À propos d’un conte chinois…


La machine : libération ou aliénation ?

1344594331.jpgHou-tsiun (XVIIIe siècle). Jardinier et deux senins

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    Zhuang-zi, sage chinois qui vécut au IVe siècle avant notre ère, racontait l’histoire suivante :

     Comme Zi-gong voyageait dans les régions situées au nord de la rivière Han, il vit un vieil homme qui travaillait dans son potager où il avait creusé un canal d’irrigation. L’homme descendait dans son puits, en ramenait un seau d’eau et le versait dans le canal, puis recommençait. En dépit de ces efforts épuisants, les résultats semblaient bien maigres.

    Zi-gong lui dit : « Il existe un moyen simple d’irriguer une centaine de canaux par jour, et cela sans se donner beaucoup de mal : veux-tu savoir lequel ? ». Le jardinier se releva, le regarda et lui demanda : « De quoi s’agit-il ? »
    Zi-gong répliqua : « Tu prends un levier de bois, avec un poids à un bout mais léger de l’autre; de cette façon tu peux faire monter l’eau si vite qu’elle jaillit tout simplement ; on appelle cela un puits à balancier. »

   La colère envahit alors le visage du vieil homme qui répondit : « Je me souviens de mon maître : il disait que quiconque se sert de machines accomplit son travail comme une machine. Celui qui accomplit son travail comme une machine voit son cœur devenir une machine, et celui dans la poitrine duquel bat une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité connaît l’incertitude de l’âme.
     Or l’incertitude de l’âme ne s’accorde pas avec une raison honnête. Ces choses dont vous parlez, ce n’est pas que je ne les connaisses pas ; c’est que j’aurais honte de les utiliser. »

Cité par le théoricien des organisations, consultant en management et créateur du concept de « Métaphore organisationnelle »,
 Gareth Morgan dans son livre best-seller « Images de l’organisation« 


L’aliénation par la machine

Les temps Modernes de Charlie Chaplin, 1936 – Eating machine

   Ainsi, quatre siècles avant notre ère, un penseur chinois anticipait l’aliénation que risquait de faire subir la machine à l’homme alors que la mécanisation n’était encore qu’à un état balbutiant. Pour le chercheur Gareth Morgan, si la mécanisation a apporté de nombreux bienfaits en accroissant de manière exponentielle les capacités de production, elle a en même temps dévalorisé le travail humain par le passage de la fabrication artisanale à la production industrielle, l’expansion du milieu urbain aux dépens de la vie rurale et appauvri la condition des hommes en vidant de sens une part essentielle de leur activité sur la terre. Sur le plan idéologique, l’inventeur du concept de « Métaphore organisationnelle » souligne le risque « d’employer la machine comme métaphore pour nous-mêmes et pour notre société, et modeler le monde selon des principes mécanistes. » C’est le cas, selon lui, de l’organisation moderne de nos institutions et de structures économiques qui exige un fonctionnement précis, répétitif et permanent, semblable au fonctionnement d’une machine. Ces lieux de travail, ajoute-t-il « sont conçus comme des machines, et on attend des employés, en fait, qu’ils se comportent comme des rouages de ces machines. » Qui n’a pas remarqué que dans ce système, les relations humaines les plus essentielles comme l’empathie et la politesse qui devraient être spontanées sont en fait programmées : « dans les entreprises de restauration rapide et dans toutes sortes de service,(…) chaque geste  est prévu de façon minutieuse. on forme souvent les employés de manière à ce qu’ils se comportent avec les clients selon un code d’instructions détaillé, et tous leurs gestes sont surveillés. Le simple sourire, les mots d’accueil, les suggestions d’un vendeur sont souvent programmés selon les directives de l’employeur ». Ces textes ont été écrits par Gareth Morgan en 1998 (Images of Organization) mais dès 1934, l’historien de la technologie et de la science Lewis Mumford attirait l’attention sur les conséquences négatives de la technologie. Il est l’inventeur du concept de « mégamachines » qui sont de grandes structures bureaucratiques organisées hiérarchiquement et qui fonctionnent comme des machines dans lesquelles les humains sont utilisés comme des composants. Le meilleur exemple étant à ses yeux l’industrie nucléaire. Avant elle, les monarchies égyptiennes, bâtisseuses de pyramides et l’Empire romain avaient ouvert la voie. Gareth Morgan, qui reprend cette idée ajoutera comme autre exemple l’armée prussienne bâtie par Frederic II. Le cinéaste allemand Fritz Lang aura anticipé ces « mégamachines » modernes avec le  « Moloch » de son film Metropolis.


la machine selon Lewis Mumford

Lewis Mumford (1895-1990)

     « l’organisation de la vie est devenue si complexe et les processus de production, distribution et consommation si spécialisés et subdivisés, que la personne perd toute confiance en ses capacités propres : elle est de plus en plus soumise à des ordres qu’elle ne comprend pas, à la merci de forces sur lesquelles elle n’exerce aucun contrôle effectif, en chemin vers une destination qu’elle n’a pas choisie. A la différence du sauvage et de ses tabous, qui déborde souvent de confiance, comme un enfant, envers les pouvoirs de contrôle des formidables forces de la nature de son chaman, ou magicien, l’individu conditionné par la machine se sent perdu et désespéré tandis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaine d’assemblage, et qu’il reçoit un chèque de paie qui s’avère incapable de lui offrir les véritables biens de la vie.

     Ce manque d’investissement personnel routinier entraine une perte générale de contact avec la réalité : au lieu d’une interaction constante entre le monde intérieur et extérieur, avec un retour ou réajustement constant et des stimuli pour rafraichir la créativité, seul le monde extérieur – et principalement le monde extérieur collectivement organisé, exerce l’autorité ; même les rêves privés nous sont communiqués, via la télévision, les films et les discs, afin d’être acceptables.

    Parallèlement à ce sentiment d’aliénation nait le problème psychologique caractéristique de notre temps, décrit en termes classiques par Erik Erikson comme la “crise d’identité”. Dans un monde d’éducation familiale transitoire, de contacts humains transitoires, d’emplois et de lieux de résidences transitoires, de relations sexuelles et familiales transitoires, les conditions élémentaires pour le maintien de la continuité et l’établissement d’un équilibre personnel disparaissent. L’individu se réveille soudain, comme Tolstoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arzamas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, menacé par des forces hostiles obscures, incapable de découvrir où et qui il est, horrifié par la perspective d’une mort insignifiante à la fin d’une vie insignifiante. »

Lewis Mumford, le Mythe de la Machine


Le Moloch et les hommes-machines

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Metropolis de Fritz Lang, 1927. Des ouvriers travaillent comme des automates dans les souterrains d’une fabuleuse métropole de l’an 2026 (Encore huit ans. Nous y sommes presque !). Ils assurent le bonheur des nantis qui vivent dans les jardins suspendus de la ville. Ils finiront dévorés par le Moloch.            Musique de Gottfried Huppertz.


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Il faut imaginer Sisyphe heureux…

     Alors, pour revenir au conte de Zhuang-zi, le jardinier a-t-il raison de préférer la peine exténuante répétitive et inefficace du porteur d’eau à l’efficacité de la machine à balancier qui lui est proposé par le sage Zi-gong ? Ceci, afin de préserver sa liberté et ne pas devenir esclave d’une machine. Comment ne pas voir dans ce conte et dans sa conclusion une préfiguration de la condition absurde de l’homme défendue par Albert Camus. Il n’y a pas d’autres échappatoire à l’absurdité du monde que le suicide où l’affirmation d’une attitude stoïcienne par laquelle l’homme, en pleine conscience, préserve sa dignité en accomplissant son devoir d’homme et en continuant à vivre dans un monde dénué de sens.

Le Mythe de Sisyphe

Albert Camus (1913-1960) en 1957

   « Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur de l’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »                     Albert Camus

* Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. C’est qu’en vérité le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout !

    Il semble donc que face à l’absurdité de l’existence nous n’ayons le choix qu’entre trois voies : celle du suicide, celle de l’esclavage sous le règne du Moloch de la civilisation technicienne et celle de l’orgueil et de la dignité dans la souffrance…

Charmant programme  ! Bonne soirée quand même…

Enki sigle

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Nancy Cunard, avant Elsa…


     Parmi toutes les femmes qui ont partagé la vie d’Aragon, deux se détachent : l’anglaise Nancy Cunard, jeune femme fortunée en tant qu’héritière du fondateur de la Cunard Line, installée à Paris dés le début des années 1920, libérée et volage qui fréquentait le milieu intellectuel d’avant-garde parisien avec qui il a vécu de 1926 à 1928 et, après son abandon par celle-ci lors d’un voyage à Venise, Elsa Triolet, une jeune femme russe d’une grande force de caractère, sœur de Lili Brink, la compagne de Maiakowski, séparée de son mari français, qui en dépit de diverses crises l’accompagnera et exercera une grande influence sur lui jusqu’à la fin de sa vie.

Capture d’écran 2017-09-26 à 16.04.40.png     Man Ray - Nancy Cunard  aux bracelets.png
Louis Aragon et Nancy Cunard aux bracelets photographiée par Man Ray – année 1926 

« Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps. Et tout de même l’Ile Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage. Elle parlait d’ailleurs. Toujours d’ailleurs. Je rêvais l’écoutant, comme à la mer un coquillage »   Aragon, le Roman inachevé.

    Il semble qu’Aragon ait été amoureux passionné de Nancy Cunard, avec laquelle il partagea de nombreux voyages en Espagne, en Hollande, en Italie, en Allemagne, et en divers lieux de France. Le dernier de ces voyages qui se situait à Venise en août 1928 se termina par un drame, Nancy l’ayant abandonné pour un musicien de jazz noir, Aragon fit une tentative de suicide aux somnifères. Nancy aurait été le grand amour de sa vie hypothèse corroborée par Elsa Triolet elle-même qui dira à ce propos :  « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »


Le roman inachevé : extrait

Malles
Chambres d’hôtel
Ainsi font ainsi font font font
Dans les couloirs silencieux les chemins gris bordés de rouge
Et l’on met les souliers dehors afin de mieux voir au plafond
Le couple des ombres qui bouge

Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps
Et tout même l’Ile
Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage
Elle parlait d’ailleurs
Toujours d’ailleurs
Je rêvais l’écoutant
Comme à la mer un coquillage

Une femme c’est un portrait dont l’univers est le lointain
À Paris nous changions de quartier comme on change de chemise
De la femme vient la lumière
Et le soir comme le matin
Autour d’elle tout s’organise

Une femme c’est une porte qui s’ouvre sur l’inconnu
Une femme cela vous envahit comme chante une source
Une femme toujours c’est comme le triomphe des pieds nus
L’éclair qu’on rejoint à la course

Ali l’ignorant que je faisais
Où donc avais-je avant les yeux
On quitte tout pour une femme et tout prend une autre envergure

Tout s’harmonise avec sa voix
La femme c’est le
Merveilleux
Tout à ses pas se transfigure

Et je m’amusais tout d’abord
Crépusculaires
Ophélies
Aventuriers au teint brûlé comme des châteaux en
Espagne
Gens en disponibilité
Charlatans de
Gallipoli
De ce monde qui l’accompagne

Qui est l’actrice aux yeux d’iris lourde et blonde comme un bouquet

(…)

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer

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°°°

°°°°

°°°

J’avais ma peine et ma valise
Et celle qui m’avait blessé
Riait-elle encore à Venise 
Moi j’étais déjà son passé

Aragon, Après l’amour

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer


    Et pour clore cet article, toujours tiré du Roman inachevé, le poème qui évoque sa tentative de suicide à Venise – Poème mis en musique et chanté par Léo Ferré

Il n’aurait fallu
Qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l’immensité
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d’air

Rien qu’un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s’appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m’a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers

Un tendre jardin
Dans l’herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l’ombre douce

Louis Aragon : Le Roman Inachevé (1956)

 


 

Japon : le Kaihogyo, une ascèse bouddhiste par la marche

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View of the sacred Mount Hiei from Kuramadera.

Le mont Hiei vu du temple bouddhiste de Kurama-dera. Cette montagne sacrée qui surplombe les villes de Kyoto et d’Otsu est célèbre pour les temples bouddhistes Tendai qui y sont bâti comme les temples Mii-dera fondé en 672 et Enryaku-ji fondé en 788.

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    Les moines bouddhistes Tendai du mont Hiei suivant la devise « Où l’esprit va, le corps doit suivre » pratiquent le Kaihogyo ( « Tour de la montagne »), une forme d’ascétisme et de méditation par la pratique de la marche réalisée de manière rigoureuse qui se classe comme l’un des défis d’endurance les plus exténuants de toute l’histoire humaine. Elle consiste a effectuer 1000 jours de marche intensive accompagnée de prière répartis sur sept années. L’échec de cette épreuve était dans le passé sanctionné par le suicide.
     Depuis sa fondation par le moine Soo Osho au IXe siècle où il se limitait à une ascèse réalisée dans un lieu isolé de retraite, le Kaihogyo a constamment évolué et s’est structuré pour aboutir à ce qu’il est aujourd’hui : visite de lieux sacrés dans un ordre défini (il en exige 260 aujourd’hui), retraite sur la rivière Katsuragawa, règles concernant l’équipement, les vêtements ou les chemins à suivre, périodes de jeûne et de privation de sommeil, etc. 

Kaihogyo

      La plupart des moines se limitent en général à seulement effectuer la première année du kaihogyo, ce qui est déjà un défi en soi. C’est ainsi qu’ils doivent marcher 30 kilomètres par jour pendant 100 jours consécutifs. Pendant la marche, les moines ne prennent des pauses que pour prier ou méditer dans les différents sanctuaires qui entourent le mont Hiei. Lors de la marche, les moines portent leur habit monastique traditionnelle, ainsi que des sandales de paille tissés à la main pour les chaussures.

Sandales traditionnelles en paille. Quatre à cinq paires sont nécessaires par jour

Sandales traditionnelles en paille. Quatre à cinq paires sont nécessaires par jour

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     Si un moine parvient à réaliser la première année du kaihogyo, il peut demander aux moines aînés l’autorisation de compléter les six années restantes du défi. A l’origine,  dans le japon médiéval, les sept années étaient imposées et ceux qui échouaient n’avaient pas d’autre choix que le suicide. Aujourd’hui, dans le Japon moderne, la clause de suicide du kaihogyo a été retiré du défi.
     Le reste du kaihogyo se déroule comme suit : au cours des années 2 et 3, le moine doit marcher 30 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Pour les années 4 et 5, le moine doit marcher 30 km par jour pendant 200 jours consécutifs. Pour l’année 6, le moine doit marcher 60 kilomètres par jour pendant 100 jours consécutifs. Enfin, pour la dernière année 7, le moine doit marcher 84 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Suit une période de méditation qui accompagne une marche de 30 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Pendant les périodes restantes de l’année qui sont considérées comme  des «périodes de repos», le moine doit remplir tous ses devoirs monastiques, tels que les relations avec le public, la méditation, l’adoration, la réalisation d’études scientifiques complétés de divers travaux autour du monastère.

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    Ceux qui auront pu réaliser de manière complète le kaihogyo auront accumulés un total de 38.500 kilomètres soit presque la circonférence de la Terre. Peu de moines ont terminé le défi. En fait, depuis 1885, seulement 46 moines ont terminé avec succès l’épreuve. Un des plus vieux était un moine nommé Yusai Sakai, qui a accompli le kaihogyo à l’âge de 60 ans en 1987.

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Romantisme allemand : le rêve apocalyptique de Caroline von Günderode

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Karoline von Günderode (1780-1806), peinture anonyme, vers 1800

Caroline von Günderode (1780-1806), vers 1800

EPITAPHE DE CAROLINE DE GÜNDERODE
ECRITE PAR ELLE-MÊME
LE JOUR DE SA MORT
(d’après les «Pensées d’un Brahmane»
traduit de l’hindou par Herder)

Erde, du meine Mutter, und du, mein Ernâhrer, der Lufthauch,
Heiliges Feuer mir Freund, und du, o Bruder, der Bergstrom,
Und mein Vater der Aether, ich sage euch allen mit Ehrfurcht
Freundlichen Dank; mit euch hab ich hienieden gelebt.
Und ich gehe zur andern Welt, euch gerne verlassend,
Lebt wohl denn, Bruder und Freund, Vater und Mutter, lebt wohl ! 

Terre, ô ma mère ! et toi mon père, souffle du vent,
Et toi, feu, mon ami, et toi d’un même sang, ô fleuve !
Et toi le ciel, mon frère, à tous je dis avec respect
Un amical merci, vous avec qui j’ai vécu ici-bas,
Et maintenant que je m’en vais vers l’autre monde,
Vous quittant sans regret,
Adieu, frère et ami, père et mère, adieu !

27 juillet 1806

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Oestrich-Winkel sur le Rhin

     Gœthe fit en 1814 une excursion sur les bords du Rhin. Le 6 septembre,comme il se promenait dans les environs de Winkel, on signala à son attention des couches de calcaire coquillier, qui lui parurent de formation lacustre, après quoi on lui montra, à travers une oseraie, lendroit huit ans auparavant une Jeune fille sétait donné la mort. « Il est toujours pénible, écrivaitil, dentendre le récit dune catastrophe dans les lieux mêmes le drame sest accompli. Peuton parcourir les rues dEgra sans voir errer autour de soi les ombres de Wallenstein et de ses compagnons ? » Il naimait pas à sappesantir sur les sujets désagréables ; il sempressa de se distraire en questionnant les gens du pays sur la culture de leurs vignes et sur leurs tanneries, et il nota sur ses tablettes que, abattus ou sur pied, les chênes doivent être écorcés lorsquils sont en sève.

le Rhein à Winkel

     Avant lui, un autre poète, Achim von Arnim, lauteur dIsabelle dÉgypte qui ne craignait pas les tragédies et les sinistres émotions, était venu dans ce même endroit : « Après avoir débarqué, nous nous regardâmes les uns les autres sans mot dire, nous montrant du doigt une langue de terre qui sétait enfoncée sous leau. , victime dune innocente erreur, sétait terminée une noble vie vouée aux Muses, et le fleuve a repris à lui le lieu quune mort tragique avait consacré, il voulait le soustraire aux profanations. Pauvre fille, pauvre poète, sont tes amis ? Aucun deux na rassemblé pour la postérité les souvenirs de ta vie et de ton inspiration. Les méchants leur ont fait peur, et ils sont restés bouche close. »

La jeune fille qui sétait tuée à Winkel sappelait Caroline de Günderode.

la Revue des Deux Mondes – 1895 tome 127

Ophelia par Cristina Robles

« La chevelure défaite et le sein poignardé, elle gît, blanche et belle, sur la berge verte du Rhin; et le linceul dont elle s’est secrètement enveloppée, c’est le grand souffle mystérieux qui accompagne les fleuves puissants et mâles…»    –    Armel Guerne

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Jean Delville - Le Paradis terrestre

Caroline von Günderode

     «Le rêve d’avant le départ en voyage e(s)t déjà lui-même voyage». Ces mots, Marcel Brion, dans l’Allemagne romantique, le voyage initiatique, les dédie à la vision nocturne qui impressionna tant Caroline von Günderode la muse des romantiques allemands, quelques jours avant qu’à Winkel, sur les bords du Rhin, elle ne se perce le cœur d’un stylet à manche d’argent. Un batelier devait retrouver son corps, le lendemain, tel celui d’une Ophélie, flottant sur l’eau du fleuve. Marcel Brion nous laisse entendre que ce rêve aurait pu jouer un rôle dans la décision de mourir qu’avait prise la jeune femme. Il laisse également  entendre que cette décision ne relèverait pas d’un amour morbide de la mort (Liebestod) ou de la déception résultant d’un amour frustré, ni d’une fuite devant le destin mais du désir d’atteindre un état supérieur de perfection et de symbiose avec l’univers en se dépouillant «du complexe des multiples pour atteindre l’Un, primordial et éternel». Ce faisant, Marcel Brion passe allègrement sur le fait que Karoline, quelques heures avant sa mort, avait été prévenue par une amie que son grand amour, le philologue et mythologue Frederic Kreuzer, s’était réconcilié avec son épouse et avait décidé de rompre leur relation. Elle avait d’ailleurs plus tôt écrit à son confident le théologien Daub, une lettre qui constitue l’une des plus belles confessions amoureuses de la littérature allemande dans laquelle elle déclarait ne pouvoir supporter la perte de son amour pour Kreuser. Déjà au printemps 1805, elle avait évoqué avec Kreuzer d’un projet de suicide par inanition. Celui-ci avait alors pris peur, craignant que ses théories philosophiques aient été mal interprétées par la jeune femme : «Il me faut contredire à l’une de vos idées favorites… La pensée que l’on peut se rapprocher plus tôt de l’éternel par la destruction du corps, cette pensée, qui vous domine, est fausse, d’après les préceptes mêmes de la philosophie que vous aimez. »
  Pour Genevièvre Bianquis, auteure en 1910 d’une étude sur Karoline von Günderode, la foi initiale de Caroline sur une transformation et une rédemption du monde qui était celle de l’école romantique à son aurore, s’est effacée peu à peu sous l’empire d’un pessimisme moral et social qui est allé grandissant. Les esprits supérieurs, les élus, sur qui reposait l’espoir du changement, ont perdus leur foi dans les hommes et dans la vie, ils sont devenus fatalistes et se sont réfugiés dans leur solitude intérieure et la contemplation mystique des lois de l’univers, attendant le moment ultime de leur anéantissement où cessera toute souffrance avec tout désir et où ils retrouveront la paix en fusionnant avec l’univers vivant où régnent des lois divines, éternelles et immuables. Dans l’attente de ce moment, Caroline pour sa part avait trouvé refuge dans le lien essentiel qui l’unissait à Kreuzer et qui était devenu le ressort même de sa vie. Perdre cette affection s’apparentait à une mutilation cent fois plus cruelle que la mort même. Elle était une de «ces âmes profondes, qui peuvent périr d’une blessure légère, et qui volontiers franchissent le pont». Ce pont, elle l’a franchi un 26 juillet 1806 sur les bords du Rhin. Genevièvre Bianquis ajoute que si plusieurs jeunes femmes de sa génération furent victimes du romantisme mais « elle fut assurément parmi elles l’une des plus pures et des plus touchantes. Son cas, compliqué de pathologie, est un des cas-types du romantisme allemand, et peut-être du romantisme de tous les temps et de tous les pays. Si c’est une romantique folie que de vouloir vivre le rêve poétique lui-même en son intégrité, si la vie condamne toujours ceux qui méconnaissent ses nécessités primordiales et venge sur eux cette méconnaissance, disons que Caroline de Gunderode est tombée victime d’une fatalité qu’elle avait provoquée.»  Marcel Brion a trouvé les mots juste pour évoquer « Cette femme si pure et si passionnée et qui a voulu donner à sa mort volosntaire une suprême excellence de forme et dont l’initiation à la vie divine a été le vol rapide et d’une droiture impeccable d’un oiseau, rejoint les éléments de ce coup d’aile infaillible qui dirigea sa vie et son suicide. »

    Armel Guerne, le grand spécialiste du romantisme allemand, cité par Jean Moncelon nous mettait en garde de ne pas prêter une attention suffisante aux femmes qui ont accompagnées l’essor du romantisme allemand : « Leur coeur et leur chaleur imprègnent magiquement le Romantisme d’une féminité souveraine » et à propos desquelles Novalis écrivait : « On dirait qu’elles sont par nature ce que nous sommes par art, et que leur art est notre naturel. Elles sont des actrices nées, des artistes nées ». Il cite la lettre écrite par Bettina Brentano, la jeune amie de Caroline von Günderode à la mère de Goethe à propos de son suicide : « Elle me lisait ses poésies et se réjouissait de mon approbation. (…) Nous lisions Werther et nous discutions beaucoup sur le suicide ». Sa devise était « Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par l’esprit, et mourir jeune ! Je ne peux pas voir la jeunesse m’abandonner ». Quand Bettina essayait de la raisonner : « Vis, jeune Günderode, ta jeunesse, c’est la jeunesse du jour, l’heure de minuit la fortifie (…). N’abandonne pas les tiens, ni moi avec eux. Aie foi dans ton génie, afin qu’il grandisse en toi et règne sur ton coeur et ton âme. Et pourquoi désespèrerais-tu?… Comment peux-tu pleurer ta jeunesse? Je ne peux pas supporter tes divagations sur la vie et la mort… ». elle répondait en magnifiant ses rêve intérieurs d’une singulière beauté : « Il te faut redescendre dans le jardin enchanté de ton imagination, ou plutôt de la vérité, qui se reflète dans l’imagination. Le génie se sert de l’imagination pour rendre sensible par la forme ce qui est divin et ce que l’esprit de l’homme ne saurait comprendre à l’état idéal. Oui, tu n’auras d’autres plaisirs dans ta vie que ceux que se promettent les enfants par l’idée de grottes enchantées et de fontaines profondes »

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Jean Delville - flying souls

Rêve apocalyptique

    Je me tenais sur un haut de rocher dans la Méditerranée, et devant moi était l’orient, et derrière moi l’occident, et le vent reposait sur les eaux.
   Le soleil alors s’enfonça, et il venait à peine de disparaître sous l’horizon, que déjà montait de nouveau le rouge de l’aube et, dans une hâte effrénée, sous la voûte du ciel, se chassaient le matin et le midi, et le soir et la nuit.
     Avec stupéfaction je les voyais se ruer dans un cycle vertigineux; mais il n’y avait au rythme de mon pouls nulle accélération, de précipitation aucune au mouvement de mes pensées, et le temps poursuivait en moi son cours habituel; mais en dehors c’était une autre loi qui le faisait mouvoir.
     J’eusse aimé me lancer dans les rougeurs du crépuscule ou me jeter dans le fond des ombres de la nuit, afin de me trouver emportée dans leur hâte et de ne vivre point avec une pareille lenteur ; mais à les voir ainsi et les guetter toujours, je fus si fatiguée que je m’assoupis.  (1)
     Je vis alors un vaste océan devant moi, que ne bordait aucun rivage : ni au septentrion, ni au midi ; ni à l’orient ni à l’occident. Pas la moindre brise qui remuât les ondes, et pourtant cette mer immense était agitée dans ses profondeurs, émue comme par une fermentation intérieure.

Jean Delville - l'Homme Dieu, esquisse, 1900

     Et maintes formes surgissaient, se levaient de la mer profonde, et des brumes en montaient qui devenaient nuages; et les nuages s’appesantissaient et venaient toucher, en de brusques éclairs, les ondes mères.  (1)
     Et toujours de nouvelles et plus diverses formes surgissaient de la profondeur; mais un vertige me prenait, et une angoisse singulière : ma pensée se trouvait emportée ça et là, tel un flambeau sous un vent de tempête, jusqu’à l’extinction du souvenir.
     Mais comme je m’éveillais de nouveau et commençais à reprendre conscience de moi-même, voici que j’ignorais combien longtemps j’avais dormi, et si c’était des siècles ou des minutes; car si j’avais bien eu des rêves confus et lourds, rien ne m’était arrivé cependant, qui eût pu me faire souvenir du temps.
     Mais il y avait en moi un sentiment obscur, comme d’avoir reposé au sein de cette mer et d’en avoir surgi, semblablement aux autres formes. Je me faisais l’effet d’être une goutte de rosée et de me balancer joyeusement çà et là dans les airs ; ce m’était un bonheur que le soleil jouât sur moi et que me contemplassent les étoiles.

Jean Delville - flying souls (détail)

      Sur les ailes plus rapides du vent, je me laissais emporter au loin; je me joignais aux rougeurs du couchant et aux septicolores gouttelettes de l’arc-en-ciel; avec mes compagnes de jeu, je venais me ranger autour de la lune alors qu’elle venait se cacher, et je suivais sa course.
     Le passé, pour moi, se trouvait aboli ! Au seul présent j’appartenais. Néanmoins une nostalgie était en moi, qui ne connaissait pas l’objet de son désir, et toujours je cherchais, et jamais rien de ce que je trouvais n’était ce que j’avais cherché; en nostalgique je vagabondais par l’infini.  (2)
      Puis il y eut une fois où je me rendis compte que tous les êtres qui étaient montés de la mer, de nouveau y revenaient et de nouveau s’y réengendraient en de nouvelles et diverses formes. La chose alors me surprit grandement car je n’avais moi-même conscience d’aucune fin. Je me pris à songer qu’aussi ma nostalgie pouvait bien être de faire retour à cette source de la vie.
       Et tandis que je songeais à cela, dont j’avais le sentiment presque plus vif que celui de ma propre conscience, voici soudain que j’eus le coeur comme enserré et engourdi par un brouillard. Puis il s’évanouit bientôt : je n’étais plus moi-même, me semblait-il, tout en étant plus que jamais moi-même; et si je ne parvenais plus à trouver mes limites, si ma conscience les avait franchies, si elle était différente et plus grande, néanmoins et pourtant je me sentais en elle.
      Libre, voici que je l’étais, des frontières étroites de mon individu; et cessant d’être une goutte isolée j’avais été rendue au tout que je possédais à mon tour; du tout j’avais la pensée, du tout j’avais le sentiment; dans l’océan j’étais une onde, et dans le soleil j’étais rayon, avec les astres la gravitation; en tout j’avais sentiment de moi-même, et en moi-même je jouissais de tout.
      Or donc, celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! Point n’est-ce deux, ni trois, ni mille, ni milliers, mais Un et Tout, voilà. Point de corps et esprit séparés, dont l’un serait au temps et l’autre à l’éternité, mais l’Un, voilà, qui est et qui s’appartient à soi-même, qui est le temps et l’éternité ensemble, et le visible et l’invisible, qui demeure dans le changement : une vie infinie.  (3)

Caroline von Günderode

Jean Delville - l'Homme Dieu, esquisse (détail), 1900

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Le commentaire de Marcel Brion sur le rêve apocalyptique de Caroline von Günderode (L’Allemagne romantique – Le Voyage initiatique)

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Ce sommeil onirique, à l’intérieur du sommeil réel et comme greffé sur celui-ci, suscite une puissante image marine, approche de l’infini tel que peut le visualiser une sensibilité féminine et suggestions des navigations symboliques qui s’y manifesteront. (…) La conscience de toucher ces «ondes mères» dont la signification est capitale dans la Traumdeutung éveille en même temps ce désir de se perdre, cet appétit de l’anéantissement toujours si vigilant chez Caroline von Günderode qu’il la conduit fermement, inexorablement jusqu’au suicide, et le pressentiment — la certitude — que la mort peut-être un passage vers un état plus haut et plus parfait.

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   Aiguillonnée par la nostalgie — l’intraduisible et indéfinissable Sehnsucht romantique, caractère éminent et constant de l’homo romanticus puisque déjà chez Alexandre de Macédoine déjà tous les traits étaient présents —, cette nostalgie qui donne la poussée initiale au désir (au besoin) du voyage, Caroline von Günderode illumine d’un éclat subit le champ de la vision et les formes qui s’y meuvent et formule la leçon reçue par la voyante.

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     Perçu enfin comme une quête mystique et cosmique en même temps, ce vagabondage à travers l’infini, dans la confusion des pensées, des figures et des sentiments, prend subitement tout son sens — direction, signification. La vision qui se mouvait en d’incessantes et obscures métamorphoses repousse la ruée des formes symboliques et se fixe en une conclusion ferme et illuminante. Cette expérience onirique initiatique est si exceptionnelle et si belle (apparaît) dans (cette) conclusion, dans le soudain et définitif «une fois», qui en donne la clé.

      Il existe peu de texte aussi expressifs d’une très lucide expérience de communion unitive avec les éléments éprouvés en tant que divins, très peu de face à face avec le sublime aussi directs et aussi saisissants. Au lieu du long chemin péniblement parcouru par les candidats à l’initiation, qui fait le sujet des quelques romans romantiques allemands (…) la soudaineté abrupte avec laquelle la révélation suprême est donnée à Caroline von Günderode atteste la haute et rare qualité de cette âme. Elle mérita de franchir pendant la durée non mesurable de la vision extatique tous les degrés en une seul enjambée voudrait-on-dire ? Chez quelques mystiques privilégiés de la vision divine, seuls, trouverait-on une pareille disponibilité à se dépouiller du complexe des multiples pour atteindre l’Un, primordial et éternel. Avec une extraordinaire noblesse, Caroline a justifié dès avant son suicide cette décision de mourir qui n’est ni Liebestod, ni déception d’un amour frustré, ni fuite devant le destin. «Il est heureux pour moi, a-t-elle dit, que j’aie le courage de mourir à la mortalité et de vivre pour l’immortalité, de sacrifier le visible à l’invisible» et de mériter, ajoutons-le, de vivre éternellement avec les héros, ainsi qu’il est dit dans la Sentence initiatique des mystères orphiques.

Marcel Brion (L’Allemagne romantique – Le Voyage initiatique)

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Textes et articles liés

  • l’Allemagne romantique, le voyage initiatique de Marcel Brion – édit. Albin Michel, 1977.
  • Caroline von Günderode par Genevièvre Bianquis, agrégée d’allemand. Docteur de l’Université de Paris, 1910 – C’est  ICI
  • Femmes romantiques allemandes (article du Net) par Jean Moncelon – C’est  ICI

La tombe toujours fleurie de Karoline von Günderode à Winkel (Rhin).

La tombe toujours fleurie de Karoline von Günderode à Winkel (Rhin).

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Ted Hugues et Sylvia Plath ou quand la poésie se fait tragédie : 2 poèmes croisés

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 Ted Hugues (1930-1998)Ted Hugues (1930-1998)

     Ted Hughes (Edward James Hughes) est considéré comme l’un des plus grands poètes de sa génération. Au Royaume-Uni, il a été Poet Laureate (c’est-à-dire poète officiel de la Reine) de 1984 jusqu’à sa mort en 1998. Il est né en 1930 dans un village du comté anglais du West Yorkshire. cadet d’une fratrie de trois enfants (son frère Gerald est de dix ans son aîné, et sa sœur Olwyn a deux ans de plus que lui). Il passe donc les premières années de sa vie en milieu rural, au milieu des fermes dans un paysage de landes arides balayées par les vents et cela aura une influence capitale sur la tournure de son œuvre. Il a été profondément marqué dans sa petite enfance disant plus tard qu’il ne pouvait : « jamais échapper à l’impression que toute la région [était] en deuil de la Première Guerre mondiale ». En 1937, sa famille déménage à Mexborough (en), petit bourg du Yorkshire, où ses parents s’établissent comme buralistes et marchands de journaux. Cet ancrage dans le prolétariat britannique des années 1930 s’avérera également déterminant. C’est là, à l’âge de onze ans qu’il commence à écrire ses premiers poèmes. Après deux années de service dans la Royal Air Force, il s’inscrit au Pembroke College, à l’Université de Cambridge pour étudier la littérature anglaise mais  se tournera bientôt vers les disciplines de l’anthropologie et de l’archéologie. C’est là qu’il rencontre une jeune poétesse américaine, Sylvia Plath, qu’il épouse en 1956 et dont il aura deux enfants, Frieda et Nicholas mais ils se sépareront six ans plus tard, à l’automne 1962.
     Ces premières œuvres sont très nettement inspirées par la nature et, en particulier, l’innocente sauvagerie des animaux. Plus tard, sa poésie s’ancrera dans le maniement des mythes et dans la tradition des bardes gaéliques. Le premier recueil de Ted Hughes, Hawk in the Rain, publié en 1957, reçoit un accueil critique enthousiaste. Dès 1959, il a obtenu le prestigieux Prix Galbraith, puis le Prix Somerset Maugham en 1960 et le Prix Hawthornden en 1961. Son œuvre la plus remarquable est sans doute Crow (1970). Le recueil Tales from Ovid (1997) contient une sélection de traductions libres de vers tirés des Métamorphoses d’Ovidé. Outre de la poésie, Ted Hughes a écrit des livrets d’opéra (entre autres The Story of Vasco de Gordon Crosse d’après la pièce Histoire de Vasco de Georges Schehadé) et des livres pour enfants, notamment The Iron Man, qui a servi de base à l’opéra rock du même nom réalisé par Pete Townshend, le guitariste leader des Who, ainsi qu’au film d’animation Le Géant de fer (The Iron Giant). L’anthologie définitive de tous ses poèmes, riche de 1333 pages, est parue sous le titre de Collected Poems en 2003.

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille Frieda

Sylvia Plath et Ted Hughes avec leur fille Frieda

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l’archétype du poète maudit

   Ted Hugues  a été référencé à l’archétype du poète maudit par excellence. En 1963, une année après leur séparation qui aurait été causée par des infidélités supposées de Hugues avec Assia Wevill, une jeune femme juive originaire d’Allemagne qui en était à son troisième mariage, Sylvia Plath, après avoir préparé le repas de ses deux enfants calfeutre les ouvertures de sa cuisine et se suicide en plaçant sa tête dans la gazière. Hugues a été mis en cause par certaines féministes et admirateurs de Sylvia Plath pour son rôle supposé dans ce suicide l’accusant notamment d’avoir été un homme égoïste et impitoyable, un amant sauvage et un tyran domestique. Il aurait écrit, à la mort de Plath : « Voilà la fin de ma vie. Le reste est posthume ». Il rompra le silence sur la mort de Sylvia dans Birthday Letters, son dernier ouvrage publié avant sa mort, revenant sous la forme de lettres-poèmes sur des aspects de leur vie commune et sur son comportement de l’époque. L’illustration de la couverture de l’édition originale a été réalisée par la fille du couple, Frieda Hughes.

Ted Hughes, Assia Wevill and Frieda

Ted Hughes, Assia Wevill and Frieda

   Six années après la mort de Sylvia, c’est au tour de sa maîtresse Assia Wevill de se suicider de la même façon, non sans avoir tué la petite fille qu’elle avait eu avec Hugues, Alexandra Tatiana Elise surnommé Shura.
   Enfin, en 2009, ce sera le tour du fils aîné de Hugues et Sylvia, Nicholas, de se suicider à son tour par pendaison à l’issue d’une longue période de dépression à son domicile en Alaska où il exerçait le métier de professeur des sciences de la mer à l’Université de Fairbanks et où il vivait seul.

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Ted Hugues et Sylvia Plath - Photographies par The Times et London Evening Standard

Ted Hugues et Sylvia Plath – Photographies par The Times et London Evening Standard

« Il a déchiré la bande de cheveux roux de sa tête et son ravi avec une telle force que ses boucles d’oreilles en argent sont venus écrêté de ses oreilles. »

25 février 1956: la rencontre de Sylvia Plath et de Ted Hughes  par Maria Popova, blog brain pickings – New York (traduction Enki)

    Le 25 février 1956, Sylvia Plath  entra dans une salle pleine à craquer et a immédiatement repéré ce qu’elle a décrit plus tard dans son journal comme un « une grosse pointure » Elle a demandé à ses compagnons, si quelqu’un connaissait le nom de ce jeune homme mais n’a reçu aucune réponse. La fête battait son plein et les rythmes débridés du jazz, la syncopée insistante du piano, le chant séducteur de sirènes de la trompette, rendait difficile la conversation. Sylvia qui étudiait à Cambridge grâce sur une bourse Fulbright, avait bu toute la nuit : une envoyée mortelle de « red-gold » Whisky Mac dans un pub de la ville avec sa compagnon pour cette nuit, Hamish Stewart. Le puissante cocktail de scotch et le vin au gingembre l’avait privé de ses sensations et donnait l’impression qu’elle pouvait presque marcher dans l’air. En fait, l’alcool avait eu un effet opposé; lorsqu’elle s’était rendue à la fête, elle s’était trouvée elle-même si ivre qu’elle s’était gardée de heurter les arbres .

   (…)  Quand la musique s’est un moment arrêtée, elle vit du coin de l’œil quelqu’un approcher. C’était la même « grosse pointure » , celle tournant autour des femmes qu’elle avait vu plus tôt. Il se présenta comme étant Ted Hughes. Elle s’est alors souvenue des trois poèmes qu’il avait publié dans la St Botolph’s Revue, et dans le but de l’éblouir par sa vivacité d’esprit, elle se mit immédiatement à en réciter quelques extraits. Rétrospectivement, il est ironique de constater que l’un des poèmes déclamés “Law in the Country of the Cats”, traitait de la violence, sentiment irrationnel de l’inimitié et de la rivalité qui peut exister entre les individus souvent, même étrangers.
    Lors de cette première rencontre, l’attraction entre Hughes – qui avait obtenu son diplôme de Cambridge en 1954 et avait un emploi à Londres en tant que lecteur pour la J. Arthur Rank film company – et Plath, a été instantanée. Mais Sylvia a aussi senti quelque chose de plus diffus. « C’est une panthère qui me traque / Un jour, il me tuera…», écrirat-elle dans « Pursuit », un poème qu’elle a composa deux jours plus tard.
     Plath a décrit cette rencontre – aujourd’hui l’une des plus célèbres de toute l’histoire littéraire – dans son journal le lendemain. Souffrant d’une gueule de bois – elle plaisanta en disant qu’elle souffrait peut-être de DTS – elle décrit la tension sexuelle qui qui s’exerçait entre eux. Après qu’elle eut cité quelques lignes de son poème “The Casualty”, Hughes lui avait crié par-dessus la musique, d’une voix qui lui fit penser qu’il pourrait être polonais, « Vous aimez? » et lui avait demandé si elle désirait du Brandy. « Oui, » avait-elle crié en arrière,alors qu’il la conduisait dans une autre pièce. Hughes a alors claqué la porte et commencé à remplir les verres d’eau de vie que Plath a essayé de boire,  mais vainement ne parvenant pas à trouver sa bouche. Presque immédiatement, ils ont commencé à discuter de la critique de Huws sur sa poésie. Hughes a plaisanté en disant que son ami savait que Plath était belle, qu’elle ne pouvait accepter une telle critique, et qu’il ne se serait jamais attaqué à elle si elle avait été une «nulle». Il lui a dit qu’il avait «obligations» dans la chambre d’à côté – en effet, un autre étudiant de Cambridge, nommé Shirley – et qu’il travaillait à Londres et gagner 10 £ par semaine. Puis, soudain, Hughes se pencha vers elle et l’embrassa «violemment en écrasant sa bouche. » Aussitôt fait, il arracha le ruban rouge de ses cheveux avec une telle force que ses boucles d’oreilles en argent furent arrachées de ses oreilles. Ensuite il se baissa pour embrasser son cou, et Plath l’a alors mordu « profondément » sur la joue; lorsque le couple a émergé de la chambre, le sang coulait sur son visage. Au moment où Plath l’avait mordu profondément dans sa chair, elle avait pensé à la bataille à la mort que Hughes avait décrit dans“Law in the Country of the Cats”  et l’admission du criminel: « je l’ai fait, Moi. » Hughes a alors porté les « marques de dents  » sur son visage durant tout le mois suivant, alors qu’il a admis que la rencontre et la femme sont restés marqués sur sa personne  » pour de bon « .

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–––– Ted Hugues et Sylvia Plath : 2 poèmes croisés ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lovesong

Il l’aimait, elle l’aimait
Il suçait de ses baisers tout son passé son futur du moins l’essayait-il
Il n’avait d’appétit que pour elle
Elle le mordait le rongeait le suçait
Elle le voulait intégralement en elle
Bien à l’abri au chaud à jamais pour toujours
Leurs cris voltigeaient petits oiseaux dans les rideaux

Ses yeux à elle n’avaient besoin d’aucune distraction
Elle lui clouait mains poignets coudes avec ses regards
Lui l’agrippait très fort pour que la vie
Ne la sépare pas de l’instant
Il voulait que le futur cesse
Il voulait basculer, bras lui entourant la taille,
Depuis le bord même de l’instant, tomber avec elle au néant,
Dans l’infini ou autre chose qui existât
Elle avait l’étreinte pareille à une immense presse
A l’imprimer en elle
Lui, sourires pareils aux mansardes d’un château de fée
Où le monde réel n’entrait jamais
Elle, sourires comme morsures d’araignée
Qui le paralysaient jusqu’à ce qu’elle ait faim
Ses mots à lui étaient armés d’occupation
Ses rires à elle, tentatives d’assassinat
Lui ses regards, balles et dagues de vengeance
Elle ses regards, fantômes dans les coins avec d’horribles secrets
Lui ses murmures, fouets et bottes militaires,
Elle ses baisers, juristes écrivant sans interruption,
Lui ses caresses, hameçons ultimes du naufragé
Elle ses ruses d’amour, grincements de serrures
Leurs cris à tous les deux se traînaient sur les parquets
Comme animal tirant derrière lui un grand piège

Ses promesses à lui étaient bâillons de chirurgien
Ses promesses à elle lui décalottaient le crâne
Elle en faisait une broche
De ses serments il lui arrachait tous ses muscles à elle
Il lui montrait comment faire un noeud d’amour
De ses serments elle plongeait ses yeux dans le formol
Tout au fond d’un tiroir secret
Leurs hurlements collaient aux murs
Leurs têtes tombaient séparément dans le sommeil comme deux moitiés
D’un melon tranché, mais l’amour ne s’arrête pas facilement

Dans le pêle-mêle de leur sommeil ils s’échangeaient bras et jambes
Leurs cerveaux se prenaient l’un l’autre en otage dans leurs rêves

Au matin chacun arborait le visage de l’autre

Ted Hugues

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Sylvia Plath

Mad Girl’s Love Song

Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort;
J’ouvre les paupières et tout renait.
(Je pense que je t’ai inventé dans ma tête.)

Les étoiles vont valser dans le bleu et le rouge,
Et l’arbitraire noirceur arrive au galop :
Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort; 

J’ai rêvé que tu m’avais ensorcelé pour me conduire dans ton lit
m’enchanter, me sidérer, et m’embrasser jusqu’à me rendre folle
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.)

Dieu tombe du ciel, les feux de l’enfer s’estompent :
partis les séraphins et serviteurs de Satan: 
Je ferme les yeux et tout le monde tombe raide mort; 

J’ai cru que tu reviendrais comme tu l’avais dit,
Mais je vieillis et ton nom nom m’échappe.
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.)

J’aurais mieux fait d’aimer un oiseau de tonnerre ;
Au moins, quand le printemps arrive, ils rugissent à nouveau.
J’ai fermé les yeux et tout le monde est tombé mort.
(Je pense que je t’ai inventé à l’intérieur de ma tête.) »

Sylvia Plath

traduit par Schuch, le 20/11/2014

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–––– Versions originales anglaises –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Homage to Ted Hughes by Reginald Gray. Held by Bankfield Museum, Yorkshire

Homage to Ted Hughes by Reginald Gray

 Lovesong

He loved her and she loved him
His kisses sucked out her whole past and future or tried to
He had no other appetite
She bit him she gnawed him she sucked
She wanted him complete inside her
Safe and sure forever and ever
Their little cries fluttered into the curtains

Her eyes wanted nothing to get away
Her looks nailed down his hands his wrists his elbows
He gripped her hard so that life
Should not drag her from that moment
He wanted all future to cease
He wanted to topple with his arms round her
Off that moment’s brink and into nothing
Or everlasting or whatever there was

Her embrace was an immense press
To print him into her bones
His smiles were the garrets of a fairy palace
Where the real world would never come
Her smiles were spider bites
So he would lie still till she felt hungry
His words were occupying armies
Her laughs were an assassin’s attempts
His looks were bullets daggers of revenge
His glances were ghosts in the corner with horrible secrets
His whispers were whips and jackboots
Her kisses were lawyers steadily writing
His caresses were the last hooks of a castaway
Her love-tricks were the grinding of locks
And their deep cries crawled over the floors
Like an animal dragging a great trap
His promises were the surgeon’s gag
Her promises took the top off his skull
She would get a brooch made of it
His vows pulled out all her sinews
He showed her how to make a love-knot
Her vows put his eyes in formalin
At the back of her secret drawer
Their screams stuck in the wall

Their heads fell apart into sleep like the two halves
Of a lopped melon, but love is hard to stop

In their entwined sleep they exchanged arms and legs
In their dreams their brains took each other hostage

In the morning they wore each other’s face

Ted Hugues

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Sylvia Plath (1932-1963)

Sylvia Plath (1932-1963)

Mad Girl’s Love Song

« I shut my eyes and all the world drops dead ;
I lift my lids and all is born again.
(I think I made you up inside my head.)

The stars go waltzing out in blue and red ,
And arbitrary blackness gallops in :
I shut my eyes and all the world drops dead.

I dreamed that you bewitched me into bed
And sung me moon-struck, kissed me quite insane.
(I think I made you up inside my head.)

God topples from the sky, hell’s fires fade :
Exit seraphim and Satan’s men:
I shut my eyes and all the world drops dead.

I fancied you’d return the way you said ,
But I grow old and I forget your name.
(I think I made you up inside my head.)

I should have loved a thunderbird instead ;
At least when spring comes they roar back again.
I shut my eyes and all the world drops dead.
(I think I made you up inside my head.) »

                                                      Sylvia Plath

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–––– Pour en savoir plus –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  • une émission canadienne en français consacrée à Sylvia Plath avec des poèmes récités dans leur traduction française : c’est ICI 
  • le poème de Sylvia Plath « Daddy » récité par elle-même : c’est ICI

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Poésie clamée dans un monde de sourds : Alexandra Pizarnik

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Alejandra Pizarnik (1936-1972)

Alejandra Pizarnik (1936-1972)

    Alejandra Pizarnik naît à Avellaneda, une petite ville proche de Buenos Aires le 29 avril 1936. Ses parents sont des immigrants juifs de Galicie, émigrée en 1934 qui continueront toute leur vie à parler le yiddish ayant des difficultés avec la langue espagnole. Son vrai nom était Flora Alejandra Pozkarnik mais celui-ci a été simplifié par les fonctionnaires de l’état-civil en Alejandra Pizarnik. Sa difficulté d’être se manifeste très tôt par son hésitation dans le choix de ses études qui passeront successivement de l’étude le la  Philosophie et des Lettres au journalisme et enfin à la peinture. Finalement la jeune fille décidera « qu’elle ne peut et ne veut qu’écrire ses rêves ». Elle commence à les réaliser en 1955, à l’âge de 19 ans en publiant un premier recueil qui obtient un grand succès,  elle mène alors une vie littéraire et sociale importante, se liant avec des poètes et surtout avec la poétesse argentine surréaliste Olga Orozco qui deviendra sa grande amie et son âme sœur. Entre 1960 et 1964, pour échapper à la tutelle de sa mère et « s’en sortir », elle quitte l’Argentine pour la France où elle a un oncle qui vit en région parisienne . “Ma seconde fugue a été mon départ en France”, note-t-elle le 11 novembre 1960, dans son journal. Elle restera quatre années à Paris, travaillant comme pigiste pour un journal espagnol tout en étudiant la littérature française à la Sorbonne. Elle s’intègre à la vie littéraire de la capitale française et se lie d’amitié avec André Pieyre de Mandiargues, Octavio Paz, Julio Cortazar, Yves Bonnefoy, Henri Michaux… Elle écrit pour des journaux et des revues et traduit aussi des poètes comme Artaud, Michaux, Aimé Césaire et Yves Bonnefoy.

   En 1964, elle décide de rentrer brusquement à Buenos Aires qu’elle ne quittera dés lors que rarement vivant dans une minuscule chambre où elle écrivait ses ébauches de poèmes et de textes sur un tableau noir et où était était épinglée cette phrase d’Artaud : « Il fallait d’abord avoir envie de vivre ». Bien qu’elle soit reconnue et obtienne de nombreux prix, son mal de vivre va peu à peu prendre le dessus :  » Ma vie manque, je manque à ma vie. » (Journal). Elle se pose des problèmes d’identité découvrant tardivement sa judéité et se pensant plus juive qu’argentine alors qu’elle n’est que peu influencée par la future et la religion juive. Elle bâtira alors sa judéité sera celle de la juive errante sans racines alors qu’elle est profondément attachée à la culture argentine. Ses rapports avec sa mère à la fois haïe et adorée sont complexes et son besoin d’amour, parfois bisexuel, est à la fois insatiable et stérile :  « Faire l’amour pour être, quelques heures durant, le centre de la nuit » (Journal). L’âme tourmentée et douloureuse, à la manière d’Artaud en qui elle se reconnaît, elle reste marquée par une première analyse entreprise dans sa jeunesse, analyse qu’elle finira par reprendre en 1971. Mais son mal-être ne fait qu’empirer, après deux tentatives de suicide en 1970 et 1971, l’usage des drogues, de la cigarette et de l’alcool la fera séjourner cinq mois en asile psychiatrique où elle subira une cure de désintoxication mais à l’occasion d’une sortie pour le week-end, elle avale, intentionnellement ou pas, une dose massive de psychotropes et meurt le 25 septembre 1972 à l’âge de 36 ans. “Elle a peut-être juste souhaité dormir” suggère son amie Ana Becciú, qui lui avait rendu visite la veille. En 1960, elle avait écrit dans son journal :“Le mieux c’est encore de dormir” mais elle y avait aussi noté : “ne pas oublier de me suicider”…

Dans sa chambre, sur le petit tableau noir où elle inscrivait à la craie des ébauches de poèmes, on retrouvera ce texte, daté de septembre 1972 :

Criatura en plegaria                     Créature en prière
rabia contra la niebla                   en rage contre la brume

escrito en                                         écrit
el crepúsculo                                  au crépuscule

contra                                               contre
la opacidad                                     l’opacité

no quiero ir                                     je ne veux plus aller
nada más                                         nulle part
que hasta el fondo                         qu’aux tréfonds

oh vida                                             Oh ! Vie
oh lenguaje                                      Oh i langage
oh Isidoro                                        Oh ! Isidore

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Alejandra Pizarnik (1936-1972)

Présence

ta voix
là où les choses ne peuvent s’extraire
de mon regard
elles me dépouillent
font de moi une barque sur un fleuve de pierres
si ce n’est ta voix
pluie seule dans mon silence de fièvres
tu me détaches les yeux
et s’il te plaît
que tu me parles
toujours 

(traduction Silvia Baron Supervielle)

     Le chien de l’hiver mordille mon sourire. C’était sur le pont. J’étais nue et je portais un chapeau à fleurs et je traînais mon cadavre également nu et avec un chapeau de feuilles mortes. 

(Un songe où le silence est d’or, traducteur inconnu)

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Exercice pour la main gauche

En passant dans l’obscurité
vers un nuage de silence
vers un nouveau silence compact
qui brûlera lorsque je ferai silence
différemment
ce sera comme un tatouage
comme ses yeux bleus
soudain enchâssés dans les paumes
de mes mains
indiquant l’heure du silence
le plus beau
auquel nul n’a jamais imposé silence
alors
je n’aurai plus peur
d’être moi et de parler de moi
car je serai diluée dans le silence
ce que je dis est promesse

(extrait du Journal 1964 traduction Anne Picard)

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L’Obscurité des eaux

     «J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un silence plein de formes et de visions (dis-tu). Et tu cours désolée comme l’unique oiseau dans le vent.  »

(L’Enfer musical, traduction Jacques Ancet,)

Derrière la parole le chaos.
Le hurlement n’accède à aucun monde.
Je chante.
Nulle invocation.
Rien que des noms qui reviennent.

Tu choisis la blessure, le lieu
où nous parlons notre silence.
Et tu fais de ma vie
cette cérémonie trop pure.

(Les travaux et les nuits, 1965).

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Le Réveil (El Despertar, 1958)

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et s´est envolée
et mon cœur est devenu fou
il hurle à la mort
et sourit à mes délires
à l´insu du vent…

Que ferai-je de ma peur?
Que ferai-je de ma peur?

La lumière de mon sourire ne danse plus
les saisons ne brûlent plus les colombes de mes songes.
Mes mains se sont dénudées
et sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts.

Ô Seigneur
l´espace condamne mon être.
Et derrière lui des monstres
boivent mon sang
C´est le désastre.
C´est l´heure du vide sans vide,
il est temps de verrouiller mes lèvres,
d´écouter crier les condamnés,
contempler chacun de mes noms
suspendus dans le néant…

Ô Seigneur
jette les cercueils de mon sang…
Je me souviens de mon enfance,
lorsque j´étais vieille
et que les fleurs mouraient entre mes mains
car la danse sauvage de mon allégresse
leur détruisait le cœur.

Je me souviens des sombres matins de soleil
quand j´étais petite fille,
c´était hier,
c´était il y a des siècles.

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et a dévoré mes espérances.

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et que ferai-je de ma peur?

Les Aventures perdues (Las aventuras perdidas, 1958) – Traduction Noëlle-Yábar Valdez.

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Alejandra Pizarnik

Présence d’ombre

Quelqu’un parle. Quelqu’un me dit.
Extraordinaire le silence de cette nuit.
Quelqu’un projette son ombre sur le mur de ma chambre.
Quelqu’un me regarde avec mes yeux qui ne sont pas les miens.

Elle écrit comme une lampe qui s’éteint, elle écrit comme une lampe qui s’allume. Elle marche en silence. La nuit est une vieille femme la tête pleine de fleurs. La nuit n’est pas la fille préférée de la reine folle.
Elle marche en silence vers la profondeur la fille des rois.
De démence la nuit, de temps nul. de mémoire la nuit, d’ombres toujours.

(traduction Jacques Ancet)

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Celle des yeux ouverts

la vie joue dans le jardin
avec l’être que je ne fus jamais

et je suis là

danse pensée
sur la corde de mon sourire

et tous disent ça s’est passé et se passe

ça va passer
ça va passer
mon cœur
ouvre la fenêtre

vie
je suis là

ma vie
mon sang seul et transi
percute contre le monde

mais je veux me savoir vivante
mais je ne veux pas parler
de la mort
ni de ses mains étranges.

(Œuvre poétique © Actes Sud 2005, La dernière innocence (1956)

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Ceux de l’obscur 
 
Pour que les mots ne suffisent pas, une mort dans le cœur est nécessaire. 
La lumière du langage me couvre comme une musique, image mordue par les chiens de la peine, et l’hiver grimpe sur moi l’amoureuse plante du mur. 
Quand j’espère cesser d’espérer, survient ta chute au-dedans de moi.

Je ne suis rien qu’un dedans.  

(L’Enfer musical, traduction Jacques Ancet)

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Yeux primitifs

 Là où la peur ne raconte ni contes, ni poèmes, elle ne forme pas de figures de terreur et de gloire.

Un vide gris est mon nom, mon pronom.

Je connais la gamme des peurs et cette manière de commencer à chanter tout doucement dans le défilé qui reconduit vers mon inconnue que je suis, mon émigrante de moi.

J’écris contre la peur. Contre le vent et ses serres qui se loge dans mon souffle.

Et quand, au matin, tu crains de te retrouver morte (et qu’il n’y ait plus d’images) : le silence de l’oppression, le silence d’être là simplement, voilà en quoi s’en vont les années, en quoi s’en est allée la belle allégresse animale.

( L’enfer musical © Ypsilon.éditeur 2012, traduit par Jacques Ancet)

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Alejandra Pizarnik (1936-1972)

En l’honneur d’une perte

     La certitude pour toujours d’être de trop à l’endroit où les autres respirent. De moi je dois dire que je suis impatiente qu’on me donne un dénouement moins tragique que le silence. Joie féroce quand je rencontre une image qui m’évoque. À partir de ma respiration désolante je dis : qu’il y ait du langage là où il doit avoir du silence.
Quelqu’un ne s’énonce pas. Quelqu’un ne peut pas s’assister. Et toi tu n’as pas voulu me reconnaître quand je t’ai dit ce qu’il y avait en moi qui était toi. La vieille terreur est revenue : n’avoir parlé de rien avec personne.

      Le jour doré n’est pas pour moi. Pénombre du corps fasciné par son désir de mourir. Si tu m’aimes je le saurai même si je ne vis pas. Et je me dis : vends ta lumière étrange, ton enclos invraisemblable.
Un feu dans le pays non vu. Images de candeur proche. Vends ta lumière, l’héroïsme de tes jours futurs. La lumière est un excédent de trop de choses beaucoup trop lointaines.

Je réside dans d’étranges choses.

(Cahier Jaune © Ypsilon, traduit par Jacques Ancet)

 

    Un jour, peut-être, trouverons-nous refuge dans la réalité véritable. En attendant, puis-je dire jusqu’à quel point je suis contre ?

     Je te parle de solitude mortelle. Il y a de la colère dans le destin parce que s’approche, parmi les sables et les pierres, le loup gris. Et alors ? Parce qu’il brisera toutes les portes, parce qu’il jettera les morts pour qu’ils dévorent les vivants, pour qu’il n’y ait que des morts et que les vivants disparaissent. N’aie pas peur du loup gris. Je l’ai nommé pour vérifier qu’il existe et parce qu’il y a une volupté inexprimable dans le fait de vérifier.

     Les mots auraient pu me sauver, mais je suis bien trop vivante. Non, je ne veux pas chanter la mort. Ma mort…le loup gris…la tueuse venue du lointain…N’y a-t-il âme qui vive dans la ville ? Parce que vous êtes morts. Et quelle attente peut se changer en espérance si vous êtes tous morts ? Quand cesserons-nous de fuir ? Quand tout cela arrivera-t-il ? Oui quand ? Où ça ? Comment ? Combien ? Pourquoi ? Et pour qui ?

(Cahier Jaune © Ypsilon, traduit par Jacques Ancet)

 

                       I-
nul ne me connaît je parle la nuit
nul ne me connaît je parle mon corps
nul ne me connaît je parle la pluie
nul ne me connaît je parle les morts
 
                       II-
rien que des mots
ceux de l’enfance
ceux de la mort
ceux de la nuit des corps
 
                      III-
le centre
d’un poème
est un autre poème
le centre du centre
est l’absence

au centre de l’absence
mon ombre est le centre
du centre du poème

                   XIII-
une idée fixe
une légende enfantine
une déchirure
le soleil
comme un grand animal sombre

il n’y a que moi
il n’y a quoi dire

                 XVIII-
tu reflètes des paroles qui parlent seules
dans des poèmes stagnants je fais naufrage
tout en moi parle avec son ombre
et chaque ombre avec son double

(Alejandra Pizarnik, Los pequeños cantos, 1971, Les petits chants, 1971, traduit par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)

      Je voulais que mes doigts de poupée pénètrent dans les touches. Je ne voulais pas effleurer le clavier comme une araignée. Je voulais m’enfoncer, me clouer, me fixer, me pétrifier. Je voulais entrer dans le clavier pour entrer à l’intérieur de la musique pour avoir une patrie. Mais la musique bougeait, se pressait. Quand un refrain reprenait, alors seulement s’animait en moi l’espoir que quelque chose comme une gare s’établirait ; je veux dire : un point de départ ferme et sûr ; un lieu depuis lequel partir, depuis le lieu, vers le lieu, en union et fusion avec le lieu. Mais le refrain était trop bref, de sorte que je ne pouvais pas fonder une gare puisque je n’avais qu’un train un peu sorti des rails, qui se contorsionnait et se distordait.

     Alors j’abandonnai la musique et ses trahisons parce que la musique était toujours plus haut ou plus bas, mai non au centre, dans le lieu de la rencontre et de la fusion. (Toi qui fus ma seule patrie, où te chercher ?

     Peut-être dans ce poème que j’écris peu à peu.)

Alejandra Pizarnik, extrait de « Figures du pressentiment », in l’Enfer musical (1971), Œuvre poétique, traduction de Silvia Baron Supervielle, Actes Sud, 2005,

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     Sources

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