9 french words we (they) should be using in english

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      Un internaute anglo-saxon est tombé amoureux de 9 mots ou expressions en français qu’il souhaiterait intégrer à la langue anglaise : Dépayser (littéralement en anglais « de-countrify », to leave your comfort zone), Nombrilisme (litt. « bellybuttonism », self-centeredness, egoism), Vachement (litt. « cowly », very, truly), Chauve-souris (litt. « bald mouse », bat), Avoir le cafard (litt. « to have the cockroach », to be depressed), Chou (noun : « cabbage », cute), Ronronner (verb : to pure), Coccinelle (noun : ladybug/ladybird), Dépanneur (noun : repair person).

nombrilisme

nombrilisme ou bellybuttonism ?

    Cette idée de vouloir récupérer dans les langues étrangères les mots les plus évocateurs et les plus charmants me fait penser à cette histoire qui courait un temps en Europe et qui proposait pour faire de l’Europe un paradis de choisir dans chacun des pays le service ou la spécificité qui fonctionnait le mieux : la police et l’humour auraient été britanniques, la cuisine française, les automobiles allemandes, le budget néerlandais, l’organisation et la propreté suisse, l’amour italien, etc… L’enfer étant l’humour et la police à la charge des allemands, la cuisine anglaise, les automobiles et le budget français, la charité néerlandaise, l’organisation italienne et l’amour suisse… Ce qui est totalement injuste pour les Suisses à qui l’on pourrait reprocher tout un tas d’autres choses !

       Pour ma part, j’aime bien le mot anglais ladybird « dame-oiseau » pour coccinelle mais moins ladybug (anglais américain). Je pourrais très éventuellement utiliser « avoir le kokrach » pour « avoir le cafard », par contre être atteint de « bellybutonism » me ferait penser à une maladie contagieuse…

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Pour prendre connaissance de l’article (en anglais),  c’est  ICI.

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Hymne III à la nuit de Novalis : quatre traductions

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Novalis (1772-1801)

Novalis (1772-1801)

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     Parmi les Hymnes à la Nuit, le 3ème mérite une mention à part dans la mesure où il traduit poétiquement un événement fondamental de l’existence de Novalis, un point singulier sur sa courbe de vie : cet « unique rêve » qui est l’explication de sa vocation à l’Amour.

 sophie    « SOPHIE, la jeune fiancée de Novalis, meurt à quinze ans. Il en a vingt-cinq et meurt à vingt-huit ans. C’est entre ces deux morts qu’il fait l’expérience de la Nuit. Il a fait des études scientifiques et reste, par son travail dans l’administration des mines de sel, dans un contact permanent avec les réalités du monde sensible. Pour lui, tout travail, toute vie professionnelle était un enrichissement intérieur : « Volontiers je vais mouvoir mes mains actives, et je contemplerai toutes choses autour de moi, dans tous les lieux où tu auras besoin de moi… ». Sa démarche n’est nullement celle d’un mystique qui’ s’éloigne de la vie terrestre, mais une démarche faite en pleine conscience, parallèlement à ses activités journalières. Nous pouvons la suivre dans son journal intime qu’il commence le 3ème jour après la mort de Sophie, et diverses notes. Il développe une pensée philosophique précise et il continue d’acquérir des connaissances variées : « Il faut que j’apprenne, avec zèle tout d’abord, l’art de me transporter à volonté dans n’importe quel état d’âme. (…) J’édifie en ce moment ma raison, et elle mérite d’être la première, car c’est elle qui apprend à trouver la voie. » Il ne s’agit nullement, pour Novalis, de rejeter les choses terrestres et le corps physique, car il sait que celui-ci est une création des dieux, une image du macrocosme : « Il n’y a qu’un temple dans le monde, et c’est le corps humain. Rien n’est plus sacré que cette haute forme. S’incliner devant des êtres humains, c’est rendre hommage à cette révélation dans la chair. On touche au ciel quand on touche au corps humain. »
                        Il vit sur la tombe de Sophie des états qui lui permettent d’entrer en contact avec le monde spirituel. Il a une connaissance très juste du moi individuel, social, mais aussi un pressentiment que ce moi n’est pas limité et qu’il peut permettre d’accéder, par une démarche intérieure, à sa nature supérieure : « La conscience de moi, et le calme, m’importent par-dessus tout. (…) Mais ma conscience de moi devra se renforcer encore beaucoup. Il y a en moi d’immenses lacunes. (…) Il me faut absolument chercher à affirmer mon « moi » le meilleur à travers les fluctuations de la vie et les changements de mon tempérament. » Bien qu’il ne désigne pas toujours expressément le « Moi spirituel », il le pressent constamment au cours de ses états de conscience : « Le préjugé le plus arbitraire est celui qui consiste à croire que la faculté d’être hors de nous-mêmes, d’être consciemment en dehors de nos sens, nous est refusée.  L’homme peut être, à tout instant, une entité suprasensible. … La tâche suprême de la culture est de s’emparer de son Moi transcendantal, d’être vraiment le moi de son Moi. »
                      La mort de Sophie qui a si douloureusement bouleversé Novalis, l’a profondément transformé. Des forces spirituelles qui n’étaient auparavant en lui que virtuelles sont devenues actives. C’est par l’expérience de la mort qu’il a abordé le monde de l’esprit. Mais c’est grâce à l’amour que cette faculté a pu s’épanouir en lui.  Dans l’amour véritable il y a identification. Son identification à Sophie lui permit de la suivre lorsqu’elle eut passé le seuil : « Il faut seulement que je vive toujours davantage en Elle. (…) Si je veux seulement être digne d’elle à chaque instant du jour! » L’amour l’a conduit à la souffrance, mais il reconnaît que cette expérience terrestre était nécessaire. Si Sophie avait vécu, il aurait réalisé tout autre chose, mais n’aurait pu s’approcher à ce point du divin. Par cette mort il a vécu par l’esprit et pour l’esprit, pour la beauté et finalement par l’amour terrestre métamorphosé en amour divin. Alors le regard qu’il pose sur chaque objet le purifie, le métamorphose, lui donne un nouvel éclat, une nouvelle lumière et finalement le transsubstantie.
                        C’est sur la tombe de Sophie qu’il se rend compte que « notre engagement n’était pas pris pour ce monde. » Il aspire donc à quitter lui-même cette vie terrestre. « Elle est morte, je mourrai donc aussi. … Je veux attendre, dans une paix profonde et joyeuse, l’instant où je serai appelé. … Ma mort sera le témoignage de la plus haute vérité : un sacrifice réel, et non point un geste de fuite, ni un moyen de secours. … J’ai remarqué que je suis manifestement prédestiné à la mort. Je n’atteindrai rien en ce monde. Je devrai me séparer de tout à la fleur de l’âge. … Je veux mourir joyeux comme un jeune poète. »
                        La mort de Sophie crée en lui le désir de sa propre mort prochaine : «Auprès de sa tombe, j’ai compris que, par ma mort, je devais donner à l’humanité le spectacle d’une telle fidélité jusqu’à la mort; ainsi je lui rends en quelque sorte possible un pareil amour. » Cette rencontre de la mort lui permet de vivre dans l’état de conscience de minuit parallèlement à l’état de conscience de midi. Le passage de la vie dans le monde spirituel à la vie sur terre, puis de la vie sur terre à la vie dans le monde spirituel, il l’exprime ainsi : « Lorsqu’un esprit meurt, il devient homme.  Lorsqu’un homme meurt, il devient esprit. Libre mort de l’esprit, libre mort de l’homme.(… ) La mort est une victoire sur soi-même… ». Il peut donc maintenant vivre certains états où s’harmonisent les deux formes de connaissance : « L’homme entièrement conscient s’appelle le voyant. » Novalis a connu le karma et la réincarnation, aussi est-il devenu celui qui, au cours des temps, participe : « N’y aurait-il pas aussi dans l’au-delà une mort, dont le résultat serait la naissance sur terre ? – l’idée infinie de notre liberté présuppose une succession infinie d’apparitions de l’homme dans le monde sensible.  Nous ne sommes pas destinés à paraître une seule fois dans notre corps terrestre sur cette planète. » Il a découvert, enfouies dans les profondeurs de son âme, les étapes du passé de l’évolution.

Berthin Montifroy, Langage et poésie, Triades, paris, 1979.

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Caspar Friedrich – Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818

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3ème Hymne à la Nuit – Novalis

       « Einst da ich bittre Thränen vergoß, da in Schmerz aufgelöst meine Hoffnung zerrann, und ich einsam stand am dürren Hügel, der in engen, dunkeln Raum die Gestalt meines Lebens barg – einsam, wie noch kein Einsamer war, von unsäglicher Angst getrieben – kraftlos, nur ein Gedanken des Elends noch. – Wie ich da nach Hülfe umherschaute, vorwärts nicht konnte und rückwärts nicht, und am fliehenden, verlöschten Leben mit unendlicher Sehnsucht hing: – da kam aus blauen Fernen – von den Höhen meiner alten Seligkeit ein Dämmerungsschauer – und mit einemmale riß das Band der Geburt – des Lichtes Fessel. Hin floh die irdische Herrlichkeit und meine Trauer mit ihr – zusammen floß die Wehmuth in eine neue, unergründliche Welt – du Nachtbegeisterung, Schlummer des Himmels kamst über mich – die Gegend hob sich sacht empor; über der Gegend schwebte mein entbundner, neugeborner Geist. Zur Staubwolke wurde der Hügel – durch die Wolke sah ich die verklärten Züge der Geliebten. In ihren Augen ruhte die Ewigkeit – ich faßte ihre Hände, und die Thränen wurden ein funkelndes, unzerreißliches Band. Jahrtausende zogen abwärts in die Ferne, wie Ungewitter. An Ihrem Halse weint ich dem neuen Leben entzückende Thränen. – Es war der erste, einzige Traum – und erst seitdem fühl ich ewigen, unwandelbaren Glauben an den Himmel der Nacht und sein Licht, die Geliebte. »

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traduction d’Armel Guerne

     « Un jour que je versais amèrement des larmes, que défaite en douleur, mon espérance allait s’évanouir, – et j’étais solitaire, debout près de ce tertre aride qui, dans son lieu obscur et resserré, détenait l’être de ma vie – solitaire comme aucun solitaire n’avait jamais été – oppressé d’une angoisse indicible, à bout de force, plus rien qu’un souffle de détresse… Comme alors je quêtais des yeux quelque secours, ne pouvant avancer ni reculer non plus, un immense regret me retenait à la vie qui fuyait, s’éteignait; – alors, du fond des bleus lointains, de ces hauteurs de ma félicité ancienne, vint un frisson crépusculaire, – et par un coup se rompit le lien natal : la chaîne de la lumière.
    Loin s’est enfuie la terrestre splendeur, et avec elle ma désolation : – le flot de la mélancolie est allé se résoudre en un nouveau, un insondable monde. O nocturne enthousiasme, toi le sommeil du ciel, tu m’emportas : – le site s’enlevait doucement en hauteur, et sur le paysage flottait mon esprit libéré de ses liens, né à nouveau. Le tertre n’était plus qu’un nuage de poussière, que transperçait mon regard pour contempler la radieuse transfiguration de la bien-aimée. L’éternité reposait en ses yeux – j’étreignis ses mains, et ce fut un étincellent, un indéfectible lien que nous firent les larmes. Les millénaires passaient au loin comme un orage. Et ce furent des larmes d’extase que je versai sur son épaule, au seuil de la vie nouvelle.
    Ce fut là le premier, l’unique rêve, – et depuis lors, à jamais, je sens en moi une foi éternelle, immuable, en le ciel de la Nuit et sa lumière, la Bien-Aimée. »

Note de l’auteur : « Le naturel avec lequel l’allemand peut jouer du surnaturel est incompatible avec le sens surnaturel qu’a tout naturellement notre langue française. Cela ne touchant en rien l’authenticité de l’expérience spirituelle de Novalis en elle-même, cet unique chemin de vérité à laquelle son génie accéda, je pense qu’il me sera permis de demander très humblement au lecteur que cette vérité intéresse, de se laisser mener comme il convient par la musique qui alimente souterrainement les images, tout en lui apportant mentalement le discret correctif d’une sourdine assez légère qui le rapprochera plus exactement de la mesure essentiellement germanique de l’oeuvre originale. »

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traduction de Germaine Claretie

     « Jadis, comme je pleurais d’amères larmes, comme mon espérance s’était fondue en douleur et comme je me tenais debout, seul, auprès du tertre dénudé qui contenait, dans sa profondeur étroite et obscure, la forme de ma Vie ; seul comme ne fut jamais aucun solitaire, poussé par une inexprimable angoisse, sans force, et n’étant plus rien qu’une pensée de détresse ; comme je cherchais des yeux un secours, sans pouvoir avancer ni reculer, et me retenant avec une infinie langueur à cette vie qui me fuyait et s’éteignait, – alors descendit des espaces bleus, des cimes de mon ancienne félicité, un frisson crépusculaire, et le lien de la naissance, – les chaînes de la Lumière, se rompirent d’un seul coup. La splendeur terrestre s’évanouit, et mon deuil avec elle ; la mélancolie reflua dans un monde insondable et nouveau. Extase nocturne, sommeil céleste, tu descendis vers moi ; le paysage s’éleva doucement ; au-dessus du paysage plana mon esprit délivré, régénéré. Le tertre devint un nuage, au travers duquel j’aperçus les traits transfigurés de la Bien-Aimée. En ses yeux reposait l’éternité ; je pris ses mains, et les larmes firent entre nous un lien lumineux, indéchirable. Au loin, les siècles reculaient comme des ouragans. A son cou, je pleurais sur ma vie nouvelle des larmes de ravissement. Ce fut le premier, le seul Rêve, et depuis lors j’ai mis une confiance éternelle et irréductible dans le Ciel de la Nuit, et dans sa lumière, la Bien-Aimée. »

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traduction de Gustave Roud

     « Un jour que je versais d’amères larmes, que s’évanouissait en douleur mon espérance, que solitaire je me tenais près du tertre aride où recluse dans la ténèbre de l’étroit caveau gisait cette forme qui est ma vie – seul comme ne le fut encore nul solitaire, harcelé d’une indicible angoisse – sans force, avec la seule pensée encore de ma détresse – comme je cherchais secours autour de moi, ne pouvant plus avancer ni reculer, suspendu avec un regret passionné à cette vie fuyante comme une flamme qui défaille – alors, des lointains bleus, des cimes de mon ancienne félicité se propagea le frisson du crépuscule – et d’un seul coup se rompit le lien natal – la chaîne de la lumière. Enfuie, la splendeur terrestre, et mon deuil avec elle – et dans le même temps, ma mélancolie s’abîma dans un nouveau monde insondable. O ferveur de la Nuit, tu descendis sur moi, sommeil céleste ! Le monde se soulève doucement ; nouveau-né, délivré de ses chaînes, sur lui mon esprit plane. Le tertre croule en nuage de poussière – je vois au travers, transfigurés, les traits de la Bien-Aimée. Dans ses yeux dort l’éternité – je saisis ses mains, et voici que les larmes deviennent une chaîne étincelante, indestructible. Comme un orage, des milliers d’années s’enfuient à l’horizon. A son cou suspendu je pleure devant la vie nouvelle des larmes d’extase. Ce fut le premier rêve, le seul – et depuis lors, d’une foi éternelle, immuable, je crois au ciel de la Nuit et à sa lumière : la Bien-Aimée. »

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traduction de Lionel-Edouard Martin

     « Un jour que je versais des larmes amères, qu’en douleur résolue mon espérance allait s’épuisant, et je me tenais près de la colline aride où, dans un étroit, obscur espace, s’abritait la forme de ma vie – seul comme jamais on ne fut seul, agité d’une indicible angoisse – privé de force, juste une pensée de détresse. – Comme, du regard, à l’entour je cherchais quelque aide, ne pouvant avancer ni reculer, et m’en tenant, dans un interminable désespoir, à cette vie fugitive, éteinte – vint alors des lointains bleus – des hauteurs de mon ancienne béatitude un frisson crépusculaire – et d’un coup se déchira le lien natal, l’entrave de la lumière. Avec, s’enfuirent la splendeur terrestre et mon affliction – avec, la mélancolie prit l’aval vers un nouvel, un insondable monde – toi, l’enthousiasme nocturne, demi-sommeil céleste, tu vins à mon surplomb – les parages doucement se soulevèrent, au-dessus des parages planait mon esprit nouveau-né, désentravé. Nuée de poussière se fit la colline – à travers la nuée, je vis, sublimés, les traits de la Bien Aimée. Dans ses yeux reposait l’éternité – j’étreignis ses mains, et les larmes se firent lumineux, indéchirable lien. Les siècles reculèrent au loin, tels des orages. À la vie nouvelle, je pleurais contre son sein des larmes d’extase. – Ce fut le premier, le seul rêve –  et depuis je crois, d’une croyance éternelle, indéfectible, au ciel nocturne et à sa lumière, la Bien Aimée. »

Note de l’auteur : Cette traduction se veut respectueuse de la syntaxe et de la ponctuation, très émotionnelles, de Novalis, et des répétitions qui trament le texte en réseaux sémantiques.

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pour en savoir plus :

  • Novalis, penseur poétique par Eryck de Rubercy (La Revue des Deux Mondes), c’est ICI.
  • Novalis – Lettre bimestrielle n°52 (août-sept.2014) du site D’Orient et d’Occident, par Jean Moncelon, c’est ICI.

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Traduttore, tradittore : au sujet des difficultés de traduction de la poésie de William Blake, par Alain Suied


L’étranger, le poète

Alain Suied (1951-2008)

Alain Suied (1951-2008)

Une légende Hassidique raconte qu’un
étranger cherche son chemin pour sortir d’une ville
dont il ne parle pas la langue.
Toute la journée, il erre et nul ne le comprend,
nul ne le dirige sur la bonne route…

Le soir venu, un autre étranger – qui ne
parle pas sa langue
ni la langue de la ville – le rencontre
et lui indique le bon chemin pour sortir de
la ville…

Le poète propose un chemin…mais
aujourd’hui, qui l’écoute ?

L’espérance est dans les cœurs…

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      Né dans l’ancienne communauté juive de Tunis en 1951, Alain Suied quitte cette ville avec sa famille pour Paris à l’âge de huit ans. En 1968, il a alors 17 ans, la revue l’Ephémère publie l’un de ses premiers poèmes.  Dans les cinq années qui suivent, il publiera encore deux recueils de poèmes : Le silence, en 1970 et C’est la langue, en 1973. Alain Suied se tourne ensuite vers la traduction avec un premier recueil de poèmes de Dylan Thomas (Gallimard, 1979) sous le titre N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit puis avec les poètes John Updike, Ezra Pound, William Faulkner, John Keats, William Blake et Edwin Muir. En 1988, il fait paraître La lumière de l’origine qui rassemble ses poèmes composés entre 1973 et 1983 et en 1989 Le corps parle qui met en correspondance deux aspects permanents de sa recherche : le travail poétique proprement dit et le dialogue avec la science, la fiction, la musique à laquelle il s’est adonné avec passion et la peinture. Il s’est également beaucoup intéressé aux travaux des philosophes de l’École de Francfort et à la psychanalyse, il entrera lui-même en analyse. Il a reçu le Prix Verlaine pour La lumière de l’origine, le Prix Charles Vildrac pour Le premier regard ainsi que le Prix Nelly Sachs pour l’ensemble de ses traductions, le n° 31 de la revue Nu(e) lui a été consacré.

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     Le texte qui suit écrit par Alain Suied porte sur la difficulté de la traduction en poésie avait été rédigé en préface au mémoire d’une étudiante à  l’Université de Bâle, C.E. Ioli, qui portait sur le thème de la traduction des Songs de William Blake.

William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

    Les « interprétations » – comme les traductions – foisonnent. Révolutionnaires ? Christiques ? À lire dans un sens « littéral »? Dans un sens mystique ? Chaque « lecture » amplifie le mystère au lieu de le réduire. Secrète magie du poète ! Le miroir qu’il nous tend s’ouvre sur « l’autre côté », inqualifiable, multiple, kaléidoscopique, aussi « simple », aussi « complexe » que le réel – dont le poète voudrait transmettre la surprise et l’évidence. N’en va-t-il pas de même pour chaque traduction ? C.E. Ioli nous amène vers cette question.
    Son mémoire les traductions existantes des « Chants », repère les choix formels et les « approches » de chaque traducteur – mais ne se réduit pas à cette confrontation; il nous rend témoins d’un fait incontournable – abordés avec passion par chacun, les poèmes de Blake ne se laissent pas saisir. Leur abord – qui devrait être « élémentaire » – se dérobe à chaque prise. On le voit ici : ne traduire que la métaphore « religieuse » ne suffit pas; ne traduire que le rythme ne suffit pas, ne traduire ces poèmes qu’à partir du contexte socio-économique de leur temps ne suffit pas… . Comme devant les Livres fondateurs (que Blake « imitera » de façon plus évidente et plus blasphématoire dans « le Mariage du ciel et de l’enfer »), nous sommes ici à l’aube d’une nouvelle forme d’expression POETIQUE. Keats et Dylan Thomas s’entendent déjà dans les « Chants »: leur auteur casse le poème « classique »… par la simplicité même, « révolutionne » la Poésie Anglaise par la violence… de la seule « Innocence » !
     Il s’agit de « l’innocence » des mots, enfin voués à ne dire que ce « sublimation », loin de toute « métaphorisation » du réel. Blake montre le monde – comme par transparence – au lieu de le mettre à distance par le poème. C’est le monde premier, celui de l’innocence Christique – mais c’est aussi le monde cruel des rues Bourgeoises de Londres hantées par la misère, la prostitution et par le crime majeur: l’indifférence! C’est aussi le monde social du racisme, de la haine de l’autre, du Narcissisme en acte. Blake, comme tout poète authentique nous met face à nous-mêmes.
 
     Comment « traduire » une telle démarche ? En rimant ? En cherchant à rendre une « équivalence » formelle ? D’époque en époque, les approches de l’œuvre évoluent – ainsi des traductions – mais la « fidélité » réside parfois dans le paradoxe. Blake ne nous démentirait pas : c’est par fidélité au message de « pureté » du « Berger », du Christ, qu’il affronte, terrible « expérience », le « Tigre » de la société, si oublieuse des idéaux et de la vérité qu’elle prétend servir ! Traduire, dans ce cas, ce sera peut-être rendre dans l’autre langue, dans l’inconscient de la langue, l’Autre et l’Inconscient du poème original, servir non la forme mais le CRI, la nécessité, l’urgence, la révolte fondamentale qui détermine les « Chants ».
 
   C.E. Ioli ne s’est pas contenté de comparer les rimes, les rythmes, les interprétations de chaque traducteur. Elle a d’emblée ressenti la force du souffle Blakien, entre humaine condition de Création Divine – et a su tout ce qui pouvait se perdre dans une traduction. Au-delà des rimes, elle a cherché la véritable « cohérence intérieure » du texte et de sa traduction française. Son introduction s’ouvre sur un parallèle musical : l’écoute d’un « lied » de Schumann l’incite à comparer, dans le livret du disque le texte original et sa traduction: la différence est consternante: le poème d’Eichendorff, sublimé par le compositeur, compris, « traduit » par lui, se corrompt, s’étiole, perd toute profondeur dans la traduction.
    La « lettre » a éteint l’esprit du poème. Pareil au musicien, le traducteur devrait laisser perdurer LA VOIX DE L’AME que le compositeur sait préserver – et faire passer dans son langage propre. Tout en respectant le sens, il doit pouvoir offrir au lecteur plus que la littéralité – le chant secret du poème derrière les mots, la force d’émotion et de transmission du texte. C.E. Ioli nous invite à « traduire » l’innocence et l’expérience qui fondent toute poésie véritablement puisée à la source de l’âme.

par Alain SUIED – Préface au mémoire de C.E. Ioli sur la traduction des Songs de Blake, Université de Bâle.

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William Blake - illustration pour Jerusalem - planche 1 - édit. 1804William Blake – illustration pour Jerusalem – planche 1 – édit. 1804


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La pure langue

« La langue de l’Europe, c’est la traduction »  – Umberto Ecco

     Aujourd’hui lundi 8 juin 2020, je complète cet article écrit en décembre 2013 par la présentation d’un extrait d’un texte de George Steiner tiré de son livre La bénédiction de Babel.

     « En écho à Mallarmé, mais en des termes manifestement empruntés à la tradition gnostique et kabbalistique, Benjamin fonde sa métaphysique de la traduction sur le concept d’une « langue universelle ». La traduction est à la fois possible et impossible selon une opposition dialectique propre au raisonnement ésotérique. Cette antinomie est due au fait que toutes les langues connues ne sont que des fragments dont les racines, au sens étymologique et algébrique, n’existent et de se justifient qu’à travers die reine Sprache. Cette « pure langue » – à d’autres moments Benjamin s’y réfère comme au « logos », qui apporte un sens au discours mais ne se retrouve dans aucune langue parlée individuelle – est comme un ressort caché qui cherche à se détendre dans les canaux ensablés de nos parlers divers. Lors de la « fin messianique de leur histoire » (autre formule kabbalistique ou hassidique), les langues divisées rejoindront leur commune source de vie. Dans l’intervalle, la traduction se voit confier d’immenses responsabilités philosophiques, éthiques et magiques.

La traduction d’une langue A dans une langue B concrétise l’implication d’une troisième présence active. Elle révèle la physionomie de la « pure langue » qui a précédé et qui sous-tend les deux langues. Une traduction authentique dégage les contours vagues mais reconnaissables du dessin cohérent dont, après Babel, se sont détachés les fragments torturés du langage humain. Certains des psaumes traduits par Luther, la Troisième Pythique de Pindare refondue par Hölderlin imposent, grâce au caractère étrange de leur évocation, la réalité de l’Ur-Sprache où se fondent, en quelque sorte, allemand et hébreu ou allemand et grec classique. Qu’une telle fusion est possible, qu’elle est nécessaire, est rendu évident par le fait que les humains veulent dire les mêmes choses, que leur voix sourd des mêmes espoirs et des mêmes angoisses, bien que les mots prononcés soient différents. Ou pour parler autrement : une mauvaise traduction ne manque pas d’énoncés apparemment semblables, mais c’est le ciment du sens qui lui échappe. La philologie est amour du Logos avant d’être science des racines. Luther et Hölderlin rapprochent sensiblement l’allemand de son point de départ universel. Mais, pour mener à bien cette alchimie, une traduction doit garder, par rapport à la langue visée, une étrangeté vitale, un côté « autre ». Il n’y a pas grand-chose dans l’Antigone de Hölderlin qui soit « pareil » à l’allemand ordinaire ; un rideau de barbelés acérés sépare les Fables de La Fontaine que nous donne Marianne Moore de l’américain parlé. Le traducteur enrichit sa langue en laissant la langue-source s’y insinuer et la modifier. Mais il fait bien plus : il étire son propre parler en direction de l’absolu secret de la signification. »

George SteinerLa bénédiction de Babel, trad. de l’anglais par Lucienne Lotringer et Pierre-Emmanuel Dauzat