Retour sur Notre-dame


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      Débat surréaliste sur LCI hier soir autour de David Pujadas sur le thème «Du bien pour un mal». Finalement la destruction de Notre-Dame aurait ceci de bénéfique qu’elle aurait servi de révélateur à des vérités jusque là cachées qui font beaucoup de bien à entendre… Il est bien connu en psychologie que le déni est l’un des moyens choisi de manière inconsciente par les personnes victimes d’un traumatisme pour échapper à la dureté de leur situation. Parmi ces « divines surprises » révélées par ce drame figurent en premier lieu les sentiments d’affliction et la solidarité affichée par la communauté internationale, interprétées par Pujadas et certains de ses invités comme la reconnaissance de l’universalité de la France et le signe que nous sommes finalement toujours un grand pays capable de faire vibrer le cœur de la Planète et ces messieurs de se réjouir avec fierté des déclarations de Trump déclarant que Notre-Dame était « l’un des grands trésors du monde » oubliant que la veille il donnait des conseils à ces stupides français qui n’avaient même pas pensé à utiliser des Canadairs… D’autres invités voyaient dans la douleur et le recueillement silencieux des foules massées devant le monument le signe que la France était toujours un pays profondément attaché au christianisme alors même que les deux tiers des français ne s’identifient à aucune religion et que 40 % d’entre eux se considèrent comme athées. On se console comme on peut…

 Rédemption

        La compassion aujourd’hui manifestée par le monde n’a rien à voir avec la grandeur de la France. Les gens se sentent touchés, voilà tout, comme ils ont été touchés par la chute des Tours du World Trade Center même s’ils n’étaient pas d’accord avec la politique américaine, par la destruction de Palmyre ou des Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan. Ils se mettent à notre place, imaginant ce qu’ils ressentiraient si un lieu ou un monument de leur ville ou de leur pays qu’ils chérissaient connaîssait un sort analogue. En ce qui concerne Notre-Dame, l’émotion a été décuplée par le fait qu’elle était un monument emblématique de l’Occident dont l’image a été reproduite dans le monde entier à des milliards d’exemplaires que ce soit en peinture, en photographies dans les magazines ou au cinéma et à la télévision et qu’elle recevait 14 millions de visiteurs chaque année. Alors, soyons humbles et n’essayons pas d’échapper à notre responsabilité en nous gargarisant de je ne sais quel amour ou admiration que manifesterait le monde à notre égard. Nous avons failli de manière inexcusable (voir notre article précédent) et ne cherchons pas à échapper à nos responsabilités. Il faudra pour cela que l’on boive la coupe jusqu’à la lie. La seule manière de sortir de cette situation est de retrousser nos manches et d’engager toutes nos forces et notre intelligence pour reconstruire le plus vite possible ce joyau en ajoutant à ce qui nous avait été légué les siècles passés quelque chose de plus qui serait le génie de notre modernité. C’est par de tels actes que nous réparerons nos erreurs et pourrons mériter vraiment la considération du monde et peut-être même son admiration.

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La Forêt

De l’audace et encore de l’audace…

  À ce propos, le débat en cours sur la nature de la reconstruction, entre une reconstruction « à l’identique » et une reconstruction « évolutive » qui ferait appel à des techniques contemporaines me semble être un faux débat. Il convient simplement d’appliquer à la reconstruction de Notre-Dame le même esprit synthétique qui avait prévalu lors de son élaboration qui s’était déroulé sur plusieurs siècles, celui du pragmatisme et de l’imagination dans le choix des techniques de constructions, de la recherche de l’élévation, de la légèreté et de la transparence obtenue par l’économie de la matière et enfin de la recherche de l’unité et de l’harmonie dans le rapport qui existe entre le détail et le tout. C’est l’application de ces principes qui avait fait que Notre-Dame était un chef-d’œuvre de perfection et ce sont ces principes qu’il faut continuer à mettre en application pour la reconstitution de la toiture, de la flèche et de la voûte. Une cathédrale gothique comporte un espace caché situé entre la voûte de pierre et la toiture proprement dite à forte pente. Cet espace est occupé par la charpente qui, compte tenu de la dimension des bâtiments et des efforts gigantesques à soutenir, se devait d’être massive et sophistiquée. De là l’impressionnante et magnifique charpente de Notre-dame à laquelle on avait donné le nom de « Forêt ». On aurait pu ajouter  à ce nom l’adjectif de « sacré » car les nombreux chênes que l’on avait abattus pour pouvoir réaliser cette charpente étaient pour la plupart des arbres centenaires qui s’étaient nourris de la terre de l’île de France et avaient été témoins de plusieurs siècles de son histoire. La « Forêt » des combles de Notre-Dame se rattachait ainsi aux « Nemeton » gaulois, ces bois sacrés des ancêtres païens de ses bâtisseurs. N’en déplaise aux forestiers français qui ont proposé de fournir les chênes qui seraient nécessaires à la reconstruction à l’identique de la charpente de Notre-dame, une telle reconstitution serait absurde. De la même manière que les bâtisseurs du XIIe et du XIIIe siècles avaient utilisés avec intelligence et imagination les matériaux et les techniques que leur offrait leur époque, il faut que la reconstruction de la toiture de Notre-Dame fasse appel aux techniques les plus avancées qu’offre la nôtre. C’est à bon escient que j’ai employé le mot toiture et non pas charpente, car si les techniques anciennes imposaient de dissocier la couverture de son support constitué par la charpente, les techniques modernes permettent de synthétiser les deux fonctions. Le choix d’une telle structure qui pourrait être du type nervuré ou arborescent à inventer ferait l’objet d’une recherche approfondie qui devrait être menée, sinon avec la même foi religieuse, mais tout au moins avec le même enthousiasme que celui qui habitait les bâtisseurs de cathédrales et les faisait se dépasser.

Le défi à relever

     Le monde entier a été ému par la destruction de Notre-Dame et est prêt à apporter son aide, pourquoi ne pas le mettre alors à contribution en organisant un vaste concours d’idées auprès des ingénieurs, des architectes et des artistes du monde entier pour définir l’œuvre d’art ultime emblématique de notre époque qui viendrait s’inscrire dans la cathédrale tel un joyau dans son écrin. La reconstruction de la cathédrale deviendrait alors une affaire mondiale qui mobiliserait des centaines d’équipes et nul doute que cette consultation rencontrerait tant au niveau de la participation que des appels de fonds, un immense succès. Cette structure extraordinaire à inventer resterait visible à travers les ouvertures de la voûte créées par l’incendie et qui seraient conservées. Elles porteraient ainsi témoignage de cet événement terrible et rappellerait à l’homme la fragilité de sa présence sur terre et de ses réalisations mais aussi la force de sa volonté et de sa capacité à se transcender et créer le beau et le sublime. On me critiquera sans doute de vouloir conserver les stigmates de ces blessures infligées à la cathédrale mais cet événement à bouleversé nos vies et sera, je l’espère, le déclencheur d’une prise de conscience ; dans ces conditions pourquoi faudrait-il le faire disparaître et jeter sur lui le voile de l’oubli ? La religion catholique elle-même n’a t’elle pas bâtie toute une exégèse sur les stigmates du Christ et ceux-ci ne sont-ils pas abondamment représentés dans toute l’iconographie religieuse ?

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Andrea Mantegna – Lamentation sur le Christ mort, 1480
Le peintre a représenté les plaies du Christ suite à la crucifixion

       Comme il a été cité plus haut, l’un des principes fondamentaux qui animaient l’esprit des bâtisseurs de cathédrales était la recherche absolue de l’élévation, celle de l’élévation vers le ciel qui était une élévation vers Dieu. C’est la raison pour laquelle la construction devait être la plus légère possible et que la matière devait être réduite au maximum jusqu’à se confondre avec les lignes de force de la structure qui prenaient alors la forme de nervures. La conservation et la mise en valeur des ouvertures de la voûte ajoutera au sentiment d’élévation que l’on ressentait lorsqu’on levait les yeux vers la nef par la vision supplémentaire d’une partie de l’espace des combles et de la structure nervurée de la nouvelle charpente. On retrouverait ainsi dans un but d’unité les principes fondamentaux qui avaient prévalus à la construction de la cathédrale. Le fait que les phases de réflexion et de réalisation seraient ouvertes à tous ceux qui dans le monde éprouvent un attachement à Notre-Dame et auraient fait leur le combat engagé pour sa renaissance ferait que le défi à relever ne serait plus alors spécifiquement français mais deviendrait mondial par l’appropriation par le monde entier de ce monument emblématique. Ce serait cela la véritable universalité que nous, Français, pourrions alors revendiquer et non pas une universalité chauvine et rétrécie, dépassée parce que vide de sens dans le monde d’aujourd’hui.

Enki sigle

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Quand l’Enfer se confond avec le ciel…


Relevé depuis sur les médias :

  •  17 avril : Le gouvernement va organiser un concours d’architecte pour la reconstruction de la flèche mais pourquoi limiter l’objet du concours à la flèche et ne pas y intégrer la charpente, la toiture et la voûte . D’autre part pourquoi ne pas dissocier la phase  » proposition d’idées » de la phase « conception-réalisation ». Dans un premier temps, le concours d’idée serait ouvert à l’ensemble du public et la phase conception-réalisation serait réservée aux hommes de l’art dans des équipes pluridisciplinaires étendues.
  • 18 avril : Des architectes de Dijon se sont posé le même problème que moi mais vont encore plus loin dans la transgression : organiser un concours international qui ne serait pas limité à la flèche et pour leur part proposent de réaliser une promenade panoramique sur la voûte qui permettrait aux visiteurs de contempler Paris à travers une toiture vitrée. Ce qui me gêne dans cette proposition ce n’est pas tant la « transgression architecturale » que le fait qu’à cette occasion on change totalement de paradigme sur le plan fonctionnel. La Cathédrale ne serait plus dans ce cas le lieu de recueillement et de contemplation intime qu’elle avait été jusque là mais, avec une part d’elle-même vouée à être un déambulatoire à touristes visible de l’extérieur, aurait son image totalement dénaturée. Ce genre de proposition qui privilégie le « Grand geste architectural » au détriment de la fonction réelle du bâtiment est totalement contre-productif. Par son caractère excessif et profanateur vis-à-vis de la sacralité du lieu, il apporte de l’eau au moulin de ceux qui s’accrochent à une action purement reproductrice du bâtiment contre ceux qui proposent de s’ouvrir à une réflexion sur le plan technique en ne s’interdisant pas le choix de matériaux contemporains et de techniques modernes pour sa rénovation.

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Le projet des architectes de Dijon. Combien paraît pathétique la présence de la Croix sur le parcours à touristes…


Notre Dame de Paris : tristesse et colère


Touchés au cœur !

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Regardez cette photo terrifiante, ne voyez-vous pas Notre Dame
au visage effaré agiter un bras en proie aux flammes.
Quelqu’un dans la foule la comparait à « une bête blessée. »

***

       L’inconcevable s’est produit et les larmes me viennent aux yeux. Que dire face à ce spectacle affligeant, sinon que quelque chose en nous s’est brisé peut être définitivement car nous portions en nous cette cathédrale et elle nous habitait comme habitent au plus profond de nous-mêmes d’autres chef-d’œuvres du génie humain tels le Mont Saint-Michel, le château de Versailles, la Basilique de Vézelay et la Tour Eiffel et au-delà le Taj Mahal et l’Alhambra de Grenade et bien d’autres encore.  Nous sommes aujourd’hui comme amputés d’une part vitale de nous-mêmes. Notre-Dame de Paris, c’était notre fierté, notre assurance, l’un des socles sur lequel s’appuyait notre culture, notre identité, notre histoire. Elle apparaissait au dessus des toits de Paris comme un fantastique éperon de pierre qui avait résisté à toutes les tempêtes de l’histoire et à l’usure du temps et semblait pour cela indestructible. C’était le lien qui nous rattachait à des moments forts de notre passé, celui du Moyen-Âge, où la foi de notre peuple et son génie avait, pour se lancer à l’assaut du ciel, inventé l’élégance et la légèreté de l’architecture gothique dont Notre Dame de Paris était l’un des plus purs exemples et qui allait se répandre par la suite dans toute l’Europe, celui de l’épopée napoléonienne lorsque la cathédrale servit de cadre au couronnement de l’empereur, celui du siècle de Victor Hugo avec son roman Notre-Dame de Paris que nous dévorions, enfants, fascinés par les personnages d’Esmeralda et de Quasimodo, et de Viollet-le-Duc qui avait sauvé de la ruine de nombreux monuments de France et avait « achevé » Notre-Dame en la coiffant du point d’orgue que constitue la flèche centrale faite de bois de chêne recouverte de plomb, Flèche que je viens de voir tomber en flammes sur elle-même après avoir longtemps résisté au brasier et enfin, siècle de l’occupation et de la libération lorsque le 26 août 1944, le général De Gaulle, après avoir descendu à pied les Champs-Élysées se rendit à la cathédrale pour assister à un Te Deum. Combien de fois me suis-je recueilli dans ce haut-lieu de l’esprit lors de mes études à Paris, bien que je n’avais pas la foi, simplement pour me sentir en communion étroite avec la beauté, le sublime, l’histoire. Lors de ma dernière visite, j’avais recherché la Vierge à l’Enfant, cette statue du XIVe siècle, près de laquelle Paul Claudel, le 25 décembre 1886, à l’âge de 18 ans, avait été touché par la révélation et s’était converti. Je n’avais été touché par aucune grâce ce jour là mais j’avais ressenti une nouvelle fois la grandeur et la sérénité du lieu. Au moment même où j’écris ces lignes, j’apprends par la télévision que les pompiers tentent de sauver « le maximum d’œuvres d’art », Peut-être cette statue de Notre-Dame sera-t-elle sauvée mais qu’en sera-t-il des joyaux de la chrétienté que constituent les trois magnifiques rosaces  datant du Moyen-âge dont l’une, la Rose Sud avait été offerte par le roi Saint-Louis ? Sans doute, le pays tout entier s’attachera-t-il à reconstruire au mieux ce monument emblématique, et se mobilisant, y parviendra sûrement. Mais rien ne sera plus comme avant. L’âme du monument se sera envolée de la même manière que « la cathédrale dans la cathédrale » que constituait l’immense charpente faites d’arbres qu’on avait abattu au Moyen-Age en Île-de-France et qu’on appelait « la Forêt » se sera métamorphosée en fumée.

     Cette blessure qui nous accable ne sera malheureusement pas la seule. Il est une autre blessure morale qui va désormais nous hanter : le sentiment de honte de ne pas avoir été capables de préserver ce joyau d’architecture si important pour nous Français parce qu’il fondait notre existence et notre avenir. Nous avons failli, nous n’avons pas été dignes de l’héritage qui nous avait été légué. Il n’y a pourtant pas de fatalité. On sait, on devrait savoir, que réaliser des travaux dans une cathédrale de bois sec est extrêmement dangereux. Les cas d’incendies dévastateurs intervenus dans ce genre de circonstances sont nombreux. On pense à l’incendie du Parlement de Bretagne à Rennes causé par le jet par un manifestant d’une fusée de détresse. Comment se fait-il qu’à l’occasion de ces travaux si délicats dans un monument si important les précautions nécessaires n’aient pas été prises. Y avait-il un service de sécurité permanent sur le site ? Avait-on pris la précaution de mettre en place de manière préventive des tuyaux d’incendie au niveau de la charpente qui auraient pu permettre de stopper l’incendie à ses prémisses ? Que l’on ne vienne pas nous dire que ces précautions n’avaient pas été prises pour raisons d’économie. Il ne peut y avoir aucune excuse à une telle tragédie. Elle révèle notre vulnérabilité due à notre faillite collective. Dans ces conditions que peux-t-il arriver encore demain ? La destruction du Château de Versailles ? une catastrophe dans un réacteur nucléaire ? N’est-ce pas l’EDF, maître d’œuvre de l’EPR de Flamanville, qui s’insurge contre les retards et les surcoûts qu’occasionneront les réparations des soudures défectueuses dans le réacteur qu’impose l’autorité de sûreté nucléaire ? Il serait temps à notre société de faire son examen de conscience et de réagir contre l’irresponsabilité. Il faut considérer ce terrible événement comme un avertissement, notre pays est de moins en moins armé à répondre aux défis civilisationnels que nous avons et aurons à relever. C’est le prix de l’individualisme, de l’ignorance, de l’irresponsabilité, de l’absence de volonté et du renoncement.

Enki sigle

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La Rose Sud de Notre-Dame de Paris


Récolté depuis sur les médias :

  • « l’État n’accorde pas assez d’importance au patrimoine » : Maxime Cumunel, secrétaire général de l’Observatoire du patrimoine religieux, interviewé sur RMC, critique les conditions de restauration des chantiers, déplore le manque de précautions et la faiblesse de leur encadrement et demande que l’État prenne des mesures pour qu’un tel incendie ne se reproduise plus.   :  c’est ICI.
  • Julien Le Bras, représentant l’entreprise Europe Échafaudages le 15 avril : « Il n’y avait absolument aucun ouvrier au moment de l’incendie de Notre-Dame » sur actu.orange. fr, c’est ICI.

Ainsi il semble bien qu’il n’y aurait eu aucune présence sur le chantier après le départ des ouvriers. Questions : combien va coûter la reconstitution de la cathédrale et combien aurait coûté durant la durée du chantier le coût d’une permanence de sécurité de 2 personnes qualifiées durant les travaux ?

Commentaire entendu le 16 avril de la part d’un spécialiste de ces chantiers : « dans ces chantiers où l’on travaille des matières comme le plomb, on utilise des système de chauffage électrique qui continuent à produire de la chaleur même après leur extinction ».

  • Ce soir, mardi 16 avril, sur la chaîne Public Sénat, l’académicien Jean-Marie Rouard a tenu les mêmes propos que moi sur le scandale du manque de protection contre l’incendie de ce type de travaux et demande des comptes aux responsables.
  • Toujours ce mardi soir 16 avril, on apprend sur une chaîne de télévision que l’une des alarmes contre l’incendie  placées dans la « Forêt » a fonctionné vers 18 heures, ce qui a conduit plusieurs employés à effectuer un rapide contrôle qui s’est révélé être négatif or un quart d’heure plus tard de la fumée puis des flammes sont apparues à la base de la flèche. Commentaire d’un responsable : « c’était difficile de tout vérifier, la forêt était tellement grande…»

Dérision

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le Coq gaulois, aujourd’hui, a perdu de sa superbe…

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Vous chantiez ?
J’en suis fort aise…
Eh bien, dansez, maintenant !

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dialogue inter-Net : Pas touche au coq gaulois ! (Attention : écrit politiquement hautement incorrect)

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Gérard de Lairesse - Allegorie de la Liberté du commerce, 1672

     « La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but : celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, l’expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l’impulsion, le commerce est le calcul.  ».   (B. Constant, 1815)     Allégorie de la Liberté du commerce
        Gérard de Lairesse, 1672.

    J’ai bien conscience que cet article est politiquement incorrect, qu’il va être taxé de faute absolue, que l’on va m’accuser d’anti-germanisme primaire, de vouloir réveiller les vieux démons qui ont conduit par deux fois l’Europe à la catastrophe mais on sait également depuis Freud qu’un conflit condamné à l’intériorisation par des préjugés ou un tabou induit des conséquences néfastes sur notre équilibre mental et qu’il est préférable de s’en libérer par la parole ou par l’écrit. Quel est mon problème avec l’Allemagne ? Je dois dire que j’en ai vraiment plus qu’assez d’une certaine arrogance allemande qui s’exprime sur les plans économique et diplomatique et sur les médias par l’intermédiaire de la publicité. Sur le plan économique, OK ! Reconnaissons-le, l’Allemagne apparaît exemplaire : paix sociale, industrie performante, balance des paiements largement bénéficiaire, excédent budgétaire mais ces bons chiffres sont en grande partie la résultante d’une politique de recherche de compétitivité forcenée sur le dos de ses partenaires européens et de la France en particulier.  De 1998 à 2010, le pouvoir d’achat de chaque salarié avait baissé de 1% en Allemagne alors qu’il avait progressé de 18% en France ce qui a eu pour effet de faire passer le pourcentage de travailleurs pauvres dans ce pays (l’Allemagne) de 8% à 10% (Alternatives économiques – Gilles Raveaud, avril 2014). Cette « déflation salariale » a permis d’améliorer la compétitivité de l’Allemagne et maintenir l’emploi au détriment de ses partenaires mais en même temps cette politique a eu pour effet de déprimer sa consommation intérieure ainsi que celle du reste de l’Europe car la plupart des pays européens ont été contraints de procéder à la même politique que l’Allemagne pour rééquilibrer leur compétitivité et redresser leurs exportations, amorçant ainsi une spirale de déflation salariale et économique dont l’Europe n’est toujours pas sortie et qui est l’une des causes du marasme actuel. On sait également que l’actuelle perte de compétitivité de l’agriculture française par rapport à l’agriculture allemande résulte pour une part d’un coût salarial inférieur en Allemagne dû au fait que les travailleurs agricoles émigrés dans ce pays sont rémunérés aux conditions de leur pays d’origine ce qui n’est pas le cas en France. Alors, un exemple de l’éternelle fable de la cigale et de la fourmi ? Non, car le monde ne peut être constitué que de fourmis  : « Si tout le monde mène la politique allemande centrée sur les exportations, il n’y aura plus personne pour acheter celle des autres. Dans le commerce mondial, il ne peut y avoir plus d’excédents que de déficits : la Terre ne peut pas encore exporter vers la Lune ! »  (L’Allemagne, modèle ou repoussoir – Le point économie). Alors, oui, succès sur toute la ligne pour l’Allemagne mais au détriment de ses partenaires car les excédents qu’elle accumule provoquent les déficits de ceux-ci.
     Alors, dans ces conditions, le déferlement des publicités des marques allemandes vantant la supériorité du made in Germany telle la publicité « Das Auto » de Wolkswagen (on sait ce qu’il en est réellement depuis la révélation du scandale des moteurs truqués) ou « Deutsch Qualität » de la marque OPEL qui met en scène un bellâtre arrogant a de quoi énerver. De plus j’ai un compte personnel à régler avec une marque allemande de machine à laver pour un modèle que j’avais acheté fort cher (la fameuse « Deutsch Qualität ») et qui m’a lâché…

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      D’où, pour me défouler, le pamphlet cocardier qui va suivre, de totale mauvaise foi, je l’admets bien volontiers. Ce qui est dommage c’est que c’est un écrit de Günther Anders qui a servi de prétexte à ce défoulement. Ce penseur et essayiste autrichien d’origine allemande a souffert en Allemagne, en tant que juif, de l’antisémitisme et a du s’exiler en France puis aux Etats-Unis et ne peut donc être accusé de nationalisme. De retour en Europe en 1950, il refusera d’ailleurs de retourner en Allemagne de l’Ouest, préférant s’installer pour un temps en RDA, puis en Autriche. Il deviendra en 1968 membre du Tribunal Russell sur les crimes contre l’humanité.

     Une dernière mise au point : que cet article ne vous empêche surtout pas de lire Günther Anders

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Article d’origine :  « Le poulet éternellement picorant » du blog Nana Marton, Une dans l’Ain, (c’est  ICI) dans lequel elle écrit « J‘ai noté, il y a un certain temps, de lire Günther Anders, philosophe allemand disparu en 1992 qui dénonce le péril nucléaire. Je n’ai pas encore pris le temps de le faire. Et voilà que je tombe sur un extrait de Sténogrammes philosophiques, ouvrage qui rassemble ses pensées au fil de la plume.
Je vais, de ce pas, lire Günther Anders. »

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      « Que nos repas désignent des temps dévolus à notre restauration est le signe de notre humanité. Car entre les repas se déploie le temps libre de toute consommation et le vaste horizon du monde non consommable, le territoire de l’absence, de ce qu’on ne peut contempler, envisager, le territoire du possible – bref : le monde de l’esprit. Vraiment ? Aujourd’hui encore ? Guère. Car la tendance pointe vers une consommation ininterrompue, vers une existence vers laquelle sans cesse nous consommons comme nous respirons : sans cesse nous mâchons du chewing-gum ; sans cesse, nous écoutons la radio. Et comme il n’est rien qui ne devienne produit de consommation, la substitution d’un produit par un autre garantit la non-interruption de la consommation. Une situation animale. Non, la situation des animaux les plus vulgaires. Pas celle des animaux qui embrassent l’horizon, du regard ou en le survolant, afin d’atteindre leurs proies. L’horizon de ceux-ci est encore vaste ; leur temps, dans sa plus grande partie, libre de consommation. Mais celle du poulet, éternellement picorant. »

Günther Anders, Sténogrammes philosophiques, Fario

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Aigle et coq

     « Quoi ! Qu’est-ce qu’il avait contre les poulets, Günther Anders ? Pourquoi les méprisait-il ? Ne perçevait-il pas les conséquences de la comparaison qu’il établissait entre les poulets vulgaires qui picorent et les animaux nobles qui « embrassent l’horizon du regard ou en le survolant, afin d’atteindre leurs proies. » Voilà une position bien maladroite. Aurait-il voulu opposer l’aigle germanique au coq gaulois qu’il ne s’y serait pas pris autrement. C’est y pas malheureux après trois siècles de guerres franco-allemandes dont deux mondiales ! D’abord, le poulet, s’il picore, c’est parce qu’il mange avec mesure et humilité alors que tout le monde l’aura remarqué, l’aigle baffre de manière brutale et sanguinaire… Et pourquoi pensait-il, ce Günther Anders, que l’on est idiot lorsque l’on picore ? Contrairement à l’aigle tout entier absorbé par la traque, la capture, le transport puis le déchiquetage et l’ingurgitation de ses proies, le poulet, en picorant, a tout le loisir de penser et réfléchir, lui… Oui, Monsieur Anders, de penser et réfléchir, car le picorage est un automatisme qui loin de brider la pensée, la libère et lui permet de se projeter et de s’épanouir. Et lui, Günther Anders, n’avait-il jamais lu son journal au petit déjeuner et, entre deux brötchen, parlé philosophie ou commenté l’actualité ? Et puis, d’après lui, que fait un animal soi-disant noble comme est réputé être l’aigle germanique, entre deux agapes ? Il pratique la poésie ou la philosophie peut-être ? à moins que par inclination romantique, il admire le paysage et médite sur celui-ci ? Non, Monsieur Anders, entre deux agapes, l’aigle germanique n’a qu’une seule activité : rechercher et traquer d’autres proies car son appétit est insatiable et il ne pense qu’à baffrer, cet animal là ! Et lorsque l’on est tenaillé par la faim et que l’on traque, on est tout entier obsédé et absorbé par cette tâche, on n’a pas le temps de penser, Monsieur Anders ! Et puis, Monsieur Anders, toujours lors de votre frühstück, lorsque vous trempiez vos mouillettes dans votre  œuf à la coque, c’était un œuf d’Aigle Impérial, peut-être ?  Alors, s’il vous plait, un peu moins de condescendance et faites preuve de respect pour les gallinacés. »

Enki sigle

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Pas d’accord ?

J-D Echenard - Coq Brahma perdrix doré

Coq Brahma perdrix doré  (J-D Echenard)

Le coq gaulois 

       Le choix du coq comme « emblème » de la France fait référence aux origines gauloises de ce pays en jouant sur le jeu de mot latin gallus (coq) et Gallus (Gaulois), comme le faisait remarquer l’auteur latin Suétone. Il faut néanmoins souligner que malgré son utilisation  comme symbole de la France, il n’a jamais été choisi comme symbole officiel de la République française. C’est à partir de l’époque de la Renaissance que le coq commence à symboliser le roi de France, puis son royaume. Il figure, en même temps que la fleur de Lys, sur de nombreux emblèmes officiels de rois de France des dynasties des Valois et des Bourbons. La Révolution le met à l’honneur comme symbole de la Vigilance et du Travail et il est souvent représenté coiffé d’un bonnet phrygien. Napoléon Ier lui préférera l’aigle impérial car « le coq n’a point de force, il ne peut être l’image d’un empire tel que la France« .  L’avènement de la monarchie de Juillet marquera son retour et plus tard, au cours des IIIe, IVe et Ve Républiques le coq gaulois ornera occasionnellement les timbres, les pièces de monnaie en franc. Lors de la Première guerre mondiale, le coq sert la propagande officielle, notamment par le biais d’affiche, se dressant en rempart et en veilleur courageux face à la menace allemande. A la fin du conflit, il orne de nombreux monuments aux morts. Créé par décret en 1951, l’insigne officiel des maires aux couleurs nationales est conforme au modèle ci-après: « Sur un fond d’émail bleu, blanc et rouge portant + MAIRE + sur le blanc et + R.F.+ sur le bleu; entouré de deux rameaux de sinople, d’olivier à dextre et de chêne à senestre, le tout brochant sur un faisceau de licteur d’argent sommé d’une tête de coq d’or barbée et crêtée de gueules« .

Pour une histoire plus complète du coq gaulois, regarder  ICI

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  • un article de Max Gallo de l’Académie française : Deutsche Qualität, c’est  ICI

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Une anecdote sur les « coqs humains » de la cour d’Angleterre

      La fascination pour les monstres animaux et humains existait dans le Bas-empire romain et un commerce florissant avait cours après la « fabrication » de monstres humains à partir d’enfants confiés à des nourrices très spéciales par des marchands sans scrupules. Cette fascination s’est perpétuée en Europe jusqu’au XVIIe siècle. Le roman de Victor Hugo, « L’Homme qui rit » conte l’histoire d’un jeune homme qui a été défiguré enfant pour arborer un sourire permanent. Des tribus nomades originaires de l’Inde qui avaient émigré en Europe portant le nom de Dacianos avaient la réputation de fabriquer des monstres et fournissaient à la cour d’Angleterre des « coqs humains » qui après une intervention mutilante sur le larynx, ayant perdu l’usage de la parole, ne pouvaient s’exprimer que par des sons gutturaux ressemblant au chant du coq. Les « coqs humains » avaient charge à la cour de chanter l’avènement de chaque heure et étaient rétribués pour cette tâche. Cette horrible tradition qui remontait au début du Moyen Âge a perduré jusqu’au règne du roi George II (1683-1760) qui y mit un terme non sans avoir fait exécuter le coq.
     L’histoire ne dit pas pourquoi ce pauvre personnage aurait été exécuté. Peut-être avait-il manqué une heure faisant un rendez-vous à son illustre maître ? Ou bien avait-il troublé trop tôt son sommeil…

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Romantisme allemand : « mare tenebrum », les sources de la poésie nocturne de Novalis

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Caspar David Friedrich - Lever de lune sur la mer, vers 1822

Caspar David Friedrich – Lever de lune sur la mer, vers 1822

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Extrait d’un texte de Paul Gorceix sur Maeterlinck et Novalis.

Paul Gorceix (1930-2007)    Ce texte est un extrait d’une étude réalisée par le professeur Paul Gorceix (1930-2007), spécialiste de la littérature française de Belgique et du symbolisme, intitulée « Symbole et analogie chez Maurice Maeterlinck et quelques réflexions sur Mallarmé et l’analogie » paru dans la revue Modernité 16 (Presses Universitaires de Bordeaux) sous la direction de Jean-Pierre Saïdah. En dehors du sujet principal de l’étude qui porte sur la définition des concepts de symbole, d’allégorie et d’analogie, le texte traite, en relation avec ces thèmes, des fondements de la poétique de la Nuit chez les romantiques allemands et chez Novalis en particulier.

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Maurice Maeterlinck (1862-1949)

Maurice Maeterlinck (1862-1949)

Le Symbole est l’Allégorie organique et intérieure; il a ses racines dans les ténèbres. L’Allégorie est le Symbole extérieur; elle a ses racines dans la lumière, mais sa cime est stérile et féerie. L’Allégorie est interprétée par l’Intelligence; le Symbole est interprété par la Raison.  –  Maeterlinck, Menus Propos, 1891.

      Cet aphorisme a le poids d’une définition. Maeterlinck trace ici une ligne de démarcation très nette entre deux sortes d’images, qui ont été longtemps  confondues, et dont le statut était encore loin d’être clair à l’époque symboliste. Jean Moréas, dans son Manifeste littéraire (1886), déclarait que l’idée ne doit jamais paraître « sans les simarres des analogies extérieures », soit que l’idée ne peut se présenter à nous que dans son rapport avec le sensible, avec le monde qui lui est extérieur. Moréas ne fait rien d’autre ici que de définir l’allégorie…
      Par rapport à la déclaration de J. Moréas, pour le moins assez vague, la définition que donne Maeterlinck marque une différence, et un progrès certain dans l’élucidation du symbole. C’est le problème de l’art et de la poétique qui est envisagé dans la perspective de la polarité allégorie-symbole. Au moyen de la discrimination qu’il institue entre ces deux modes d’images, le poète dramaturge, traducteur du mystique flamand Ruysbroeck et des Fragments de Novalis, indique sa volonté de remonter à la source du symbole, parce qu(il le considère comme la pièce essentielle à l’intérieur du mécanisme qui conditionne la création : l’allégorie n’étant que la reproduction figurative de l’idée.
     Chez Maeterlinck, l’ambiguïté de la définition est due avant tout à la terminologie qu’il utilise. L’équivoque est levée à partir du moment où ce qu’il appelle « Intelligence » correspond à  « l’entendement », au « Verstand » que Fichte considère, à la suite de Kant, comme une faculté inerte, improductive de l’esprit — tandis que la « raison » — Vernunft — représente ce que Tancrède de Visan, par référence à Schelling, désigne comme « une sorte de faculté métaphysique, suprasensible et supraintellectuelle », assez proche à ses yeux de « l’intuition » de Bergson. Que Maeterlinck était très au courant de ce genre de problème, est attesté par sa traduction des Fragments de Novalis qui traietent d’esthétique et de littérature. une simple allusion, anodine en apparence, glissée dans l’introduction à sa traduction, en est la preuve. Il écrit ceci : « Nous sommes en 1794 (…) dans le même temps que Kant analyse, Fichte reconstruit le monde dans sa Doctrine des sciences, tandis que Schelling enseignait déjà à quelques disciples dont était Novalis, l’identité absolue de l’objectif et du subjectif. » Maeterlinck est ici au cœur du problème.
      En effet, Schelling dépassant Fichte, après avoir établi que la nature n’est pas une simple représentation du moi, avait reconnu l’unité foncière de la nature et de l’esprit, au sein de l’Ame du Monde (Von der Weltseele, 1798), puissance créatrice et universelle dans laquelle il voit réalisée la synthèse entre l’objectif et le subjectif. C’est sur cette philosophie de l’identité que repose l’esthétique toute entière du romantisme allemand. Le conte symbolique (de Novalis)  des Disciples à Saïs en est une émanation.

Novalis (1772-1801)

Novalis (1772-1801) 

« Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la mystérieuse Nuit. Le monde est loin – sombré en un profond tombeau – déserte et solitaire est sa place. Dans les fibres de mon cœur souffle une profonde nostalgie. Je veux tomber en gouttes de rosée et me mêler à la cendre. – Lointains du souvenir, souhaits de la jeunesse, rêves de l’enfance, courtes joies et vains espoirs de toute une longue vie viennent en vêtements gris, comme des brouillards du soir après le coucher du soleil. La Lumière a planté ailleurs les pavillons de la joie. Ne doit-elle jamais revenir vers ses enfants qui l’attendent avec la foi de l’innocence ? »    –  Novalis, Hymne à la Nuit, janvier 1800.

       A partir de là, la discrimination est instaurée entre l’entendement discursif qui consiste à établir des rapports conceptuels, intellectuels entre les êtres et le choses, et la « Raison synthétique » (Vernunft), en tant qu’activité créatrice de l’esprit, faculté de communion, capacité de fusion avec la nature. La définition du symbole par Maeterlinck est dictée par le refus de l’intellectualisme qu’il juge abstrait et improductif, au nom de l’existence en nous d’un moi profond — très proche du moi transcendantal de Novalis — dynamique, créateur et ouvert aux appels de l’inconscient.
      Cette position entraîne un changement de perspective, voire un renversement de valeurs, dont l’effet est direct précisément sur la définition du symbole. on a pu constater que Maeterlinck localise en quelque sorte les racines du symbole « dans les ténèbres » : l’allégorie, en revanche, « a ses racines dans la lumière », mais, souligne-t-il, « sa cime est stérile et flétrie ». Le paradoxe apparent, c’est que la lumière qui préside à la genèse de l’allégorie, n’est pas ici, contrairement à l’expérience ordinaire, l’équivalent de la fertilité, de la croissance et de la vie. Elle est synonyme de mort. A l’opposé, le ténèbres, essentiellement fertilisant, favorisent le développement organique du symbole, comparé implicitement à l’arbre vivant.
       Paradoxe ? Si on mesure l’image maerterlinckienne à l’échelle des valeurs propre à la pensée mystique, le paradoxe est résolu ou, plus exactement, il n’existe pas, replacé dans cette perspective. Ces « ténèbres » qui rappellent la mer intérieure de notre âme « où sévissent les étantes tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable » — mare tenebrum — l’obscurité, la nuit ont une qualité éminemment positive de fécondation, elles sont vivifiantes à l’opposé de la lumière froide et desséchante. Cette mutation est à la source de la poésie « nocturne » du romantisme allemand, dont Novalis est le représentant le plus ardent. Dans la première Hymne à la Nuit, figurent ces déclarations, document du renversement des valeurs chez le mystique — telle que : « je me détourne vers l’ineffable, la sainte, la mystérieuse Nuit », ou encore « qu’elle me semble pauvre et puérile, à présent, cette lumière ». A la fin de l’hymne, invoquant la Nuit, le poète lance encore cette image paradoxale : « tu m’as révélé que la Nuit, c’est la vie ». Il faut entendre par là que l’obscurité favorise la vision intérieure, qui permet de voir au-delà du regard physique. Pour Maeterlinck qui a adopté l’échelle de valeur novalisiennes, héritage de la pensée mystique, l’inconscient est le sol nourricier du symbole. On comprend mieux désormais cet aphorisme, abscons en apparence, que Maeterlinck glisse dans Menus Propos« la Raison est plus noire que l’Intelligence ».
    « Et c’est ainsi que j’écoute, avec une attention et un recueillement de plus en plus profonds, toutes les voix indistinctes de l’homme. Je me sens attiré, avant tout, par les gestes inconscients de l’être, qui passent leurs mains lumineuses à travers les créneaux de cette enceinte d’artifice où nous sommes enfermés.»

Caspar David Friedrich - Uttewalder grund.

Caspar David Friedrich – Uttewalder grund

      Il convient de prendre la juste mesure du changement de cap qu’implique l’attitude de Maeterlinck à l’égard de l’inconscient. Le symbole est enraciné dans les couches profondes de l’être que les rationalistes ont toujours voulu ignorer. Le créateur, quant à lui, adopte une attitude réceptive, une position d’ouverture, sinon de passivité, à l’égard de ce qui lui est dicté par la vie profonde. Plusieurs déclaration en témoignent : « Je ferme les yeux avec résignation, écrit-il, en me laissant aller aux impulsions d’une force intérieure, que je ne connaîtrai peur-être jamais ». Ou encore, il déclare à Jules Huret :  « Le symbole est une force de la nature, et l’esprit de l’homme ne peut résister à ses lois (…). Le poète doit, me semble-t-il, être passif dans le symbole, et le symbole le plus pur est peut-être celui qui a eu lieu à son insu et même à l’encontre de ses intentions. »
      Cela signifie que pour le créateur, le symbole ainsi conçu, est le symptôme d’une expérience intérieure qui le conduit dans des régions où l’intelligence discursive ne parvient pas, du visible à l’invisible. Dés lors, le symbole acquiert une valeur ontologique.
On aura compris que cette activité symbolique s’inscrit dans une conception analogique du monde et de la vie. Là où, selon le jugement de Novalis, traduit par Maeterlinck : « tout le visible adhère à l’invisible », ou « le monde est un trope universel de l’esprit, une image symbolique de celui-ci ». La présentation de Novalis par Maeterlinck est significative de l’importance que le traducteur attribue à la démarche analogique dans la création :
      « Peut-être, écrit Maeterlinck, Novalis est-il celui qui a pénétré le plus profondément la nature intime et mystique et l’unité secrète de l’univers. Il a le sens et le tourment très doux de l’unité. Il ne voit rien isolément, et il est avant tout le docteur émerveillé des relations mystérieuses qu’il y a entre toutes les choses. (…) Il soupçonne et effleure d’étranges coïncidences et d’étonnantes analogies, obscures, tremblantes, fugitives et farouches, et qui s’évanouissent avant qu’on ait compris. Mais il a entrevu un certain nombre de choses qu’on aurait jamais spurçonnées q’il n’était pas allé si loin.»
     Ce que Maeterlinck a retenu ici est significatif des valeurs qui constituent la clef de voûte de la poétique mise en œuvre dans Serres Chaudes et dans sa dramaturgie. « Unité secrète avec l’univers », « relations mystérieuses avec les choses », « coïncidences et analogies ». Son flair est d’avoir vu que l’auteur des Disciples à Saïs (Novalis) est le poète qui a annoncé le mieux l’utilisation du symbole par les poètes de la nouvelle école. A la suite de Ruysbroeck, son œuvre lui a confirmé que la nature entière n’est qu’un vaste symbole, qu’entre la matière et l’esprit, les choses et les êtres sont reliés par un réseau infini de relations.
     (…)
     Chez Maeterlinck, il s’agit de saisir et d’accueillir, sans intervention délibérée et brutale, les sensations venues du dehors, les accidents de la vie secrète, les éclosions de l’inconscient, autant d’impulsions et de matière d’écriture.
     (…) 
     Chez Maeterlinck, l’analogie est accueillie, plus, elle s’impose au moi, du fait qu’elle est le signe d’une relation intime avec le cosmos et qu’en même temps elle est garante de la cohérence magique entre les composantes de l’œuvre.

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Caspar David Friedrich – Homme et femme contemplant la Lune, vers 1818-1824

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