Au sujet de 3 tableaux de l’artiste espagnole Remedios Varo


« La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’œil de l’oiseau. »
André Breton
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Remedios Varo (1908-1963) – autoportrait vers 1942
      María de los Remedios Alicia Rodriga Varo y Uranga, un nom lourd à porter au moins par le poids des mots, elle le simplifiera en Remedios Varo. Remedios en espagnol signifie « remèdes, solutions » et est aussi un prénom féminin sans doute utilisé en l’honneur de la sainte Vierge des remèdes, la virgen de los remedios qui avait la réputation d’avoir accompli de nombreuses guérisons et faisait l’objet d’une dévotion officialisée par l’Église en 1198.
       Il ne semble pas que ce prénom ait eu une influence thérapeutique pour cette jeune espagnole tourmentée, passionnée par l’alchimie et l’occultisme qui avait abandonné l’école à l’âge de 15 ans pour étudier la peinture à l’académie à l’enseignement très académique San Fernando de Madrid (la même que Salvador Dali qui sera exclu l’année de soin arrivée). Proche des surréalistes catalans, elle rencontre à Barcelone le poète surréaliste français Benjamin Perret venu soutenir la République espagnole contre l’insurrection franquiste. Elle le suit à Paris et l’épousera en 1937 avant de l’accompagner en Argentine en 1941 pour fuir l’occupation allemande. Elle restera dans ce pays au moment du retour de Perret en France en 1947. Sa peinture doit beaucoup à Max Ernst et à l’artiste anglaise Leonora Carrington qu’elle avait rencontré en France.  André Breton écrira à son sujet :
     « Issue d’un des plus grands mirages qui auront marqué notre vie, se soldat-il par un désastre — la guerre d’Espagne — je suis placé pour revoir auprès de Benjamin Péret retour de Barcelone, Remedios qu’il en ramène. La féminité même, ici en hiéroglyphe le jeu et le feu dans l’oeil de l’oiseau, celle que je tiens (il faut voir contre quels vents et marées) pour la femme de sa vie. L’œuvre de Remedios s’est accomplie au Mexique, en grande partie après leur séparation, mais le surréalisme la revendique tout entière. » – André BretonLa Brêche, n°7, décembre 1964

    Les deux tableaux présentés ci-après se nomment « El encuentro » (la rencontre). Les rencontres de Remedios Varo sont le plus souvent des rencontres avec elle-même et révèlent une propension à l’introspection. Le premier tableau qui date de 1959 montre une femme dont le visage ressemble à celui de l’artiste, enveloppée dans un vêtement de couleur bleu fait de voiles successifs aux bords arrachés, assise devant une table sur lequel est posé un coffret qu’elle a entre-ouvert. L’ouverture du coffret laisse apparaître la partie supérieure d’un visage qui lui ressemble. On comprend que ce visage est le sien car les deux têtes sont enveloppées dans le même vêtement qui se prolonge à l’intérieur de la boîte. Encastrées dans le mur du fond de la pièce, deux étagères supportent des coffrets identique à celui qui vient d’être ouvert. 
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       Comment doit-on analyser ce tableau ? Le visage de la femme assise semble émacié et son ton blafard est celui d’un cadavre et curieusement son regard ne semble pas intéressé par le contenu du coffre posé sur la table qui vient d’être ouvert. Ce regard est absent, éteint, perdu dans le vague d’une pensée lointaine et dégage une profonde tristesse. À l’opposé, le visage que l’on distingue dans le coffré, coloré et lumineux, dégage une impression de vie et son regard semble fixer la femme de manière appuyée. Peut-être ce tableau exprime-t-il l’opposition chez Remedios Varo entre la part mortifère d’elle-même qui doute, se laisse aller et se protège du monde extérieur par des superpositions de voiles successifs et la part désirante à la recherche d’une autre identité. Ce conflit doit être très ancien car les voiles sont en lambeaux. Si cette interprétation est la bonne, le visage scrutateur du coffret représenterait les phases où l’artiste s’analyse, animé par un profond désir de changement. Le rapport à l’objet-être serait inversé, ce n’est pas l’être qui ouvre le coffret qui est l’examinateur mais l’objet-être que celui-ci dernier contenait à moins qu’entre-temps l’être découvreur ait été saisi par le doute et un sentiment d’impuissance et rattrapé par ses démons car comment changer et pourquoi faire ? On pressent que les autres coffrets sagement alignés sur les étagères renferment des visages dont les points points de vue et les perspectives sont différents. Ce tableau exprime de manière poignante le mal-être de l’artiste, sa solitude, sa volonté de changement, son indécision et finalement son impuissance.
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El encuentro (detail), 1959 
     C’est peu après avoir écrit cet article que je suis tombé sur une thèse en anglais  présentée en 2014 à la Queen’s University de Belfast consacrée à Remedios Varo (c’est ICI) dont un passage analyse ce tableau. L’auteur, O’Rawe R, cite un extrait d’une lettre de l’artiste adressée à son frère dans lequel elle explique le sens de ce tableau. Je n’ai pas modifié pour autant ma propre interprétation, jugeant intéressant de comparer les processus d’analyse :

      La rencontre de 1959 représente la recherche de l’identité. Une femme assise devant une petite boîte regarde dans l’espace avec nostalgie. La boîte ouverte contient son visage, qui la regarde. La cape qui enveloppe la femme et son second visage souligne leur lien. Comme Varo l’écrit dans une lettre à son frère, « cette pauvre femme, en ouvrant le petit coffre rempli de curiosité et d’espoir, ne découvre qu’elle-même ; à l’arrière-plan; sur les étagères, il y a d’autres petits coffrets et qui sait quand les ouvrira, si elle trouvera quelque chose de nouveau «  La déception ressentie par la protagoniste est évidente dans la tristesse de son visage. Dans le cas de son introspection, la femme avait espéré entrevoir quelque chose de spécial mais n’avait découvert que sa propre représentation. Comme elle le fait remarquer dans sa lettre, toutefois, de nombreuses autres boîtes sont sujettes à une recherche et le processus doit se poursuivre jusqu’à ce que le sujet retrouve son essence identitaire – O’Rawe R.   (traduction Enki)


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Rencontre nocturne

     Le second tableau a été peint en 1962, soit trois années plus tard que le précédent. Il représente une femme sur le seuil d’une porte derrière laquelle se tient debout un personnage étrange au corps revêtu de plumes et au visage de chouette. Cette fois le visage de la femme, à la différence du premier tableau, paraît lumineux et serein, empreint de délicatesse, presque avenant. Les yeux sont grands ouverts mais curieusement ne semblent pas intéressés par celui qui ouvre la porte, perdus qu’ils sont dans des pensées lointaines. Pourtant la femme semble s’être préparée à la visite en revêtant de somptueux atours : un vêtement d’apparat extraordinaire qui est tout à la fois robe foufroutante, pantalon serré aux chevilles, cape flottante et coiffe exubérante de dentelle qui revêt tout son corps. La teinte bleue aux reflets et dégradés blancs est la même que dans le tableau de 1959 mais les déchirures ont été remplacées par des volutes et des arabesques. Les deux personnages semblent sortir de l’obscurité, celle de la nuit et d’une sombre forêt pour la visiteuse, celle de la demeure pour le personnage masculin dont l’apparence de chouette laisse perplexe. Est-il pour la visiteuse un personnage positif ou négatif ? Difficile à dire car la symbolique de la chouette est ambigüe. Chez les grecs anciens, cet oiseau qui pouvait voir dans la nuit avait la réputation d’être sage et perspicace et avait été pour cette raison lié à la déesse Athena mais à Rome il était annonciateur de mort et apparaissait lié aux sorcières. Cette mauvaise réputation l’a suivie au Moyen-Âge et on le clouait aux portes pour conjurer le mauvais sort. Faut-il penser que cette ambiguïté du personnage est révélateur d’un questionnement de la visiteuse sur ses intentions et sur son être véritable ? D’autres éléments du tableau vont dans le sens de cette interprétation : l’air pensif de l’hôtesse, le fait qu’elle cache au niveau du bas-entre dans les replis de sa robe un visage identique au sien qu’elle bâillonne de sa main (Faut-il y voir un rejet du désir sexuel) et que plus bas au niveau du genou émerge de la robe une autre tête d’oiseau.

Enki sigle

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La Rencontre, 1962
     O’Rawe R, l’auteur de la thèse à laquelle je faisais référence dans l’analyse du tableau précédent a une vision un peu différente de la mienne. Dans le prolongement de son analyse première et de la déclaration de Remedios Varo à son frère selon laquelle les coffrets clos entreposés sur les étagères proclamation dans laquelle elle faisait référence à la possibilité que ces coffrets pourraient contenir « quelque chose de nouveaux », il entrevoit une issue optimiste de la longue quête de l’artiste qui fait taire la part négative de sa personnalité (le visage bâillonné dans les plis de la robe) dans sa rencontre avec l’homme-chouette qu’il interprète de manière positive en le rattachant à l’image sage et perspicace donnée à la chouette par la Grèce antique. Pour renforcer son analyse, il rattache ce second tableau à un troisième qui représente un personnage en proie aux mêmes tourments que l’artiste :

    L’optimisme du commentaire de Remedios Varo porte ses fruits dans le tableau de 1962 qui porte le même titre La rencontre. Cette figure porte également une robe bleue flottante, mais de celle-ci émane un blanc translucide qui semble également comprendre le corps à l’intérieur de la garniture. Ici, la protagoniste a également découvert une représentation de son propre visage mais, contrairement à la femme du tableau précédent, elle semble avoir pris le contrôle de cette seconde manifestation d’elle-même, la faisant taire au moment où elle arrive à son destin, au fond de la forêt. En dominant la part négative de sa personnalité, elle ouvre la porte d’un bâtiment où l’attend une chouette anthropomorphisée, qui témoigne de la sagesse qu’elle a acquise dans son introspection. Un tableau peint par l’artiste la même année intitulé  » briser le cercle infernal  » renvoie à la Rencontre et invite à un symbolisme de comparaison. Les deux scènes se situent dans une forêt, un lieu associé à des cycles de vie, de désespoir et de renaissance. Dans ce dernier cas, le personnage rencontre un hibou, symbolisant à la fois la mort et la régénération et signe de sagesse. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Un petit oiseau se niche dans la cape du personnage, renforçant les associations avec la transcendance. Dans  » briser le cercle infernal « , le personnage intègre également l’image d’un oiseau dans les plis translucides de son vêtement. Une image de la forêt est également notée, de manière significative, dans la poitrine du personnage, mettant l’accent sur l’acquisition réussie de l’équilibre intérieur nécessaire pour cristalliser son essence identitaire. Georges Gurdjieff, philosophe mystique, a insisté sur le fait que les êtres humains doivent rompre le cercle vicieux des fausses personnalités si ils veulent se réaliser. Teresa Arcq, co-auteur d’un essai sur les artistes femmes Leonora Carrington, Remedios Varo and Kati Horna a également évoqué ce thème : « Remedios Caro représente un homme capable de briser le cercle vicieux dans lequel il est piégé grâce à une étude de lui-même. Son vêtement est déchiré, révélant une forêt mystérieuse, un chemin vers la lumière »O’Rawe R.  (traduction Enki)

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Breaking the vicious circle (Briser le cercle infernal), 1962

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oiseaux noirs


article publié une première fois le 6 décembre 2015

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Coeur sur glace

Navires sibériens sur les icebergs de nuit
Vous avez des oiseaux à bord
Les oiseaux noirs d’une fiancée inconnue
Celle qui a un cœur sous le sein transparent de neige

Mais dans ma maison de ciment armé
Ma barbe pousse comme aux morts
Mes yeux creusés pour mieux la recueillir
La femme sous mon crâne
L’oiseau de proie qui mange ma cervelle .

Yvan Goll – (Images de Paris – n° 40, Avril 1923. 9 vers )


   Yvan Goll (1891-1950) est un écrivain et poète français qui a participé aux mouvements expressionniste et surréaliste. Né à Saint-Dié, commune des Vosges restée française après le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand en 1870, il poursuivra ses études commencées en France aux universités de Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Munich. Cette formation allemande jointe à sa connaissance de l’anglais fera que son œuvre poétique sera trilingue. Exilé aux États-Unis entre 1939 et 1947 pour échapper, en tant que juif, aux persécutions allemandes, il ne survivra que peu de temps à son retour France, victime d’une leucémie.


Les labyrinthes chimériques de Leonora Carrington


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Leonora Carrington

      « une somnambule échappée d’un poème de Yeats, entre les roches blanches et la mer verte du Nord.»

    « Les tableaux de Leonora sont des énigmes : il faut entendre leurs couleurs et danser avec leurs formes sans jamais essayer de les déchiffrer. Ce ne sont pas des tableaux mystérieux mais merveilleux. »                                                                                                                              Octavio Paz.


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Stoat Race (course de furet),  (1950-51)

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Fruto Prohibido, 1959

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Nine Nine Nine, 1948

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Labyrinth, 1991

Thésée et le Minotaure. Entre 1510 et 1520 collection Campana. Maître des Cassoni Campana

Maître des Cassoni Campana - Ariane et Phèdre, Thésée et le Minotaure, entre 1510 et 1520

Leonora Carrington, pour son tableau, semble s’être inspiré de l’œuvre du peintre que l’on a appelé le Maître des Cassoni Campana, intitulé Thésée et le Minotaure, peint entre 1510 et 1520 sur un cassone qui était un coffre de mariage destiné à abriter le linge de la jeune mariée qui faisait partie de sa dot. Le tableau se lit comme une bande dessinée qui nous fait assister à plusieurs scènes du mythe. Voir l’article de ce blog d’avril 2016 : c’est  ICI.


« I had a dream »


J’ai fait un rêve…

Leonora Carrington (1917-2011) - Who art Thou, White Face?.jpg

Je pagayais, de nuit, sur le lac d’Annecy…

 * Tableau de Leonora Carrington (1912-2011) – Who art Thou, White Face ?


    J’ai découvert, quelques jours après l’affichage de ce tableau surréaliste de Leonora Carrington, un tableau qui présente avec celui-ci un air de famille. Il a été peint par le peintre tchèque Wenzel Hablik (1881-1934) dont les œuvres sont associées au mouvement expressionniste allemand. On remarquera que seulement trois années séparent la réalisation de ces deux œuvres.

Wenzel Hablik - Starry Sky, Attempt, 1909

Wenzel Hablik – Starry Sky, Attempt (ciel étoilé, Tentative), 1909


Les collages poétiques surréalistes de Jacques Prévert


“Quand on sait pas dessiner, on peut faire des images avec de la colle et des ciseaux.”

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« On dit une image en termes poétiques, on peut le faire avec des ciseaux, avec des couteaux, n’importe quoi » Jacques Prévert.

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     Né en 1900 à Neuilly-sur-Seine, dans un milieu de petits bourgeois trop dévots, dont il ne cessera de moquer les obsessions et les convenances, Jacques Prévert se passionera dès son plus jeune âge pour la lecture et le spectacle. A 15 ans, après son certificat d’études, il entreprend des petits boulots. Incorporé en 1920, il rejoint son régiment. Là, il forme un trio d’amis avec « Roro », un garçon boucher d’Orléans, et Yves Tanguy. Prévert, quant à lui partira pour Istanbul où il fera la connaissance de Marcel Duhamel. De retour à Paris en 1922, il s’établi au 54, rue du Château qui sera bientôt le point de rencontre du mouvement surréaliste auquel participent Desnos, Malkine, Aragon, Leiris, Artaud sans oublier le chef de file André Breton avec lequel il finira par prendre ses dictances.

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Regards croisés : « rückenfiguren » au chapeau aux premiers temps du surréalisme belge


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Charles Corbet – Melancholia (Autochrome, 1910).

      Charles Corbet (1868-1936) est un photographe amateur belge qui a utilisé la technique de l’autochrome entre 1909 et 1914. Cette photo d’un paysage de bord de rivière ou d’étang prise au crépuscule  avec en premier plan la présence anachronique d’une « rückenfigur » (personnage vu de dos) à la manière des peintres romantiques allemands annoncent les productions à venir des peintres surréalistes belges. Charles Corbet a intitulé sa photo Melancholia, mais le terme est un peu faible pour qualifier l’atmosphère inquiétante et même morbide créée par le caractère figé du décor et l’immobilité du personnage solitaire vêtu de noir dont la tenue de ville et le chapeau apparaissent totalement anachroniques dans ce décor rural.

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René Magritte – Rêveries du promeneur solitaire, 1926

     Seize années après la photographie de son compatriote Corbet, en 1926, le peintre surréaliste Magritte reprend le thème de la « rückenfigur » au chapeau dans le tableau Rêveries du promeneur solitaire, dans laquelle un homme est représenté de dos face à un paysage sombre. On ignore s’il connaissait la photo de Corbet. Deux évolutions par rapport à cette photographie : la présence en premier plan de ce que l’on suppose être un cadavre qui rend explicite l’idée de la mort que la photographie n’avait fait qu’esquisser avec la présence de l’«eau morte» de l’étang et le remplacement du chapeau classique type « Fedora »par un chapeau melon qu’en Belgique on nomme « chapeau boule ». Le motif a été repris l’année suivante par Magritte avec Le Sens de la nuit et réutilisé par la suite à de nombreuses reprises. Pour l’artiste et critique d’art américaine Suzi Gablik, « l’homme au chapeau melon est plus un personnage livresque qu’un être humain, mais c’est un personnage débarrassé de tous les éléments qui ne lui sont pas essentiels […] il semble vivre l’histoire des idées plutôt que l’histoire du monde. Impassible et indifférent, il fixe le monde dans son regard, mais souvent son visage est détourné, désintégré ou encore caché ou masqué par des objets, comme s’il exprimait un dégoût universel qu’aucun penchant ne peut contrebalancer » (S. Gablik, Lausanne, 1978). Il est vrai qu’à la différence des tableaux de Caspar David Friedrich où le personnage de la « rückenfigur » n’est qu’esquissé et apparaît privé de tout contenu psychologique pour ne pas concurrencer la visibilité du sujet essentiel qu’est le paysage représenté, l’homme au chapeau melon de Magritte, par la précision de sa représentation et le choix du peintre de lui faire porter un chapeau cocasse qui le fonde en tant que sujet récurrent de son œuvre (représenterait-il Magritte lui-même ?), devient l’un des éléments essentiels du tableau. Chez Friedrich, le paysage existe en dehors du personnage qui le contemple alors que chez Magritte, le personnage au chapeau en fait partie intégrante et influence l’idée que nous nous en faisons.

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René Magritte – Le Chef d’œuvre ou les mystères de l’horizon, 1955

Caspar David Friedrich - Deux frères contemplent le coucher du soleil, entre 1830 et 1835 -  Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg

Caspar David Friedrich – Abendlandschaft mit zwei Männern (Paysage du soir avec deux hommes),  1830-1834 dans lequel deux silhouettes jumelles à l’ancienne portant capes et coiffées de tricornes, comme surgies du passé,  contemplent le paysage.