Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


«Une grandiose polyphonie du cosmos en genèse» par André Biely


Article publié pour la première fois le 6 septembre 2013 et remanié

Gaston Bachelard à 15.10.16     Dans son ouvrage « La Terre et les Rêveries de la volonté« , Gaston Bachelard cite le poète russe André Biely qui, nous dit-il « écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever. Il voit une sorte de paysage ascendant  qui lutte, en toutes ses formes, contre la pesanteur ». Gaston Bachelard souligne également que « la montagne réalise vraiment le cosmos de l’écrasement. dans les métaphores, elle joue le rôle d’un écrasement absolu, irrémédiable : elle exprime le superlatif du malheur pesant et sans remède ». Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité…


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                         .

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                        .

.      Il crut trop à l’éclat de l’or
.     et périt des flèches solaires.
.     Sa pensée mesura les siècles
.     Mais vivre sa vie – il ne sut.

                      (Biély, aux Amis)

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Biographie

     Boris Nikolaïevitch Bougaïev, connu sous le pseudonyme d’Andreï Biély ou André Bély, né le 26 octobre 1880 à Moscou et mort le 8 janvier 1934, est considéré comme l’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle. Il a eu une forte influence sur la langue russe moderne, un peu comme James Joyce sur l’anglais, et Goethe sur l’allemand. Avec son ami, Alexandre Blok, il fut un des chefs de file de la seconde génération symboliste en Russie. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était également poète, musicien et dessinateur.
     Pendant son enfance à Moscou où son père était professeur de mathématiques, il est marqué par Goethe, Frédéric Chopin et Ludwig van Beethoven, puis par Nicolas Gogol et Charles DickensSes influences s’étendent en 1896 par ses lectures d’Arthur Schopenhauer, en 1897 par celles de Dostoïevski et d’Ibsen ; ensuite en 1899 par sa découverte de Nietzsche et du philosophe russe Vladimir Soloviev, de Wagner ainsi que par Emmanuel Kant. Il lit les Vedas, et les « auteurs modernes français ». En 1899, il entre à l’université de Moscou, où il s’inscrit d’abord en sciences naturelles, puis en lettres. Il fréquente le salon moscovite de Margarita Morozova à partir de 1905. En 1905, il séjourne à Saint-Pétersbourg, où il assiste au début de la révolution. À Moscou il prend part à des manifestations. En 1907, il séjourne à Munich et à Paris, où il rencontre Jean Jaurès, pour y tenir des conférences. Son premier roman La Colombe d’argent est publié dans une revue en 1909, année où il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne. Ils visitent ensemble la Sicile, l’Égypte, la Tunisie et la Palestine. En 1912, il part pour Bruxelles, pour Bergen en Norvège puis pour Leipzig, où il fait la rencontre de Rudolf Steiner. Subjugué par ce dernier, il le suit à Dornach, où il s’installe en 1914. Il fait partie de la communauté qui construit le Johannes Bau qui fut dénommé ultérieurement Goetheanum. Assia et sa sœur Nathalie participent activement à l’entreprise (Assia dirige l’équipe de sculpteurs). Biély, peu habile de ses mains, n’est pas vraiment utile, aussi il sillonne l’Europe suivant Steiner dans ses tournées de conférences, Stuttgart, Munich, Vienne, Prague. En 1916, il répond à l’appel de mobilisation et rentre en Russie en passant par l’Angleterre, mais il est réformé. Assia refuse de quitter Dornach et son travail au Goetheanum en construction. Il vit alors dans un monde obsessionnel et grotesque qu’il décrit minutieusement dans les Carnets d’un toqué. L’année suivante, il fonde le groupe anthroposophique de Moscou avec l’anthroposophe T. Trapeznikov. Il rencontre pour la première fois celle qui sera sa seconde épouse en 1925, Klavdia Nikolaïevna Vassilieva. Il publie Glossolalie, un essai de poésie critique sur l’origine du langage, la manière dont les mots naissent dans la bouche, la conformité du son et du sens.

     Comme Alexandre Blok, Biély soutient par utopie la Révolution russe. Cependant, en 1919, déçu par la révolution bolchévique, il constate qu’il n’y aura pas de « révolution de l’esprit ». En 1920, il fonde avec le critique Ivanov Razoumnik la VOL-FILA (Association libre de Philosophie) dont il présida la branche moscovite. Il éprouve des doutes sur l’anthroposophie. Très vite, son indépendance à l’égard de la stricte doctrine marxiste avait été mal tolérée du pouvoir. Plusieurs membres de l’association avaient été arrêtés puis relâchés, le groupe était de plus en plus surveillé par la Tcheka, et fut finalement interdit à Moscou au début de 1921. Cependant, Lénine accepte de laisser partir Biély pour l’étranger. En 1921, il s’installe à Berlin, où se trouvent de très nombreux intellectuels russes. Assia lui signifie leur séparation définitive. Ils se rencontreront encore à Berlin en 1922 puis à Stuttgart en1923 pour le constat de séparation. Klavdia Nikolaïevna Vassilieva le rejoint alors à Berlin. Ils rentrent ensemble à Moscou, en URSS, où Léon Trotski condamne avec mépris l’écrivain Biély dans son ouvrage Littérature et RévolutionEn 1931, le couple s’installe près de Léningrad. Le 15 juin 1933, Andreï Biély subit une première crise cardiaque ; il meurt à Moscou le 8 janvier 1934, à l’âge de 54 ans. À sa mort, son œuvre comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses. (crédit Wikipedia)

     Son nom a été donné à l’un des principaux prix littéraires russes, le prix Andreï Biély.
Pour plus d’information sur la vie et l’œuvre d’Andreï Biély, lire le blog « Esprits Nomades », c’est ICI.

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AIGUILLES DE CHAMONIX

Aiguilles de Chamonix – photo de Clément Jourdheuil

Extrait de deux passages de La Terre et les rêveries de la volonté dans lesquels Bachelard cite Biély

    Comment mieux réaliser l’essentielle transmutation des forces qui est la loi fondamentale de l’imagination dynamique, de l’imagination dynamisante ? devant la mer immense, le rocher est l’être viril.
      Le vent dans les rochers affreux, comment n’aurait-il pas une voix déchirante ? La gorge rocheuse n’est pas seulement un sentier étranglé, elle est secouée  du sanglot de la terre que l’écrivain russe Biely entendait dans le forêts et le amonts de son enfance (Anthologie des Ecrivains soviétiques, p.49) : « Les vents rapides deviennent un sifflement dans les branches sous le mugissement noir du roc; attention au basson guttural… parmi les rochers… qui fore une gorge sous les facettes lisses et pures des géants gris. » Dans le paysage dynamisé par la pierre dure, par le roc de basalte ou de granit, un mugissement noir creuse l’abîme. Le rocher crie.   (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 183)

     D’autres poètes, au lieu de vivre l’effort d’Atlas à sa naissance, se portent à son fougueux accomplissement, Biely écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever, il vit une sorte de paysage ascendant, qui lutte en toutes se formes contre la pesanteur :

     « Les pointes rocheuses menaçaient, surgissaient dans le ciel; s’interpellaient, composaient la grandiose polyphonie du cosmos en genèse; vertigineuses, verticales, d’énormes masses s’accumulaient les unes sur les autres, dans les abîmes escarpés s’échafaudaient les brumes; des nuages vacillaient et l’eau tombait à verse; les lignes des sommets couraient rapides dans les lointains; les doigts des pics s’allongeaient  et les amoncellements dentelés dans l’azur enfantaient de pâles glaciers, et les lignes de crêtes peignaient le ciel ; leur relief gesticulait et prenait des attitudes ; de ces immenses trônes des torrents se précipitaient en écume bouillante; une voie grondante m’accompagnait partout ; pendant des heures entières défilaient devant mes yeux des murs , des sapins, des torrents et des précipices , des galets, des cimetières, des hameaux, des ponts; la pourpre des bruyères ensanglantait les paysages, des flocons de vapeur s’enfonçaient impérieusement dans les failles et disparaissaient, les vapeurs dansaient entre soleil et eau, fouettant ma figure, et leur nuage s’écroulait à mes pieds; parmi les éboulements du torrent, les tumultes de l’écume allaient se dissimuler sous les laits de l’eau étale; mais par là-dessus tout frissonnait, pleurait, grondait, gémissait et, se faisant un chemin sous la couche laiteuse qui faiblissait, moussait comme fait l’eau.

     Me  voici dressé au milieu des montagnes… »

    Nous n’avons pas voulu trier ce long document, car nous voulions lui laisser ses forces d’entraînement. Biely donne, précisément un tableau dynamique, la description dynamique d’un relief qui veut la violence. Et combien symptomatique est la dernière ligne citée ! Tous ces pics qui s’allongent, tout ce relief qui gesticule et qui prend des attitudes, c’est pour aboutir à « dresser » le démiurge littéraire au milieu des montagnes ! Comment mieux dire qu’Atlas est le maître du monde, qu’il aime son fardeau, qu’il est fier de sa tâche ? Une joie dynamique traverse le texte de Biely. Il ne vit pas une apocalypse, mais la joie violente de la terre.   (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 322-323)

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Sur les montagnes

Les montagnes dans des couronnes nuptiales.
Je suis enchanté, je suis jeune.
Il y a chez moi sur les montagnes
un froid purificateur.

Voilà que vers moi sur le roc
un bossu aux cheveux blancs se traine.
Comme cadeau il m’apporte
des ananas des serres souterraines.

Il danse dans des habits framboise
en glorifiant l’azur.
Avec sa barbe, il soulève 
un tourbillon de tempêtes d’argent neigeux.

Il crie bien fort
d’une voix grave de basse.
Dans les cieux
il lance un ananas.

Et, ayant décrit un arc,
illuminant les alentours,
l’ananas tombe, luisant
dans l’inconnu

en émettant de la rosée dorée
en colonnes de ducats.
Les gens disent en bas :
« C’est le disque du soleil enflammé… »

Les fontaines de feu dorées
tombent en retentissant,
lavent les rochers
comme la rosée
du cristal cramoisi.

Je soutire du vin dans les verres
et m’approchant de biais
j’arrose le bossu
d’un flot d’écume claire.

1903, Moscou

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Santiago Carruso - Manfred conjurant les Esprits - 2012

Santiago Carruso – Manfred conjurant les Esprits – 2012

Le Retour (extrait)

 » Il faisait nuit. Sur l’énorme falaise noire qui éventrait le ciel, le vieillard, tout entier tendu vers les hauteurs, se tenait debout, appuyé sur son bâton.
Les vents froids le frappaient; ses vêtements assombris se confondaient avec l’obscurité ambiante.
Les vents froids le frappaient et les pans de son habit battaient derrière son dos comme des ailes ténébreuses.
On aurait dit que c’étaient là les ailes de la nuit et que le vieillard dressé dans le noir planait comme une chauve-souris au-dessus du monde.
Sa barbe ressemblait à un nuage argenté, à une nébuleuse prise dans le tourbillon nocturne des siècles, prête à éclater en sanglots de feux stellaires.
Son collier lumineux paraissait un prolongement des étoiles. De temps à autre, une comète, diamant tombé de sa poitrine, tourbillonnait dans les ténèbres.
Le vieillard dispersait ses joyaux et ceux-ci, telles des graines de mondes nouveaux, se répandaient dans la nuit.
On aurait pu croire que des formes de vie inédites y naissaient pour y clore leurs destins.
Le vieillard planait toujours, agitant ses ailes, et criait « L’enfant connaîtra un nouveau commencement. Il renaîtra sur chaque diamant pour se répéter sans cesse. »
Mais ce n’était qu’une illusion. Le vieillard ne volait pas. Les vents glacés le frappaient et les pans de son habit flottaient dans son dos.
Et au fur et à mesure que le jour montait dans le ciel, son vêtement s’éclaircissait jusqu’à retrouver sa blancheur de neige.
La mer, couleur d’émeraude translucide, luisait sur toute sa surface et heurtait la rive en houles sonores. Le ciel de cristal, tendre et fragile, semblait inondé d’or vert… Seuls les horizons étaient hantés de brumes mauves et pourpres.
Sinon, tout était vert. « 

Traduction Christine Zeytounian-Beloüs, copyright édition Jacqueline Chambon.

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« Jeunesse en deuil » – George Clausen, 1916

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George Clausen – Youth Mourning, 1916

     Durant la Première guerre mondiale, le peintre George Clausen (1852-1944) peindra des tableaux de propagande montant une Grande-Bretagne idyllique  à l’intention des jeunes soldats. Il ne sera pas épargné par la tragédie de la guerre puisque le jeune mari de sa fille Kitty meurt au combat au cours de l’année 1915. Le tableau « Youth Mourning » peint en 1916 rappelle ce fait douloureux. Fortement influencé par le mouvement symboliste français, on y voit une jeune fille nue personnifiant la jeunesse, en position fœtale, pleurant sur le sol au pied d’une croix de bois qui domine un paysage dévasté parsemé de trous d’eau qui semblent être des cratères creusés par des obus. La couleur blafarde du corps de la jeune fille tranchent avec les tons bruns et sombres du décor et sa vulnérabilité révélée par sa nudité est renforcée par l’aspect menaçant du décor. Au loin, derrière la ligne d’horizon, la lueur d’une aurore sans promesse a une tonalité triste et figée comme si le jour hésitait à se lever.

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Ève, une seconde fois créée par les poètes…

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Ève vue par Victor Hugo, La Légende des Siècles

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Bas-relief  à  Autun , art roman –  la Tentation d’Eve – attribué à Gislebert (musée Rolin)

Le sacre de la femme – Ève

(I)

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie ;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;

(IV)

Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité ;
Ève blonde admirait l’aube, sa soeur vermeille.

Chair de la femme ! argile idéale ! ô merveille ! 
Pénétration sublime de l’esprit 
Dans le limon que l’Être ineffable pétrit !
Matière où l’âme brille à travers son suaire !
Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire !
Fange auguste appelant le baiser et le coeur, 
Si sainte, qu’on ne sait, tant l’amour est vainqueur, 
Tant l’âme est vers ce lit mystérieux poussée, 
Si cette volupté n’est pas une pensée, 
Et qu’on ne peut, à l’heure où les sens sont en feu,
Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu !
Ève laissait errer ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers à la haute stature, 
Autour d’Ève, au-dessus de sa tête, l’oeillet
Semblait songer, le bleu lotus se recueillait, 
Le frais myosotis se souvenait ; les roses 
Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes ;
Un souffle fraternel sortait du lys vermeil ; 
Comme si ce doux être eût été leur pareil, 
Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme, 
La plus belle s’était épanouie en femme.

Victor Hugo – La Légende des Siècles, 1859.

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     « On reconnaît dans ce « suaire » de la peau la manifestation de Dieu par le voile, l’enveloppe corporelle s’allumant sous l’effet d’une étincelle divine. En termes néo-platoniciens, Ève possède en elle « une double lumière, l’une naturelle ou innée, l’autre divine et infuse » : une clarté inhérente à la « matière » elle-même brille dans sa « blonde » chevelure, alors que le rayon transcendant de la grâce resplendit en son « âme » (ainsi « la femme » est-elle la « sœur » de « l’aube » céleste). Comme la « chair » est le réceptacle de « l’esprit », Ève apparaît comme un vase de terre que la lumière de l’Idée façonne en l’emplissant, ou littéralement une « argile idéale ». Indice de sa cause première, le potier divin, la femme est semblable à cette statuette sacrée appelée figura qui conserve l’empreinte de son moule initial désormais absent, invisible, la forma : « Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire ». Par l’impression de ce contour qui lui confère sa forme et sa beauté, Ève est ici-bas l’image de « l’Être ineffable », la « merveille », ou d’après l’étymologie la divinité éminemment visible.     –     Sébastien MullierSplendeur de l’Eden. Hugo néo-platonicien.

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Ève vue par Max Pons — Magnifique poème.

ÈVE

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Toi la première et la dernière
Je te recommence patiemment
Toi perdue et retrouvée
Détruite et reformée
Toujours la même

Me voici
Lucide et heureux
Devant cette glèbe
Cette argile fertile
Te pétrir
Te lisser
Te polir
Te reconnaître enfin
Te finir

Me voici
Devant ce val délicatement veiné
À la naissance d’un fleuve d’ombre et de feu
Estuaire au limon de vie
Devant ces meules lourdes de louanges
Cette fête de courbes
Ce langoureux

ballet
Paysage pour la grande faim
Du dehors et du dedans

Me voici
Après une longue errance
Aux confins de toute une flore
D’algues et de mousses
Depuis toujours je te connais
Inventée avant de te toucher
Faite pour que je te révèle
Ce que tu es

Max Pons

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Ève vue par Charles Van Lerberghe, La Chanson d’Ève

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La TENTATION

Un silence se fit dans le déclin du jour.
Une plainte expira, puis un soupir d’amour.
Puis une pomme chut, une autre encore, et d’autres,
Dans l’herbe haute et chaude et l’ombre d’émeraude.

Le soleil descendit de rameaux en rameaux;
On entendit chanter un invisible oiseau.
Une senteur de fleurs molles et défaillantes
Sur la terre glissa comme une vague lente.

Et pour mieux enchanter celle qui vient, les yeux
Baissés, et comme en songe, et le cœur oublieux,
Par les troubles sentiers de ces jardins magiques,
Le soir voluptueux, dans les airs attiédis,
De ses subtiles mains complices étendit
L’insidieux filet des étoiles obliques.

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LA FAUTE

« Il luit dans l’ombre,
Le beau fruit d’or,
Il luit comme un trésor
Entre ces feuilles.
C’est pour toi qu’il a mûri,
Le beau fruit du Paradis.
Quelles roses lui sont pareilles !

Voilés de leurs ailes,
Les anges sommeillent…

Voici que la nuit vient,
Pas une étoile ne se lève.
Oh ! rien

Q’un effleurement
De tes lèvres…
Qui peut savoir ?
Le souffle du soir le touche bien.

Ecoute ma chanson;
Elle murmure à ton oreille :
Approche et cueille.
Les anges sommeillent….»

Je l’ai cueilli ! je l’ai goûté,
Le beau fruit qui enivre
D’orgueil et je vis !
Je l’ai goûté de mes lèvres
Le fruit délicieux de vertige infini.
Mon âme chante, mes yeux s’ouvrent,
Je suis égale à Dieu !

Un autre monde de beauté
S’étend devant me rêves;
De toutes choses sur la terre se lèvent
De nouvelles clartés.
Ah ! tout n’était qu’illusion humaine,
Et songes décevants !
Pour la première fois je vois et je comprends,
Comme Dieu lui-même

Ah ! qu’en la paix de l’Eden il repose,
L’arbre miraculeux de lumière et de vie,
Où je devais trouver la mort !
pas un frisson dans ses feuilles ravies.
Avec quel sourire de calme bonheur,
Il respire l’air empourpré du soir !
Et voici qu’à la place où furent ces fruits d’or,
Les rameaux innocents se sont couverts de roses.

Charles Van Lerberghe – La Chanson d’Ève (extraits) – 1904

Cranach, Eva, Ausschnitt / Florenz - Cranach / Eve / Detail -

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Charles Van Lerberghe (1861-1907)     Charles Van Lerberghe né dans les Flandres belges à Gand en 1861 est l’un des plus éminent poète symboliste belge d’expression francophone. Comme VerhaerenMaeterlinck et Grégoire Le Roy, il  fut formé par les jésuites au collège Sainte-Barbe à Gand. En 1698, il publie un recueil de poèmes symbolistes, Entrevisions, nettement marquée par l’influence des préraphaélites mais c’est un long poème sublime de charme et de délicatesse, La Chanson d’Ève, parue en 1904, trois ans avant sa mort, qui lui apportera la notoriété au travers de la description de  l’Eve de la création qui représente pour lui autant la femme éternelle que la part féminine de son âme  : « Elle est ma pensée, Psyché si l’on veut, la Muse comme on disait jadis : moi et un certain idéal que j’ai non seulement de la jeune fille et de ses songeries, mais d’une âme féminine, très douce et pure, très tendre et rêveuse, très sage et en même temps très voluptueuse, très capricieuse, très fantasque. L’âme que j’ai du avoir dans une autre existence, lorsque l’homme n’existait pas encore et que tout le monde avait encore un peu une âme de jeune Ève

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Loïe Fuller, femme tout à la fois papillon, fleur, flamme et serpent

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Capture d’écran 2015-10-25 à 02.36.04

Loïe Fuller,  femme tout à la fois papillon, fleur, flamme et serpent

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Loie_Fuller_portrait

Loïe Fuller (1862-1928)

    Mary Louise Fuller, dite Loïe Fuller, née à Hinsdale (Illinois) le 15 janvier 1862 et morte à Paris le 2 janvier 1928, est une danseuse américaine, pionnière de la danse moderne; elle est célèbre pour les voiles qu’elle faisait tournoyer dans ses chorégraphies. Elle apparait pour la première fois aux Folies-Bergère en 1892 et enthousiasma le public lors de l’Exposition universelle de 1900. Son nom est associé au courant Art Nouveau, au Japonisme et au Symbolisme. On la surnommait, la « fée lumière » parce qu’elle utilisait l’éclairage électrique tout juste naissant pour créer des jeux de lumières où apparaissaient grâce à la manipulation de grands voiles de soie dont elle était revêtue, papillons, serpents, fleurs et flammes. Ses danses les plus célèbres sont la Danse du Lys, la Danse de Feu et la Danse serpentine.

Jean Cocteau en faisait le portrait peu aimable suivant :

« Une grosse américaine, assez laide et à lunettes, debout sur une trappelentille*, manœuvre avec des perches des flots de voile souple, et sombre, active, invisible, comme le frelon dans la fleur, brasse autour d’elle une innombrable orchidée de lumière et d’étoffe qui s’enroule, qui monte, qui s’évase, qui ronfle, qui tourne, qui flotte, qui change de forme,comme la poterie aux mains du potier, tordue en l’air sous le signe de la torche et de la chevelure. »

* trappelentille : quésaco ?

Mallarmé lui a consacré un poème et écrit un texte sur son spectacle ( c’est  ICI ) :

Billet

Pas les rafales à propos
De rien comme occuper la rue
Sujette au noir vol de chapeaux ;
Mais une danseuse apparue

Tourbillon de mousseline ou
Fureur éparses en écumes
Que soulève par son genou
Celle même dont nous vécûmes

Pour tout, hormis lui, rebattu
Spirituelle, ivre, immobile
Foudroyer avec le tutu,
Sans se faire autrement de bile

Sinon rieur que puisse l’air
De sa jupe éventer Whistler.

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Loïe Fuller vue par les peintres

Whistler - Loïe Fuller dancing, 1892

Loïe Fuller vue par les peintres : Toulouse-Lautrec, Kilo Moser, Gérôme, Joseph Paget Fredericks, Jean-Louis Forain, Jean de Pal, Thomas Theodore Heine, Rodin

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articles liés

   Sur le site officiel L’HISTOIRE par L’IMAGE, l’historienne Gabriella Asaro a écrit un article très complet sur le thème de Loïe Fuller vue comme incarnation du symbolisme sur scène, je vous invite à le consulter, c’est  ICI .

   Sur ce blog, voir également l’article « Savage Beauties » consacré au couturier trop tôt disparu, Alexander McQueen, qui a réalisé des robes inspirées des danses de LoÏe Fuller, c’est  ICI .

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Bruges-la-Morte, roman de Georges Rodenbach (1855-1898), écrivain belge francophone

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Daniel Meisner - BRUGK IN FLANDERN (Brugge), 1627

Vue de Bruges (Belgique). Gravure emblématique avec des vers en latin et en allemand, parue dans : Daniel Meisner, Thesaurus Philopoliticus, Frankfurt am Main, 1623-1632.

Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte             Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte
(Joël Goffin, dont je vous invite à visiter le site très complet et excellent qu’il a consacré à Bruges-la-Morte : http://bruges-la-morte.net me précise que ce plan est tiré du catalogue « Georges Rodenbach ou la légende de Bruges » édité à l’occasion de l’exposition réalisée en Seine-et-Marne au musée Mallarmé.)

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George Rodenbach (1855-1898)L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. Le volume comportait plusieurs planches photographiques de la ville en 1992 dont certaines sont présentées ci-dessous. Des extraits de textes du roman accompagnent ces photographies.

 

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Bruges-la-Morte : avertissement de Georges Rodenbach.

    Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu’il nous a plu d’élire, apparaît presque humaine… Un ascendant s’établit d’elle sur ceux qui y séjournent. Elle les façonne selon ses rites et ses cloches. Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l’événement même du livre. C’est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte.

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de la Wollestraat et du beffroi

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de la Wollestraat et du beffroi

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–––– Evocations : agonies de villes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     « Les villes sont un peu comme les femmes : elles ont leur temps de jeunesse et d’épanouissement; puis vient le déclin, et les lézardes chaque jour accrues au long des murs augmentent péniblement les rides de leur vieillesse. Combien qui furent naguère les cités riches et belles, ont une fin de vie abandonnée; pauvres aïeules qui se raidissent avec des airs déchus, conservant tout au plus quelques monuments : blasons de pierre, armoiries familiales qui seuls attestent leur ancienne et authentique noblesse. La plupart ont tourné au mysticisme, villes devenues religieuses, qui égrènent, dans le soir, le chapelet de fer des carillons ! »

Bruges - le beffroi et la grande Place vers 1888Bruges – le beffroi et la grande Place vers 1888

     Tandis que l’immense tour laisse la ville à ses pieds et jette sur elle son immense ombre indifférente, voici, d’un air plus apitoyé, comme les servantes de son agonie, des femmes du peuple dans l’éloignement des rues qui circulent d’un pas amorti sur la mousse et sur l’herbe encadrant les pavés. Elles sont ensevelies en une grande mante à plis raides dont le capuchon relevé leur cache toute la tête. C’est le costume local : une cloche de drap noir aux balancements mélancoliques, et, là-bas, dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche comme un glas.

     Douceur de cheminer à présent dans la ville léthargique, à travers des songes et des souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente flânerie, une surprise et un imprévu. Oh ! les façades anciennes et rares, avec des bouquets sculptés qui se fanent, des cartouches où des satyres se débandent dans l’effritement de la pierre, des têtes de femmes dont la pluie et la poussière ont défleuri la bouche.

     Partout des ornements, un caprice, un symbole, un emblême, des armoiries ou des enseignes que le temps a patinés comme avec la cendre des années !

Bruges -  statue de Jan van Eyck

    Partout des perrons avec des balustrades; partout des pignons qui montent aussi comme des escaliers aux marches régulières escaladées par les regards qu’attirent un oiseau de fer, au sommet, ou quelque girouette inconsolable. Sur les murailles, des ancres en forme de chiffres qui attestent leur authentique vétusté; des bas-reliefs subsistant à demi-rongés; des briques éraflées par d’immémoriales blessures, d’un rouge de sang caillé; puis encore des écus blasonnés d’un Lion ou d’une Demi-Lune se balançant à des tringles rouillées, à la porte d’antiques hôtelleries. Et aux fenêtres, des vitraux d’un glauque triste, enchassés en des losanges de plomb; et rien ainsi n’arrive au dehors de la vie intérieure des maisons, comme abandonnées et mortes !

     Ici la sourdine des sons s’apparie à la sourdine des couleurs, car toutes les façades s’effacent en des nuances de jaunes pâles, de verts éteints, de roses surannées qui chantent doucement la silencieuse mélodie des teintes fanées. On ne sait quelle obsession de cierges et d’encens vous poursuit à travers ce dédale des rues pacifiées; à chaque carrefour des Madones, en des armoires de verre, habillées de velours et de dentelles, couronnées d’argent, honorées de fleurs et d’ex-voto. Puis, des calvaires, des chapelles, des oratoires où sont des reliques à baiser, des cires à allumer sur des ifs de fer aux branches noires, – et les grandes églises enfin aux tours énormes environnées de lugubres corneilles : Saint-Sauveur et Notre-Dame, dont on regarde à peine la décoration touffue, luxueuse, les marbres, les riches boiseries, les vitraux en fleurs, les oeuvres d’art entassées parmi lesquelles rayonne une Vierge de Michel-Ange.

Bruges - gisants

     Tout cela chavire dans l’immense impression mortuaire que la ville nous a donnée peu à peu et qui se continue ici même dans la sombre cathédrale où sont les émouvants sarcophages de Charles-le-Téméraire, couché sur le dos, les mains jointes, les pieds sur un lion – la force – et de Marie de Bourgogne, en robe de marbre, les pieds sur un héraldique lévrier – la fidélité –. Et combien d’autres tombeaux : toutes les dalles sont des pierres tumulaires, avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées déjà comme des lèvres de pierre… La mort elle-même ici est effacée par la mort !

    Mais, à de certains jours, tout s’anime d’une vie soudaine et inusitée. Comme aux appels d’un invisible clairon que les Anges auraient embouché, toutes les Vierges et les Sacré-Coeur vont descendre de leurs piédestaux; les bannières vont frissonner comme des robes revêtues. Et voici le portail qui s’ouvre : c’est la fête du Saint-Sang; et dans les premières chaleurs de mai sort et s’avance, par la ville ressuscitée, la Procession : des enfants de choeur en robes rouges : de petites filles en blanc, par centaines, en des mousselines de neige, effeuillant des corbeilles, menant l’agneau pascal pavoisé de rubans; puis les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d’or et en armure; les princesses de l’histoire brugeline, sur des chevaux caparaçonnés, en de somptueux et authentiques costumes. Car dans ces processions ou ces cortèges historiques, ce sont les jeunes gens et les jeunes filles des plus nobiliaires familles de Flandre qui tiennent les grands rôles, avec des étoffes anciennes, des dentelles de naguère et des bijoux familiaux. Et voici les moines de tous les ordres, psalmodiant sur l’accompagnement des cuivres : dominicains, franciscains, oratoriens, carmes; puis les lévites du séminaire, puis les prêtres, les vicaires, les chanoines en dalmatiques, en chasubles brodées d’or et d’argent et rayonnantes comme des jardins d’orfèvreries. Enfin dans l’encens, les clochettes, les cloches, les psaumes, voilà l’Evêque, mitre en tête, sous un dais, portant le précieux cristal où saigne éternellement l’unique rubis possédé du Saint-Sang.

Bruges - Fête religieuse du Sin sangBruges – Fête du Saint-Sang

   Et l’on croirait que c’est un rêve, ce fastueux déroulement dans les rues mornes et que, pour un jour, ont pris chair et se sont animés par on ne sait quel miracle les personnages des divins tableaux de Van Eyck et de Memling qui dorment là-bas dans les musées.

    C’est un moment d’illusion dans son séculaire abandon : « On fait du bruit dans l’herbe, et les morts sont contents », à dit Hugo. Mais le bruit passe vite et aujourd’hui que je vous y mène, une paix de cimetière règne dans les quatiers déserts, au long des quais taciturnes.

    Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés,  avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !

Fernand Khnopff - canal à Bruges, 1904Fernand Khnopff – canal à Bruges, 1904

    Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent…

    Et, comme pour laver ce cadavre de l’eau immobile, sans cesse dégoulinent et ruissellent en pleurant le gargouillis des gouttières, des rigoles, des sources intermittentes, le trop-plein des toits, le suintement des ponts en tunnel, et c’est comme un accord de sanglots et de larmes intarissables.

bruges - cygnes

    Oh ! les invisibles pleureuses, les larmes des choses dont on entend véritablement ici la tristesse presque humaine !
    Seuls, de grands cygnes, les cygnes légendaires de ces canaux, animent ce deuil depuis des siècles, divins oiseaux de neige et de féerie, venus là on ne sait d’où, descendus d’un blason s’il faut en croire la légende d’après laquelle la ville ancienne, pour expier l’injuste condamnation d’un gentilhommme qui portait des cygnes dans ses armoiries, aurait été condamnée à entretenir à perpétuité les cygnes dans ses canaux.

    Mais le souvenir de sang ne hante plus les beaux oiseaux expiateurs, car ils naviguent, calmes et blancs. Et le poète, comme Lohengrin, se sent traîné par eux vers les agonisantes banlieues et les sites choisis du Minnewater, un nom aux résonances exquises, « le lac d’amour », a-t-on traduit, mais mieux que cela : l’eau où l’on aime ! Et ici, devant ce doux lac semé de nénuphars, où la nuit déroule son chapelet d’étoiles, le rêve décidément s’émotionne, les silences épars entrelacent leurs mailles en un filet de mélancolie dans lequel peu à peu toutes les paroles reploient leurs ailes. Au loin, un carquois gigantesque de tours, de tourelles, de flèches qui hérissent l’horizon, et les tours, Dieu sait quelles ombres, elles allongent en ce moment sur le coeur !

    Parmi les remparts, quelques moulins mélancoliques qui tournent d’une aile lassée. Ils ont l’air, dans la reculée, très lentement de moudre un coin de ciel pâle.
    Et devant soi, frileusement blotti sous des manteaux de feuillage, avec un long mur d’enceinte comme un cimetière d’âmes, s’allonge l’amas gris et confus des maisons du Béguinage.

Bruges : la porte monumentale d'entrée du beguinageBruges : la porte monumentale d’entrée du béguinage

    Les Béguinages ! Oh ! ces curieux et uniques couvents s’éternisant en Flandre, dans la tristesse des villes mortes, non seulement à Bruges et à Gand, mais en de plus infirmes et déchues : à Courtrai, Termonde, Malines, ces pauvres petites villes dont les cloches sont comme les voix obstinées et chevrotantes.

    Le Béguinage, c’est une ville à part dans l’autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin de prière inviolé.
    Au centre, une herbe grasse – étoffée et compacte comme une prairie de Jean Van Eyck. Tout autour, des rues que bordent de chaque côté des murs aussi blancs que des nappes de Sainte Table. Dans ces murs, les portes, peintes en vert, sont historiées d’images en couleurs ou en ferronnerie, avec le nom de chaque couvent, des noms doux, doux sonnants. La « Maison des Anges », la « Maison des Fleurs », la « Maison de la consolation des pauvres »; ou encore, la « Maison de Sainte Béga », soeur de Pépin, qui fut, dit-on, fondatrice de l’Ordre.

Bruges : cour intérieure du béguinage

Bruges : cour intérieure du béguinage

   Tous ces petits couvents séparés comptent chacun une vingtaine de religieuses, un peu plus ou un peu moins, vivant en communauté, soumises à la même discipline et à la même obédience, sous la direction de la grande dame du Béguinage.
    Elles suivent aussi les mêmes offices, et ce n’est pas le moins curieux de pénétrer dans l’église à l’heure des messes et des saluts. Car, selon la règle, elles mettent toutes en entrant, par-dessus leur tête, un énorme voile empesé qui tombe en cassures droites jusqu’à terre; puis vont s’agenouiller côte à côte, et c’est alors – à Gand surtout, où le Béguinage contient plus de 1200 religieuses – comme un glacier aux cônes pointus et blancs qui s’immobilisent sous le vol des cantiques.
    La caractéristique de l’Ordre, c’est qu’on y est toujours comme en noviciat sans se lier par des voeux, avec la faculté de sortir quand on le désire, de ces libres couvents, de rentrer dans le monde, de contracter mariage. Mais la chose est rare. Elles y vivent si calmes, si loin de la vie, passives, machinales, dans le halo de linge de leurs cornettes, tout leur rêve ne va qu’à bien parer, avec des doigts méticuleux, l’autel de l’église, pour les mois de Marie et les neuvaines.
     Après les offices, leurs heures s’emploient à des travaux de couture, mais comme si ces doigts vierges ne pouvaient manier que des chose blanches, elles cousent et brodent du linge ou font de la dentelle. Dans l’ouvroir aux murs bleu-pâle, elles sont assises en cercle et leurs doits agiles jouent avec les bobines sur un grand carreau où les fils s’emmêlent autour des épingles de cuivre en blanches combinaisons de fleurs !
    Au Béguinage de Bruges, la déchéance environnante a aussi décimé la sainte population cloîtrée là. La moitié des petits couvents sont vides, et les quelques religieuses demeurées ont à peine l’air de vivre dans l’enclos plein d’absence. Vaguement aperçues derrière les vitres closes, on les prendrait plutôt pour les ombres des religieuses d’autrefois venant apporter dans les chambres muettes, à la Madone délaissée, quelques fleurs nouvelles du Paradis.

     Au dehors, dans la paix sommeillante des rues, plus de bruit, plus même d’échos; seul, un peu de vent dans les grands arbres dont les feuilles remuées font un bruit de source de qui la plainte se tarit. Comme la ville est loin ! la ville est morte ! Et c’est pour ses obsèques qu’une cloche, là-bas, tinte ! Voici d’autres sonneries, mais si vagues, si lentes, comme d’une pluie de fleurs noires, comme d’une poussière de cendres froides que ces urnes balanceraient du haut des tours lointaines !
     Et la paix, un moment troublée par ces titillations de l’espace, s’élargit et submerge jusqu’à la respiration des choses. On marche à pas étouffés, comme dans une maison où il y a un mort. On n’ose même plus parler.
     Car le silence apparaît à ce moment comme quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui vit là, seul, comme en un royaume élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit, on a comme l’impression d’une chose anormale, choquante et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent encore logiquement circuler à pas frôlants dans cette atmosphère éteinte, car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont encore des cygnes blancs des longs canaux. Et dans le vaste enclos mystique, on se trouve comme surpris d’être seul à survivre à la mort d’alentour; peu à peu on subit le lent conseil des pierres, et j’imagine qu’une âme saignant d’une cruelle et récente douleur qui aurait marché dans ce silence sortirait de là avec l’ordre des choses de ne plus vivre davantage et, au bord du lac voisin, elle éprouverait ce que disent les fossoyeurs de Shakespeare à propos d’Ophélie : ce n’est pas elle qui irait vers l’eau, mais l’eau viendrait au devant de sa peine !

Evocations. Agonie de villes.

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–––– Bruges-la-Morte ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre III) :

     « Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.      Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette Veille ville aux rues en circuits et en méandres.  Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau…      Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l’inconnue ou derrière elle, sans même s’apercevoir qu’après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand’Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d’or de son cadran.      La jeune femme, svelte et rapide, l’air de se dérober à cette poursuite, s’était engagée dans la rue Flamande – aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes – apparaissant plus nette et d’une silhouette mieux découpée chaque fois qu’elle passait devant la vitrine éclairée d’un magasin ou le halo répandu d’un réverbère.      Puis il la vit brusquement traverser la rue, s’acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra. »

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collection Tavik Frantisek Simon – Grand’place de Bruges et beffroi

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Palais de Justice, l’Hôtel de Ville et la Chapelle du Saint- Sang

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre I & II) :

« il se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu’il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d’automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l’eau, faufile l’air, hérisse d’aiguilles les canaux planes, capture et transit l’âme comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables !

    Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la ligne des quais, d’une marche indécise, un peu voûté déjà, quoiqu’il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, très loin, au-delà de la vie.     Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d’après-midi ! Il l’aimait ainsi !      C’est pour sa tristesse même qu’il l’avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa fantaisie, d’une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en passant, sans que la grande mélancolie d’ici pût influencer leur joie. Mais plus tard, resté seul, il s’était ressouvenu de Bruges et avait eu l’intuition instantanée qu’il fallait s’y fixer désormais. Une équation mystérieuse s’établissait. A l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu’ici. Il y était venu d’instinct. Que le monde, ailleurs, s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d’une existence si monotone qu’elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre.      Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils déranger et rouvrir la plaie ?       Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.  

Fernand Khnopff - Frontispice de Bruges-la-Morte  .

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Fernand Khnopff – Frontispice de Bruges-la-Morte  

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Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.      La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.      Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons décalquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.      Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.      Plus d’une fois déjà il s’était senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris l’ordre des choses de ne pas survivre à la mort d’alentour.      Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah ! cette femme, comme il l’avait adorée ! Ses yeux encore sur lui! Et sa voix qu’il poursuivait toujours, enfuie au bout de l’horizon, si loin ! Qu’avait-elle donc, cette femme, pour se l’être attaché tout, et l’avoir dépris du monde entier, depuis qu’elle était disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent à la bouche qu’un goût de cendre impérissable ! »

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illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai du Rosaire

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illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Meebrug ter hoogte van de Groenerei en de Steenhouwersdijk)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Quai vert

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre V) :

     « Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.      Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu’aux fins d’après-midi; et puis aussi pour n’être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu’il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n’avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d’âme, parce qu’il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l’absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s’y inquiéter un peu du voisinage, de l’hostilité ou du respect publics lorsqu’on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l’attouchement pour ainsi dire?      En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. A tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s’érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclament: « Je suis l’immaculée. »      Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l’œuvre perverse, le chemin de l’enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.      Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l’offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n’échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or la foi scandalisée s’y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.       Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n’en ignora: bavardages de porte en porte; propos d’oisiveté; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.      On s’amusa d’autant plus de l’aventure qu’on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd’hui, c’est là qu’aboutissait ce deuil qu’on avait pu croire éternel.       Tous s’y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C’était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s’indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire…  belgium-brugge-21.bmp      Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l’épiant dans ces sortes de petits miroirs qu’on appelle des espions et qu’on aperçoit à toutes les demeures, fixés sur l’appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s’encadrent des profils équivoques de rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d’une seule minute en leurs yeux – et répercute tout cela dans l‘intérieur des maisons où quelqu’un guette.        Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L’illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l’aller voir qu’au soir tombant greffèrent d’une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d’abord, et l’indignation s’acheva dans des rires.

     Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s’acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue. Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule ! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l’eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées – semblait-il – et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d’autres ciels… Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l’eau frémir comme la plainte d’une frêle source inconsolable, Hugues n’entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux. La ville d’autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l’effleurait plus qu’à peine d’un glacis de mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s’offrait telle qu’une ville neuve qui ressemblerait à l’ancienne.« 

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le petit marché aux poissons

Tavik Frantisek Simon - Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – Bruges, 1904

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

Quand on contemple cette photo en noir et blanc que Rodendach avait choisi pour illustrer son roman, comment ne pas penser aux décors de villes moyenâgeuses mis en scène par les cinéastes expressionnistes allemands avec en particulier les décors créés par l’architecte Hans Poelzig pour le film Der Golem.

Hans Poelzig - Der Golem

décor de Hans Poelzig pour le film Der Golem.

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VI) :

    « En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme d’une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l’ancienne !      Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu’à ces nuances d’âme.       N’est-ce pas d’ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu’il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ?       Il avait ce qu’on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.      C’est pour cela qu’il avait choisi Bruges, Bruges d’où la mer s’était retirée, comme un grand bonheur aussi.      Ç’avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l’unisson avec la plus grande des Villes Grises. Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel !      Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l’infini: les unes sont d’un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d’autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l’ensemble, c’est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.       Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutôt noir; or, ouaté, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux.      Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s’unifie en chemins de silence incolores.      Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l’atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.      C’est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l’air – et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.  Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s’ensabler, s’enliser sous cette petite poussière d’éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville!      Aujourd’hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d’une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous?       Quoi qu’il en fût du singulier hasard, Hugues s’abandonna désormais à l’enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s’exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.« 

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges (Lange Rei), 1906/1907Tavik Frantisek Simon photo-lange-reie-brugge-boek

canal à Bruges (Lange Reie), 1904

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges ,1904 et la même vue en 1888

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Pont et entrée monumentale du Béguinage

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : la cour intérieure du Béguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VIII) : 

     « Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe apprit de son maître, le matin, qu’il ne dînerait ni ne souperait chez lui et qu’elle était libre jusqu’au soir. Elle en fut toute réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la grand’messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la journée chez sa parente, sœur Rosalie, qui habitait un des couvents principaux du religieux enclos. C’était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d’aller au Béguinage. Tout le monde l’y connaissait. Elle y avait plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait pour ses très vieux jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d’y venir elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d’autres – si heureuses! – qu’elle voyait avec une cornette emmaillotant leur tête d’ivoire âgé. Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de s’acheminer vers son cher Béguinage, d’un pas encore alerte, dans sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au loin, des tintements semblaient s’accorder avec sa marche, sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts d’heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme tapoté sur un clavier de verre… Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne qu’un peu d’herbe ou de feuillage attendrit. La bonne matinée! Et comme elle allait d’un pas allègre, dans le soleil clair, émue d’un cri d’oiseau, de l’odeur des jeunes pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites choisis du Minnewater – le lac d’amour, a-t-on traduit, mais mieux encore: l’eau où l’on aime! et là, devant cet étang qui somnole, les nénuphars comme des cœurs de premières communiantes, les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les moulins, à l’horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut l’illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son enfance… C’était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les scrupules et la terreur l’emportent sur la confiance et qui a plus la peur de l’Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du décor, la sensualité des fleurs, de l’encens, des riches étoffes, qui appartient en propre à la race. C’est pourquoi l’esprit obscur de la vieille servante s’extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu’elle franchissait le pont arqué du Béguinage et pénétrait dans l’enceinte mystique. Déjà, ici, le silence d’une église; même le bruit des minces sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie- de Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l’air de l’Agneau pascal. Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s’enchevêtrent, s’allongent, formant un hameau du moyen âge, une petite ville à part dans l’autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d’un silence si contagieux qu’on y marche doucement, qu’on y parle bas, comme dans un domaine où il y a un malade. Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l’impression d’une chose anormale et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les sœurs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s’étaient attardées, se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l’église d’où venait déjà l’écho de l’orgue et de la messe chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculptées, s’alignant près du chœur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d’un œil d’envie, le groupe agenouillé des Sœurs de la communauté, épouses de Jésus et servantes de Dieu, avec l’espoir, un jour aussi, d’en faire partie… Elle avait pris place dans un des bas côtés de l’église, parmi quelques fidèles laïcs également: vieillards, enfants, familles pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple.

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à pleines lèvres, regardant parfois du côté de sœur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles après la Mère Révérende. Comme l’église était belle, toute braséante de cires allumées. Barbe, au moment de l’Offertoire, alla acheter un petit cierge à la sœur sacristine qui se tenait près d’un if de fer forgé, où bientôt l’offrande de la vieille servante brûla à son tour. De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu’elle reconnaissait parmi les autres. Ah! qu’elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de dire que l’église est la maison de Dieu! surtout qu’au Béguinage, c’étaient des Sœurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls. Barbe ne se lassait pas d’écouter l’harmonium, les cantiques qui se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges. Cependant la messe était dite; les lumières s’éteignaient. Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les béguines sortirent – essaim qui prit son vol, sema un moment le jardin vert de blanches envergures, d’un départ de mouettes. »

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Im Beguinenhof zu Brügge – Die Gartenlaube, 1863

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Beguinage

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue du Beguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre X) :

« Tristes fins des après-midi d’hiver abrégées ! Brume flottante qui s’agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l’âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise. Ah! cette Bruges en hiver, le soir! L’influence de la ville sur lui recommençait : leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d’austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l’air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous !, Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu’une tour, au-dessus de la vie ! Mais lui ne pouvait pas s’enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d’avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d’une possession . Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu’il n’y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d’envoûtement? Et n’était-ce pas comme la suite d’un pacte qui avait besoin de sang et l’acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l’ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui. Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d’une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait. Mais il pouvait encore échapper, s’exorciser à temps ! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s’acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l’accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrent les bras du fond d’une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu’on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. Oui, il secouerait le joug mauvais ! Il se repentait. Il avait été le DEFROQUÉ DE LA DOULEUR. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu’il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah! comme il avait bien fait d’y venir au temps de son grand deuil ! Muettes analogies ! Pénétration réciproque de l’âme et des choses ! Nous entrons en elles, tandis qu’elles pénètrent en nous. Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l’amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d’âme, et d’y séjourner à peine, cet état d’âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s’inocule et qu’on incorpore avec la nuance de l’air. Hugues avait senti, à l’origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s’était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l’espoir, à l’attente de la bonne mort… Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d’eau quiète, et il tâchait de redevenir à l’image et à la ressemblance de la ville. »

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges, 1906

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges

 

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Minnewater

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue panoramique du Minnewater

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de Kruispoort

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de Kruispoort (porte de Gand)

Bruges -carte postale collection Frantisek - vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

Bruges -collection Tavik Frantisek Simon – vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XI) :

« Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d’elle, de ses murs d’hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle recommença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d’après lequel on s’oriente et d’où l’on tire toutes ses raisons d’agir. Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu’il échappait un peu à la figure de sexe et de mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches. Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s’était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais. Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes – glas d’obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres – tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu’on ne voyait pas et d’où se déroulait comme une fumée de sons. Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l’air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l’avertissement de la mort en chemin… Dans les rues vides où de loin en loin, un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s’espaçaient, des femmes du peuple en parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire. Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l’exemple, la volonté latente des choses l’entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples. Comme à l’origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d’où parfois tombe une musique qui se moire et déferle… Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c’est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu’on y marchait dans la mort ! Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Pourbus, des Van Orley, des Erasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées – ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n’envisageait qu’à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu’avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines – dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte – il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l’image à la porte de l’église – c’est avec la morte qu’il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère. Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s’ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C’est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante… Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée par l’adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s’éloignaient à pas glissants. »

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Tavik Frantisek Simon - l'hiver à Bruges, vers 1911 - Musée des Augustins à Toulouse

peinture de Tavik Frantisek Simon – l’hiver à Bruges, vers 1911 – Musée des Augustins à Toulouse

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XV et fin) :

« Les fenêtres étaient restées ouvertes… Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C’était fini, le beau cortège… tout ce qui avait été, avait chanté – semblant de vie, résurrection d’une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule. Et Hugues continûment répétait: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » d’un air machinal, d’une voix détendue, essayant de s’accorder: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l’air – est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe? – d’effeuiller languissamment des fleurs de fer! »

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le béguinage de Bruges le soir - crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudtle béguinage de Bruges le soir – crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudt

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Ambiance elfique : les photo-montages de Marcela Bolivar

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marcela-bolc3advarElle est belle, elle est imaginative, créative et dans ses photo-montages à l’ambiance surréaliste et fantastique proche du symbolisme, l’artiste colombienne Marcela Bolivar passe parfois de l’autre côté du miroir et se met en scène. Comme cela nous change des mièvreries où des fées à ailettes butinent sur des parterres de fleurs dans le scintillement d’un feu d’artifice de pacotille…

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la divinité suméro-babylonienne Lilith relève à la fois des domaines chtonien et aérien d’où la présence du serpent et d’ailes dans ses représentations. Dans ce photo-montage, le serpent à plume à crâne d’oiseau réalise une heureuse synthèse de ces deux attributs de Lilith et met en valeur le côté maléfique de la déesse.

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the Lost Prince par Marcela Bolivar

Cette vidéo montre en accéléré le « making off » du photo-montage  « the Lost Prince »

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