une anse en Bretagne…


 

Musique  : Yann Tiersen – Porz Goret

    Dans son livret EUSA (nom breton de l’île d’Ouessant) sorti en 2016, Yann Tiersen a enregistré tous ses morceaux en pleine nature dans cette île où il a choisit de vivre depuis plusieurs années, choisissant pour chacun d’entre eux un site particulier dont il porte le nom. Le site où avait été enregistré la musique présentée ci-dessus s’appelle Porz-Goret et est situé à la pointe sud-ouest de l’île.


Un peu de toponymie

Ne voyez pas dans le nom de lieu Porz Goret un quelconque « port aux cochons« . Porz en breton signifie grève (souvent dans une petite anse), mais de manière plus générale, il signifie un endroit dégagé et peut être employé pour qualifier une cour (surtout la murée), la porte (monumentale) d’une ville ou un port.
Porz n’est pas d’origine celtique, il a été emprunté au latin portus apparenté à portare (transporter), porta (ouverture, porte) par sa racine per (à travers) dont est issu le grec poros (passage) dont le sens étymologique est « passage vers la mer ». Francis Gourvil dans ses Noms de famille breton d’origine toponymique indique que le toponyme pors s’appliquait parfois à d’anciens manoirs, il faisait dans ce cas référence à son sens de « porte monumentale » ou de « cour close » issues du latin porta. Dans les cas où ce toponyme s’applique aux ports naturels ou aux anses (comme le gallois porth), c’est du latin portus qu’il tire son origine.


Quand au goret, c’est le nom que l’on donnait aux filets que l’on étalait sur la plage à marée basse après les avoirs lestés de cailloux pour qu’ils ne soient pas emportés par la marée. Des flotteurs permettaient de les fixer à la verticale pour pouvoir emprisonner les poissons qui remontaient avec le flux .
J’ai trouvé dans un dictionnaire breton-français le mot gored qui signifie pêcherie avec barrage en rivière ou dans une anse. Francis Gourvil dans ses Noms de famille breton d’origine toponymique indique que le toponyme Gorret est une forme mutée de Kored, mot qui désignait autrefois les barrages de rivières ou d’estuaires destinés à la capture du poisson. On trouve en gallois son équivalent cored. Je n’ai trouvé aucune indication sur son étymologie.


Toponymes d’Arpitanie : lieux-dits « Resses », « Raisses », « Raiches », Rèches », « serra »

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Un peu d’étymologie

Première explication : resse ou raisse  = moulin mu par la force hydraulique

    Les lieux-dits dénommés Les Resses, à ne pas confondre avec les lieux-dits Rasses ou Rassettes, sont relativement nombreux dans le domaine franco-provençal. On les trouve le plus souvent sur des terrains en pente, boisés ou semi-boisés, en bordure de ruisseaux ou de torrents. Très souvent ces lieux-dits marquent l’emplacement d’une ancienne scierie. 

Chatelneuf-en-Vennes (Doubs) - cadastre napoléonien

A titre d’exemple, voici un texte du XVIIIe siècle relatif au site de Chatelneuf-en-Vennes dans le Doubs qui fait clairement référence  à une « raisse », c’est-à-dire une scierie, distincte d’un moulin, et mue par la force hydraulique :  les descendants de Jehan Monnot, Guillaume et Jean Joseph adressèrent une requête à la nouvelle Dame de Châtelneuf, Marie Henriette de Cusance, duchesse d’Aremberg et d’Areschoot, la suppliant humblement de bien vouloir leur permettre de « rétablir et redresser des Seignes dudit lieu d’Outre Seigne un moulin et une raisse que leurs auteurs et prédécesseurs y avaient autrefois et qui ont été ruinés depuis 50 ans. » L’autorisation leur fut accordée et tout ceci fut reconstruit.

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Exemple de resses mues par la force hydraulique


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En patois franco-provençal, la resse ou raisse désignait en effet une scie actionnée par une roue hydraulique. Le mot se prononçait raissi, reissa et était issu du vieux français resse, rasse, « scie » avec les dérivés ressierrassier, « scier », resse, raisse, « scierie », mot issu lui-même du latin resecare, « couper, tailler, rogner, trancher, diviser », ayant pris par extension le sens de « scier ». Certains linguistes le font également descendre du latin scindere* « fendre ». Ces deux verbes latins contiennent tous les deux la racine indo-européenne

    Yvonne David-Peyre qui a beaucoup travaillé sur le toponymes de ce type dans l’aire de sud de la France, de l’Espagne et du Portugal considère que c’est par confusion entre l’acte de couper, scier, et l’instrument, les langues ou dialectes romans ont refait sur ce verbe un faux radical : resso, lui donnant le sens de scie. Ce mot semble fort répandu; à côté de reisça-, raisa- (v. prov.), Mistral cite ressa (Rhône), ressa, rasso, resse (Rouergue), à côté d’une forme plus primitive : ressego (mase, fait sur ressega, issu du verbe ressegà). On se trouve en français devant le même phénomène : secare > seyer, scier ; et le substantif serra (lat.), qui se retrouve dans la forme dialectale serro, est abandonné pour la forme faite sur scier : la scie. Ainsi par confusion entre l’acte de couper et de scier et l’instrument qui est utilisé à cet effet, les langues ou dialectes romans ont créés sur ce verbe un faux radical resso, « scie » :

  • Scie : Reisça-, raisa- (vieux Provençal), ressa (Rhône), ressa, rasso, resse (Rouergue) à côté d’une forme plus primitive ressego — raisse, raise (Jura Bernois)
  • Couper avec la scie : serra secare (latin ancien) > serarre (latin 4e siècle)
  • Scieur : ressaire, ressegaire (aujourd’hui), anciennement serraire.
  • Sciure de bois et résidus de céréales : ressiho (Provence), ressilho (Alpes), rassilho (Languedoc), ressé, rassé (Limousin) et ressec (Gascogne).
  • Sciure de bois : bren de ressé
  • Pain de son : pain de ressé

Les romains utilisaient l’expression serra secare pour l’action de « couper avec la scie, scier » qui est devenu avec le temps par simplification serra (seca)re, serrare. Ce verbe est donc un dérivé de serra, « scie », attesté dans de nombreuses langues et dialectes romans :

  • Scie : serra (Catalan, portugais), sierra (espagnol)
  • Faucille : serra (Avignon, 13e et 14e)
  • Scie de scieur de long : seàra (Barcelonette)
  • Scie à main : sareto
  • Sciure : sarilho (occitan)
  • Scieur : seraire (occitan)
  • Mésange charbonnière ou nonnette : la sarrofino (Marseille, car le chant de l’oiseau ressemble au bruit d’une lime sur le métal), sarralhièr (Ardèche).
  • Scie de mer, Pristis : serra, serran, serrange (Marseille, à cause de sa nageoire dorsale en forme de scie).
  • crête de montagne (attesté depuis le XIIe s.) : serra et sarratch (Ariège)
  • monticule, colline : lou ser (dans la plaine), seret (Cévennes gardoises)

   Serra prend ainsile sens « crête de montagne », attesté depuis le 12e s. Le mot est surtout utilisé pour désigner des chaînes ou crêtes de montagnes et l’élément « longueur » y est prépondérant. L’évolution sémantique scie > crête ne pose pas de problème. Serra a gardé ce sens surtout dans les parlers des montagnards. Dans la plaine lou ser s.m. devient « une monticule, une colline ». Dans les Cévennes gardoises c’est un dérivé : seret qui prend le sens de « colline », mais dans l’Ariège un sarratch est une « crête de montagne ».

Les Rochers de la Reffa, montagne du Bel Oiseau à Finhaut dans le Valais (Suisse)

Les Rochers de la Reffa, montagne du Bel Oiseau à Finhaut dans le Valais (Suisse) :  arête rocheuse rappelant les dents d’une scie

    Selon le linguiste Jean-Claude Rolland, les membres français de cette famille se distinguent par leur radical –sci, qu’ils descendent du verbe latin secare, « couper » ou du verbe latin scindere, « fendre ». Certains étymologistes n’hésitent pas à ajouter à ces deux étymons le nom latin scientia, « connaissance, connaissance scientifique », et le verbe scire, « savoir », bien que l’on n’ait pas retrouvés de correspondants dans les autres langues indo-européennes.

Voici les mots français qui, par leur radical –sci-, dérivent de ces diverses sources :

  • scier, scie, scieur, sciage, scierie, sciure ;
  • scinder, scission, abscisse ;
  • science, conscience, sciemment, omniscient, plébiscite, (à bon) escient,
  • le verbe disséquer se rattache également à cette famille, le C du radical -sec- ayant été changé  pour des raisons phonétiques en QU.

D’autres dérivés de secare ont conservé le radical originel –sec(t)– :

  • section, secteur, sécateur, sectionner, insecte, vivisection, dissection, sécante, bissectrice, …
  • le mot segment ou le -c- originel a évolué en -g- : segment vient du latin segmentum,  « coupure, entaille, incision », dérivé de secare. (cf. esp. segar, « faucher »).

    L’ancêtre de la branche grecque est le verbe σχιζειν, skhizein, « fendre ». En sont issus les mots français qui contiennent le radical –schi– : schisme, schiste, schizophrène, …

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     Il y a enfin dans cette famille quelques cousins germains venus à ski de Norvège. Le mot est issu de l’ancien norrois skiô, “billette de bois fendu, chaussure, raquette pour la neige”. Dans la petite famille de ski on trouve skier, skieur, skiable, téléski mais aussi « échine » et « s’échiner » qui proviennent du francique *skina, « baguette de bois » d’où « aiguille, os long » où le groupe initial  -ska évolué en chLe mot échine désignait dès le XIe s. la colonne vertébrale de l’homme et de certains animaux, par une évolution métaphorique semblable à celle d’ “épine dorsale”. (cf. esp. esquina, « coin, angle »).

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      Enfin, il existe une théorie défendue par le linguiste Kraege selon laquelle une variante reichia du nom de la scierie ressia aurait conduit aux toponymes Rêchy et Râchy généralement considérée comme des lieux d’essartage où les arbres ont été « arrachés ». Kraege recommande pour distinguer les étymologies de se livrer à une observation soutenue sur le terrain.

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Seconde explication : resse = longue bande étroite de terrain semblable à une lame de scie

   Sur les pentes hautes des montagnes, en limite de forêt, les champs sont aménagés tout en longueur parallèlement aux courbes de niveaux et légèrement aplanis pour des raisons pratiques. Les bords latéraux sont souvent constitués de talus ou de « murgiers » constitués  de déblais pierreux boisés. Ces longues bandes de terrains font penser, par leur étroite forme qui s’étire en longueur à des lames de scie d’où l’utilisation pour les nommer du vieux français resse, rasse« scie », lui même  issu du latin resecare,

    Notons qu’en patois valaisan, rachat est le nom à des prés de forme rectangulaire dont le plus grand côté est perpendiculaire à la pente.

sur les pente de la Montagne d'Age à POISY : les Resses

sur les pente de la Montagne d’Age à POISY : les Resses

parcelle longue et étroite entourée d'arbres à POISY 74330 : une Resse

parcelle longue et étroite entourée d’arbres à POISY 74330 : une Resse

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Troisième explication : resse = aire de sciage ou de battage, ressio : terre inculte, en friche

Yvonne David-Peyre a travaillé sur des toponymes en Espagne et au Portugal d’origine française. Il s’agit des toponymes Rossio qui désignent d’anciens champs de foire. S’appuyant sur les travaux de Du Cange qui montrent qu’en France, le Moyen Age avait conservé aux substantifs (rosega, resea, resia, ressega) et aux verbes (researe, resiare, resseare, ressiare, ressegare) issus du verbe latin resecare son sens initial de « couper, rogner, tailler. »

Les patois du sud de la France utilisaient de nombreux mots dérivés de ce verbe premier :

Verbes :

Alpes : ressecà et resseà, dont le sens est : émonder (cf. v. prov. : ressecar et rezegar). 2e signification : refaucher – Limousin : ressegà, rassegà, ressejà — Bordelais : arsegà, avec le sens de refaucher. Les dérivés ressega, ressegat (part, passé) signifient refauche. Rassà et ressà (du v. prov. rayssar), verbes actifs et transitifs, signifient : hacher la paille, éparpiller les gerbes pour les passer au rouleau et, par extension, retirer avec un balai le blé qui est sous la paille ­ — Languedoc : Faire rasso signifie dans bien des régions du Languedoc : faire place nette.

Substantifs : issus de ces verbes, ils sont encore plus nombreux :
La fauchaison, la moisson se traduisent de la façon suivante : Languedoc : ressego, rassego — Gascogne : arressego — Bordelais : arsègo — Limousin: ressejo — Alpes : resseo.

Mistral cite aussi les mots : loubo, seio et seito. La préférence donnée à la forme resso est peut-être due au son du mot, étrangement onomatopéique. De même, le nom du scieur : ressaire, ressegaire, est plus répandu de nos jours que serraire, cité également par Mistral.
Les mots ressiho (Provence), ressilho (Alpes), rassilho (Languedoc), ressé, rassé (Limousin) et ressec (Gascogne) : Sciure de bois et résidus de céréales sont intéressants pour l’élargissement possible du sens donné à ressego, resseo. Les formes ressiho (prov.), ressilho (Alpes), rassilho (lang.) signifient : la sciure, ainsi que ressé, rassé (lim.) et ressec (gasc). Mais aussi, par extension, elles désignent la scierie, le lieu où l’on, scie, la recoupe. Comme ce mot s’est appliqué à des coupes de bois et aussi à des coupes de céréales, le même mot a désigné deux résidus distincts : celui des scieries et celui des aires de battage ; d’où les expressions : bren de ressé, sciure de bois ; pan de ressé, pain de son.
Prenant appui sur ces exemples, Yvonne David-Peyre affirme que les formes ressiho, ressilho, qui, par leur sens, admettraient comme étymologie possible un residuu- > residiu- > resiliu-, proviennent bien, et par leur sens et par leur évolution régulière, de resecare. En effet, personne n’a expliqué, si l’on retient l’étymologie proposée           de residiu- > resiliu- > resio > ressio, le son sourd du S. Les suffixes -iho, -ilho sont des diminutifs provençaux tels que nous les retrouvons de nos jours. Notons en passant que la forme la plus classique est celle qu’emploie Mistral (abiho, auceliho). Les formes ressiho, ressilho sont constituées de la même façon que serrín (en espagnol) ou farelo (en portugais), qui ont le même sens.
Il existe enfin une autre forme qui, de l’avis de Y.David-Peyre, peut fort bien avoir été influencée par le mot ressego, resseo. Il s’agit du mot rassiso, rasiso, attesté par Mistral dans son Grand Trésor du Félibrige et spécial à la région de l’Aude. Il désigne un terrain inculte et une friche. Un vers de A. Fourès cité à l’appui en illustre le sens : « Rasisos, plantiés, e tendres bladets ». Mistral fait dériver ce mot du participe passé recisu- de recidere, ôter en coupant. On emarquera que cette forme, assez savante, a pu, par interférence avec resseo, reseo, resso, se modifier orthographiquement ; d’autant plus que le verbe resecare latin est synonyme de recidere. Ce qui est à retenir surtout, c’est le sens qui conduit, par élargissement, vers celui qui semble avoir été, pendant longtemps, conservé par le mot ressio : terrain inculte, terre en friche.

    Yvonne David-Peyre en tire les conclusions suivantes : A côté des formes féminines de la basse latinité, qui indiquent, en France, un lieu où l’on effectue des coupes de bois, un espace sans végétation, au milieu de régions forestières (Alpes, Haut- Languedoc, région pyrénéenne), apparaissent, dans la zone de langue d’Oc, des formes masculines qui traduisent l’action de couper, déboiser, moissonner, et qui évoquent deux sortes de travaux ruraux : celui des scieurs de bois et celui des moissonneurs et des batteurs sur l’aire. Dans les deux cas, nous nous trouvons sur des emplacements sis en dehors de l’agglomération, aplanis, sans végétation et exposés au soleil ; ils peuvent être recouverts de résidus soit de bois scié, soit de paille battue et de balle de blé

    En considérant le sens du mot : lieu déboisé à l’orée de la forêt, en bordure du village, susceptible de servir d’aire à battre, de champ de foire, puis de promenade, l’hypothèse d’une interférence entre roça, terrain défriché et cultivé, et ressio n’est pas incompatible avec le sens de ce dernier mot. Si l’on considére que l’acte de déboiser, de débarrasser la terre d’une végétation encombrante autour des villages formés par les nouveaux exploitants dans le nord du Portugal, si riche en forêts, il est très bien possible de l’envisager comme le premier travail à effectuer avant le défrichement et la mise en culture. Dans ses conditions le sens de baldío qu’a parfois le mot ressio doit, ainsi que le pense M. Ricard, être assez tardif, donc postérieur à celui du « terrain non cultivé, qui est débarrassé de sa végétation spontanée », que M. Ricard considère à juste titre comme le stade intermédiaire entre le terrain broussailleux et la terre exploitée.

le rossio le plus célèbre du Portugal, celui de Lisbonne

le rossio le plus célèbre du Portugal, celui de Lisbonne

      Yvonne David-Peyre propose, pour expliquer les formes resio, rexio, ressio, ressa, une influence française de langue d’Oc, qui se serait étendue du nord de la Péninsule jusqu’aux provinces bordant la rive gauche du Tage. Cette influence expliquerait la disparition du -G- intervocalique, la forme ressa et l’emploi des deux orthographes -S- et –SS-. Si nous admettons l’étymologie de secare, il est normal de conserver, dans le verbe formé par l’adjonction du suffixe -re-, un son sourd à Ys de resio. Mais, l’étymologie une fois oubliée, il y a eu maintien de cette prononciation par redoublement du -S- devenu intervocalique. La forme ressega de la Beira, avec le sens de ressa, tendrait à prouver que cette région n’avait pas oublié l’origine lointaine du mot, refaisant une forme plus régulière avec -G- sur le modèle de segar ; à moins qu’elle ne coïncide simplement avec la forme resseg.

L’influence française au Portugal résultait :

  • De l’influence des troubadours qui connut au XIIIe siècle un renouveau extraordinaire
  • De la présence de combattants français dans lutte contre les Maures (La Reconquista) dont un illustre représentant était Henri de Bourgogne et sa cour établi à Guimarâes (de 1093 à 1112).
  • De l’immigration de peuplement favorisée par les dirigeants portugais avant le XIIIe siècle.

    Cette interprétation de resse comme « aire de sciage et de battage » peut peut-être expliquer les formes relevées en Suisse et citée par Jaccard telles que raissure et raisser : un règlement forestier de LL. EE. de 1700, dit : « Nous entendons que toutes personnes qui possèdent…des raisses se contentent de vaquer à leur raissure sans faire traffic d’aix, de feuilles et de liteaux… Ils pourront raisser premièrement ce qui leur sera nécessaire pour leur propre usage, etc. »

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    A cette hypothèse défendue par Yvonne David-Peyre pour le Portugal on peut rattacher celle élaborée par Charles Kraege dans son  « lexique de toponymie alpine » selon laquelle toponymes Râche, Rêche, Râchi, Râchy ont pu désigner des endroits où les arbres ont été arrachés lors d’essartage au Moyen Age et proviennent du vieux français (es)rachier (début du XIIe siècle) issu du verbe latin classique (e)radicare, de radicem « racine » qui est devenu notre verbe actuel arracher.

     La distinction entre les toponymes relevant de cette explication et ceux résultant d’une déformation des resses ou raisses risquent d’être délicate dans le Valais car dans ce canton le groupe -ss- devient -ch- : ainsi  la Rache à Ajent, aux Raches, lieu-dit aux Agettes, Sion ; Rèche (ou Raiche), un hameau de Chandolin d’Anniviers ; Reschy ou Rèche, hameau de Chalais, D. Sierre, Ressi, en 1200 et 1250, Ressy en 1301.

Les racines latines seraient à l’origine des mots suivants :

  • Endroit où a eu lieu une coupe de bois rach, rachée (vieux français)
  • Déraciner, arracher racher, rachier (vieux français)
  • Racines raisse (Provençal)
  • Quartier de bois, mesure de pré qui variait en étendue suivant les localités rache, rase, rasse, resse
  • Teigne : rache (patois) pourrait désigner des prés de mauvaise qualité.
  • Cuscute (plante parasite) : rache
  • Pierre de surface de mauvaise qualité qui se détache par plaque : râche
  • Pré de forme rectangulaire dont le plus grand côté est perpendiculaire à la pente : racha (patois valaisan). A noter que cette explication s’oppose à l’hypothèse formulée selon laquelle ces près étroits et tout en ligueur auraient hérités de ce nom par leur ressemblance avec une lame de scie.
  • Souche de bois :           racheau (ancien français)

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Quatrième explication : resse = talus, muret

    Certains linguistes ont émis l’hypothèse qu’en référence au sens de « diviser » que peut prendre aussi le latin resecare, Resse pourrait s’appliquer aux talus et aux murets qui séparent des près et des bandes ou terrasses cultivées.
   C’est ainsi qu’enn Suisse romande une raisse est « une terrasse de vigne soutenue par un mur ». L’hypothèse concernerait également des murets de pierres séparant les terrasses dans des vignobles implantés sur des pentes. C’est ainsi que le Clos des Raisses à Bex, le Chant des Resses à Yvorne, Les Racettes, vignoble à Founex dans le pays de Vaud pourraient relever de cette explication.
    L’appellation désignerait alors l’élément physique séparatif, talus, bandes boisées, bande rocheuse, murs
     Mais on peut envisager également une explication par le terme rasa ou rascia, mesure agraire pour les vignes, cité en 910-927 (chapitre de Cluny et cartulaire de Macon). 

    Cette étymologie et celle qui la précède pourrait convenir aux « bandes transversales situées en corniche ou en balcon entre des barres rocheuses qui en rendent l’accès difficile », en patois râssa, râchi, ray que l’on trouve aux Houches, à Megève, à Nendaz et à Saint-Gingolph et pour lesquelles Hubert Bessat/Claudette Germi dans « les mots de la montagne autour du Mont-Blanc » donnent pour origine *Rascia, « bande de terre » (: GPFP, 7739 ; FEW, 10, 79a).
   Gilbert Künzi dans « Lieux-dits entre Rhône et Dranse » décrit le toponyme Les Resses comme un pâturage en forte pente
    En Bresse, le mot rasse, corbeille est utilisé pour désigner certains talus et petits tas.
    Pour G. Taverdet, la Reyssouze, rivière de l’Ain affluent de la Saône serait une rivière bordée de talus (avec le suffixe latin –osa).

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Cinquième explication : resse = levée de terre

    Mais un autre sens de la racine celtique ratis vient jeter le trouble et donner une autre signification pour expliquer les resses des vignes vaudoises, il s’agit de rate/ratis, comme « forteresse» (vieil irlandais raith« motte de terre », cité par Delamarre). Ratis, à partir de son sens initial, de « talus, levée de terre » aurait abouti au sens de «fortin, forteresse ». On le retrouve ainsi dans l’ancien nom gaulois de Strasbourg : Argento-rate, la « citadelle d’argent » ou la « citadelle de la rivière Argento ».
    Et effectivement, dans les Alpes du Nord, resse a parfois le sens de talus, paroi séparative (chapitre 5) qui pourrait alors relever de cette étymologie.

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Sixième explication : resse = scie issu du celtique ratis, « fougère »

« Herba Pteridis que les gaulois appellent Ratis… » (Marcellus de Bordeaux)

fougere male    D’autres linguistes explique le mot Resse par une origine celtique. Pour Jaccard, il serait ainsi issu de la racine celtique ratis, « fougère », (breton raden), avec un dérivé racia que l’on retrouve dans l’irlandais raith qui signifie ce qui est « denté, pectiné » ; la raisse ou scie serait donc appelée ainsi par comparaison avec les dentelures d’une fronde de fougère.
   Il nous semble néanmoins que cette explication conviendrait mieux au toponymes Raytelet, raiton, Rate, Ratenne, Râtes, Ratie, Rattes, Rattey, Rattiers, etc.. qui signifieraient alors « lieux où poussent les fougères ».

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Septième explication : resse = panier, auge puis mangeoire

     D’autres linguistes (FEW 10, 417b ) mettent en avant le terme *risca « récipient » et le mot roman riscia qui serait le même mot que le gaulois *rusca– ou rusco- écorce qui a donné le roman riscia nous retrouvons la même origine dans le vieux provençal rusca, écorce, et le catalan rusc, écorce de chêne liège, Chez les Gaulois, les abeilles étaient élevées dans des troncs d’abres évidés, c’est donc l’écorce restante qui a donné le nom de la ruche.
     C’est ainsi que Gérard Taverdet avance l’hypothèse que riscia serait d’origine grecque ou galate, une tribu celte passée en Asie Mineure qui aurait alors pénétrée en Gaule par les ports grecs de la côte méditerranéenne.
      Resse est également le nom donné dans la région de la Sarthe (Orne, mayenne) et en Wallonie à de très grands paniers creux, servant à contenir et à transporter des provisions (légumes et fruits), des marchandises, des habits ou même des veaux nouveaux-nés. Dépourvues d’anse, elles disposent de deux poignées opposées obtenues grâce à des échancrures ménagées sour le bord du panier. On les porte généralement à deux. A l’origine, elles étaient toujours réalisées en vannerie (osier ou rotin). Aujourd’hui, on en fabrique aussi en treillis de fil métallique galvanisé. Egalement avec variante rasse, panier servant à mesurer le charbon dans une forge.
     Le col de Resse qui se trouve sur un replat dominant d’un côté le chalet de la Resse et de l’autre le lac d’Arvouin, situé entre la Pointe-de-Vernaz et la Tête-de-l’Avalanche qui est en forme d’auge des lieux pourrait relever de cette hypothèse.

    Cette hypothèse élaborée par Taverdet pourrait également convenir aux lieux encaissés entre rochers cités par Hubert Bessat/Claudette Germi dans « Les mots de la montagne autour du Mont-Blanc » et Ellug, (Grenoble, 1991) qui donnent à la forme rèche, rèfe, resse le sens de crèche des vaches, « régionalisme assez courant pour désigner les anciennes crèches sans ratelier » et dont le sens métaphorique, dû à la forme en auge de la crèche, fait penser à un passage encaissé dans les rochers. C’est le cas par exemple du lieu-dit La Rèche aux Mojons, « la crèche des génissons ».

      Mais ce terme pourrait venir tout aussi bien d’un terme d’origine germanique. La crèche désigne à l’origine une auge, une mangeoire pour les animaux. C’est dans une mangeoire que Jésus a été placé, selon la tradition, à sa naissance. Ce terme est d’origine francique, dérivé d’un mot reconstitué sous la forme *krippia, apparu en 1150, qui a donné : Krippe en allemand, kribbe en néerlandais, krybbe en danois, crib en anglais.
Du sens de « mangeoire » pour animaux, le mot a évolué pour désigner l’endroit où Jésus fut placé dans l’étable et par extension le petit édifice représentant l’étable. Le mot crèche a remplacé l’ancien français presepe, du latin praesepe qui désignait à l’origine un parc à bestiaux, puis une étable et enfin la mangeoire de l’étable. L’italien presepio et l’espagnol pesebre perpétuent l’ancienne appellation.
     Il existe en patois un verbe resser (v.tr.) en rapport avec la mangeoire qui signifie « s’occuper des bêtes »; exemple : « Le père Louis est à l’hôpital, tous les jours je vais resser ses bêtes. »
      Les verbes qui signifient « mettre le bétail à la crèche », les appellatifs qui désignent la crèche et resser « s’occuper des bêtes » ont probablement la même étymologie issue du terme *risca, « récipient ».
     Aire dialectale : le mot ressié dans DO p.604 et TDF 2 p.774 désigne « celui qui nourrit le bétail d’autrui pour le fumier qu’il produit », le verbe ressir « soigner les bêtes » est attesté dans PL p.178 ; en domaine franco-provençal GPFP 7967 donne le verbe retsi « rentrer les vaches à l’écurie ». (Mots du Champsaur, Hautes-Alpes, Claudette Germi).

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Huitième explication : resse = gouttière issu du norois râs, chenal

Pour Bonnard, certaines resses seraient issues du norois râs, chenal, gouttière, breton raz (le raz de Sein) , ancien français rase, rigole qui aurait passé au sens de conduite d’eau alimentant la scierie, puis scierie et enfin scie.

     Les rascia, rescia et râche de Flandre qui correspondent à des zones marécageuses pourraient peut-être relever de cette racine mais d’autres font dépendre ces toponymes du latin rascia qui signifie eau stagnante.

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Synthèse

    Huit hypothèses pour expliquer un nom de lieu, cela commence à faire beaucoup… Mais on notera que plusieurs de ces hypothèses font clairement référence à l’action de diviser et de couper le plus souvent par l’utilisation d’une scie ou à la localisation de cet outil. Les lieux qui répondent à ce cas de figure sont les lieux d’implantation d’une scierie en bordure d’un cours d’eau, les lieux où ont été pratiquées des coupes de bois ou des essartages, des lieux dont la configuration les rattachent de manière métaphorique à la scie (arêtes dentelées et près en longueur). Les deux racines linguistiques qui ont pu donner naissance aux toponymes qui qualifient ces lieux sont le verbe latin resecare qui signifiait « diviser, couper » et qui aurait évolué en  « scier » et dans une moindre mesure la racine celtique ratis qui signifiait « fougère », ce nom ayant été donné à la scie par la ressemblance de cet outil avec la feuille dentelée de cette plante. Certains autres lieux dont le nom découle du verbe latin resecare peuvent simplement signifier l’acte de division d’une parcelle plus importante sans qu’il y est eu abattage d’arbre ou usage de la scie. Nous proposons de rassembler tous ces toponymes où l’action de diviser et de couper est manifeste dans un premier groupe.

Premier groupe : origine latine ou celtique au sens de « couper, diviser, arracher » (verbe latin resecare et racine celtique ratis)

sous-groupe « lieux où la présence d’une scierie est attestée » ( (verbe latin resecare)

FRANCE

  • Reisse (la), hameau et moulin (Doussard, Pays de Faverges, Haute-Savoie).
  • Resses (les), prés longs et étroits sur les flancs de la Montagne d’Age à Poisy (Haute-Savoie)
  • Ressaz (le), ruisseau affluent du Lion (Pays de Gex, Ain).
  • Chalets de Resse, (chalet de), alpage, Resse (ruisseau de), sous-affluent de la Dranse, Resse (col de) 1781m, Resse (plan de) et Resse (Sous), lieux-dits (La Chapelle-d´Abondance, Val d´Abondance, Haute-Savoie).
  • Reissière (la), lieu-dit de la commune de Mercury-Germigny ou était implanté une scierie.
  • Ressegue (La), ancien  nom attesté en 1559 et 1615  d’un moulin et de quelques parcelles dans la commune de Durfort (Tarn) avec les formes . Rassègne, Rassègue ou Rassigue en 1833.
  • Ressegue (la), ruisseau de la commune de Leynhac dans le Cantal

SUISSE

  • Rasse (la) : cours d’eau affluent de l´Eau Noire (Finhaut, district de Saint-Maurice, Valais)
  • Raisses (les), lieux-dits sur les communes de La Chaux-de-Fond, patrie de Le Corbusier et de Blaise Cendrars, et de Môtiers plusieurs lieux-dits dénommés Les Raisses : Gorges de la Poëta-Raisse (ou Pouetta Raisse)Forêt des Raissesroute des Raisses. Ces lieux-dits sont situés sur ou à proximité d’un ruisseau, le ruisseau du Breuil, qui prend ensuite le nom de Bied avant de se jeter dans l’Areuse. Le mot patois Poëta signifie « puant, mauvais, repoussant ».
  • Raissette (la), petit cours d´eau affluent de la Suze (Cormoret, district de Courtelary, Jura bernois).
  • Rèche (la), alpage, et torrent affluent du Rhône (Vallon de Réchy, Nax, district d´Hérens, et Chalais et Grône, district de Sierre, Valais).
  • Rèche (la), au sud de Chandolin dans le val d’Anniviers, lieu-dit près duquel se trouvait anciennement une scierie
  • Réchérik (La Zau de la), « la forêt de la scierie » cité par Jules Guex dans La montagne et ses noms.

Dans le Valais, le groupe -ss- devient -ch- : ainsi  la Rache à Ajent, aux Raches, lieu-dit aux Agettes, Sion ; Rèche (ou Raiche), un hameau de Chandolin d’Anniviers ; Reschy ou Rèche, hameau de Chalais, D. Sierre, Ressi, en 1200 et 1250, Ressy en 1301.

  • Torneresse (la) : « qui fait tourner la resse », un affluent de la Sarine non loin de l’Etivaz. (canton de Vaud)
  • Torneresses (les) : idem, hameau voisin du village de Frenières, près de Bex (canton de Vaud)

Et, pour les crêtes de montagne rappelant les dents d’une scie :

  • Reffa (Rochers de la) sur la montagne du Bel Oiseau à Finhaut dans le Valais.
  • Ressacha (Pointe de), sommité qui s’élève entre la région de Criou et celle de Salvadon. IGN l’orthographie Ressassat. Il semble bien que ces arêtes dentelées aient pour origine le patois ressa, scie, par extension objet dentelé, et la base préindo-européenne calm-, cal, pierre, rocher, haut plateau dénudé. (Gilbert Künzi, Lieux-dits entre Rhône et Dranse).

Sous-groupe « lieux d’essartage ou de battage » (verbe latin resecare > vieux français es/raschier)

FRANCE

  • Les Mauvaises Râches, pâturage (pointe de Ressachaux, Morzine, Chablais)
  • Les Rèches, maison isolée en clairière (Landry, Tarentaise, Savoie)
  • Le Rachet, pâturage déclive (Mieussy, Faucigny, Haute-Savoie) avec le suffixe -et.
  • Mont Rachais, sommet, 2.248 m (Chaîne des Aravis, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif –ais.
  • Le Rachais, forêt déclive (Vacheresse, Val d’Abondance, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif –ais.
  • Le Rachat, maison isolée (Praz sur-Arly, Haut-Faucigny, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif patois –at
  • Rechat, maisons isolées (Le Grand-Bornand, Bornes-Aravis, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif patois –at
  • Les Rachasses, pâturage déclive, nom monté au Col des Rachasses, 3.037 m (Argentière, vallée de Chamonix, Haute-Savoie) avec le suffixe –asse.
  • Pointe de la Rechasse, 3.212 m, Plateau de la Rechasse, lieu-dit en montagne (Termignon, Haute-Maurrienne, Savoie (Pralognan-la-Vanoise, Vanoise, Savoie) et Glacier de la Rechasse (Pralognan-la-Vanoise, Vanoise, Savoie) avec le suffixe –asse.

SUISSE et VAL D’AOSTE (ITALIE)

  • Rache, alpage (Nus, vallée d’Aoste)
  • Les Raches, habitat dispersé (Nendaz, district de Conthey, Valais)
  • Raji, forêt à l’est de Mâches (Hérémence) qui serait un ancien essert (Kraege).
  • La Rêche, quartier (Bulle, district de la Gruyère, Fribourg)
  • Rêches, vigne (la Neuveville, Jura bernois)
  • Le Rachy, Rachier en 1531, Dessus le Rachy en 1688, Ratchies à la fin du XVIIIe siècle, aussi Rachi en 1906, maisons isolées (Vers l’Eglise, Ormont-Dessus, district d’Aigne, Vaud) avec le suffixe collectif –y.
  • Réchy, hameau (Chalais, district de sierre, Valais), Mayens de Réchy, alpage dans le Val de Réchy (Grône, district de Sierre, Valais) avec le suffixe collectif –y.
  • Les Rechasses, sommet, 2.522 m (Saint-Martin, district d’Hérens, Valais) avec le suffixe –asse.
  • La Réchesse, maison isolée (Epiquerez, district des Franches-Montagnes, Jura) avec le suffixe –asse.
  • Réchésat, forêt (Boncourt, district de Porrentruy, Jura) avec le suffixe diminutif jurassien –at.
  • Rachau, alpage en clairière (Roisan, vallée d’Aoste) avec l’ancien français racheau, « souche de bois »
  • Sex Ratsé, lieu-dit (Château-d’Oex, Pays-d’Enhaut, Vaud) avec peut-être un participe passé.
  • Rachigny, hameau de Corcelles-le-Jorat (District d’Oron, Vaud), Raschignier en 1340, Rasthignye vers 1830.

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Second groupe : origine celtique au sens de « levée de terre »
     Les resses en montagne qui correspondent à des lieux dont l’origine serait liée à la racine celtique ratis « levées de terre » sont relativement peu nombreuses (vignes vaudoises) et leur origine peut très bien s’expliquer par leur ressemblance à des lames de scie étroites et longues, ce qui les ferait classer dans le groupe précédent. 

Suisse

  • Resses « le sentier veveysan des », sentier courant dans le vignoble de Vévey sur une rupture de pente entre deux parchets de vignes.

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Troisième groupe : origine celtique ou germanique au sens de « panier », berceau »
    Si un lieu qualifié de resse ou raisse ne se situe pas en bordure de cours d’eau, n’est pas constitué de bandes de terrains longues et étroites et est constitué de terrains « en creux » s’apparentant à des paniers, des berceaux ou des mangeoires, on peut considérer que son nom a été formé à partir du celtique *risca « récipient » au moment de la présence celtique dans les Alpes qui a précédée l’invasion romaine ou du germanique *krippia « mangeoire » qui daterait alors de la présence burgonde ou de la période qui l’a suivie.

Ces noms de lieux sont assez peu nombreux dans les Alpes

  • la Reyssouze, rivière de l’Ain affluent de la Saône serait une rivière bordée de talus avec le suffixe latin –osa. (selon G. Taverdet).
  • Le col de Resse qui se trouve sur un replat dominant d’un côté le chalet de la Resse et de l’autre le lac d’Arvouin, situé entre la Pointe-de-Vernaz et la Tête-de-l’Avalanche qui est en forme d’auge des lieux pourrait relever de cette hypothèse.

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Quatrième groupe : origine germanique au sens de « chenal », « gouttière »
   Il est vrai que certains moulins ou certaine scieries éloignées de leur cours d’eau nécessitaient l’aménagement d’un chenal pour amener l’eau de celui-ci et que l’appellation possible en ancien français rase, issu du norois râs, chenal, gouttière ou du breton raz, aurait pu effectivement aboutir au patois fesse, mais le plus souvent, en zone de montagne, les scieries étaient placées en bordure même des cours d’eau et parfois même au-dessus de ceux-ci, ce qui n’empêchait pas, malgrés l’absence de chenal, leur qualification de resse. Il ne nous semble pas que dans le domaine franco-provençal, cette explication soit pertinente.

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Toponymie de l’Arpitanie : Talabar au bord du lac d’Annecy et la Pierre Margeriaz surnommée « La mal tournée »

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    Talabar fait partie des quelques noms de lieux des environs d’Annecy pour lesquels aucune explication étymologique n’a été donnée. Charles Marteaux, dans son essai publié en 1939 par l’Académie Florimontane intitulé « Répertoire des noms de lieux de l’arrondissement d’Annecy d’après le cadastre de 1780 » n’y fait pas allusion. Pourtant le site qui porte ce nom possède des caractéristiques physiques très particulières : il surplombe une barre rocheuse dominant le lac au pied des premiers contreforts du Mont-Veyrier et est parfaitement visible d’Annecy. Sur la carte IGN au 1/25.000e ce sont ces pentes boisées supérieures parfois trouées par une prairie qui portent ce nom mais à Annecy on parle couramment du « Rocher du Talabar » ou du « Talabar » pour désigner la barre rocheuse elle-même ou l’étroite bande de terrain qui la sépare du lac. Ses parois ont été équipées de voies d’escalade et sont illuminées la nuit par de puissants projecteurs pour les mettre en valeur.

lieu-dit TALABAR à ANNECY

Lac d'Annecy et Mont-Veyrier (photo Yann Forget par Wikipedia)

Le Talabar vu de la plage d’Albigny (photo Yann Forget par Wikipedia)

le Mont Baron à Veyrier photo  blog Rochsnake.centerblog

un autre « Bar » à proximité : les falaises du le Mont Baron (photo  blog Rochsnake.centerblog)

      On sait que le radical Bar- désigne le plus souvent des parois rocheuses. Sur Internet, le site d’Henri Sutter « Noms de lieux en Suisse romande, Savoie et environs : Glossaire » donne pour expliquer la présence de ce radical dans les noms de lieux Bargy et Baron (deux lieux où sont présentes des falaises) l’explication suivante : proviendrait du patois bara, « tas de pierre », gaulois *barga, « pente » ou gaulois *barro, « hauteur, colline, extrémité, sommet », d´une racine indo-européenne *bhares-, bhores-, « pointe ». Pour expliquer l’origine du nom de lieu La Talau près de Martigny en Suisse, le même site donne comme explication pour le radical Tal- : nom qui pourrait être de même origine que le français talus, ancien français talud, talut, latin impérial talutium, « terrain en pente, versant », du gaulois *talo-. Pour Pierre-Yves Lambert (la langue gauloise), c’est probablement le nom du front : vieil irlandais taul (*talu-) « front, face, protubérance », gallois et breton tal « face ».
     Ainsi, si l’on se réfère à ces explications, l’origine du nom serait postérieure à la période celtique et à l’occupation romaine et née à une période où l’on parlait déjà patois. Cette appellation qualifierait une pente située à proximité d’une barre, cette dernière pouvant être, pour le cas qui nous intéresse, celle située à son aval en bordure de lac d’Annecy, le « rocher du Talabar » ou celle située à son amont dénommée « les Rochers des Aires ». L »IGN, pour sa carte au 1/25.000 e a effectivement positionné le lieu-dit sur des pentes situées entre ces deux barres. A noter que l’on constate encore aujourd’hui  la présence d’une petite prairie avec maisonnette suspendue sur ces pentes boisées, prairie que les randonneurs nomment « prairie du Talabar » et qui devait certainement être de taille plus importante dans le passé lorsque l’agriculture était l’activité dominante du secteur. La présence sur la carte IGN d’autres petites trouées de moindre importance qui accompagne cette prairie plaide en faveur de cette hypothèse.

vue sur Annecy de la prairie suspendue du Talabar

vue sur le lac d’Annecy de la prairie suspendue du Talabar

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–––– l’hypothèse de l’origine celtique selon la thèse de Falc’Hun –––––––––––––––––––––––––––––––––

le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)

  Nous avons déjà parlé dans un article précédent sur l’origine des noms de lieux en dol- (c’est ICI) de l’hypothèse formulées par le chanoine breton toponymiste Falc’Hun selon laquelle de nombreux toponymes des Alpes et d’autres régions de France sont d’origine celtique et ont leur correspondant dans des territoires anciennement ou toujours celtiques comme la Bretagne et le Pays de Galles en Grande-Bretagne. Voici ce qu’écrit cet auteur au sujet des noms de lieux comportant les radicaux bar- et tal- :

    « Un exemple très constructif (de correspondance galloise) nous en est fourni par Tall-e-vende dans Saint-Martin-de-Tallevende (Calvados), près d’un sommet dominant Vire. Une variante Tal-vanne désigne un hameau de Fontaine-le-Bourg (Seine-et-Marne), sur le rebord d’un plateau dominant un vallon au nord-est de Rouen. Au Pays de Galles, Tal-y-fan (prononcer Tal-e-Vanne), est un toponyme assez fréquent, littéralement « le front de la colline ». Mais sans doute peut-on y comprendre tal « front » comme un synonyme de la locution prépositive bretonne « en face de, auprès de », qui se réduit aussi à Tal- dans les noms de lieux Tal-ar-Groas « auprès de la croix, du calvaire » (à Argol, Cléder, Crozon et Landévennec, Finistère).
     En gallois, Fan est la forme mutée, après l’article y, du substantif Ban « sommet, hauteur, rocher » (irlandais bend, bene) qu’on trouve en France dans la La Banne d’Ordanche (1.513 m), qui domine La Bourboule (Puy-de-Dôme), et dans le Puy de Bane à Cournon-d’Auvergne près de Clermont-Ferrand. La même forme mutée semble reconnaissable dans A-vanne (Doubs) sur une ondulation de la plaine champenoise au nord-est de Reims, et dans Les Vans (Ardèche), carrefour de routes et de vallées remarquable par les promontoires qui le surplombent. »

(Falc’Hun : Les noms de lieux celtiques : vallées et plaines – éd. Slatkine, 1982)

   Falc’Hun rajoutera à cette liste les noms de lieux Tall-e-nay dans le Doubs, Tall-e-né et Tal-nay dans le Morbihan qui signifieraient « Front de la colline ou prés de la colline », Tal-nay à Bubry, Grands-Champs et Saint-Barthélémy, et leurs équivalent Front-e-nac (Gironde et Lot), Front-e-nard (Seine-et-Loire), Front-e-nay (Jura, Vienne, Deux-Sèvres), Front-e-nex (Savoie), anciennement Front-e-nay en 1255, Front-e-nas (Isère) anciennement Front-a-nas au Xe siècle. dans ces derniers cas Front est l’équivalent roman de Tal.
    Jean-Marie Plonéis (La toponymie celtique, édit. du Félin, 1993) explique de la même manière les noms de lieu Tal-ar-Hoad « le Front du Bois » et Tal-a-Derc’h « le front, le coteau aux verrats ».

    Paul-Louis Rousset dans son bel ouvrage très documenté « Les Alpes et leurs noms de lieux » traitant des appellations pré-indo-européennes ne conteste pas que le substantif Bar dans les Alpes est le plus souvent d’origine gauloise mais ce mot aurait pu, d’après lui, « rhabiller », par remplacement d’un L initial par un R, une racine de même signification mais beaucoup plus ancienne d’origine pré-indo-européenne en Bal ou Bel. Ce pourrait être le cas, selon lui, des noms de lieux déjà cités Bargy et Mont Baron qui résulteraient d’une mutation d’un Bal initial. Il aurait pu ajouter à cette liste le Mont Baret qui est le point culminant de la crête orientée N S qui domine Veyrier. Cette crête rejoint celle des Mont Veyrier et Baron au niveau du col des Contrebandiers.

le Mont Baret et le lac d'Annecy

sommet du Mont Baret avec, à l’arrière-plan, le lac d’Annecy

Le grand Bargy (2301 m) photo Alpes Rando

Le Grand Bargy (2301 m) dans le massif des Bornes (Haute-Savoie) anciennement appelé massif des Vergys par les populations locales et où jadis nous allions grimper lorsque le mauvais temps à Chamonix nous interdisait la haute-montagne – photo AlpesRando.

le Mont Jallouvre (2408 m) et col du Rasoir vus de la face de la pointe Blanche (photo AltitudeRando)

Toujours dans le massif des Bornes, le Mont Jalouvre (2408 m) et le col du Rasoir vus de la face de la pointe Blanche – photo AltitudeRando.

    C’est intentionnellement que j’ai placé l’une au-dessus de l’autre ces photos de deux sommets voisins pour infirmer les thèses exposées ci-dessus et diamétralement opposées de Henri Sutter et de Paul-Louis Rousset au profit de celle de Falc’Hun concernant l’origine du toponyme Talabar.  Pour Henri Sutter, rappelons-le, Talabar serait le résultat de l’assemblage du mot patois  bara « tas de pierres » et de l’ancien français talut, talus « terrain en pente, versant », mots d’origine gauloise mais qui aurait été formé assez tardivement, après que la langue celtique gauloise eut été abandonnée par autochtones au profit d’un dialecte bas-latin. Pour Paul-Louis Rousset, au contraire, une grande part des toponymes en Bal (il est vrai qu’il ne cite pas particulièrement Talabar) sont d’origine pré-indo-européenne et auraient été nommés ainsi par les populations établies sur les Alpes avant l’arrivée des celtes. Ces derniers n’auraient fait que déformer l’appellation d’origine en Bal par l’utilisation d’un mot de sonorité voisine et ayant le même sens de « hauteur » , Bar.
    Or la présence d’un Mont Jalouvre à proximité immédiate d’un Mont Bargy vient contredire ces deux thèses car Jalouvre est sans contestation possible un vocable exclusivement gaulois, il s’agit en effet de la forme altérée avec le temps du composé Galo-briga « la montagne des chèvres », galo « chèvre » et briga « colline, mont puis forteresse », ainsi nommée, soit que cette appellation fasse référence aux nombreux chamois souvent présents sur le site et bien visibles lors de l’ascension de ce sommet par les randonneurs, soit qu’elle qualifie la ligne de crête qui peut rappeler les lignes de dos de cet animal :

 » Si vous interrogez les habitants des vallées circonvoisines, et plus particulièrement ceux des communes montagnardes de Mont-Saxonnex et de Brizon, ils vous renseigneront avec leur obligeance accoutumée, désignant avec précision tous les sommets du massif et les noms de leurs principales voies d’accès. Le massif des Vergys, pour eux, est cette citadelle gigantesque portant dans les nues 3 tours formidables et harmonieusement délabrées : la Pointe du Midi (2336 m), l’Aiguille Blanche du Vergy (2438m) et le Pic du Jalouvre (2408m); des contreforts en dos de chèvres se détachent, chenus’, de chacun de ces grands pics, tandis qu’une muraille vertigineuse, parcimonieusement gazonnée, sépare la Pointe du Midi de l’Aiguille Blanche pour culminer, telle une bosse de dromadaire, à 2308m, au centre de l’arête acérée qui peut être franchie en col si l’on part du haut plateau de Cenise pour aboutir à la vallée du Reposoir, ou vice-versa. C’est l’arête du Balafras, naguère encore hantée des chamois, aujourd’hui, hélas! bien solitaire. — Dominant les vallées du Reposoir et du Grand-Bornand, cette citadelle étend au loin un formidable système de bastions: les parois d’Andey qui plongent dans la plaine alluviale de l’Arve, puis les hautes murailles calcaires de Leschaux, qu’admirent tous les visiteurs de là vallée du Petit-Bornand ; sur la vallée de l’Arve, ces bastion» admettent plus volontiers la concomitance de superbes forêts masquant les gorges sauvages du Bronze, de Mont-Saxolinex et du Nant de Marnaz (lac Bénit), tandis que pour compléter le système, une très haute muraille calcaire forme un barrage rectiligne s’éténdant de l’Aiguille de la Peuchette (à l’est de la Pointe du Midi) jusqu’au débouché de la vallée du Reposoir, sur Scionzier : c’est le barrage, culminant à 2305m d’altitude, qui est plus spécialement désigné par les habitants sous le nom de « Mont-Bargy ». 

Gustave Beauvehd, Conservateur de l’Herbier Boissier,(Université de Genève). Rev. Sav.,1922] 

 

   Des langues celtiques ont été parlées dans cette région des Alpes de parler franco-provençal occupée anciennement par les peuplades celtiques des Allobroges et des Nantuates que certains proposent de nommer Arpitanie (pour la définition de ce terme, voir ICI) pendant plus d’un millénaire. On y rencontre de ce fait aujourd’hui des formes toponymique plus ou moins évoluées dont l’origine remonte au « vieux-gaulois » jadis parlé dans la Vieille Gaule, au « moyen-gaulois » parlé avant l’invasion romaine, du « bas-gaulois », dialecte gallo-romain hybride parlé pendant l’occupation romaine jusqu’au invasions germaniques (G.R. Wipf). La montagne, lieu difficile d’accès, à l’agriculture pauvre de subsistance qui intéressait peu les envahisseurs a toujours été un lieu de refuge des populations et un conservatoire des idiomes anciens, il n’est donc pas étonnant qu’elle ait gardé, plus que les régions de plaine, traces de ces parlers anciens. Les termes celtiques passés dans le langage courant et la toponymie y sont pléthore. Citons comme exemple le nant (torrent, rivière issu d’un celtique nanto vallée), des suffixes en don (Yverdon (VD) et Ardon (VS) en Suisse, Verdan et Verdun en Savoie tous d’anciens dunum celtiques (colline), Brigue (VS), Montbrion et Briançon d’anciens briga (hauteur, forteresse), dol (méandre), etc…
    Si une montagne comme le mont Jalouvre et de nombreux autres sites naturels ont reçu une dénomination celtique comprise par leurs locuteurs durant près d’un millénaire, pourquoi aurait-il fallu attendre le moyen-âge et le développement du langage franco-provençal pour dénommer par des termes termes nouveaux, qui plus est d’origine celtiques, une prairie en pente située à proximité d’une bourgade importante, Boutae (Annecy) ou Annericacum (Annecy-le-Vieux) qui avaient succédées a d’anciennes implantations celtiques.

   Pour notre part, nous pensons que le toponyme Talabar se rattache aux toponymes d’origine celtique et serait un ancien Tal-a-Bar « le front de la falaise » ou « Près de la falaise » utilisé selon la typologie établie par Falc’Hun pour qualifier une prairie pentue ouverte au milieu des bois. La falaise en question ne serait alors pas le Rocher du Talabar situé en bordure du Lac mais la barre rocheuse qui surplombe la prairie, actuellement dénommée « les Rochers des Aires ». Rappelons que aire en français désigne une surface souvent plane utilisée par l’agriculture ou bien la surface plane où les grands oiseaux de proies bâtissent leur nid. Une incertitude règne sur le mot latin d’origine : area ou agru (fond de terre) ce dernier étant à l’origine de l’ancien provençal agre, « nid d’oiseau ».  Quoi qu’il en soit les deux significations peuvent s’appliquer au site qui nous intéresse. Dans le premier cas, les aires désignées par l’appellation seraient (la) ou les prairies situées sous la falaise, dans le second cas l’appellation désignerait les nids des rapaces installés sur son flanc et à son sommet.

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–––– A propos d’une une légende liée au Talabar ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

pierre-margeria-f066e

   Dans son recueil sur les Traditions populaires de la Haute-Savoie publié en 1875,  Antony Dessaix cite une légende attachée  au rochers de Talabar :

    « l’extrémité du lac d’Annecy, quand on vient de Faverges, semble indiquée par le roc de Margéria, monstrueux monolithe qui, détaché des rochers de Talabar, s’est arrêtée mi-côte. Il sert de limite entre les communes de Veyrier et d’Annecy-le-Vieux. Cette pierre, appelée dans le pays la Ma-Véria (la mal-tournée) fut, dit on, consacrée jadis par des cérémonies druidiques. Aujourd’hui encore elle inspire aux villageois une religieuse terreur. On prétend que sous cette puissante masse est enfoui un trésor, dont la possession sera acquise à la jeune fille jugée assez vertueuse pour recevoir du bon Dieu ou des fées le privilège de pouvoir déplacer cette pierre. Jusqu’ici la pierre est restée en place. Que faut- il penser des jeunes filles du pays ? » 

 Un peu plus tard, en 1898, dans La Nature ‘n° 1307), J. Corcelle, Agrégé de l’Université , donnait une version un peu différente de la légende :

    L’énorme monolithe (…) porte deux noms : pierre Margeria et pierre « mal tournée ». Ce dernier nous paraît fort inexact. Margeria est un superbe bloc de roche calcaire très droit. Il se dresse avec majesté au-dessus des flots limpides et bleus du lac d’Annecy. Autour de lui s’étend un prestigieux paysage, comme la Savoie en possède tant : croupes arrondies du Semnoz, sommets aigus des Bauges, eaux azurées et chantantes.
     Au pied de Margeria on ne peut avoir que des idées de bonheur et de paix. Aussi, comprend-on très bien la légende qui s’attache à elle, gracieuse et aimable comme il convient. Quand carillonnaient au loin, pendant la messe de minuit, les cloches des villages, et que leurs notes cristallines voltigeaient dans les vallées endormies, les jeunes filles des environs, en quête de mari, n’avaient qu’à se rendre au pied de Margeria, à faire une prière à la divinité du lieu. Avec leurs blanches mains, elles creusaient ensuite un peu le sol. Elles avaient chance d’y trouver un trésor qui constituait leur dot au jour de l’hyménée. Je ne sais si l’on adore toujours Margeria et si l’on a foi en ses trésors. Elle nous paraît solitaire et oubliée au milieu des broussailles. Les archéologues s’occupent encore d’elle, eux qui sont les consolateurs attitrés des ruines. De ce bloc détaché aux temps anciens du mont Veyrier, ils ont fait « un peulvan », et ils supposent avec assez de vraisemblance, qu’il dut être l’objet d’un culte. Bien qu’il paraisse inaccessible, il a été escaladé par un Annécien, Besson-Mériguet.
Il a vu au sommet de la grande pierre des murailles en ruine : là se trouvait peut-être une tour de guetteur, un petit temple, ou un repaire de brigands. On ne le saura jamais au juste. La pierre garde son secret.

   Au risque d’apporter moi aussi ma pierre à l’entreprise rationnelle de « désenchantement » de nos traditions et de notre culture, je me dois de préciser que cette pierre de la Margéria n’avait rien de magique et avait une origine toute naturelle que la structure géologique du site explique facilement. En 1981, suite à une chute de rochers sur le site de l’usine des eaux d’Annecy de La Tour située au pied du plateau de Talabar, une étude géologique a été réalisée par le Bureau de recherches géologiques et minières. ses conclusions indiquent  » qu’à la suite d’érosion différentielle entre bancs calcaires (urgonien) et couches marneuses, des masses rocheuses se sont individualisées. C’est de cette façon que l’éperon ouest se détache dans le relief. Ce phénomène est visible quand on remonte le couloir qui canalise la chute de blocs. Ce couloir principal est aligné sur un accident sensiblement perpendiculaire à la direction des couches. Ainsi peut s’expliquer la fracturation assez intense de ce secteur, par la conjugaison d’une structure de couches plongeantes vers le Nord-Ouest, découpées par horizons marneux plus friables et par la présence d’une zone de charnière précisément située au niveau de l’éperon ouest. » De là vient l’origine de nombreux blocs épars que l’on trouve sur ce versant du Mont Veyrier et le la Pierre de la Margéria, « la Mal Tournée »…

coupe géologique sur le lieu-dit Talabar à Annecycoupe géologique sur le lieu-dit Talabar à Annecy

  Capture d’écran 2014-07-12 à 12.46.13   Hubert Bessat et Claudette Germi ne retiennent pas la traduction de « mal tournée » pour la pierre Margeriaz. Dans leur ouvrage « Les noms du patrimoine alpin : atlas toponymique II » ( éd. ELLUG) émettent l’hypothèse que cette appellation pourrait se rattacher à l’étymon celtique *Morga étudié par Hubschmid (article du FEW 6,3, page 1309-131) qui donnait à ce terme un sens de frontière, limite, marche, passage. Dans le pays niçois, on note l’existence d’un terme morga/mouerga et d’un dérivé mourguetta « petite terre où la pâture est réglementée et entraîne le paiement d’un droit » (Billy et Ricolfis). On connaît d’autre part en Savoie les termes murgier / morger « tas de pierres » et le toponymes Morga, Morghe, Muorghe, Muorghetta et Morgueta qui signifient « limite de pâturage ». Hubert Bessat et Claudette Germi supposent l’existence, à une époque plus ancienne, d’un terme morga / morge de signification équivalente. Concernant la pierre qui nous intéresse Margeriaz et Pierre Margeraz (en 1271 Petra Margiria aussi dite Pierre Mal Tournée) en limite de des communes de Veyrier et d’Annecy-le-Vieux, les deux auteurs pensent qu’elle ne se « réfèrent sans doute qu’à une limite féodale, celle du mandement du château de Menthon » reprenant ainsi l’opinion de Charles Marteaux. Leur interprétation est sans doute due au fait qu’il n’existe pas de grands espaces de pâturages de part et d’autre du monolithe mais la présence voisine de la prairie de Talabar, (peut-être en ignoraient-ils l’existence) qui devait sans doute être dans le passé de taille beaucoup plus importante qu’aujourd’hui va en l’encontre de cette interprétation. L’hypothèse selon laquelle la Pierre Margeriaz serait une pierre marquant la limite d’utilisation de la prairie de Talabar n’est donc pas à rejeter. Il serait intéressant de mener sur le site une reconnaissance pour tenter de définir la taille qu’aurait pu prendre la prairie à une période de fort développement pastoral.

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toponymie de l’Arpitanie : quand la terre vous aspire : sagne, seigne, siglen, sillingy, silans

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sagne du plateau Bayard au nord de Gap

sagne du plateau Bayard au nord de Gap

    Les lieux-dits construits à partir de Sagne ou les Sagnes sont très fréquents. Sagne est un nom générique pour désigner les lieux humides, les marécages, les lieux où l’eau stagne, «prairie recouverte d´eau croupissante, marais abondant en joncs» (Pégorier) et par extension, les lieux où poussent les laiches ou carex, au point de désigner ces plantes elles-mêmes. C’est ainsi que la sagne est aussi un des noms communs d´une plante aquatique, la massette d´eau (Typha sp.), dont les feuilles séchées servaient jadis à rempailler.
    C’est ce nom commun qui serait à l’origine des noms de lieux en Sagne, Sagnes, Sagneta, Sagnettaz, Sagnettes, Sagneule, Sagny, Saignatte, Saignattes, Saigne, Saignes, Saigneules, Saignolat, Saignoles, Saignolet, Saignotte, Sargnatte, Sargneux, Seignat, Seigne, Seignerets, Seignes, Seignolet.

pelouse alpine humide du lac Combal dans le val Veny (Massif du mont Blanc)

sagne ou seigne : pelouse alpine humide du lac Combal dans le val Veny (Massif du mont Blanc) – Crédit photo T. Nalet, 2011

Origine
  Sagne viendrait viendraient du roman sanha, sainha, sayna, sana, bas latin sagna, saignia, saina, sania, latin sanies, « sang corrompu, sanie, pus, fluide épais, liquide visqueux », ou selon Michaud, directement du gaulois *sagna, sania, « marais, marécage, lieu humide » correspondant au latin stagnum, « eau stagnante, nappe d’eau ». Certains rattachent le terme à une racine pré-indoeuropéenne de type *seg- (d’où viendrait aussi Seine) et donc préceltique. Dans ce dernier cas, après leur invasion de ce qui deviendra la Gaule, les celtes auraient intégré ce vocable et continué à l’utiliser pour dénommer les lieux. Ce terme s’est retrouvé dans l’ancien français Seigne (CNTRL); le franco-provençal  Sagne/Seigne (Bossard, Boyer) ; l’occitan Sagno (Mistral) / Sagna, prononcé sagne (Honnorat),  Sagnàs = « gros marais » (Honnorat, Arnaud) et Sanhe, Sanha, Sanhàs (prononcer Sagne).

le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)    On retrouve également cette racine dans le verbe gallois sugn-o, « sucer » et le breton sun-a qui sert de nom commun au marais, endroit où la terre vous « suce »Falc’Hun, dans les noms de lieux celtiques, explique ainsi divers toponymes au Pays de Galles et en Bretagne qui utilisent cette racine pour qualifier des endroits humides et marécageux : Ker-zun-ou à Pouldergat et à Saint-Ségal (Finistère), Sugn-draeth, « marais de grève » au Pays de Galles pour un lieu où l’on s’enlise dans les sables mouvants, des « sables suceurs ». Cette racine expliquerait aussi l’appellation de divers lieux ailleurs en France : Soing en Haute-Saône, Soings-en-Sologne (Loire-et-Cher), Suisnes (Seine-et-Marne), Souane (Manche), Sugny (Ardennes) avec un dérivé en -acum > y, ainsi que Sogny-aux-Moulins, Sogny-en-l’Angle (Sugniacum en 1152) et Soigny, tous dans le département de la Marne, Soignolle-en-Brie et Soignolles-en-Montois (Seine-et-Marne), Signéville (Sugnévilla en 1140) en Haute-Marne, Songy (Marne), Songieu (Ain), Songeons (Oise), Songeson (Jura) et Doulezon (Gers) composé avec dol, « prairie ». Tous ces toponymes ont en commun d’être situés dans, ou à proximité, de zones humides ou marécageuses.
    Falc’Hun rattache à cette famille les noms de lieux en siglen et sillin en postulant sur un ancien terme gaulois *sigleniacos qui aurait signifié « lieu où il y a un marais, un marécage ». Les dictionnaires gallois citent en effet un terme gallois siglen, pour désigner ces lieux particuliers. De là proviendraient les noms de lieux Seignelay (Selenayum au XVe siècle) dans l’Yonne, Sillegny (Moselle), Sillingy (Haute-Savoie) au nord-ouest d’Annecy, Seigland, hameau de Foissy-lés-Vezaly (Yonne, Selaincourt (Siglini Curtis en 836) en Meurthe-et-Moselle, Villecelin (Cher), Selune (Manche), Sillans (Silans au XIe siècle) dans le Var, Sillans (Silans au XIIIe siècle) en Isère, le château de Silandais à Chavagne (Île-et-Vilaine), Seilh (Haute-Garonne), Sigloy (Loiret), La Seille, nom de plusieurs rivières dans les départements de la Saône-et-Loire, du Vaucluse et de la Moselle), la Selle dans l’Aisne et l’Oise. En Bretagne, Ker-zilin à Cléder, Lancelin à Lesneven, Silin-ou à Penmarc’h dans le Finistère. En dehors de France, on retrouverait ce radical en Suisse alémanique pour la rivière la Sihl à l’est d’Einsieden, en Italie du nord, ancienne Gaule cisalpine, dans Sil-an-dro, « le marais-de-la-vallée » à proximité de l’Adige.

    Pour Jean-Marie Ploneis (la toponymie celtique, l’origine des noms de lieux en Bretagne), le gallois siglen « marécage, fondrière », cité par Falc’Hun, formé à partir d’un radical sigl- est devenu en Bretagne silin par palatisation et assimilation du g par le i. Comme Falc’Hun, il explique par ce terme le toponyme Silin/ou « les marécages » à Penmarc’h (Finistère) mais aussi Celin/o, près des marais de Pen-en-Toul à Baden (Morbihan), Goas/selin à Berrien, Lan/celin à Lesneven,t Ker/zilin à Cleder (ces trois derniers toponymes dans le Finistère) et peut-être Ville/celin dans le Cher que l’on explique en général par le nome de personne d’origine germanique Asceline, courant au Moyen Âge.

Toponymes de ce type en Arpitanie
Nous avons essayé de retrouver des toponymes relevant de ces différents types dans les secteurs du domaine franco-provençal que nous connaissons.

le mont Blanc vu du col de la Seigne – crédit  photo Tarmachan Mountaineering

le mont Blanc vu du col de la Seigne – crédit  photo Tarmachan Mountaineering

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1) toponymes du type Sagne, Seigne : le col de la Seigne (2.516 m) 
   Situé entre la vallée des Chapieux via la vallée des Glaciers  (France) et le val Veny en vallée d’Aoste (Italie), c’est un passage incontournable de la randonnée du Tour du mont Blanc fréquenté de tout temps par les voyageurs, les commerçants et les contrebandiers  qui circulaient entre le Faucigny et l’Italie.
    Un guide décrit le sentier entre la Ville des Glaciers et le col comme un sentier très bien tracé qui serpente dans les alpages et se gravit sans difficulté. Au bout de deux heures de marche, les lacets qui vous font prendre du dénivelé laissent place à une grande traversée où la vue se dégage sur une partie beaucoup moins raide. Le sentier passe alors de combes en mamelons et traverse de nombreux petits ruisseaux. C’est sans doute cette étendue moins raide imprégnée d’humidité par la présence de cet écheveau de ruisseaux, une sagne ou seigne,  qui a donné son nom au col.

sous le col de la Seigne, côté Ville des Glaciers – crédit site Haute-Tarentaise-net

la zone parcourue de ruisseaux sous le col de la Seigne, côté Ville des Glaciers (crédit site Haute-Tarentaise-net). Le photographe a écrit en légende : « Encore un peu de chemin à parcourir avant d’atteindre le col de la Seigne, dans un chemin parfois bien défoncé, et surtout boueux… »

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2) toponymes du type sigl- ou sign- (forme initiale avant mutation)

   Le dictionnaire topographique de la France cite un ancien lieu-dit dénommé Signisey qu’il décrit comme un ancien fief de Bâgé, à (ou près) de Saint-Trivier-de-Courtes dans l’Ain (« Domus de Signisiey cum formalités et fossatis, 1272 cité par Guichenon, Bresse et Bugey). Toujours dans l’Ain, ill existe une ferme dénommée Signoré dans la commune de Bouligneux. il faudrait mener une analyse géographique et historique pour savoir si ces lieux font référence ou non à des zone humides et de marécages.

3) toponymes du type sillin : Sillingy en Haute-Savoie

Extrait de la carte géologique au 1/50 000 du BRGM : zones humides Sillingy 74

Extrait de la carte géologique au 1/50 000 du BRGM : zones humides Sillingy 74

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    Dans l’article consacré à la commune de Sillingy, le site Wikipedia écrit que le nom du village « vient très probablement du nom de la tribu vandale des Silingii, arrivés dans la région avec les Burgondes au Vème siècle, le suffixe -inge, -ingii, signifiant peuple. La région aujourd’hui polonaise de la Silésie tire également son nom du nom des vandales Silinges« . Cette  explication s’appuie sur un texte écrit par un habitant de la commune relayé par un bulletin municipal et sur un ouvrage sur les Burgondes écrit par un auteur suisse en 1970, Odet Perrin. Cette hypothèse ne s’appuie que sur l’homonymie entre le nom de cette peuplade germanique et du lieu. A ce titre, tous les lieux de France très répandus qui portent le nom de Breton, Bretonnière ou Bretonneux sont des lieux où des bretons se sont implantés dans un lointain passé alors qu’on sait aujourd’hui qu’une grande part d’entre eux sont issus du francique brestoineux qui signifiait  « marécageux, boueux et terres émergeant des marécages »…  Sur quels faits incontestables, inscriptions, témoignages d’époque, vestiges archéologiques s’appuie t’on pour délivrer cette vérité première ? Aucun. Il est plus sage de considérer que le nom de la commune a pour origine la caractéristique physique la plus importante du site à savoir la présence de plusieurs marais dans la partie basse de la commune qui forme cuvette, alimentés par de nombreux ruisseaux. Le suffixe -ing ne découle pas du suffixe germanique -ingen (les gens de …) et serait lié comme le pensait Falc’Hun à l’évolution d’un mot celtique désignant le marais : d’un *siglen-iacos celtique devenu sillingy par métathèse du g et évolution classique du suffixe -iacos en y. 

Sillingy 74 - zone humide en bordure du ruisseau de Seysolaz

Sillingy 74 – zone humide en bordure du ruisseau de Seysolaz

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4) toponymes du type sillin : Silans/Sillin dans l’Ain

   Il existe plusieurs Silans/Sylans dans le département de l’Ain : dénomination de lacs dans les communes de Charix, Poizat et Neyrolles (Lacus Silani en 1144 et Sillans en 1522, archives de l’Ain), deux lieux-dits dans les communes de Bénonces et Briord, deux localités : un hameau dans la commune de Corbonod (orthographiés Silans et Sillans dans les textes anciens) et une localité détruite dans la commune d’Izernore (Silans en 1419).

Vue_du_lac_de_Sylans

Sylans : exploitation de la glace

Lac de Sylans (communes de Poizat et Neyrolles dans l’Ain. Le lac qui résulte d’un effondrement ayant formé un verrou dans la cluse de Nantua est sujet à des variations de niveau importantes qui peuvent atteindre quatre à cinq mètres. En 1865, on décida d’exploiter la glace très pure qui recouvrait le lac en hiver et on construisit, pour la stocker, des doubles murs en pierre emplis de sciure pour l’isolation. Avec la création de la ligne de chemin de fer La Cluse-Bellegarde en 1882, vint wagons par jour livraient la glace à Paris, Lyon, Marseille, Toulon et même Alger…

   Une rivière qui marquait la limite des possessions de la Chartreuse des Portes portait l’ancien nom de Silaonia (Rivus qui dicitur Silaonia, 1209, Archives de l’Ain)

   Un hameau de la commune de Massignieu-de-Rives porte le nom de Silliens (Syllins en 1433, Sillins en 1447, Sillin au cadastre, Sillien en 1847 et Silliens en 1872)

Un lieu-dit de la commune de Leyment s’appelle Sillieux.

Un hameau de la commune d’Arbinieu s’appelle Sillignieu ou Sellignieu (Dodo de Sillinieu en 1149, Siligniou en 1444, Sillignieux en 1844, Sellignieux en 1847 et Sillignieu en 1894)

Un hameau de la commune de Bâgé-la-Ville s’appelle Les Grands-Sillons.

Silonge est un ancien territoire dans (ou près) de la commune de Bénonces.

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Toponymie : les toponymes Madeleine et Mandallaz…

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   Dans deux articles précédents consacrés aux noms de lieux en dol  (c’est  ICI et aussi ICI ), nous avions désigné les toponymes Madeleine repérés en bordure de l’Arve dans la cluse de Bonneville comme des dols celtiques auquel aurait été ajouté un préfixe ma(n)- auquel nous ne pouvons, pour le moment, que formuler des hypothèse (peut-être dans certains cas, le celtique maen- : « sommet, montagne », breton mene ou un préfixe qualificatif restant à définir).

    Le plus souvent, les ouvrages consacrés à la toponymie continuent d’expliquer de manière exclusive les noms de lieux type Madeleine par la référence au prénom féminin Madeleine, issu de l’araméen Magdalena, « originaire de Magdala », où Magdala signifie « La Tour ». Comme Saint Lazare et sa soeur Sainte Madeleine étaient les protecteurs des lépreux, certains de ces toponymes rappellent la présence d´une léproserie ou d´une maladière. C’est ainsi que sont expliqués les nombreux toponymes suivants:

  • La Madeleine, pâturage (Val de Moiry, Grimentz, district de Sierre, Valais) ; 
    La Madeleine, hameau près d´une ancienne maladière, et Ruisseau de la Madeleine (Cornier, Faucigny, Haute-Savoie) ; 
    La Madeleine, apud Magdalenam en 1436, La Magdeleine-de-Varambon en 1743, hameau (Varambon, Bresse, Ain) ; 
    Rue de la Madeleine (Genève) ; 
    Plaine Madeleine, lieu-dit (Chandolin, Val d´Anniviers, Valais) ; 
    Col de la Madeleine, 1984m, entre la vallée de la Maurienne et la Tarentaise (Savoie, France) ; 
    Les Rayons de la Madeleine, sommet, 3051m (Alpes Pennines, Bourg-Saint-Pierre, district d’Entrepont, Valais et vallée d´Aoste) ; 
    Sex des Madeleines, parois (Hérémence, district d´Hérens, Valais) ; 
    La Magdeleine, commune et village dont le nom vient d´un oratoire dédié à Sainte Marie-Madeleine (Vallée d´Aoste). 

     Je veux bien croire qu’en cas de présence d’un oratoire ou une église consacré à Sainte-Marie-Madeleine, d’une léproserie ou maladière, la référence à cette sainte soit justifiée mais pourquoi une zone naturelle qui n’aurait possédé aucun des établissements de ce type et dont les caractéristiques naturelles seraient celles d’un dol celtique devrait-elle obligatoirement y référer ?    

      Il nous semble aujourd’hui que l’on peut ajouter à la liste des dols celtiques certains toponymes du type  Mandallaz dont nous connaissons quelques exemples en Haute-Savoie.

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–––– les toponymes Mandallaz dans le massif préalpin de l’Est d’Annecy ––––––––––––––––––––––––

La Mandallaz vue depuis le village de Quintal (photo empruntée au site  http://www.annecy-ville.fr)

    J’ai longtemps cru que le nom de lieu Mandallaz provenait du latin amendola, amande, car en géologie on parle quelquefois de formations géologiques « en amande » pour désigner des éperons rocheux en saillie. C’est de l’ancien français amandolier, « amandier » issu du même mot latin que l’on explique les toponymes Mandolire, Mandrolaire, Mandrolière :

  • Route de Mandolire (Veyras, district de Sierre, Valais) ;
  • Mandrolaire, vigne de l´Amandoley en 1554, lieu-dit, vignes (Arnex-sur-Orbe, district d´Orbe, Vaud) ;
  • La Mandrolière, maisons isolées (Plateau des Glières, le Petit-Bornand-les-Glières, Faucigny, Haute-Savoie). 

   Le toponymiste Constantin donnait pour Mandallaz quand à lui une autre signification faisant dériver le terme de l´ancien français muer, « remuer », du latin mutanda, du verbe mutare, « mouvoir, déplacer » et sont synonymes de remue, « petit chalet d´alpage », en patois savoyard muanda, « chalet » et en occitan « alpage que parcourait les troupeaux durant l’été » 

De là proviendrait l’origine des noms de lieux  :

  • Mandallaz, Mandaz, Mande, Mandellerie, Mandelon, 
  • Mandettaz, Mandette, Mandollaz, Mendey, Meude, 
  • Meudes, Moendaz, Muenda, Muets.
  • Mandaz, alpage (Valtournenche, vallée d´Aoste) ; 
  • La Mande, grand alpage (Champagny-en-Vanoise, Bozel, Vanoise, Savoie) ;
  • La Meude, pâturage (Vallon de Van, Salvan, district de Saint-Maurice, Valais) ; 
  • Les Meudes, alpage (Roselend, Beaufortain, Savoie) ; 
  • Aiguilles de la Grande Moendaz, nom monté, Chalet de la Petite Moendaz (Saint-Martin-de-Belleville, Tarentaise, Savoie). 
  • Muenda, alpage (Région du Grand Saint-Bernard, vallée d´Aoste). 

Avec le suffixe collectif -ey

  • Mendey, alpage (Gignod, vallée d´Aoste). 

Avec le suffixe dimutif -ette

  • Pointe de la Mandette, sommet, nom monté d´une maison d´alpage des Hautes-Alpes (Valloire, Maurienne, Savoie). 

Avec le suffixe diminutif patois -ettaz

  • La Mandettaz, alpage (Bonneval-sur-Arc, Haute-Maurienne, Savoie).

Avec le suffixe -erie

  • La Mandellerie, maisons isolées (Manigod, Bornes-Aravis, Haute-Savoie). 

Avec le suffixe diminutif -on

  • Mandelon, Mandalon en 1906, alpage, et Pointe de Mandelon, 2559m (Hérémence, district d´Hérens, Valais). 

Avec le suffixe diminutif patois -allaz

  • Mandallaz, hameau, et Montagne de Mandallaz, colline boisée (La Balme de Sillingy, Annecy, Haute-Savoie) ; 
  • Pointe de Mandallaz ou les Trois Aiguilles, 2077m (Chaîne des Aravis, Haute-Savoie) ; 
  • Mandollaz, hameau (Nus, vallée d´Aoste). 

Et peut-être de même origine : 

  • Tête des Muets, sommet, 2075m (Chaîne des Aravis, Haute-Savoie).

Pointe de la Mandallaz, aiguille de Manigod, tête de l’Aup et Rouelle. Au 1er plan, la pointe d’Orsière et la Riondaz

Pointe de la Mandallaz, aiguille de Manigod, tête de l’Aup et Rouelle. Au 1er plan, la pointe d’Orsière et la Riondaz (avec l’aimable autorisation du site AltitudeRando, c’est ICI)

Lieux-dit Mandallaz près d'Annecy
Si cette explication me semble plausible pour les lieux qui constituent des zones d’alpage et de « remue », en particulier la Pointe de Mandallaz située dans le massif des Aravis, elle me semble inadaptée pour les lieux situés à faible altitude et pour les lieux d’altitude ne comportant pas d’alpages. Une reconnaissance sur le site de la Montagne de Mandallaz au-dessus d’Annecy, site rocheux et boisé montre qu’il n’a jamais pu servir de zone d’alpage et que l’altitude des terrains découverts qu’il surmonte (770 m) permet l’habitat permanent. Il existe d’autre part sur le flanc ouest de cette Montagne un hameau nommé Mandallaz implanté en bordure d’une zone marécageuse, avec indication de la présence d’un étang, dont les rives courbes sont occupées aujourd’hui par des prairies. Manifestement, on est dans ce cas de figure devant un dol qui a donné son nom au hameau qui s’y est implanté, peut-être man-dol, le « dol de la montagne », nom qui a ensuite été utilisé pour nommer la montagne qui le surplombait. Très souvent, en montagne, le nom donné à la montagne est celui du lieu, habité ou remarquable par ses caractéristiques  physiques, situé à ses pieds.

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Toponymie : la chasse aux dols en Arpitanie et ailleurs…

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l’Arpitanie

Francoprovencal-Arpitan-Map*Arpitanie : terme désignant l’aire linguistique à cheval sur plusieurs pays européens ayant  la langue romane arpitane en commun, c’est à dire le franco-provençal. L’aire géographique est constituée des provinces française du Lyonnais, du Forez, du Mâconnais, de Bresse, de Savoie, de Franche-Comté et du Dauphiné, les cantons de la Suisse romande, le Val d’Aoste et une partie du Piémont en Italie. Il est également employé dans deux petites localités des Pouilles, Faeto et Celle di San-Vito, vestiges d’une ancienne colonie suisse.  Au nord de cette aire se trouve une zone mixte où les parlers sont intermédiaires entre le français et le francoprovençal : Chalonnais, Franche-Comté, Jura suisse. Précisons que jusqu’à l’invasion romaine menée par Jules César, cette région était terre celtique occupée par un peuple celtique du nom d’Allobroges, « les gens d’ailleurs » de allo « étranger » et broga, « peuple » et que de nombreux noms d’origine celtique se sont maintenus dans la langue arpitane et dans les noms de lieux.

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Dahu par Philippe Semeria    Vous avez sans doute entendu parler du « dahu » ou « dahut », cet animal mythique de Haute-Savoie dont deux pattes latérales sont plus courtes que les autres pour pouvoir se ternir droit sur les pentes des montagnes que des Savoyards facétieux proposent de chasser à des touristes naïfs… Eh bien, je vous invite à chasser le dol en Arpitanie, c’est à dire dans la région montagneuse anciennement de civilisation et de langue celtique à cheval sur trois pays : la France, la Suisse et le nord de l’Italie (Val d’Aoste). Rien à voir avec la chasse au dahu, cette chasse est tout à fait sérieuse puisqu’elle concerne la recherche de nom de lieux bâtis sur le radical « dol » qui signifie  « courbe », « méandre » et par extension « terre cultivée en bordure d’une rivière ».
     Pour en savoir plus sur le toponyme « dol » vous reporter à l’article de ce blog intitulé : « Toponymie : histoire de dol ou naissance d’une passion », c’est ICI.

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–––– Lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

       Je commençais donc sur le tard une nouvelle carrière de « limier » en me lançant dans la traque des « dol » de ma région. Je commençait tout naturellement par la haute-Savoie et la région d’Annecy. Mes armes ? les livres de Falc’Hun et de quelques autres toponymistes,  les cartes IGN au 1/25.000e de la région d’Annecy que j’avais déjà complétées par d’autres commandées à l’IGN. Je consultais également à la Bibliothèque d’Annecy quelques ouvrages anciens sur la toponymie et en particulier le dictionnaire toponymique de la Haute-Savoie élaboré au XIXe siècle par l’érudit Charles Marteaux qui offrait l’intérêt de présenter un grand nombre de lieux classés par ordre alphabétique. Si des « dol » existaient, ils devaient apparaître dans ce document soit au grand jour à la lettre D, ce qui aurait été presque trop facile, soit sournoisement camouflés à l’intérieur d’autres mots derrière des préfixes pour ne pas être découverts. Certains, encore plus malins – Falc’Hun l’avait bien montré – avaient pu, en profiter de l’usure du temps et modifier de manière importante leur aspect extérieur en n’apparaissant plus sous leur forme première.

    C’est le cœur battant, porté par la foi et l’enthousiasme du néophyte, que j’engageais mes premières enquêtes sous le regard interrogateur et même un peu inquiet de ma famille qui ne comprenait pas l’intérêt que pouvait représenter la recherche de mots compliqués compris par personne et qui d’ailleurs n’intéressaient plus personne… Si je m’étais livré à la pratique de l’orpaillage dans le lit du Chéran, ils auraient trouvé cela tout aussi fou, mais au moins cette action aurait été légitimée par un but utilitaire.

lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie)lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie)

     La chance a voulu que je découvris rapidement ma première pépite. Je n’en ai eu aucun mérite, celle-ci se trouvait bien visible, totalement à découvert, à quelques km d’Annecy en bordure du torrent la Fillière dans sa traversée de la commune de Groisy. Au lieu-dit Le Plot, au carrefour de deux vallées, la Fillière, en provenance de la vallée de Thorens, a un cours méandreux et reçoit les eaux du ruisseau le Daudens. Le lieu apparaît encaissé  entre les pentes boisées du relief à l’exception d’une étroite bande plate qui suit le cours de la filière sur laquelle s’est développé le hameau du Plot et du secteur situé au confluent des deux cours d’eau, constitué d’une zone plate sur laquelle les hommes se sont installés. La carte IGN fait apparaître sur les premières pentes situées au Nord-Est du site un petit groupe de constructions dénommé Dollay et plus près du lit de la Filière, à l’intérieur de la zone alluvionnale formée par l’un de ses méandres, une indication « ancien moulin » sur un groupe de constructions qui s’avéra après recherches se nommer « le moulin Dollay ». Ce site répondait de manière complète aux critères posés par Falc’Hun pour définir un dol : zone plate accompagnant le méandre ou la rive d’une rivière, installation humaine située sur les premières pentes pour se protéger des crues et peut-être aussi pour ne pas empiéter sur l’espace cultivable.

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    En me reportant au « Répertoire des noms de lieux de l’arrondissement d’Annecy établi d’après le cadastre de 1730 », je constatais que tel n’était pas l’avis de Charles Marteaux qui faisait découler le lieu-dit Dollay, Doulay à Groisy, avec moulin sur la Fillière du nom d’homme avec diminutif Dollet hérité du nom d’homme germanique Dodilus + ittum; (1523) Doleis, SF2, 500; Dolley, Pourpris.
   Charles Marteaux fait également référence à un autre toponyme intitulé Dolaine, Dholaine, Dolaine à Seynod, n. de Gouville : ? qui pourrait dériver du patois Dolênä, ou de terre à Dolin, issu du nom d’homme germanique Dodlenus, Dodlinus attesté par Longnon dans son Polyptique de l’abbaye de Saint Germain des Prés de 1895 ou bien Dodolinus, nom d’homme attesté au VIIe siècle et Dolinus.

    Mais je ne suis pas étonné, à l’époque de Charles Marteaux (1814-1892), architecte de son état, l’étude des langues celtiques en était à son balbutiement et l’on avait l’habitude de faire dériver presque systématiquement les noms de lieux de noms d’homme latin ou germanique

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–––– lieu-dit Crêt Dolet à Menthonnex-en-Bornes (H-S) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Crêt Dolet

    Les toponymes, c’est comme les champignons, lorsque l’on en trouve un il y a de fortes probabilités qu’en on trouve d’autres à proximité. J’examinais donc de manière détaillée la carte IGN au 1/25.000e du secteur. Aucun autre « dol » repéré le long des rivières et des ruisseaux mais à km à vol d’oiseau en direction du Nord-Ouest, je tombe sur un Crêt Dolet, nom d’une petite éminence arrondie dominant le village de Menthonnex-en-Bornes.

Il est courant que les toponymes initialement appliqués à des emplacements situés dans la vallée « montent » en altitude pour désigner le sommet qui les domine, j’examinais donc soigneusement les environs de mon éminence pour savoir si un « dol » était présent mais restais bredouille; par contre, à proximité immédiate, se trouvait un autre crêt, jumeau du premier, intitulé « Les Rondets ». A l’examen des courbes de niveau, cette éminence est elle aussi circulaire… Deux crêts de forme arrondie appelés l’un Dolet et l’autre Rondet… Or, que signifie « dol » en celte ancien sinon  » arrondi », « courbe » qui est la forme prise par les méandres des rivières. On peut donc penser que le lieu a été primitivement dénommé dol, « le rond » par les paysans gaulois ou bien doletum, « lieu où il y a des dols » lors de la période romaine au cours de laquelle le sens initial de dol était encore compris par les paysans gallo-romains. Par évolution naturelle du nom selon les lois de la phonétique, le mot doletum est devenu dolet, mais le sens original n’était déjà plus connu, d’où la décision prise, de nombreux siècles plus tard, lorsque les paysans locaux ont de nouveau souhaiter donner un nom compréhensible et évocateur à ces deux éminences de forme arrondie qui dominaient leur village d’utiliser un nom de leur langue romane qui exprimait cette rotondité :  Les rondets. Le crêt dolet n’était donc plus qu’un vestige incompris de l’ancienne langue qui s’est maintenu dans les mémoires et le langage telle une ruine antique se dressant dans le paysage.
     J’ai rencontré ultérieurement le même phénomène aux environs de Lyon où deux collines voisines ont pour appellation deux noms différents, l’une celte, l’autre latine pour désigner un même végétal qui y poussait en abondance.

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–––– toponymes en dol dans la cluse de Bonneville ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lieux-dit Delu, Doucet & Madeleine   A Treize kilomètres de Groisy, sur les communes de Cornier et de Scientrier, on trouve plusieurs toponymes qui pourraient s’apparenter à des « dols » celtiques.
   Précisons que dans la cluse de Bonneville, l’Arve entre les verrous de Cluses et de Belle-Combe divaguait dans le passé dans une plaine constituées terrasses alluvionnaires jusqu’au moment où au XIXe siècle ses rives ont été canalisées. Les terrains bordant la rivières, sujets à des inondations fréquentes étaient utilisées occasionnellement pour la pâture mais les terrasses surplombantes, très fertiles, à l’abri des inondations, étaient cultivées.
   Ce pourrait être l’origine de toponymes en dol tel le lieu-dit la Madeleine, hameau de plaine lové dans la courbe d’un ruisseau homonyme (ruisseau de la Madeleine) et dont le nom n’a rien à voir avec la Marie Magdalena de la Bible à laquelle certaine églises sont dédiées. Le lieu dit voisin Les Diezs désigne peut-être lui aussi un ancien dol (un ancien dol-ia, « lieu où il y a un dol » ?).
    On retrouve un ruisseau de la Madeleine affluent de l’Arve sur sa rive droite, sur les communes d’Ayse et de Bonneville. Là également, on peut imaginer que le nom est passé du dol situé en bordure de l’Arve au ruisseau qui le traversait.
   En quittant Cornier et en se dirigeant vers le nord, un peu avant le verrou de Bellecombe où la route menant au Chablais traverse l’Arve, on trouve, juste avant le pont, et sur des terrains plats dominant une courbe de la rivière et au pied de l’éminence boisée portant les ruines d’un château, un lieu-dit Delu correspondant exactement aux critères définie spar le toponymiste Falc’Hun. A proximité immédiate, on trouve deux toponymes qui renforce cette hypothèse, les noms de lieux Doucet et bois de Doucet qui selon la théorie défendue par Falc’Hun proviendraient d’un ancien celtique « Dol coet » ou dol du bois, attesté encore aujourd’hui par la présence effective de bandes boisées.

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–––– le point du vue d’autres toponymistes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

G.R. Wipf
Pour G.R. Wipf, dans son ouvrage « Noms de lieux des pays franco-provençaux », 1982 (édition des Imprimeries réunies de Chambéry), le radical dol, qu’on trouve dans des noms de lieux, de montagnes et de rivières, a trois origines différentes :

  • d’une part, une forme du radical celtique *dol qui aurait eu primitivement le sens de « table » (breton dol, « table » qui a donné dolmen, « table de pierre ») et qui aurait servi à nommer des monts au sommet aplati, tels que, par exemple, la Dôle dans le Jura.
  • une autre forme du même radical *dol, relevé par Falc’hun, au sens de « méandre », éventuellement « île » et qui est corroborée pour la région franco-provençale par des noms de lieux liés à des méandres : Dolomieu (Isère), Champ-Dollon (Genève), Champdolent (canton de Vaud; Champdollen au XVe siècle), plusieurs Chandolin (Vaalis), Doucy-en-Bauges (Savoie, de Dolciaco au XIIIe siècle : « forêt du méandre ») et Doucy-en-Tarentaise (Savoie; de Dauciaco au XIIIe siècle, même sens).
  • un radical préceltique *dor- qui est peut-être à l’origine du dur celtique « eau » et qu’on retrouve lié à des hydronymes et à des oronymes dont la mutation la plus courante est r/l et qui serait à l’origine d’un certains nombre de noms de rivières et de montagnes en dol : dor > dol. Tel serait le cas des rivières Dolon (Isère) et Doleure   (Isère/Drôme) qui ne paraissent pas particulièrement sinueuses, des monts Dolent et Dolin et de la commune de Doussard (Haute-Savoie; curtem Dulciatis au IXe siècle).

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Toponymie : histoires de dol ou naissance d’une passion…

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    La toponymie, (du grec tópos, τόπος, lieu et ónoma, ὄνομα, nom) est la science qui étudie les noms de lieux, ou toponymes en étudiant leur signification, leur étymologie, leur évolution dans le temps. Son champs d’application est vaste puisqu’il recouvre l’ensemble des noms de lieux habités (villes, bourgs, villages, hameaux et écarts) et l’ensemble des noms de lieux attribués aux espaces naturels non habités qu’il concerne le relief (oronymes), l’élément liquide (hydronymes). Il concerne également les noms attribués aux voies de communication  (odonymes, ou hodonymes), que les noms de lieux qui concerne des emplacements de surface restreinte (villa ou Ferme, ensembles immobiliers) : les microtoponymes.
     Avec l’étude des noms de personnes (anthroponymie), elle est l’une des deux branches principales de l’onomastique (étude des noms propres), elle-même branche de la linguistique.

     Mon intérêt pour cette discipline relève du hasard. Sur l’un des chantiers dont je m’occupais en Haute-Savoie, un endroit particulier du terrain connu sous le nom de « La Seigne » posait problème à cause des venues d’eau en provenance du sous-sol. Un géotechnicien avait été appelé à la rescousse et ce dernier, avant même d’entamer ses sondages, avait déclaré : « Avec un tel nom, on pouvait imaginer que le terrain serait chargé d’humidité sans même avoir à se déplacer sur place… » Surpris, je lui avait demandé de s’expliquer et il m’avait alors déclaré qu’en région Rhône-Alpes, les noms de lieux nommés La Seigne ou La Saigne étant souvent des lieux humides ou marécageux. Cette information m’avait vivement intéressé; ainsi donc, on pouvait, en étudiant sur une carte les noms de lieux déterminer certains caractères physiques de ces lieux. J’ignorais que les noms de lieux pouvaient également donner des informations utiles sur l’histoire de ces lieux, des populations s’y étaient succédées, des activités économiques qui y avaient été implantées.

    Quelques temps plus tard, durant mes vacances en Bretagne, je tombe chez un libraire sur un petit fascicule d’une cinquantaine de pages écrit par un certain François Falc’Hun dont le titre était : « Les noms de lieux celtiques – Nouvelle méthode de recherche en toponymie celtique ». En feuilletant l’ouvrage, je constate qu’il ne se limite pas à l’étude des noms de lieux bretons mais qu’il traite des noms de lieux de l’ensemble du territoire français avec un volet important concernant le territoire alpin. J’y relève un certain nombre de noms de lieux que je connaissais bien et pour lesquels je m’étais interrogé sur leur origine et leur signification. Falc’Hun proposait pour expliquer ces noms une origine celtique. Ainsi donc les Celtes que je croyais jusque là circonscrits à l’Europe du nord avaient occupé le massif alpin et auraient laissé de nombreuses traces au niveau de la toponymie. J’achetais le fascicule et deux autres ouvrages de Falc’Hun : « Les noms de lieux celtiques – Problèmes de doctrine et de méthode – Noms de hauteurs » (Editions armoricaines à rennes) et « Les noms de lieux celtiques – Vallées et plaine » (Slatkine). Je ne devais pas regretter ces investissements…

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le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)le chanoine François Falc’Hun (1909-1991)

     François Falc’Hun était un prêtre catholique de langue maternelle bretonne, qui par son origine, s’était consacré à l’étude de la linguistique et la phonétique bretonnes. Il a enseigné ces disciplines aux Universités de Rennes et de Brest et écrits sur ces sujets de nombreux ouvrages. Il expliquait sa vocation par son enfance bretonnante :   « Le breton a été la seule langue que j’ai parlée et comprise jusqu’à 8 ou 9 ans, […] je n’ai jamais cessé de la pratiquer et il ne s’est guère passé d’année où elle ne soit redevenue ma langue la plus usuelle durant une période variant de quatre à douze semaines. J’en ai commencé l’étude raisonnée dès l’âge de quinze ans, au collège de Lesneven, sous la direction du chanoine Batany, auteur d’une thèse sur Luzel, à qui je dois sans doute ma vocation de celtisant« .

     Son intérêt pour la toponymie relevait d’un concours de circonstances : en 1933-1934, il se trouvait en convalescence dans les Alpes-Maritimes dans la commune de Thorenc, sur les rives de la Lane, au pied de la montagne de Bleyne. Il devait y effectuer un nouveau séjour en 1959-1960 pour les mêmes raisons. C’est lors de ces séjours qu’il s’aperçut que de nombreux toponymes alpins, incompréhensibles pour les habitants et les érudits locaux, prenaient sens lorsqu’on les interprétait à partir des langues celtiques. Il devait utiliser la même démarche pour l’étude d’autres toponymes du territoire français et à l’étranger.

     A partir des hypothèses et des conclusions auxquelles François Falc’Hun aboutissait, je me suis amusé durant plusieurs années à rechercher, d’abord sur le territoire rhône-alpin pris au sens large, en intégrant la suisse romande et le Val d’Aoste, et par la suite sur l’ensemble du territoire français, à l’occasion de mes déplacements, des exemples qui corroboraient ses thèses.

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–––– les toponymes établis sur la racine ou la base *dol –––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Concernant cette base *dol, Falc’Hun se réfère aux travaux d’un spécialiste de la langue galloise, Sir Ifor Williams (1881-1965) qui dans un petit livre intitulé Enwau Lleoedd (Noms de lieux) explique ainsi le sens de dol ou dolen en gallois :

     « Quand une rivière coule en terrain plat, elle n’est guère pressée, mais erre nonchalamment d’un côté à l’autre en décrivant des boucles, dolennau, ce qu’exprime le verbe gallois ym-ddolennu (qu’on ne saurait bien traduire en français que par le néologisme « se méandrer »). Voilà pourquoi on appelle ces boucles dol-au, « des méandres ». Puis le mot dol s’est appliqué tout naturellement à la terre presque entourée par la boucle de la rivière.(…)
      Tout le monde sait ce qu’est une île (en gallois ynys, en breton entez, enezen) dans la mer, entourée d’eau; on trouve aussi des îles qu’entoure l’eau des rivières ou des marais. mais les dols au bord d’une rivière, les terrains plats au bord de l’eau, on les appelle aussi des îles. En Irlande, unis (prononcer inich) est le mot qui correspond au gallois ynys; on l’emploie dans le même sens et Joyce dit : « le holm ou prairie basse et plane le long d’une rivière est habituellement appelé inch par les anglophones du sud. » On emploie holm en anglais dans le même sens, pour le même type de prairie et aussi pour une île dans la mer. »

Au pays de Galles, une île entre deux bras de la rivière l’Aeron s’appelle Dolau. Au sud de Lampeter, un village situé au milieu de prairies bordant les méandres de la rivière Teifi a pour nom Dolau-gwyrddon, « les méandres verts ». Cette configuration correspond au cas de nombreux lieux portant le nom de dol sur le territoire français.

Capture d’écran 2013-09-21 à 22.48.19

  Au Pays de Galles, aux abords de la rivière Teifi, on compte trois lieux-dits en dol situés à proximité immédiate de deux méandres très prononcés de la rivière : le village appelé Dolau-Gwyrddon, « les méandres verts », implanté dans la plaine bordant la rivière et traversé par un ruisseau secondaire et deux hameaux appelés dolgwm : dolgwm Isaf (dolgwm bas) situé au pied d’une colline et dolgwm uchaf (dolgwm haut) sur les pentes supérieures. (A ce propos, quelqu’un pourrait-il me communiquer la signification de gwm ?). A noter l’appellation Cefn Bryn qui signifie « l’éperon du mont » (cefn signifie « colonne vertébrale » en celtique gallois et Bryn, « éminence ») et possède en France des correspondants issus du celtique : les Cévennes, chaîne de montagne composée d’éperons montagneux et Bron ou Bren qui s’appliquent à des lieux avec collines.

   Capture d’écran 2013-09-21 à 23.39.58Falc’Hun relève que toujours au Pays de Galles, on trouve un Dolau-Cothi le long de la rivière Afon Cothi et un Ynysau-ganol, « les îles du milieu », puis Ynau-isaf, « les îles d’en bas ». Au confluent de la même rivière avec l’un de ses affluents, l’Afon Marlais, on trouve un Ynys-dywell, « l’île sombre » et un  Dolau-gleision, « les méandres verts ». les villages bâtis près de ce confluent occupent les dernières pentes d’une butte surplombant celui-ci pour se mettre à l’abri des inondations. C’est une situation identique que l’on trouve en France pour le village de Bardouville perché sur un promontoire dominant les boucles de la Seine ou voisine pour le site des Iles-Bardel dans le Calvados voisin de deux hameaux appelés La Bardellière. Bardouville signifierait donc « le village du mont du dol »… par ajout au Moyen Âge à la suite d’une implantation du mot ville au nom de lieu existant déjà et d’origine celtique *Bardol, « le mont du dol » qui désignait la hauteur dominant le méandre de la Seine.

     Dans la même logique Falc’Hun relève également que l’on trouve dans toute la Haute-bretagne des lieux dominant une vallée basse en forme de fer à cheval portant les noms de Le Bardoux, le Bardoul, le Bardol, le Bardel, le Bardeau, la Bardouère, la Bardoulais, la Bardolière, la Bardelière, la Bardoulière, la Bardoullière, la Bardouillère qui logiquement, compte tenu de la configuration des lieux devraient être des barr-dol, c’est à dire des « sommet du méandre ». Ailleurs en Bretagne, Dol est bâti sur un socle rocheux qu’enserre à moitié une rive du Guioult. Mont-Dol serait une traduction d’un ancien Menez-Dol, « la montagne de Dol » (Menez en breton signifie « mont, sommet ») car le lieu domine le marais situé à proximité de la ville de Dol. Dans le Jura, la ville de Dole est située dans un méandre du Doubs qui se divise en amont et en aval en plusieurs bras.

Falc’Hun explique encore le nom des communes de Douillet (Sarthe), Deuillet (Aisne), Duilhac (Aude), Douilly (Somme), Andouillé en Mayenne (Andoliaco en 802) et Andouillé (Ile-et Vilaine) par un ancien adjectif gaulois doliacos qualifiant un site où il y avait un dol affublé dans certain cas du préfixe an- qui serait l’article gaulois identique à celui de l’irlandais et du breton. Doulaize (Doubs) s’expliquerait par un ancien dol-ia, « endroit où il y a un dol » de la même manière que Planaise (Savoie) et Planèzes (Pyrénées Orientales) seraient des anciens plan-ia, « endroit où il y a un plan, une plaine ». Doullens (Somme), Dollendorf en Rhénanie allemande, Dollon (Sarthe), Doulon (Loire-Atlantique), Dolancourt (Aube) serait la version continentale du gallois dolen et sa variante dolan, de même que Piolenc dans le Vaucluse (Poiodolen en 998).

Une variante dal de dol (anglais dal et allemand Tal) expliquerait les noms de lieux en dal : Dallon (Aisne), Dallet (Puy-de-Dôme), Daluis (Alpes-Maritimes), Dalou (Ariège) et Andalo (Lac de Côme) accompagné de l’article gaulois.

Enfin le radical dol servirait également à nommer les rivières qui serpentent de la même manière que celles-ci sont parfois nommées la Serpentine (Jura), la Couloubre (couleuvre), les rivières à dol sont nommées Dolon (affluent du Rhône entre Vienne et Tournon), la Doulonne (petit affluent du Doubs), la Dolive (Saône-et-Loire), la Deule (Nord), l‘Eau d’Olle (Isère), le Doulou (petit affluent du Lot).

La Doulonne qui serpente - crédit Michel photosLa Doulonne qui serpente – crédit Michel photos

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