Sur la mer du sommeil, un poème d’Yvan Goll


article publié une première fois le 3 octobre 2016

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photographie Guenter Knop


Sur la mer du sommeil

Sur la mer du sommeil
Ta cuisse est le modèle de toutes les vagues
Roulant vers les passés futurs

A la mesure de ton souffle
La vague universelle
Respire et meurt

Cousine des cyclades
Filleule de la grande Anadyomène
Fais-moi perdre ce visage d’homme

( Yvan Goll, Multiple Femme – Imprimerie Caractères, 1956 p.30 ) II/300


meraviglia

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Quand l’océan exulte…

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Un court moment de grâce offert à l’éternité par le photographe…

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le paysage, miroir de l’âme : (3) iconographie de la femme-vague

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Quelques exemples de l’iconographie de « la femme-vague »

Gustave Courbet - la vague, vers 1870 - (Google Art Project)

Gustave Courbet – la Vague, 1870 et la Femme à la vague, 1868

Gustave Courbet -La Femme dans les vagues, 1868

   Le XIXe siècle a connu une phase de peinture académique ou le thème de l’ondine, de la nymphe ou de la femme-vague était représenté de manière sensuelle à la manière des maîtres du genre comme Cabanel et Bouguereau. L’objectif commercial inavoué transparaissait dans la nudité et les poses provocantes que ces dames aux peaux laiteuses exposaient de manière complaisante et ostentatoire. La toile La Vague de Guillaume Seignac présentée ci-dessous pêche par son académisme et son artificialité et donne l’impression que le modèle a été peint en premier lieu avec une pose alanguie peu naturelle dans l’atelier de l’artiste et qu’un décor marin a ensuite été rapporté de toute pièce autour d’elle…

Guillaume Seignac - la vague, vers 1907

Guillaume Seignac – la vague, vers 1907

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Lucien Clergue – Nu sur rocher

     J’ai trouvé intéressant de confronter ce nu de Lucien Clergue au tableau de Guillaume Seignac présenté ci-avant. Dans le tableau peint la pose de la naïade apparait laborieusement composée, totalement artificielle et son attitude est inutilement racoleuse et provocante. Ces maladresses ont pour effet de vider le tableau de toute sensualité et  dans ces conditions l’assimilation Femme/mer/Vague n’est absolument pas convaincante. À l’inverse, la photo de Clergue, même si elle apparaît savamment cadrée et composée donne une impression de naturel et réussit admirablement à assimiler le corps de la femme à l’élément aquatique et à la vague. Il s’en dégage un sensualité saine et exacerbée.

Paul Gauguin -

Paul Gauguin – la Vague, 1888

Paul Gauguin - Dans les vagues ou Ondine, 1889

Paul Gauguin – Dans les Vagues ou Ondine, 1889

     Ce tableau peint en Bretagne par Gauguin en 1889 soit huit ans avant que Signac ait peint son tableau La Vague, est une éclatante démonstration de la supériorité de la peinture Nabi sur la peinture académique. Le mouvement de la jeune femme fait à la fois de déséquilibre et de résistance contrôlée face à l’assaut mené par les vagues à son encontre est expression de vitalité et de passion et est admirablement représenté et mis en valeur par une technique et une esthétique simplifiées inspirées des estampes japonaises que les peintres français viennent tout juste de découvrir : le cadrage privilégie l’essentiel de la scène, la représentation est ébauchée et simplifiée et les tons chauds tirant sur le jaune et le rouge du corps et l’orange éclatant de la chevelure contrastent violemment avec le vert sombre des vagues et le blanc de leurs écrêtements et annoncent le symbolisme. La scène toute entière exprime la sensualité, le mouvement et la vitalité. L’hstorien d’art Vojtech Jirat-Wasiutynski évoquait à propos de cette jeune femme « sa sexualité offerte aux vagues » et « une étreinte dramatique avec la nature »

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        Je ne sais pas si il faut aller jusque là dans l’interprétation de cette peinture mais je m’étonnais de la posture un peu étrange de la baigneuse qui me rappelait pourtant vaguement quelque chose. Ce quelque chose m’est plus tard revenu à l’esprit : il s’agissait de la photo d’une jeune femme nue piochée sur la toile qui la montrait dans la posture caractéristique des baigneurs qui veulent éviter le choc d’une vague; les jambes et le bassin maintiennent leur position dans l’eau mais les bras se lèvent vers le ciel et le buste tout entier est soumis à une torsion pour le soustraire à l’action de la vague. Paul Gauguin a magistralement saisi le mouvement dans son tableau. Nous voyons souvent cette scène, l’été sur les plages de l’Atlantique où l’eau est fraiche et les vagues puissantes. Est-ce le signe que les baigneurs offrent ainsi « leur sexualité aux vagues » et « s’étreignent dramatiquement avec la nature » ? Peut-être…

Maillol

Aristide Maillol – la Vague, 1898

        On connait surtout Aristide Maillol comme sculpteur et on ignore souvent qu’il fut également un peintre de talent. Il se destinait d’ailleurs primitivement à la peinture. On ne sera pas surpris des correspondances qui existent entre cette toile et celle de Gauguin présentée ci-dessus, peinte neuf années plus tôt, quand on saura que Maillol appartenait lui aussi au groupe des Nabis et que sa découverte en 1889 de la technique utilisée par Gauguin de simplification des formes, de mise à-plat des couleurs et de rejet de la perspective  fut décisive pour la suite de son œuvre. Dans cette composition, l’esthétique japonisante n’est également pas absente, au-delà des principes de simplification du dessin et de l’absence de perspective, elle se reconnait également à certains détails comme les volutes des écrêtements des vagues. Par contre le cadrage rigoureux de la scène au centre d’un format presque carré tranche avec le traitement décentré et réducteur choisi par Gauguin pour l’Ondine. On a également vu dans cette toile une référence à la très sensuelle Femme à la Vague peinte par Courbet en 1868 et présentée en tête de cet article.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

À la photographie du tchèque František DrtikolVina, vague, 1926-1927 (ci-dessus), on rattachera celle de Lucien ClergueQuatre nus à New York, 1983

Lucien Clergue - Quatre nus à New York, 1983

Et on se doit évidemment de présenter de ce photographe la célèbre série des « Nus de la mer ».

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le paysage, miroir de l’âme : (2) – vague à l’âme avec la femme-vague

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Paysage surfique

Surf en Australie

« (…) un paysage, pour être perçu, doit être vécu : une belle vague n’est belle que si elle a, ou si elle peut être, éprouvée. Enfin, que le corps est bien au centre du paysage, a un tel point dans le surf que l’on peut se demander si ces pratiquants font réellement une distanciation entre eux-mêmes et la nature. L’homme est, ici, dans la nature. » – Anne-Sophie Sayeux.

    Dans un article précédent intitulé « Le paysage, miroir de l’âme : (1) contemplation et interactivité » ( c’est ICI ) nous avions passé en revue les différents types de relations que l’homme entretient avec le paysage, de la contemplation plus ou moins passive à l’interactivité dans laquelle peut intervenir une relation «physique» qui peut aller jusqu’à engager le corps. Citant Bachelard dans L’Eau et les Rêves, nous avions terminé l’article sur le cas du poète anglais Swinburne, qualifié par le philosophe de « héros des eaux violentes » qui entretenait une relation que l’on peut qualifier de type sadomasochiste avec la pratique de la nage. Le hasard a fait que j’ai été récemment mis en présence d’un article lié à ce sujet que la chercheuse en anthropologie sociale et culturelle Anne-Sophie Sayeux avait publié sur le Net. Cet article intitulé « Les paysages vagues » traitait de la pratique du surf et mettait l’accent sur la féminisation de la vague pratiquée par le surfeur et l’appréhension du paysage qu’il faisait passer, au delà de l’utilisation de ses cinq sens, par l’action de son corps tout entier, ce qui avait pour effet de le transformer physiquement et lui faire porter les stigmates de ce que l’on pouvait alors considérer comme un « corps à corps » avec la femme-océan que représentait la vague. Je vous en propose ci-après un cours extrait et vous invite à prendre connaissance de l’ensemble du texte.

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« L’idée est que, de toutes les forces qui mettent l’homme en mouvement et lui font inventer de nouvelles formes de société, la plus profonde est sa capacité de transformer ses relations avec la nature en transformant la nature elle-même »  – Godelier M., La production des grands hommes, 1984

Un texte de Anne-Sophie Sayeux, « Les paysages vagues » (Extrait)

Sayeux_Anne-Sophie-78352   Les surfeurs ont construit leurs représentations du paysage sur une histoire sociale collective du rapport à la mer. Ce qui fait paysage, c’est la vague, sublime, celle-là même qui constitue les hauts lieux. Mais c’est aussi la belle vague, celle qui est éprouvée dans la chair, et qui engendre une certaine érotisation du paysage. Il est ainsi porteur d’une mémoire surfique collective et d’identités individuelles. (…)
        Une belle vague est tout d’abord celle que l’on peut pratiquer. Mais elle est bien d’autres choses encore. Les surfeurs parlent de l’onde comme d’une femme, et sont proches d’un transport amoureux extrêmement sensuel lorsqu’ils mettent en mots leur paysage. Ces paysages surfiques sont leurs territoires, leurs histoires, leurs identités. Mais ils montrent aussi un rapport à la nature qui ne semble pas séparer l’homme de son environnement.

L’océan femme et l’homme paysage

       Une belle épaule, un ventre lisse, une lèvre bien formée – « la bouche, les lèvres, voilà le terrain du premier bonheur positif et précis, le terrain de la sensualité permise » (Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942), et une superbe chevelure déclenchent une jouissance certaine chez le surfeur. Le lien entre vague et femme est évident. L’homme entretient avant tout un rapport sensuel avec l’élément aquatique. Il ne s’y trompe pas, ce qui lui donne autant de plaisir ne peut être que féminin. C’est un océan-femme dans les bras duquel il se jette éperdument, et dont il peut même devenir dépendant (Sayeux, Surfeurs, l’être au monde, 2008). Ce n’est pas l’océan mère décrit par Baudrillard (op. cit.), même si le bercement accompagnant la contemplation du surfeur, lorsque, assis sur sa planche, il attend les vagues, pourrait suggérer ce rapprochement. Il faudrait plutôt voir dans ce va-et-vient une certaine érotisation physique : « la perception érotique n’est pas une cogitatio qui vise uncogitatum ; à travers un corps elle vise un autre corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience » (Merleau-Ponty, 1945, p. 183). Bachelard, analysant Novalis, montre en quoi la matière aquatique est féminine et « voluptueuse » (1942, p. 145). « Une vague qu’on « serre » avec un amour si chaud contre sa poitrine n’est pas loin d’un sein palpitant » écrit-il encore. C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains même parlent de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs « tromperies océaniques » régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives (Sayeux, 2006, 2008) : un besoin constant d’être à proximité de cet élément.

František Drtikol - Vina, vague, 1926-1927

František Drtikol – Vina, vague, 1926-1927 
(les illustrations qui accompagnent le texte ont été choisies par Enki)

    « (La vague) doit avoir une forme et une ampleur particulière, selon le niveau du surf, afin d’offrir le plus de plaisir possible à celui qui la prendra. (…) Celle-ci, pour être belle, doit dérouler régulièrement et avoir une épaule conséquente. sa surface intérieure : le ventre, est tenu d’être lisse et sans clapit, laissant la planche caresser l’eau sans à-coup. (…) Enfin, la chevelure, nuage d’embruns accompagnant la vague, coiffe la lèvre pour rendre le tableau idéal. (…)
    C’est donc un paysage de femme nue, ondulante, horizontale quand elle est passive, verticale lorsqu’elle joue avec les sens des surfeurs. Régulièrement, les pratiquants interrogés présentent l’océan comme une maîtresse. Certains parlent même de ménage à trois, et des difficultés qu’éprouvent les épouses face à leurs tromperies océaniques régulières. Ce rapport fusionnel qu’ils entretiennent avec l’élément marin peut les entraîner à des conduites addictives.»  – (Extraits du texte d’Anne-Sophie Sayeux)

František Drtikol - Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939,

František Drtikol – Sezna Vina, vague blanche, 1930-1939

       Cette érotisation du paysage est fréquente, comme le note Alain Roger, citant les « croupes et mamelons » des montagnes et plaines (1997, p. 166). Toutefois, ce qui nous intéresse dans cette humanisation de l’océan est la terminologie utilisée, qui met en jeu la chair. Le paysage passe par le corps, il se voit, s’entend, se goûte, et se sent. L’humanisation de cette nature immaitrisable et effrayante permet de rassurer : « le corps humain fournit un patron, un modèle qui ordonne et organise l’espace ; il permet de décrypter le monde environnant » (Blanc-Pamard, 1998, p. 124). À la « femme-paysage » (Roger, 1997) nous préférons utiliser « l’océan femme », qui admet de garder une certaine idée de puissance contenue dans les représentations de l’océan, mais qui offre aussi la possibilité de parler de l’homme-paysage. Si la terminologie utilisée pour décrire la vague est bien féminine, comme nous l’avons détaillé, nous postulons que le corps des surfeurs est paysage. Cette pratique marque plus ou moins profondément l’anatomie. Atlas de l’intime, la peau porte les marques des voyages et parties de surf. Cicatrices dues aux fonds rocheux ou au corail, corps malmenés dans les rouleaux marins, musculature supérieure développée, cambrure dorsale accentuée, cette pratique de nature transforme corporellement les individus. Nombre de ces traces sont le souvenir d’un paysage éphémère remarquable. L’imaginaire de l’homme-poisson est fréquent chez les pratiquants.

Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109) , p. 91-103
URL : www.cairn.info/revue-societes-2010-3-page-91.htm.
DOI : 10.3917/soc.109.0091.

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Scène de surf à Hawaï interprétée au XVIIIe siècle (le dessinateur a mal positionné la planche par rapport à la vague)

    En conclusion de son article, Anne-Sophie Sayeux se pose le problème que nous avions abordé dans notre précédent article au sujet de la distanciation du touriste et de l’homme occidental moderne avec la nature et le paysage qu’il contemple à la manière d’un décor ou d’un tableau alors que le paysan, le pêcheur ou le sauvage des temps passés se sentaient faire partie intégrante de cette nature. Elle se demande si la pratique de ce sport extrême qu’est le surf n’est pas un moyen pour ses adeptes de renouer avec la part de son humanité qu’il a perdu en rompant ses liens avec la nature et de retrouver ainsi l’unité primordiale de ses origines. La féminisation de la vague, plus qu’une sublimation de la libido selon le sens freudien, serait alors un moyen de communiquer avec les élément naturels en leur conférant des qualités humaines. Elle s’appuie pour cela sur les travaux de l’anthropologue Philippe Descola dans son interprétation des thèses du géographe Augustin Berque sur le Japon : « De même qu’en Nouvelle-Calédonie, l’environnement est perçu comme fondamentalement indistinct de soi, comme une ambiance où s’épanouit l’identité collective. (…) Le caractère le plus répandu consiste à traiter certains éléments de l’environnement comme des personnes, dotées de qualités cognitives, morales et sociales analogues à celles des humains, rendant ainsi possible la communication et l’interaction entre des classes d’être à première vue forts différents » (Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard, 2005. Mais à l’instar de certains rites des sociétés sauvages, cet  « entremettement » avec les forces vives de la nature imposerait en retour un sacrifice. Anne-Sophie Sayeux se demande alors si la pratique extrême du surf qu’elle qualifie de «fougue païenne» ne s’apparenterait pas de nos jours à un retour à une forme de rite sauvage révélatrice d’une «sensibilité paganiste retrouvée». Le risque encouru et les blessures provoquées seraient alors le prix nécessaire à payer pour mériter l’accession à l’état de grâce qu’offre ce sport.

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Le surf comme si vous y étiez (ou presque)

Des plaies et des bosses…

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article de ce blog liés

Articles sur le Net et bibliographie

  • Bachelard G. (1942). L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Livre de poche, édition 1998.
  • Sayeux Anne-Sophie, « Les paysages vagues »Sociétés 3/2010 (n° 109)
  • Sayeux Anne-Sophie (2008). Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique. Rennes, PUR.

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