la terre angoissée. L’air pétrifiée de la jeune fille, son regard étrange tenaient du rêve et du somnambulisme. Et à la voir ainsi, blanche dans sa robe claire, se détachant sur le ciel noir, elle représentait vraiment pour moi la soif, l’espoir de toute la nature languissante. (…)

Stefan ZweigLa peur, extrait de la nouvelle La Femme et le Paysage – édit. GRASSET, pages 163 à 168.

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