Aunt Helen de T. S. Eliot


Anna Rosenkrantz  (1863 - 1944)  -  An interior.pngAnna Rosenkrantz, danish  (1863 – 1944)  –  An interior

Aunt Helen

Miss Helen Slingsby was my maiden aunt,
and lived in a small house near a fashionable square
Cared for by servants to the number of four.
Now when she died there was silence in heaven
And silence at her end of the street.
The shutters were drawn and the undertaker wiped his feet —
He was aware that this sort of thing had occurred before.
The dogs were handsomely provided for,
But shortly afterwards the parrot died too.
The dresden clock continued ticking on the mantelpiece,
And the footman sat upon the dining-table
Holding the second housemaid on his knees —
Who had always been so careful while her mistress lived.

Oxford, 1915  

Thomas Stearns Eliot, First poems, a selection (1910-1920)


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Tante Hélène

Miss Hélène Slingsby, ma tante, restée fille,
Habitait une petite maison aux abords d’un square de bon ton
Servie par quatre domestiques.
Elle vint à mourir et le ciel fit silence
Et silence son bout de rue.
On ferma les persiennes, le croque-mort s’essuya les pieds —
Ce n’était pas la première fois qu’il avait vu pareille chose.
Les chiens furent amplement pourvus,
Mais bientôt la perruche rendit l’âme à son tour.
la pendule de Dresde continua son tic tac,
Et le valet de pied s’assit sur la grand’ table
Avec sur ses genoux, la seconde femme de chambre —
Elle qui du temps de sa maîtresse avait été si pointilleuse.

traduction : Pierre Leyris – Edition bilingue La Terre Vaine et autres poèmes, Editions du Seuil, 1976.


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The Hollow Men


Le temps venu des hommes creux

thomas-stearns-eliot-1888-1965

        T. S. Eliot, de son nom complet Thomas Stearns Eliot (1888-1965) est un poète, dramaturge et critique littéraire américain qui a émigré en Grande-Bretagne. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1948. C’est en 1922 qu’il publie son célèbre poème The Waste Land (La Terre vaine ou La Terre Gaste) dans la revue The Criterion qu’il vient de fonder. Ce poème qui va devenir un modèle pour la nouvelle poésie britannique reflète son état d’esprit de l’époque lié à sa situation personnelle avec l’échec de son mariage et le traumatisme encore présent de la génération qui a souffert de la Première Guerre mondiale. En ce qui concerne son premier mariage contracté en 1914 avec Vivienne Haigh-Wood, il écrira plus tard : « Je me suis convaincu d’être amoureux de Vivienne simplement parce que je voulais rester en Angleterre et me forcer à rester en Angleterre. Et elle s’est convaincue (…) qu’elle pourrait sauver un poète en le forçant à rester en Angleterre. Le mariage ne lui a apporté aucun bonheur… À moi, il m’a mis dans un état d’esprit qui aboutira à The Waste Land. ». The Waste land est un long poème sombre et désespéré de 433 vers qui mêle imagerie et symboles dans un style nouveau pour l’époque fait de changements brusques de narrateur, de temps et de lieu. Il sera suivi quelques années plus tard, en 1925, de la parution de The Hollow Men (Les hommes creux) qui apparaît comme une continuité de Waste Land par son utilisation des mêmes procédés stylistiques et sur les thèmes traités qui sont l’Europe après la Première Guerre mondiale et le Traité de Versailles, la difficulté de l’espérance et la conversion religieuse et son mariage raté. Le poème est divisé en cinq parties et se compose de 98 lignes dont les quatre dernières figurent parmi le plus citées de la poésie britannique. Les deux épigrammes qui précédent le poème, « Mistah Kurtz – il est mort » et « Un penny pour le vieil homme» sont des allusions au chef-d’œuvre de Joseph Conrad, Heart of Darkness (Cœur des ténèbres), et à la coutume traditionnelle des gamins anglais qui, le 5 novembre, anniversaire du Complot des Poudres de 1605, promènent des effigies en paille de l’incendiaire Guy Fawkes avant de les brûler en place publique. La suite du poème est une description pessimiste des entreprises humaines vouées à l’échec et qui conduisent à la solitude et au vide en référence ou allusions à des  personnages ou des situations tirées des grandes œuvres de la littérature mondiale.  Ce poème célèbre a servi de référence dans des films comme « Apocalypse Now » de Coppola où Kurtz (joué par Marlon Brando) lit à voix haute le texte du poème. (voir vidéo ci-dessous) 



The Hollow Men (T.S. Eliot), 1925

Mistah Kurtz- he dead.
A penny for the Old Guy

Pour les références littéraires du poème, cliquer sur le textes marqués en bleu (en anglais)

 I
We are the hollow men Nous sommes les hommes creux
We are the stuffed men Les hommes empaillés
Leaning together Cherchant appui ensemble
Headpiece filled with straw. Alas! La caboche pleine de bourre, Hélas !
Our dried voices, when
Nos voix desséchées, quand                       
We whisper together Nous chuchotons ensemble
Are quiet and meaningless Sont sourdes, sont inanes
As wind in dry grass Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Or rats’ feet over broken glass
Comme le frottis des rats sur les tessons brisés
In our dry cellar Dans notre cave sèche.
Shape without form, shade without colour, Silhouette sans forme, ombre décolorée, 
Paralysed force, gesture without motion; Geste sans mouvement, force paralysée;
Those who have crossed Ceux qui s’en furent
With direct eyes, to death’s other Kingdom Le regard droit, vers l’autre royaume de la mor
Remember us – if at all – not as lost
Gardent mémoire de nous – S’ils en gardent – non pas
Violent souls, but only Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
As the hollow men Comme d’hommes creux
The stuffed men. D’hommes empaillés
 II
Eyes I dare not meet in dreams Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
In death’s dream kingdom
Au royaume de rêve de la mort
These do not appear: Eux n’apparaissent pas :
There, the eyes are Là, les yeux sont
Sunlight on a broken column Du soleil sur un fût de colonne brisé
There, is a tree swinging Là, un arbre se balance
And voices are
Et les voix sont
In the wind’s singing Dans le vent qui chante
More distant and more solemn Plus lointaines, plus solennelles 
Than a fading star. Qu’une étoile pâlissante.
Let me be no nearer Que je ne sois pas plus proche
In death’s dream kingdom
Au royaume de rêve de la mort
Let me also wear Qu’encore je porte 
Such deliberate disguises Pareils francs déguisements : 
Rat’s coat, crowskin, crossed staves Robe de rat, peau de corbeau, bâtons en croix
In a field Dans un champ 
Behaving as the wind behaves
Me comportant selon le vent
No nearer – Pas plus proche
Not that final meeting Pas cette rencontre finale 
In the twilight kingdom Au royaume crépusculaire 
 III
This is the dead land C’est ici la terre morte
This is cactus land
Une terre à cactus
Here the stone images Ici les images de pierre 
Are raised, here they receive Sont dressées, ici elles reçoivent
The supplication of a dead man’s hand La supplication d’une main de mort 
Under the twinkle of a fading star. Sous le clignotement d’une étoile pâlissante. 
Is it like this
Est-ce ainsi
In death’s other kingdom Dans l’autre royaume de la mort :
Waking alone Veillant seuls
At the hour when we are A l’heure où nous sommes 
Trembling with tenderness Tremblants de tendresse 
Lips that would kiss
Les lèvres qui voudraient baiser
Form prayers to broken stone. Esquissent des prières à la pierre brisée. 
 IV
The eyes are not here Les yeux ne sont pas ici
There are no eyes here Il n’y a pas d’yeux ici
In this valley of dying stars Dans cette vallée d’étoiles mourantes
In this hollow valley
Dans cette vallée creuse
This broken jaw of our lost kingdoms Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus 
In this last of meeting places En cet ultime lieu de rencontre
We grope together Nous tâtonnons ensemble 
And avoid speech Evitant de parler 
Gathered on this beach of the tumid river 
Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé
Sightless, unless Sans regard, à moins que 
The eyes reappear Les yeux ne reparaissent
As the perpetual star Telle l’étoile perpétuelle 
Multifoliate rose La rose aux maints pétales 
Of death’s twilight kingdom
Du royaume crépusculaire de la mort
The hope only Le seul espoir 
Of empty men. D’hommes vides.
 V
Here we go round the prickly pear Tournons autour du figuier 
Prickly pear prickly pear De Barbarie, de Barbarie
Here we go round the prickly pear
Tournons autour du figuier
At five o’clock in the morning. Avant qu’le jour se soit levé 
Between the idea Entre l’idée 
And the reality Et la réalité 
Between the motion Entre le mouvement 
And the act
Et l’acte
Falls the Shadow Tombe l’ombre 
For Thine is the Kingdom Car Tien est le Royaume
Between the conception Entre la conception
And the creation Et la création
Between the emotion
Entre l’émotion
And the response Et la réponse 
Falls the Shadow Tombe l’ombre 
Life is very long La vie est très longue 
Between the desire Entre le désir
And the spasm
Et le spasme
Between the potency Entre la puissance 
And the existence Et l’existence 
Between the essence Entre l’essence 
And the descent Et la descente 
Falls the Shadow
Tombe l’ombre
For Thine is the Kingdom Car Tien est le Royaume 
For Thine is Car Tien est 
Life is La vie est 
For Thine is the  Car Tien est 
This is the way the world ends
C’est ainsi que finit le monde
This is the way the world ends C’est ainsi que finit le monde 
This is the way the world ends C’est ainsi que finit le monde 
Not with a bang but a whimper. Pas sur un boum, sur un murmure 
 

Thomas Stearns Eliot, La Terre vaine et autres poèmes [1922; 1976 pour la traduction française], Éditions du Seuil, Collection Points Poésie, 2006. Traduction de Pierre Leyris.