La route est encore longue pour qui est loin devant… Au sujet d’un poème de Tomas Tranströmer


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     Quel livre emporteriez-vous avec vous lors d’un voyage dans les contrées lointaines en prévision d’un éventuel naufrage ?
     La Bible ? le Robinson Crusoé de Daniel Defoe ? un manuel de survie dans la nature sauvage ? Dans ce dernier cas, vous aurez le choix car entre 1983 et 2019, près de 130 livres ont paru sur le sujet, rien qu’en français. Si l’on en croit une liste d’ouvrages ayant trait à ce thème trouvée sur Internet, d’une moyenne de 2,97 livres par an pour les années 1980, le rythme des parutions n’a cessé d’augmenter et est passé à 7,3 pour les années 2010 ce qui jette un éclairage sur l’évolution des angoisses et des peurs dans nos sociétés.

     Pour ma part, j’emporterais plutôt avec moi le recueil de poèmes Baltique de mon poète préféré du moment : le poète suédois Tomas Tranströmer. C’est à la lecture de l’un de ses poèmes écrit à l’occasion d’un voyage qu’il avait effectué en Afrique que me sont venues ces réflexions. Stupide, me direz-vous… De quelle utilité me serait un recueil de poèmes sur une île déserte ? Un livre m’expliquant comment faire du feu à partir de deux morceaux de bois secs, tendre un lacet et comment choisir les plantes comestibles me serait bien plus utile. Peut-être, mais outre que je pense être capable après forces tâtonnements à parvenir seul à l’acquisition de ces savoirs, le livre de ce poète me sera d’une aide plus précieuse car il m’aidera à voir la part cachée de la réalité dont je serais entouré et me rattachera par l’esprit, dans l’isolement où je serais plongé, à l’humanité toute entière.
      Tomas Tranströmer est un visionnaire, pas au sens d’un précurseur, d’un devin ou d’un halluciné, mais au sens littéral du terme, « celui qui voit ce qui est » en opposition à ceux qui regardent mais ne voient pas, c’est-à-dire la plupart d’entre nous qui n’appréhendons que l’apparence superficielle des choses ce qui nous renvoie à la formule d’Héraclite pour qualifier le mensonge ou l’erreur selon laquelle « présents ils sont absents  »

Tomas Tranströmer (1931-2015)Tomas Tranströmer (1931-2015)

Dans un journal de voyage africain (1963)

Sur les toiles du peintre populaire congolais
s’agitent des silhouettes fines comme des insectes,
dépouillées de leur force humaine.

C’est le passage difficile entre deux façons d’être.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

Le jeune homme surprit l’étranger égaré entre les cases.
Il ne savait pas s’il allait faire de lui un ami ou un objet
        de chantage.
Son indécision le troublait. Ils se quittèrent confus.

Sinon, les Européens restent groupés autour de la
       voiture, comme s’il s’agissait de leur Mère.
Les cigales sont aussi fortes que des rasoirs. Et
        la voiture repart.
Bientôt la belle nuit viendra s’occuper du linge sale.
        Dors.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

Nous serviront peut-être ces poignées de mains en
         formation d’oiseaux migrateurs.
Nous servira peut-être de faire surgir la vérité des livres.
Il est nécessaire d’aller plus loin.

L’étudiant lit dans la nuit, il lit et lit pour la liberté
et devient, après son examen, une marche d’escalier
pour celui qui va suivre.
          Un passage difficile.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

***


En montant une à une les marches d’escaliers du poème de Tranströmer :

« s’agitent des silhouettes fines comme des insectes,
dépouillées de leur force humaine. »

      La lecture de ce ver a tout de suite évoqué chez moi les magnifiques peintures rupestres du Sahara exécutées entre 10.000 et 6.000 ans avant notre ère qui présentent de manière stylisée les hommes de cette époque dans leur environnement naturel qui n’était pas encore désertique puisque ces représentations montrent des animaux qui ne peuvent vivre que dans un climat humide. Pourquoi ces hommes peints apparaissent-ils dépouillés de leur force humaine alors que dans les les peintures de groupes ou les fresques rupestres, ils apparaissent user de leur force en contrôlant les animaux domestiques ou en combattant les animaux sauvages ou d’autres hommes ? Peut-être parce que ces représentations d’ensemble d’une petite partie de l’humanité sont vues de haut ou avec recul avec l’effet de distanciation et d’éloignement  qui en résulte, réduisant les les hommes à la taille d’insectes insignifiants. Le regard porté sur ces effigies humaines est alors le même que celui que portent les dieux sur les misérables humains que nous sommes.

art rupestre du Sahara - site de Tassili n'Ajjer (entre 10.000 et 6.000 ans av. JC) .jpgart rupestre du Sahara – site de Tassili n’Ajjer.


« C’est le passage difficile entre deux façons d’être.
La route est encore longue pour qui est loin devant. »

      La communication entre deux cultures aussi éloignées que les cultures européennes et africaines traditionnelles n’est pas donnée. Elle nécessite un désir et un effort commun de compréhension qui passe par une ouverture à l’autre. Pour y parvenir, la route est longue pour celui qui se situe, ou qui pense se situer, loin devant l’autre au niveau de l’évolution et du développement. Cette manière de poser le problème, en s’appuyant sur le paradigme de « l’avancée » de la culture européenne qui se situerait « loin devant » les cultures indigènes traditionnelles est peut-être la cause des difficultés de compréhension et l’allongement de la route qui en résulte. Si nous n’avions pas conscience d’être « loin devant », mais seulement « à côté », peut-être que la communication serait-elle immédiate… Ce thème de l’éloignement des cultures, réel ou supposé, est récurrent dans le poème, le vers qui le traite étant répété à deux reprises.


« Le jeune homme surprit l’étranger égaré entre les cases.
Il ne savait pas s’il allait faire de lui un ami ou un objet
       de chantage.
Son indécision le troublait. Ils se quittèrent confus. »

      Terrible dilemme pour les sociétés que l’apparition de l’Autre, celui que les Grecs  anciens appelaient le barbare.  Vient-il avec de mauvaises intentions ? Présente-t-il un danger potentiel ? Est-il ou peut-il devenir un rival ? Les indiens d’Amérique ont du se mordre les doigts d’avoir secouru les pèlerins du Mayflower et leur avoir ainsi permis de survivre… Un étranger égaré est en situation de faiblesse, il a besoin d’aide. Trois attitudes sont alors possibles pour l’indigène : l’aider et s’en faire un ami, profiter de sa faiblesse et s’en faire un ennemi, Ne pas choisir entre ces deux attitudes, c’est celle que l’indigène a choisi. Une occasion a été perdue…


« Sinon, les Européens restent groupés autour de la
    voiture, comme s’il s’agissait de leur Mère. »

      Voilà un exemple de la qualité de vision propre au poète qu’est Tomas Tranströmer : les Européens mal à l’aise face à ce monde étranger qu’ils ne maîtrisent pas et qui les intimide se pressent autour le l’objet qui symbolise leur civilisation et est susceptible de les protéger et de leur permettre la fuite. La voiture espace clos et protecteur s’apparente dans leur inconscient à la matrice maternelle. On connaissait la voiture comme représentation pour certains hommes du phallus tout-puissant mais pas encore de la mère protectrice…


« Les cigales sont aussi fortes que des rasoirs. Et
        la voiture repart. »

     Quel rapport me direz-vous entre une cigale et un rasoir ? Sur le plan formel un rasoir ancien que l’on appelait rasoir droit, sabre ou plus familièrement « coupe-choux » possédait une lame fixe pivotante qui se repliait dans le manche appelé « chasse » qui était parfois décorée de motifs. Lorsque la lame est repliée dans la chasse, rien n’interdit de l’assimiler à un insecte longiligne du genre cigale, le corps de l’insecte étant couvert par les ailes qui forment alors comme un étui protecteur de la même que la chasse du rasoir protège la lame. Dans le même ordre d’idée, signalons que le mot élytres qui désigne les deux ailes antérieures carapaçonnées qui protègent les véritables ailes de certains insectes quand elles sont au repos vient du grec  ἔλυτρον, « elutron » qui signifie étui. Mais plus que la forme de la cigale, c’est le chant strident de la cigale « aigu comme la lame d’un rasoir » difficilement supportable pour certains surtout quand l’atmosphère apparaît tendue qui est à l’origine de la métaphore. Dans le midi de la France, certains touristes ont demandé que les cigales soient éradiquées à l’aide d’insecticides car elles troublaient leur repos…

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«  Bientôt la belle nuit viendra s’occuper du linge sale.
    Dors. »

     On sait que pour Freud, le rêve était l’expression d’un désir et un moyen de d’approcher le contenu de l’inconscient, de ce qui était refoulé. Pour Jung, le rêve est non seulement une porte ouverte sur l’inconscient de chaque individu mais également sur le vaste réservoir de l’inconscient collectif et il possède en plus une fonction compensatrice qui permet de rétablir l’équilibre de son psychisme quand celui-ci est désorganisé ou en danger. C’est à ce rôle compensateur et réparateur que Tranströmer fait allusion quand il parle de nettoyage du linge sale pendant le sommeil.


«  Nous serviront peut-être ces poignées de mains en
     formation d’oiseaux migrateurs. »

      La main ouverte en éventail que l’on tend vers l’autre pour la poignée de mains peut s’apparenter sur le plan formel à la formation en V d’un vol d’oiseaux migrateurs mais plus qu’au niveau formel, c’est au niveau du symbole que la métaphore fonctionne. L’élan de la main ouverte qui se dirige vers l’autre symbolise une volonté d’ouverture et de l’espérance d’une relation bénéfique de la même manière que le but du déplacement des formations d’oiseaux migrateurs est l’accès à un environnement meilleur.

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«  Nous servira peut-être de faire surgir la vérité des livres.
      Il est nécessaire d’aller plus loin. »

    Cette ouverture vers l’autre sera utile pour la manifestation de la vérité qui n’est pas donnée mais qui s’acquiert par un effort continu et opiniâtre de recherche de la connaissance


«   L’étudiant lit dans la nuit, il lit et lit pour la liberté
et devient, après son examen, une marche d’escalier
pour celui qui va suivre.
     Un passage difficile.
La route est encore longue pour qui est loin devant. »

     Celui qui recherche la connaissance le fait pour se libérer de son aliénation, lorsqu’il y parvient même partiellement, c’est une étape qui bénéficie à l’espèce humaine toute entière. C’est un passage aussi difficile à franchir que celui cité au quatrième vers de la qui s’applique à la difficulté de communication entre des hommes de cultures différentes. Le chemin est long pour celui qui croît à tord ou à raison se trouver loin devant

Enki sigle


Connaissez-vous le coprin chevelu ?


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     Le coprin chevelu (Coprinus comatus) est l’un des derniers champignons que l’on ramasse en fin d’automne. Il pousse dans les champs en lisière de forêt et dans les larges chemins forestiers car il a besoin de lumière. C’est un champignon excellent que j’aime à préparer en omelette. Certains le consomme cru en salade (à condition qu’il soit très frais).

     Ce champignon qui pousse très rapidement en groupe par temps humide a la particularité de se décomposer très rapidement. Il ne faut le cueillir que lorsque les chapeaux ne sont pas encore ouverts car très rapidement les lames rosissent puis tournent à un noir d’encre et finissent par se liquéfier Sur la photo ci-dessus présentée, on constate qu’alors même que les chapeaux n’ont pas commencé à s’ouvrir leur extrémité basse tourne au rose et au violet. Ayant répandu sur la pelouse de mon jardin, les chapeaux des champignons de ma récolte qui commençaient à rosir, j’ai eu la bonne surprise de voir apparaître à l’automne de l’année suivante des groupes épars de coprins chevelus. 

      Je suppose que ce champignons pousse aussi en Suède car le grand poète suédois Tomas Tranströmer parle de lui dans l’un de ses poèmes. Je ne résiste pas au plaisir de vous le soumettre même s’il est un peu lugubre…


Tomas Tranströmer (1931)

Esquisse en octobre

Le remorqueur a des tâches de rousseur. Que fait-il si
    loin dans les terres ?
C’est une lourde lampe éteinte dans le froid.
Mais les arbres ont des teintes impétueuses. Des signaux
    envoyés à l’autre rive !
Comme si certains d’entre eux voulaient qu’on vienne 
    les  prendre.

En rentrant chez moi, je vois que les coprins jaillissent
    du gazon.
Ce sont les doigts désemparés de celui
qui a longtemps sangloté seul dans l’obscurité du sol.
Nous sommes à la terre.

Tomas Tranströmer, Baltiques.


Tomas Tranströmer voyage en métro.


Lauren Ashley Wells.Lauren Ashley Wells – Dans le métro.

Le voyage

Dans la seconde station de métro.
Le coude à coude entre les affiches
dans une lumière morte au regard égaré.

Le train arriva pour emmener
les visages et les porte-documents.

À la prochaine, l’obscurité. Nous étions assis
comme des statues dans ces voitures
qui dérapaient dans les cavernes.
Contraintes, rêveries, servitudes.

On vendait les nouvelles de la nuit
aux arrêts situés sous le niveau de la mer.
Les gens étaient en mouvement, chagrins et
taciturnes sous le cadran des horloges.

Le train transportait
Les pardessus et les âmes.

Dans tous les sens, des regards
lors du voyage dans la montagne.
Et nul changement en vue.

Près de la surface pourtant, les bourdons
de la liberté s’étaient mis à vrombir.
Nous sortîmes de terre.

Une seule fois, le pays battit
des ailes avant de s’immobiliser
à nos pieds, vaste et verdoyant.

Les épis de blé arrivaient en vol
au-dessus des quais.

Terminus ! J’étais allé
bien au-delà.

Combien étions-nous encore ? Quatre.
Cinq, à peine plus.

Et les maisons, les routes, les nuages,
les criques bleues et les montagnes
ouvrirent leurs fenêtres.

Tomas Tranströmer, recueil Baltiques, œuvres complètes 1954-2004 – éd. nrf/Gallimard – Trad; Jacques Outin


Tomas Tranströmer (1931-2015)Tomas Tranströmer (1931-2015)
Poète suédois, prix Nobel de littérature 2011

***


Un (petit) pas de plus dans le désenchantement du monde

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paysage attribué à Gauguin

Retour à K…, dans le Finistère breton

      Suis enfin arrivé après une trop longue absence à mon cher K… Rien ne semble avoir changé depuis mon dernier séjour : mêmes murs massifs de granit gris usés par le temps, rongés par la mousse et le lichen que strient parfois les saillies fulgurantes d’un lierre belliqueux qui voue une haine tenace aux façades,  même cacophonie sage des toitures d’ardoises grises et bleues que l’on confond avec le ciel lorsque celui se plombe de nuages sombres et lourds, mêmes massifs exubérants d’hortensias dont les tiges ploient sous le poids de leurslourdes efflorescences rouillées, même silence pesant et compact troublé seulement par l’aboiement d’un chien qui a vu en vous un intrus, le chant d’un coq saisi soudainement d’un délire existentiel ou par les cris rauques d’un banc de mouettes qui, pour une raison inconnue, ont jetées leur dévolu sur votre portion de ciel. Comme d’habitude, aucun être humain n’est visible dans les trois uniques ruelles qui traversent le hameau ainsi que dans les cours des anciennes fermes et jardins attenants mais vous pressentez que derrière les vitrages sombres des petits fenêtres encadrées de blocs de granit taillés et soigneusement jointoyés les regards scrutateurs d’êtres invisibles, qu’ils appartiennent au monde d’ici-bas ou à l’autre monde, ne perdent aucun de vos faits et gestes…

   Rien ne semble avoir changé sauf un détail, invisible dans le paysage mais lourd de conséquences : le hameau est désormais couvert par un réseau de téléphone mobile et bénéficie même de la couverture 4G ! Dans le passé, pour pouvoir utiliser son mobile, il fallait monter au dernier étage de la vénérable demeure, jusque dans les combles, ouvrir un vasistas, escalader une chaise et après avoir réussi à extirper avec peine la moitié de son corps au travers du vasistas étroit, se dresser au-dessus de la toiture et tendre la main le plus haut possible pour tenter de capter un réseau hypothétique et capricieux. Voir jaillir de la toiture d’ardoise, tel un diable de sa boîte, une moitié de corps humain en pleine gesticulation et semblant entretenir une conversation avec un interlocuteur invisible était d’un comique du meilleur effet et nos correspondants au fait des conditions qui régissaient la communication ne manquaient pas de nous interpeller à ce sujet : « Je t’entends mal, peux-tu te pencher un peu plus ou même monter plus haut sur le faîtage…»,   J’avoue avoir éprouvé un regret face à cette avancée inattendue du « progrès » et ressenti la nostalgie pour ce qui nous apparaissait alors tout à la fois comme une gêne et une protection contre le monde extérieur. En fait, je m’aperçois aujourd’hui que j’appréciais hautement cette expérience cocasse, occasion unique donnée de partager pour un temps l’ordinaire des chats de gouttières en découvrant les toits de K… et le paysage qui l’accompagnait. L’abandon soudain de ce qui était devenu avec le temps un  « rite » que nous avions fini par intégrer et qui faisait partie de notre histoire familiale était à n’en pas douter un petit pas de plus dans ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde »…

retour-a-k

    J’avais, il y a quelques années, écrit un poème sur l’une de nos arrivées dans le hameau de K… et dans lequel je faisais allusion de manière imagée et humoristique à cette difficulté que nous éprouvions alors de communiquer avec le monde extérieur. Ecrit aujourd’hui, ce poème serait, assurément,  totalement différent.

Havre de paix (version 2)

Sommes arrivés hier à K….
Les images, les bruits, la fureur,
sont restés à l’entrée du village,
bloqués par un cordon d’hortensias.
Ils s’agitent et trépignent,
tentant à tout prix de franchir les lignes.
Rares sont ceux qui y parviennent,
ils sont impitoyablement rattrapés…
On nous les emmène sous bonne garde
afin que nous décidions de leur sort.

Nous ne sommes pas cruels.
La plupart sont simplement éconduits,
mais ils arrivent que certains restent…
Cela dépend de l’air du temps
ou de notre humeur du moment.
Pas de télévision, pas de téléphone.
Lorsque nous ressentons le besoin
de connaître les nouvelles du monde,
il nous faut aller à la chasse au lépidoptère.

Dans les airs, au-dessus de la maison,
volètent, en route pour l’Amérique,
de grands papillons origamiques
aux ailes faites de papier journal. *
Y sont imprimées les nouvelles du jour,
cours de la bourse et faits divers.
En nous penchant par la lucarne,
nous en capturons quelques-uns
à l’aide du grand filet à fines mailles
qu’on utilise pour pêcher la crevette.

Après lecture, nous les relâchons, 
Ce n’était qu’un prélèvement passager
et il doivent accomplir leur voyage…

Enki sigle

 

°°°

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

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* J’avais emprunté cette métaphore du papillon aux ailes en papier journal en hommage à l’un de mes poètes préférés, le poète suédois Tomas Tranströmer qui, dans son poème AIR MAIL (Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004) l’a utilisée avec son génie habituel.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

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article de ce blog lié :

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Tomas Tranströmer ou le réenchantement du monde

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

Tomas Tranströmer (1931-2015)

     Le poète suédois Tomas Tranströmer est l’un de mes poètes préférés. Combien de fois lui ai-je envié ce don, cette grâce qu’il avait de magnifier et transcender les petites choses insignifiantes de la vie, les événements anodins qui rythment nos existences et les élever, les sublimer, grâce à une métaphore, au rang d’un émerveillement, d’une émotion qui nous transportent. Dans ses récits, la banale enveloppe que l’on transporte à travers la ville à la recherche d’une boîte aux lettres, cette banale feuille de papier plié devient un papillon égaré qui volète dans une immense forêt de pierre et de béton. Sur cette enveloppe qui a pris la direction de l’Amérique par la voie des airs, le timbre poste aux franges dentelées s’est transformé en tapis volant frangé et les lettres manuscrites indiquant le nom du destinataire et l’adresse se mettent a tituber au gré des mouvements de l’aéronef. Ils ne sont pas les seuls à tituber : au sein de l’enveloppe, la missive, cette vérité cachetée de l’auteur suit le même mouvement erratique. Vu de haut, l’Atlantique est devenu un immense reptile argenté et le minuscule bateau de pêche qui trace sa route sur les flots laissant derrière lui la trace  blanche de son sillage telle une cicatrice blafarde ne compte pas plus qu’un noyau d’olive qu’on aurait recraché.

     Par le jeu des métaphores, Tomas Tranströmer relie les éléments épars du vaste monde, il met à jour les relations cachées, les subtiles correspondances, et par les liens qu’il établi, tisse une toile qui recrée l’unité du monde. Oui, la vérité est partout présente autour de nous, elle repose par terre, se tient dans les rues et est visible pour ceux qui ont la volonté de la regarder en face, mais nous n’avons pas le courage de la faire nôtre… Merci, Tomas Tranströmer, d’avoir contribué à réenchanter le monde.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

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thumb-papillon

Au sujet de Tomas Tranströmer dans ce blog

Et quelques liens sur la toile

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Un ange sans visage m’enlaça…

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Jean-Marie Cartereau - Ailes, éther et limbes, 2015 .jpg

Jean-Marie Cartereau – Ailes, éther et limbes, 2015

 

VOÛTES ROMANES

Au milieu de l’immense église romane, les touristes se
        pressaient dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte, et aucune vue
        d’ensemble.
La flamme de quelques cierges tremblotait çà et là.
Un ange sans visage m’enlaça
et me murmura par tout le corps :
« N’aie pas honte d’être un homme, sois-en fier !
  Car en toi, une voûte s’ouvre sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.
Jamais tu ne seras parfait, et c’est très bien ainsi. »
Aveuglé par mes larmes,
je fus poussé sur la piazza qui bouillait de lumière
En même temps que Mr et Mrs Jones, Monsieur Tanaka
        et la Signora Sabatini
et en eux, une voûte s’ouvrait sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

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Tomas Tranströmer : La maison bleue

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Chagall - Vitbesk

La maison bleue

     Par une nuit de soleil éclatant. Je suis dans la forêt touffue et regarde ma maison aux murs couleur de brume. C’est comme si j’étais mort récemment et que je la regardais sous un angle nouveau.

      Elle est là depuis plus de quatre-vingts étés déjà. Son bois est imprégné de quatre couches de joie et trois couches de douleur. Quand celui qui l’a habitée meurt, on repeint la maison. le mort la peint lui-même, sans pinceau, du dedans.

      De l’autre côté, il y a un terrain découvert. un ancien jardin, aujourd’hui à l’abandon. Des brisants immobiles d’herbes folles, des pagodes d’herbes folles, un texte qui jaillit, des Upaniṣad d’herbes folles, une flotte viking, des têtes de dragons, des lances, un empire d’herbes folles !

17743

       Au-dessus du jardin abandonné voltige l’ombre d’un boomerang, lancé encore et encore. Il est relié à quelqu’un qui a vécu dans la maison, bien avant mon époque. Presque un enfant. Une impulsion en émane, une pensée, une résolution : « créer… dessiner…» pour pouvoir échapper à son destin.

      La maison ressemble à un dessin d’enfant. Une candeur intérimaire, apparue parce que quelqu’un s’est bien trop tôt défait du mandat de l’enfance. Ouvrez la porte et entrez ! Ici, dans la maison, l’agitation règne sous le toit et la paix dans les murs. Le tableau d’un peintre amateur est accroché au dessus du lit : il représente un bateau de dix-sept voiles, des crêtes de vagues qui moussent et un vent que le cadre doré ne parvient pas à contenir.

SV Concordia

      C’est toujours aussi tôt ici, c’est avant la croisée des chemins, avant les décisions irrévocables. merci pour cette vie ! Je manque pourtant d’alternatives. Toutes mes esquisses veulent devenir réalité.

      Au loin, sur l’eau, un moteur étire l’horizon de cette nuit d’été. la douleur et la joie se dilatent ensemble, sous le verre grossissant de la rosée. En fait, nous ne savons pas, mais nous pressentons qu’il existe un bateau jumeau de notre vie, qui suit un tout autre cours. Alors que le soleil flambe derrière les îles.

Tomas TranströmerBaltiques, œuvres complète 1954-2004 – nef Poésie/Gallimard

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

     Tomas Tranströmer est un poète suédois, né le 15 avril 1931 à Stockholm et mort le 26 mars 2015 dans la même ville. Psychologue de formation, il a rédigé une quinzaine de recueils en cinquante ans d’écriture. Poète contemporain suédois le plus renommé et le plus traduit, il a reçu de nombreux prix, dont le prix Nobel de littérature en 2011. En 2013, Tranströmer fait partie des signataires, en compagnie de plusieurs écrivains dont quatre autres prix Nobel (Günter Grass, Elfriede Jelinek, J.M. Coetzee et Orhan Pamuk), d’un manifeste contre la société de surveillance et l’espionnage des citoyens orchestré par les États. La renommée de Tranströmer est largement due à la beauté de ses images, la concision de son style, la puissance expressive de ses compositions et sa maîtrise inégalée de la métaphore. Ses poèmes capturent les longs mois d’hiver suédois, le rythme des saisons et la splendeur de la nature. Il explore la relation entre notre intimité et le monde qui nous entoure.     (crédit Wikipedia)

     Plusieurs articles de ce blog ont été réalisés en hommage à ce poète, c’est  ICI ,  ICI ,  ICI ,   ICI  ,   ICI   ,  ICI    et encore  ICI

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