le « frémissement foncier » du paysage chez le poète vaudois Gustave Roud


article classé dans les thèmes « Vertige » et « Paysage »

     Dans leur ouvrage « Paysage et poésies francophones », publié en 2005 par Presses Sorbonne nouvelle, Michel Collot et Antonio Rodríguez restituent la démarche du poète vaudois Gustave Roud dans le positionnement de la littérature romande vis à vis du paysage suisse dans les années trente qui remettait en cause l’assimilation exclusive léguée par les XVIIIe et XIXe siècles des paysages suisses aux hauts massifs alpins, en magnifiant leur « verticalité » et leur « sublimité ». Cette vision, initiée par Rousseau par sa description du Valais dans « La Nouvelle Héloïse » et récupérée par l’industrie touristique et le patriotisme était devenue un stéréotype pesant et stérile qui bloquait toute vision nouvelle. En dehors de Gustave Roud, des écrivains comme Ramuz et Nicolas Bouvier s’étaient élevé contre cette interprétation restrictive du paysage helvétique.


      Gustave Roud (1897-1976)

Extrait de« Paysage et poésies francophones » par Michel Collot et Antonio Rodríguez

       Pour mieux comprendre le rôle de ce fréquent recours aux œuvres d’autrui, ainsi qu’à divers imaginaires culturels, revenons au paysage défini comme un piège. Le réel accueille quelquefois le poète dans son « cercle magique » (II, 283) : subissant l’épreuve d’un « rapt » (III, 87), le sujet routine est conduit à une fugitive « vision de l’éternel » (II, 283), il accède à un espace spirituel où il retrouve les morts. A l’épreuve du piège est associée l’expérience inverse, celle de l’éloignement vertigineux face au réel. Il arrive que les deux moments – le rapt, et l’éloignement – aient lieu presque simultanément : de manière paradoxale, le réel s’offre dans la singularité de sa présence – et l’évidence émouvante s’impose alors qu’il nous tient un langage, ou qu’il nous joue une musique –, puis il se retire dans son altérité absolue. Les humains, les animaux, mais surtout les fleurs semblent s’ouvrir à l’échange et à la communion, livrer leur vérité intime, avant de se refermer aussitôt auprès dans le silence. Roud se souvient de la parole de Novalis : « Eloignement infini du monde des fleurs ! » (II, 244). (…)

Vieux pont sur la Bressonnaz entre Moudon et Vuillens - photo Ludovic PeronPont sur la Bressonnaz entre Moudon et Vuillens – photo Ludovic Peron

      Les écrits de Roud comptent de multiples occurrences de ce « saisissement » (II, 246), de cet « asservissement » (II, 190) à quelque objet du monde. (…) Ces expériences sont associées à des lieux où Roud retourne souvent, auxquels le Journal fait de fréquentes mentions : l’enclave, le vieux pont près de Vuillens, le bois des Combes. Ces lieux réels viennent habiter les textes : « L’Enclave » (II, 241-247) figure le modèle routine du paysage accueillant. C’est un espace clos, circulaire, fermé par « une haute muraille de frondaisons et de fûts » (II, 241). Tout vit ici « comme refermé sur sa vie plus profonde » (II, 243) : les êtres – humains, végétaux et animaux – sont prêts à s’ouvrir, à livrer  » le dessin musical d’une présence » (II, 242), la parole ou le sens mystérieux qu’ils détiennent, mais ils se replient presque aussitôt sur leur secret. (…) Chez Roud, l’expérience de « L’Enclave » est celle d’un accès rapide et fulgurant au réel, offrant un sens lisible et se dérobant aussitôt après. Au moment où le sujet « peut se rejoindre enfin, son être même » (II, 244). (…) il est saisi d’un « frisson foncier (…) devant une autre présence » (II, 244). C’est un « frémissement foncier » (II,79) que le poète éprouve à Port-des-Prés – lieu isolé aussi, au milieu des prairies – dans une expérience de rapt et de saisissement qui semble figurer l’accomplissement de celle de l’enclave :

    « Et tous deux nous verrons enfin ce que j’ai vu : l’instant d’extase indicible où le temps s’arrête, où le chemin, les arbres, la rivière, tout est saisi par l’éternité. Suspens ineffable ! … Les morts autour de nous, le soleil immobile comme pour toujours à la pointe d’un chêne, une feuille nue sous nos yeux qui éclate de lumière, éternelle, les voix dans un silence plus peuplé que notre cœur, une grondante musique solennelle aux veines du monde comme un sang. Non point la paix : un frémissement foncier, des moelles aux mains saisies, et l’étouffante, la vertigineuse montée des larmes… » (II, 78-79)

      Cette extase est ici le fruit d’un franchissement des limites temporelles : comme Rousseau, Gustave Roud associe étroitement au lieu privilégié l’épreuve heureuse d’une sorte d’adhésion au corps du monde. L’extase est vécue dans la concomitance de plusieurs éléments : la lumière qui paraît éternelle, des voix humaines, une musique du monde et les larmes – comme une réponse charnelle à cette irruption de l’éternité dans le temps. Le ruisseau, la fontaine, l’omniprésence de l’eau – sensible dans le texte par de nombreuses métaphores maritimes ou lacustres – rapprochent encore Port-des-Près de l’île Saint-Pierre (de Rousseau). (…) Cet espace privilégié chez Roud – enclave, île, oasis, pont ou port – représente un lieu d’accueil qui fait signe, dans sa clôture et sa perfection même, vers un lieu de soi inconnu, « vers une région de (soi)-même plus ancienne que le monde » (III, 202), où le sujet n’accède qu’au prix d’une « faille« , d’une « blessure« . Ce franchissement d’une limite en soi s’accomplit chez Roud dans un espace clos et harmonieux où prennent figure conjointement une profondeur du réel et une extase du sujet.

    « Peut-être ferais-je bien de noter ici, avant l’oubli fatal, des choses qui se sont passées ici, mais dés que je veux recourir à ma mémoire, tout glisse et s’enfuit comme des poissons effrayés par le pas du promeneur sur la rive » (28 octobre 1963)

Gustave Roud (1897-1976)

     « Je suis parce que j’accepte le monde. J’accepte ma différence, qui est de vivre toute vie – alors que chacun vit la sienne seulement. Je ne suis pas un témoin qui juge et compare, le cœur vide et les yeux secs. Je participe. Et il n’y a qu’un moyen d’y atteindre : l’amour. Rien ne se donne qui ne s’est donné. Comprenez-moi. Saisissez enfin le sens de ma quête infinie ! Questionné sans amour, l’univers entier, fût-il mis à la torture, ne peut que se taire ou mentir. J’interroge le lac, j’interroge les montagnes, et chaque jour leur réponse est différente et plus belle. J’interroge les hommes, je les considère tour à tour. Aucun ne m’est fermé. Je suis seul – et ma solitude est peuplée des passions que j’assume, riche d’une inépuisable tendresse. Et voici naître de mon sang les mystérieuses créatures qui se mêlent aux autres hommes, vivant d’une autre vie – la même. (…)
     Comprenez-moi. Comprenez que toute l’opération de mon amour est de faire naître, loin des orages temporels, phrase à phrase, l’immense nappe nue (du lac) où tout un pays penché va reconnaître son visage. »

Berner Jura


   

Philosophie avec Alain – Triangles d’oies dans le ciel


 Alain (1868-1951)
Alain (1868-1951)

« Le thème de la nature est la toile de fond de toutes mes pensées. […] Autant que je pouvais deviner la situation de ceux qui pensent subjectivement, je les voyais enfermés dans des rêves et séparés du monde et développant une existence sans fenêtres, […] mais le tout était au-dedans et solitaire comme quand nous rêvons. L’analyse serrée de ces fictions insoutenables appartient à la doctrine enseignée ou ésotérique. mais il n’est pas besoin de se représenter ces raisons assez pénibles à suivre pour vivre et penser délibérément au-dehors; cela est si naturel ! […] Je ne crois pas avoir jamais fait autre chose, quand je décrivais, que nettoyer ce monde de toute la buée humaine, et de le voir comme il serait sans nous. »

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Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel  –  (Extrait)

       Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements, qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible la lutte des forces. D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et ses tourbillons; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

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           L’homme chante à peu près comme les oies volent; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un plis d’air favorable; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en chœur n’a point de limites; il ouvre absolument le ciel. Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées; il les accorde, les purifie et les délivre.

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Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.191-192)


Méditation sur l’homme à partir du vol d’un triangle d’oies sauvages dans le ciel…

   Contempler un vol d’oies sauvages en formation dans le ciel et relier ce prodige à l’homme ou plus exactement relier l’homme à ce prodige de la nature, tel est l’objectif affiché par Alain en écrivant ce texte. En quoi un vol d’oiseaux en formation est-il un prodige ? Parce que c’est un phénomène d’une complexité extrême que l’intelligence humaine a eu beaucoup de peine à élucider. Passons sur le fait que ces oiseaux migrateurs soient capables de se repérer pour atteindre leur objectif situé à des milliers de kilomètres (on sait désormais qu’ils se guident grâce aux étoiles : c’est ICI ) et limitons-nous à la compréhension de la technique de vol en V ou en triangle comme a choisi de le dénommer Alain. 

     Prenons l’exemple d’un groupe d’oies sauvages canadiennes qui s’apprêtent à migrer pour le sud des États-Unis ou le Mexique…. Après avoir pris leur envol de manière désordonnée, on s’aperçoit qu’elles vont bientôt se placer le long d’une ligne unique qui va rapidement se redresser, se courber légèrement pour former une arche puis se stabiliser en un V de forme parfaite. En adoptant cette structure de vol, les oies vont se déplacer beaucoup plus rapidement et surtout économiser leurs forces car le vol en formation en V permet à l’ensemble du groupe selon les spécialistes, grâce à la synergie, un gain de 71 % de portée de vol comparé à un vol solitaire. Chaque oiseau se place légèrement au-dessus de celui qui le précède, ce qui entraîne une réduction de la résistance au vent et participe au relai de l’oiseau de tête qui rejoint l’arrière pour se reposer.  Lorsqu’une oie s’éloigne de la formation, elle ressent immédiatement les effets de la traînée et de la résistance de l’air et a donc intérêt à rejoindre le groupe pour pouvoir profiter de l’effet de levage induit par le vol de l’oiseau qui le précède. Enfin, le vol en V permet une bonne visualisation du groupe, c’est d’ailleurs pour cette raison que les pilotes de chasse ont adoptés cette formation de vol. Autre avantage offert par le groupe, chaque oie bénéficie de son assistance. En cas de maladie ou de faiblesse, deux oies de la formation la rejoignent pour l’aider.

Métaphore ou similitude ?

     Le passage de l’oie à l’homme ne se fait pas, chez Alain, sur le plan du déplacement de celui-ci dans l’espace, encore qu’une longue pratique de la marche en montagne m’a montré l’intérêt de marcher en ligne dans un groupe pour garder le rythme mais de manière surprenante par la pratique du chant. Dans sa démonstration, Alain assimile le chœur et sa production sonore qu’est le chant à une formation d’oies en vol dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres pour se renforcer et tenter d’atteindre l’excellence dans une unité d’ensemble. La comparaison paraît au premier abord osée mais beaucoup moins lorsque l’on se rappelle que le son est une vibration provoquée au départ par une source sonore qui se transmet par l’intermédiaire d’un fluide, en l’occurrence l’air, et est porté par lui.

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      Remplaçons chaque oie par une voix, le chant peut apparaître, aux yeux d’un poète ou d’un visionnaire, comme un vol structuré d’oiseaux migrateurs… On peut pousser encore plus loin la comparaison : chaque son énoncé par un choriste doit se placer dans la tonalité et le tempo en accord avec les autres sons énoncés par le reste du chœur et ce placement doit impérativement intervenir en réponse immédiate à l’évaluation du chant alors exécuté par le chœur. Chaque chanteur jauge ainsi sa position dans le chœur et réagit comme les oies du triangle qui, lorsqu’elle ressentent l’effet des changements de la résistance de l’air provoqué par une mauvaise position, modifient immédiatement celle-ci pour l’adapter à la figure de vol.
     Alors, vous allez me dire : dans le cas du triangle d’oies, il n’y a que des sujets uniques, les oies, alors que dans le cas du chœur, les sujets sont dédoublés puisque l’on est en présence des chanteurs et de leurs voix. En n’est-on bien sûr ? Peux-t’on dissocier une voix de son propriétaire. Ne doit-on pas la considérer comme une partie ou une extension de son corps comme peut l’être une main, immatérielle certes, mais bien réelle et indissociable de l’être qui l’a énoncé.

Puissance, vertige et dérive de la cohésion

     « Le chant s’envole (vers le ciel) et revient à l’oreille comme un témoin de force.  » Là réside peut-être la différence entre l’oie et l’homme. L’oie, parfaitement intégrée dans sa formation volante, a-t-elle-conscience du gain de puissance que confère à son espèce l’organisation d’un groupe soudé par la discipline ? On sait que que de nombreuses espèces animalière pallient à la faiblesse résultant de leur petite taille ou l’absence de moyens de défense par le regroupement en masse, la forme mouvante et massive qui en résulte déroutant leurs prédateurs.

    Mais l’homme lui-même, lorsqu’il abandonne une part de son autonomie et de son libre-arbitre pour se fondre dans un ensemble bâti sous les lois d’airain de la cohésion et la discipline , que ce soit dans le cadre d’un chœur ou d’une armée en campagne, a-t-il conscience du mécanisme mental qui accompagne son évolution ? Ce qui certain, c’est que l’image que lui renvoie le groupe agit comme « un témoin de force » et qu’il prend alors conscience de l’extraordinaire augmentation de force et de puissance que permet le groupe, force et puissance dont il pense pouvoir bénéficier pour une part puisqu’il est membre du groupe.
     Pour Alain, le chant, mais il aurait pu prendre comme sujet toutes autre action humaine menée sous la conduite d’un groupe structuré, a un effet de nature catharsistique sur les pensées humaines puisqu’il « les accorde, les purifie et les délivre ». Comment en effet ne pas être grisé par cette force et cette puissance qui « ouvre absolument le ciel », d’autant plus que la persuasion inoculée à chacun des membres du groupe pour imposer la cohésion et la discipline qui en résulte ont brisés les ressorts de l’individualité et de l’esprit critique. L’adhésion aux principes rigides et coercitifs qui structure un groupe provoque une mutation de l’esprit humains, une brisure d’où risque de s’échapper, comme d’une boîte de Pandore, les pires des maux de l’humanité. De là toutes les dérives résultant des conflits d’intérêt, des fanatismes politiques et religieux, du jaillissement débridé des pulsions humaines. 

Enki sigle

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Musique, chant et marche… au pas de l’oie !

 Reprise du texte d’Alain

      Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instruments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même.

     Cet ordre est enivrant; il est par lui-même victoire; il exclut l’obstacle; d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent, simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et la fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense; souvent le fanatique s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

      On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même,s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entreprises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie; on y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leur bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelligence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme.

Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.192-193)

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Si même les oies s’y mettent ! (au pas de l’oie)


Poursuivons la recherche des similitudes

     En économie, la théorie du vol d’oies sauvages est un modèle de développement décrit par l’économiste japonais Kaname Akamatsu (1896-1974) en 1937 en s’appuyant sur l’exemples de développement économique  du Japon. Ce modèle qui a été complété par Shinohara en 1982 et qui s’apparente au modèle d’« industrie industrialisante » décrit par l’économiste français Gérard Destane de Bernis (1928-2010) décrit l’engagement d’un pays dans la volonté de créer un développement industriel important et de s’insérer dans les échanges internationaux en partant d’une base modeste.

  • Dans un premier temps, le pays engage un processus d’industrialisation sur un produit à faible technicité, qu’il importe d’abord ;
  • Une fois qu’il maîtrise suffisamment la production, la qualité, il en devient ensuite exportateur ;
  • Il finit par l’abandonner pour un produit à plus haute valeur ajoutée.
  • Ceci permet à un autre pays de reprendre le même type de production et d’entamer ainsi son propre processus d’industrialisation.

      Après le Japon, les nouveaux pays industrialisés (NPI) de la première génération (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taïwan) ont ainsi entamé leur industrialisation dans les années 1960.
  Dans les années 1980, une 2ème génération de NPI apparaît (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande). L’insertion récente dans l’économie mondiale de la République populaire de Chine se rapproche de ce modèle d’industrialisation. Ce phénomène de « vol des oies sauvages » a notamment été permis en Chine avec la création, dans les années 1980, de zones franches chinoises et l’appui du Fonds monétaire international (FMI) pour inciter les pays de l’Est à s’industrialiser.

(Crédit : dico du commerce international et Wikipedia)


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Philippe Sollers victime du syndrome de Stendhal à Venise


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   « Je me revois, à l’automne 1963, arrivant pour la première fois, de nuit, à Venise.
      Je viens de Florence, me voici tout à coup sur la place Saint Marc.
     La prévision de la scène est étonnante : debout, sous les arcades, regardant la basilique à peine éclairée, je laisse tomber mon sac de voyage, ou plutôt il me tombe de la main droite, tant je suis pétrifié et pris.
       J’entends encore le bruit sourd qu’il fait sur les dalles.
       Je sais, d’emblée, que je vais passer ma vie à tenter de coïncider avec cet espace ouvert, là, devant moi.
    J’ai ressenti une émotion du même genre, mais moins forte, en pénétrant, à Pékin, dans la Cité interdite et, surtout, en allant aux environs visiter le temple du Ciel au toit bleu.
      C’est un mouvement bref de tout le corps violemment rejeté en arrière; comme s’il venait de mourir sur place et, en vérité, de rentrer chez soi. Etre dehors est peut être une illusion permanente : il n’y aurait que du dedans et nous nous acharnerions à ne pas le savoir.
     La nuit (il était très tard, il n’y avait personne ni sur la place ni dans les ruelles) favorisait ce choc semblable à celui qu’on ressent dans l’épaule en tirant un coup de fusil. Détonation silencieuse, vide, plein, vide : évidence intime. »

Philippe Sollers, Prologue du Dictionnaire amoureux de Venise, 2004


Syndrome de Stendhal : Trouble psychosomatique de nature esthétique éprouvé devant une œuvre d’art. Cette décompensation culturelle se manifeste sous la forme d’une crise d’angoisse avec vertiges, suffocation, tachycardie (accélération du rythme cardiaque), bouffées vasomotrices, douleurs dans la poitrine, perte du sentiment d’identité et du sens de l’orientation, allant parfois jusqu’au délire, à l’apparition d’hallucinations et à la dépersonnalisation. L’affection survient chez des personnes impressionnées par le lieu exceptionnel où leur voyage les a menées. Ce nom a été donné en 1989 par le docteur Graziella Magherini, psychiatre à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence dans un ouvrage nommé Sindrome di Stendhal, en référence aux émotions ressenties par Stendhal dans cette même ville en 1817 à la sortie de l’église Santa Croce où il venait de voir une série de chefs-d’œuvre. Pour Graziella Magherini , la statue de David et plus largement, les œuvres d’art de Florence sont dotées d’un pouvoir singulier sur les sens, par leur beauté extrême et le décalage avec le contexte esthétique de la renaissance et le monde contemporain. Leur contemplation provoquerait des crises d’anxiété, c’est à dire un sentiment d’appréhension, de tension, de malaise, voire de terreur face à un objet de nature indéterminée, ici la surcharge d’œuvres grandioses. Cette affection que les anglo-saxon et les allemands nomment « hyperkulturemia » est également connue à travers le monde sous des appellations reprenant le nom du lieu où elle se produit : syndrome de Jérusalem déclenché par le sentiment religieux, l’émotion de se trouver dans une ville sainte, syndrome de Paris qui touche plus particulièrement les touristes japonais déstabilisés par le fossé culturel entre la France et le Japon, et ayant une vision idéalisée de « la plus belle ville du monde », etc… Ces divers accès, facilités par le décalage horaire, sont regroupés sous le nom des troubles du voyage ou syndrome du voyageur, qu’il ne faut pas confondre avec le voyage pathologique. Dans ce cas le délire du patient résulte d’une pathologie psychiatrique préexistante qui se décompense sous la forme d’une impulsion à voyager.  (crédit Wikipedia,  Le Garde-mots et Observatoire Zététique)


Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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Arno Rafael Minkkinen ou la fusion-transmutation avec le paysage


S’affranchir de la gravité

balanced-equation-11.jpgArno Rafael Minkkinen  – Lawrence, Ta’cec, Malta, 2002

L’une de mes photographies préférées qui me fait irrésistiblement
penser à la Création d’Adam de Léonard de Vinci

leonard-de-vinci

069e1b7d9ebf77fc5fa5ad0cd58c34e9.pngArno Rafael Minkkinen – Self-portrait with Tuovi, Karjusaari, Lahti, Finland, 1992.

La femme

    « Quant à mon travail réalisé avec des femmes, il a été crucial dans ma carrière. La première d’entre elles a été mon épouse, avant que je ne photographie également d’autres femmes. J’ai l’espoir que mes images expriment un amour profond pour les femmes. La nature romantique d’un tel projet est inévitable. Connaître les circonstances de ma naissance peut aider à mieux comprendre mon travail. Evidemment, un bec-de-lièvre est un moindre mal en comparaison de handicaps du visage bien plus lourds, mais pour l’adolescent follement amoureux des femmes que j’étais, il a fallu attendre l’université pour connaître mon premier baiser…»

Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983.jpgArno Rafael Minkkinen  – Abbaye de Montmajour, Arles, France, 1983

Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995Arno Rafael Minkkinen, Grand Canyon, 1995

      Les photographies d’Arno Rafael Minkkinen m’ont permis de comprendre que lorsque nous regardons un paysage, que ce soit dans la réalité ou en représentation, nous ne pouvons nous empêcher de projeter à l’intérieur de celui-ci la présence de l’homme. Lorsque nous contemplons une vaste étendue comme le Grand Canyon à partir d’un point de vue situé en bordure de vide et que nous éprouvons une sensation de vertige, ce sentiment de vertige n’est pas inhérent au précipice en tant que tel mais se produit au plus profond de nous-même parce que nous nous imaginons chuter dans le vide. L’image de cette chute de notre corps dans le vide est inscrite de manière inconsciente dans notre esprit telle une image subliminale. Arthur London dans l’un de ses romans a défendu l’idée que cette peur, inscrite dans nos gènes, remontait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient dans les arbres. Ils avaient alors tous ressentis au moins une fois l’expérience tragique de la chute et par conséquent la crainte de celle-ci les accompagnait à chaque instant, même et surtout, pendant les périodes de sommeil au cours desquelles ils étaient le plus vulnérables. Arno Rafael Minkkinen ne fait par la mise en scène de sa présence dans le paysage que « révéler » cette image subliminale.

Enki sigle

Arno Rafael Minkkinen, Dead Horse Point Utah,, 1997.jpgArno Rafael Minkkinen – Dead Horse Point Utah,, 1997

      Cette photographie m’a tout de suite fait penser au Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí qui déclarait : « Le Ciel, voilà ce que mon âme éprise d’absolu a cherché tout au long d’une vie qui a pu paraître à certains confuse et, pour tout dire parfumée au soufre du démon. Le Ciel ! Malheur à celui qui ne comprendra pas cela. […] Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel est exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la Foi. »

Christ de saint Jean de la Croix de Salvador Dalí


250x250_2015Arno Rafael Minkkinen

     Il y a un aspect ontologique dans les photographies de l’américain d’origine finlandaise Arno Rafael Minkkinen. Le sujet essentiel de son œuvre, l’homme, toujours en relation avec le paysage, y apparaît nu, le plus souvent de manière tronquée et sans tête ni visage. Dans ces photographies ce n’est pas à un individu, en l’occurrence lui-même, que l’on a à faire mais à un homme désincarné traité comme une abstraction qui entretient avec le paysage une relation de nature surnaturelle et ambiguë par sa propension à s’affranchir des lois de la Nature que sont la gravité, la notion d’échelle, la différenciation et la spécificité des formes. Les corps apparaissent suspendus dans les airs, en état de lévitation et leurs formes épousent exactement le tracé des montagnes ou des vallées. C’est en cela que les photographies d’Arno Rafael Minkkinen dégagent une transcendance de nature presque religieuse. On y perçoit une présence qui s’apparente au sacré comme dans cette photo extraordinaire présentée ci-dessus de pieds suspendus dans le vide qui font penser à une crucifixion ou bien à celle présentée ci-dessous d’un gisant dont on ne distingue pas le visage étendu dans un esquif à l’allure d’aéronef qui semble sur le point de décoller pour le conduire vers un autre monde. Le parcours de sa vie personnelle (il a du être opéré très jeune d’un bec de lièvre) et les études de philosophie et de religion qu’il a mené à New York y sont sans doute pour quelque chose.

      Né en 1945 à Helsinki, Arno Rafael Minkkinen a émigré avec sa famille aux États-Unis en 1951. En 1963, il entre à l’Université Wagner pour y étudier la philosophie et la religion puis de 1972 à 1974, il étudie à la Rhode Island School of Design avec Harry Callahan. À l’occasion d’un emploi dans une agence de publicité, il étudie la photographie auprès de Ken Heyman et John Benson. Il fréquente les milieux photographiques et développe sa sensibilité au fur et à mesure de ses rencontres avec des artistes comme  Ralph Gibson, Harry Callahan, Aaron Siskind, Minor White et Lisette Model.  Il est actuellement professeur d’art à l’université du Massachussetts Lowell et professeur associé à l’université d’Aalto à Helsinki et poursuit ses autoportraits : des images non retouchées de la silhouette humaine dans des paysages naturels et urbains. Il a exposé aux Rencontres d’Arles en 1983 et en 2013.

Enki sigle

    

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Le choix du Noir et Blanc

        « De temps en temps, il m’est arrivé de réaliser quelques travaux en couleur, mais je me suis aperçu que j’avais l’air complètement nu, en couleur. Je redevenais Arno et non plus cette figure marchant sur l’eau. La nudité, en soi, ne me gêne pas, mais la couleur conduit mon travail dans un registre différent, plus documentaire. Le fondement créatif de mon travail reste le fait que rien n’y est manipulé. Ce que vous voyez dans l’image s’est passé devant l’objectif. Pourtant, en y réfléchissant vraiment, le choix du noir & blanc, en termes purement techniques, est une forme suprême de manipulation, puisque la scène s’est à l’origine jouée en couleur. »

La non représentation de la tête

      « Commençons par distinguer une tête d’un visage. Une tête peut être anonyme ; un visage l’est rarement. Montrer ma tête dans mes photographies ne changerait pas radicalement les choses quant à la question de l’identité, mais rendre mon visage visible rapprocherait mon travail de la tradition de l’autoportrait, ce qui n’a jamais vraiment été mon but. J’ai toujours voulu orienter mon travail vers des thèmes plus universels. Il y a une forme d’anonymat suffisante à ne pas montrer ma tête, quand au même moment l’ensemble de mon travail peut être considéré comme un autoportrait. »

* La plupart des textes d’Arno Rafael Minkkinen présentés dans ces pages sont tirés d’une interview réalisée par Anna Serwanska de la revue ENTRE en août 2013. C’est ICI.


Epouser le paysage

entretien_-_minkkinen_1Arno Rafael Minkkinen – Maroon Bells Sunrise, Aspen, Colorado 2012

       « Je n’avais jamais vraiment pensé à mon corps comme à un instrument, mais d’une certaine façon cela est vrai. Si, quand je me regarde dans un miroir, je suis quelqu’un d’autre, quand je me regarde avec mes yeux, je tiens l’instrument qui fait que toutes ces images ont lieu. Je ne peux pas voir ma nuque, mon dos, mes fesses, mais toutes les autres parties du corps sont visibles à mes yeux, ce qui me permet ainsi d’essayer toutes sortes d’images possibles. Les réaliser requiert évidemment une forme de tension, et parfois des contorsions de toutes sortes. Mais ce n’est pas dans mon intention de montrer cette tension, ces contorsions. Ce que subit mon corps n’est rien d’autre qu’un moyen d’atteindre un ailleurs, un autre monde, un nouveau concept de la figure humaine. Quelles sont mes limites ? Si je suis sur une falaise, c’est la force de la corde enroulée à l’arbre qui me retient, la force des racines qui retiennent l’arbre au bord de la falaise, la force de mes orteils sur la glace glissante qui m’empêchent de plonger vers ma mort dans la mer froide. »

entretien_-_minkkinen_2Arno Rafael Minkkinen – Continental Divide at Independence Pass, Colorado, États-Unis, 2013

featured_Arno-Minkkinen–Geiranger-Fjord-I-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Geiranger Fjord, 2006

Arno-Minkkinen_Stranda-Horizon-Norway-2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Stranda Horizon, Norway, 2006

Arno Rafael Minkkinen - Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006.jpgArno Rafael Minkkinen – Bird of Lianzhou, Lianzhou, China, 2006

      « Changer d’échelle, se rendre compte à quel point nous pouvons être grand ou petit par rapport à notre environnement, pourrait être une métaphore de l’esprit humain, un moyen d’exprimer nos états émotionnels, nos craintes et nos désirs, tout en étant certain de se souvenir de l’immensité de l’univers qui nous entoure. »

Capture d_écran 2017-04-02 à 01.55.34Arno Rafael Minkkinen, Oulunjärvi Afternoon, Kajaani, Finland, 2009

Quand à cette photographie du corps ramassé de Minkkinen flottant entre air et eau, c’est au célèbre tableau de Magritte, le château dans les Pyrénées qu’elle me fait penser.

Magritte - le château des Pyrénées

Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000Arno Rafael Minkkinen, Santa Fe, USA, 2000

Belle illustration de la boutade qu’il me plait de répéter selon laquelle, en ce qui me concerne, « je vois dans les paysages des corps de femmes et dans le corps des femmes des paysages. »


Vertigo


L’appel irrésistible du vide

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Jan Lauschmann – L’escalier du château, 1927      –      l’une de me photographies préférées

   Sensation angoissante de vertige produite par cette photographie de 1927 du photographe tchécoslovaque Jan Lauschmann. Le malaise provient de la mise en perspective de l’abîme et l’absence de premier plan qui aurait pu jouer le rôle de garde-corps protecteur générant ainsi le sentiment que l’on se situe en tant qu’observateur non pas en bordure, mais au-dessus du vide. On imagine d’ailleurs que le photographe s’est penché dangereusement au-dessus de celui-ci pour prendre le cliché. La taille minuscule du personnage situé en contrebas nous permet de mesurer la profondeur abyssale qui nous sépare du sol et la pensée nous vient alors que l’on pourrait être nous-même à sa place, mais étendu inerte sur le sol, après la chute provoquée par l’appel du vide. La longue diagonale de l’escalier avec sa main-courante métallique dérisoire qui zèbre l’immense face verticale de la muraille et focalise notre attention par le jeu récurrent d’ombre et de lumière des marches et contremarches ajoute encore à la sensation de vertige car là encore on ne peut s’empêcher de s’imaginer emprunter cet escalier précaire avec angoisse pour s’engager dans la profondeur du vide. Ajoutons le contraste violent entre les parties ombrées et celles plongées dans la lumière qui ajoute au caractère dramatique de la scène et renforce le sentiment général de malaise. Ce qu’expriment tous ces sentiments mêlés,  c’est l’appel du vide, le danger d’attirance et d’absorption de notre être par l’abîme dans une mise en situation fantasmée alors même que nous sommes confortablement assis sur notre siège pour visualiser cette photographie…
……………………………………………………………………………………………………….Enki sigle


jan-lauschmann-1901-1991         Le tchécoslovaque Jan Lauschmann (1901-1991) était un chimiste dans l’industrie du papier photographique. Il a commencé ses activités de photographe en 1912 et a subi les influences de tous les courants modernistes qui ont marqué la photographie européenne et américaine depuis le pictorialisme et la Nouvelle Objectivité jusqu’à la Photo-Secession d’Alfred Stieglitz et le constructivisme. En 1928, adepte de la Straight photography,  il a promu une photographie sans artifice refusant toute intervention sur le négatif et l’impression.

Quelques photographies de Jan Lauschmann   (cliquer sur les photos pour les faire défiler)

     Ces photographies de Jan Lauschmann expriment toutes un fort degré de dramatisation par le choix des axes de vue en plongée ou en contre-plongée qui ont pour effet de changer la nature des relations qu’entretient l’observateur avec le sujet et les transforment en rapports de domination, de puissance, de peur et de soumission. La mise en scène de «rückenfiguren» (personnages vus de dos), qui confère aux photographies un caractère ambigu ou mystérieux, l’utilisation du clair obscur en privilégiant les prises de vues à l’aube, crépusculaires ou nocturnes, enfin les cadrages insolites qui ne permettent pas d’inscrire les sujets représentés dans leur contexte ajoutent encore à cet effet de dramatisation.


il y a vertige et vertige…

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 °°°

       Ètymologiquement, le mot vertige vient du latin vertigore issu lui-même du latin versoversare qui signifie tourner. Physiologiquement, le vertige est un trouble qui affecte un sujet dans son contrôle dans l’espace en créant l’illusion d’un déplacement tournant de son corps dans l’espace qui l’entoure ou de cet espace par rapport à lui-même. Ce phénomène est générateur d’une sensation de déséquilibre plus ou moins importante (ataxie). Il ne faut pas confondre le vertige avec les étourdissements dont les effets sont moindres.

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le vertige sur un plan physiologique

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     La sensation rotatoire que ressent le sujet correspond au vertige physiologique ou vrai vertige. Elle se produit lorsque le cerveau est soumis à un dérèglement du système vestibulaire responsable de l’équilibre chez l’homme. Des mouvements inhabituels tels le mouvement d’un bateau ou la rotation répétée d’un véhicule peuvent créer un effet bien connu de «mal de mer» accompagné de vomissement, de même que de mauvaises positions de la tête ou de son déplacement. Certaines pathologies des systèmes vestibulaire et visuel ou du système nerveux central peuvent entraîner des étourdissements, des sensations de vertige pouvant aller  jusqu’à l’évanouissement.

schéma de gauche :  Le système vestibulaire périphérique (représenté en bleu) est localisé dans le rocher de l’os temporal

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la sensation de vertige induite par la peur des hauteurs (crédit Wikipedia)

       La plupart des individus font l’expérience d’une peur ou d‘une anxiété en présence de hauteurs et de vide, spécialement en cas d’absence ou de faiblesse de protection. La peur est une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d’un danger ou d’une menace. En d’autres termes, la peur est une conséquence de l’analyse du danger et permet au sujet de le fuir ou de le combattre, premier stade de la réaction instinctive d’adaptation et de réponse du système nerveux orthosympathique au stress, décrit par le psychologue américain Walter Bradford Cannon sous le terme «réponse combat-fuite ». Certains psychologues tels que John B. Watson et Paul Ekman différencient néanmoins l’état de peur qui serait créée par un flux d’émotions (joie, tristesse, colère) généré par les comportements spécifiques de l’évitement et de la fuite de l’état d’anxiété qui serait le résultat de menaces perçues comme étant incontrôlables ou inévitables. La peur de la hauteur et du vide qui nous intéresse serait alors due à un état d’anxiété causé par la présence du danger de chute que ces éléments représentent.

       Dans la phase de réaction de l’organisme au stress causée par un sentiment de danger imminent, l’amygdale   (ensemble de noyaux au niveau des lobes temporaux) est activée et l’organisme produit divers composés organiques, les catécholamines, qui ont pour fonction de faciliter les réactions physiques immédiates associées à une préparation pour une réponse  de sauvegarde déterminée et éventuellement violente. Ceux-ci incluent notamment :

  • l’accélération du rythme cardiaque et de la respiration, la pâleur ou le rougissement.
  • inhibition des organes de digestion pour en stopper le processus et possibilité de relâchement des sphincters.
  • constriction de certains vaisseaux sanguins et libération du nutriments pour l’action musculaire.
  • dilatation du sang dans les muscles et inhibition de la glande lacrymale et de la salivation.
  • dilatation des pupilles, vision tunnelisée (perte de vision périphérique), perte d’audition.
  • pilo-érection, accélération instantanée des réflexes et tremblements.

    À noter deux effets indirects intéressants du processus de stress et de la réponse qui lui est apportée par l’organisme :

  • apparition parfois de troubles mentaux tels que le trouble de stress post-traumatique
  • développement de la sociabilité qui permet de contrôler le stress et d’augmenter les chances de protection face au danger

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Études menées

     Un neurologue, le professeur Thomas Bernard a réalisé une étude sur la peur du vide dans la population : Les animaux et les enfants évitent la vue du vide en bas des falaises. C’est inné. Sur un échantillon de 3.517 individus, 28% ont peur du vide et cette peur se développe après la puberté. La proportion atteint 33 % pour les enfants entre 8 et 10 ans, filles et garçons dans la même proportion et s’atténue à 14-15 ans. La peur n’est pas de même nature chez l’enfant et l’adulte. Sur une tour, l’enfant a peur que celle-ci s’écroule alors que l’adulte a peur de chuter.
      Un autre chercheur, le professeur Thomas Brandt a constaté que le vertige touchait 32% des femmes et 25 % des hommes. Il explique cette différence par le fait que les hommes pratiquent plus souvent que les femmes des activités sportives. L’équilibre se règle par l’oreille interne et le regard. On enraye la peur du vide en portant le regard au loin, en se mettant en position assise ou couchée, au contraire le regard vers le bas la déclenche.

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acrophobie

capture-decran-2016-12-09-a-09-45-34      Lorsque cette peur devient extrême et irrationnelle, génératrice d’anxiété et prend la forme d’une panique, on ne parle plus de vertige mais d’acrophobie (du grec : ἄκρον / ákron, signifiant «pic, sommet, hauteur», et φόβος / phóbos«peur»). Le sujet développe alors une stratégie d’évitement pour éviter les lieux de hauteur ou en bord d’abîme. Cette forme est néanmoins très rare et concerne seulement 2 à 5 % de la population générale. Les femmes étant deux fois plus exposées que les hommes.
 L’acrophobie peut se déclencher à simple pensée de se retrouver en hauteur. Elle peut venir d’un traumatisme ancien liée à un accident ou bien être liée à ce déséquilibre entre sensations provenant de la vue et de l’oreille interne. Si vous avez expérimenté plusieurs fois cette désagréable impression de vertige sur une échelle ou un escabeau, vous finirez par la reproduire dans toutes les situations où vous vous trouverez en hauteur. Comme toutes les phobies, la peur du vide entraîne des comportements d’évitement, qui peuvent sérieusement compliquer la vie : pas de visite de monuments en hauteur, pas de randonnée en altitude, pas de ski, de deltaplane, de parachute, pas de discussion avec les amis sur la terrasse au 6ème étage, pas de possibilité de changer une ampoule (car il faut monter sur un tabouret)… Les psychothérapies, et surtout les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), permettent d’obtenir de bons résultats sur les phobies en général et l’acrophobie en particulier. Le principe est de faire face à sa peur, de s’y confronter progressivement.

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Le rapport « amour / haine » avec le vide

    Danielle Quinodoz, une psychanalyste française établie à Genève, s’est intéressée au paradoxe du vertige qui peut être tout à la fois source d’angoisse et de plaisir. Elle a écrit en 1994 un essai sur le sujet intitulé Le vertige, entre angoisse et plaisir (PUF) où elle établit la distinction entre le vertige qui puise ses causes dans les atteintes des systèmes sensoriels (troubles de l’appareil opto-cinétique, de l’appareil proprioceptif et de l’appareil vestibulaire) et le vertige d’origine psychique qui peut prendre plusieurs formes symptomatiques des vicissitudes et pathologies des relations qu’entretiennent les individus avec les objets * qui constituent leur environnement. L’angoisse générée par ces relations problématiques s’actualisent et s’incorpore sous la forme d’un vertige. C’est le cas en particulier des relations de type dit «fusionnel» entre une personne et un objet qui, dans le cas où la personne n’opère pas de mise à distance entre elle et l’objet, génère une angoisse d’anéantissement et d’engloutissement dans cet objet. Danielle Quinodoz a donné le nom de « vertige par fusion » à ce sentiment de perte de soi et d’absorption par l’objet de son intérêt et a recensé sept formes différentes de vertige répondant à ces critères. Le « vertige par attirance du vide » est l’un de ces sept formes.

 * Objet : le sens du mot objet étant ici pris dans son acceptation psychanalytique et désigne quelqu’un ou quelque chose qui a pour nous une signification émotionnelle. On en a besoin, il est aimé, haï ou redouté.

Le « vertige par attirance du vide »

     Il apparaît lorsque le processus de différenciation entre l’individu et l’objet désiré s’est amorcé. Le sujet perçoit l’existence d’un espace qui le sépare de l’objet désiré mais ce vide extérieur est perçu au travers d’une projection du sentiment de vide intérieur. L’angoisse ainsi générée n’est plus de l’ordre de l’anéantissement mais de la chute dans cet espace. La forme de vertige qui lui correspond est, par exemple, vécue par les personnes qui ne peuvent s’approcher au bord d’un précipice et expliquent ce fait par un irrésistible désir de sauter dans le vide.

     Si le vertige est symptomatique d’une angoisse, on sait qu’il peut être paradoxalement source de plaisir. Pour Danielle Quinodoz, lorsque le sujet au vertige parvient à maîtriser et contrôler l’angoisse qu’il éprouve dans sa relation pathologique à l’objet — ceci dans le cas de certains sports extrêmes par exemple —, en s’entraînant physiquement et mentalement par l’acquisition d’une technique spécifique, il éprouve une jouissance à exercer cette domination et ce contrôle, de la même manière que le dompteur éprouve du plaisir à dominer et à maîtriser des bêtes sauvages qui pourraient le réduire en charpie.  C’est le cas pour l’alpiniste qui «désidéalise le vide insondable, [qui] perd sa toute puissance magique ; le vide, devenant alors un espace, se met à prendre des limites, des formes et à répondre à des lois que le patient peut apprendre et connaître. [Il] aura alors un grand plaisir à se lancer dans le vide en sachant qu’il y trouvera un espace». Ayant réussi à dépasser l’angoisse générée par le fantasme d’aspiration par le vide, l’alpiniste peut alors ressentir du plaisir à côtoyer le vide et le risque de chute en pratiquant son sport où il se met en situation d’être aspiré par le vide sachant qu’il contrôle ce risque en s’interdisant toute chute.

    Pour l’alpinisme, sport dans lequel le sujet doit en plus de dominer son angoisse, dépasser ses propres limites physiques et mentales, la psychanalyste genevoise attribue une autre forme spécifique de vertige : le « vertige par expansion ».

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Tombe du plongeur à Paestum

Le divin plongeur de Paestum

Descriptions de l’état de vertige en littérature

Aragon dans La Mise à mort :

  • « Rien ne compte plus que le vertige : être homme, c’est pouvoir infiniment tomber »

Gaston Bachelard dans L’air et les songes :

  •        « Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. […] Mais toutes ces joies n’ont pas empêché le malheur psychique de se constituer en moi. Ma chute imaginaire continue à tourmenter mes rêves. Dès qu’un cauchemar angoissé revient, je sais bien que· je vais tomber sur les toits de Strasbourg. Et si je meurs dans mon lit, c’est de cette chute imaginaire que je mourrai, le cœur serré, le cœur brisé. Les maladies ne sont bien souvent que des causes supplémentaires. Il est des images plus nocives, plus cruelles, des images qui ne pardonnent pas. »

Jean Bastaire dans Passage par l’abîme :

  •      « La dépression est une maladie terrible, note-t-il, car elle instaure le néant. C’est une mort vécue. Certes toutes les maladies, toutes les souffrances physiques et morales, quand elles atteignent une certaine intensité, ont cet effet annihilant. Mais la dépression lui donne un caractère radical, au sens où l’on a l’impression que le mal touche à la racine. Le plus éprouvant est là. On est privé de sa vie et on continue à vivre. Distorsion abominable entre l’être et le néant qui fait qu’on cumule les deux états. Il se produit une étrange sensation de subsister à côté de son existence. (…) C’est à la fois une consolation et un supplice. On se dit que puisque tout est intact, tout peut revenir. Le contact se renouera. On cessera d’être étranger à soi-même, séparé de son sens. (…)
    Il y a là un paradoxe insoutenable qui donne un avant-goût de l’enfer. Comment le non-être peut-il avoir un être et l’être véritable se révéler inaccessible ? La privation a cela de crucifiant qu’elle n’est pas un zéro d’existence, mais une existence en creux, en manque, en vide. Une existence invertie qui inverse tous les signes. (…) Un doute torturant jette le discrédit sur toutes les certitudes et ruine tous les efforts. Le monde, les autres, soi, tout s’abîme aux deux sens du mot : se détériore et tombe dans un trou. Ainsi s’établit un vertige de l’avilissement qui marque le comble de la crise. »

Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit :

  •       « C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.
            Tout dans ces moments vient s’ajouter à votre immonde détresse pour vous forcer, débile, à discerner les choses, les gens et l’avenir tels qu’ils sont, c’est-à-dire des squelettes, rien que des riens, qu’il faudra cependant aimer, chérir, défendre, animer comme s’ils existaient.
         Un autre pays, d’autres gens autour de soi, agités d’une façon un peu bizarre, quelques petites vanités en moins, dissipées, quelque orgueil qui ne trouve plus sa raison, son mensonge, son écho familier, et il n’en faut pas davantage, la tête vous tourne, et le doute vous attire, et l’infini s’ouvre rien que pour vous, un ridicule petit infini et vous tombez dedans…
          Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons…

Et, dans Féerie pour une autre fois :

  • « …la preuve : là-haut ! moi de ma blessure de l’oreille je suis déséquilibré fragile depuis novembre 14 ! … « troubles labyrinthiques de Ménière » avec orchestre… etc…. je vous ai expliqué ! du moment que la houle me soulève, pas seulement le coeur la gigitte : tout verse ! les idées aussi ! je suis comme la maison quand elle penche … elle dégobille tout ce qu’elle a ! … moi aussi ! l’âme et puis tout !… » 

Jacques Darriulat sur Pascal :

  •      « Ainsi l’homme serait moins sujet au vertige, s’il n’était lui-même une créature vertigineuse. Sa nature n’est-elle pas de n’avoir pas de nature, d’être propre et déterminé, n’ayant rien en propre que ce néant qui «l’abîme» au plus intime relui-même ? Les animaux sont ce qu’ils sont, et font bien ce pour quoi la nature les a prédestinés. Leur nature est à la fois limitée et qualifiée; la nature de l’homme est au contraire illimitée et indéterminée. Il est en sorte voué à l’infini, à la contemplation de ce néant intérieur qui fait défaillir le cœur, se dérober le centre et se déprimer les âmes. Ainsi l’homme est pour lui-même la plus «incompréhensible» des énigmes, et son plus haut savoir n’est que le savoir de son ignorance […]
              Revenons au vertige : l’animal a peur de tomber, rien n’est plus raisonnable, mais il n’éprouve nullement le vertige. Le vertige est en effet une passion de l’imagination, non un calcul de l’entendement : « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra ». Le vertige n’est pas la peur de tomber, il est au contraire le désir de tomber, l’attrait terrifiant et irrésistible qu’exerce sur la créature humaine le vide béant de l’abîme. Il y a en nous un délire de l’imagination qui nous incite à nous précipiter dans l’abîme, une ivresse du néant qui va à l’encontre de notre « raison ». La preuve en est qu’il faut installer, au bord du précipice, ce qu’on nomme fort bien des  « garde-fous », un obstacle avant le saut pour réveiller l’imagination de son hypnose et nous rappeler à la réalité ainsi qu’à la raison.  « Folie » de l’imagination, dont nous garde la raison, et « imagination » en ce sens que l’illusion qu’elle suscite consiste chez Pascal toujours en ceci que nous poursuivons aveuglément dans le monde « l’image » qui se forme en notre esprit. Il y a en nous en effet « l’image » d’un néant infini, puisque telle est la vérité non de notre nature, mais de la « nihilité » de notre nature. Image en effet, représentation simplement imaginaire et non conception de la raison, tant le néant qui est en nous passe notre entendement, tant l’homme passe infiniment l’homme. L’attraction de l’abîme fonctionne alors comme un miroir en lequel nous reconnaissons notre secrète vérité, l’abîme extérieur qui nous inspire la « folie » du vertige répondant à l’abîme intérieur qui creuse en l’homme cet « incompréhensible » que l’homme est pour lui-même. L’animal n’est pas sujet au vertige car le néant n’est pour lui qu’un rien, et ne lui dit rien ; l’homme, cette créature vertigineuse, est sujet au vertige, car le néant est la vérité de sa nature, lui parle de lui-même, lui murmure sa secrète vérité.
    Comment échapper alors à cet abîme qui nous hante, quel garde-fou opposer au vertige, comment résister à la tentation du néant ? L’homme en effet n’est pas seulement tenté par le vertige, il est encore, par une même raison, tenté par le suicide (l’animal ne se suicide pas, et s’il lui arrive de risquer sa vie, il ne choisit jamais la mort, n’éprouvant pas la nécessité d’ échapper à la souffrance de sa seule condition). Aussi peut-on dire que le diable est dans la place, qu’il y a une perversion radicale de notre nature, puisque le pire ennemi de nous-mêmes, c’est encore nous-mêmes. Les philosophes, qui nous conseillent de rentrer en nous-mêmes, n’y connaissent rien, puisqu’il n’y a précisément rien qui nous inspire une plus puissante horreur que ce vide au cœur de notre nature, ce néant qui abîme notre plus profonde intimité : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors. Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : rentrez-vous en vous-mêmes, vous y trouverez votre bien; on ne les croit pas et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots ».

Alexandre Dumas dans Mes Mémoires :

  •       « À dix ans, mon « éducation physique allait son train : je lançais des pierres comme David, je tirais de l’arc comme un soldat des îles Baléares, je montais à cheval comme un Numide ; seulement je ne montais ni aux arbres ni aux clochers. J’ai beaucoup voyagé ; j’ai, soit dans les Alpes, soit en Sicile, soit dans les Calabres, soit en Espagne, soit en Afrique, passé par de bien mauvais pas ; mais j’y suis passé parce qu’il fallait y passer. Moi seul, à l’heure qu’il est, sais ce que j’ai souffert en y passant. Celle terreur toute nerveuse, et par conséquent inguérissable, est si grande que, si l’on me donnait le choix, j’aimerais mieux me battre en duel que de monter en haut de la colonne de la place Vendôme. Je suis monté un jour, avec Hugo, en haut des tours de Notre-Dame ; je sais ce qu’il m’en a coûté de sueur et de frissons.  […] Comme la nature, j’avais horreur du vide. Aussitôt que je me sentais suspendu à une certaine distance de terre, j’étais comme Antée,  la tête me tournait, et je perdais toutes mes forces. Je  n’osais pas descendre seul un escalier dont les marches étaient un peu roides… »

Philippe Forest au sujet d’Aragon :

  •       « Lorsque, dans les années 1970, Aragon évoque ce moment de son existence où tout recommence encore, pour dire la fascination qu’exerça sur lui la vie nouvelle qui l’appelait, il use d’une e pression dont il souligne lui-même l’étrangeté et parle du « vertige soviétique ». Ce mot de « vertige », Aragon l’avait déjà employé dans le Paysan de Paris pour qualifier le surréalisme. Et par la suite, d’ailleurs, il reviendra souvent sous sa plume. À tel point, c’était en tout cas l’hypothèse que j’avançais dans le recueil d’essais que je lui ai consacré, qu’on pourrait tenir, chez Aragon, l’expérience du vertige pour l’expérience essentielle.
          Le vertige : c’est-à-dire cet appel que le vide adresse à l’individu, qui l’attire et le repousse, suscite à la fois le plaisir et l’effroi, vide dans lequel on se précipite comme on se jette dans l’inconnu, afin de s’étourdir, de se perdre, prenant le pari que l’épreuve de vérité est à ce prix. Si Aragon fait usage du même terme pour désigner les deux moments essentiels de sa vie, c’est parce qu’il sait les affinités qui les unissent et que, fondamentalement, le mobile fut sans doute le même qui le poussa deux fois en avant. Sous une autre forme, le vertige soviétique répète le vertige surréaliste. Tout comme il le conjure et prétend le guérir ». 

Anatole France dans Le Jardin d’Epissure :

L’attrait du danger est au fond de toutes les passions.
Il n’y a pas de volupté sans vertige.
Le plaisir mêlé de peur enivre


Goethe dans Vérité et poésie (2ème partie) :

  •      « Je montai seul jusqu’au faîte le plus élevé de la tour de la cathédrale [de Strasbourg], sous la couronne, où je ne restais pas moins d’un quart d’heure; puis, je me risquais en plein air, sur une plate-forme d’une aune carrée à peine, n’offrant aucun appui, où l’on avait sous les yeux l’immensité du pays, tandis qu’on ne voyait rien autour de soi; il semblait qu’on eût été enlevé dans l’air par un ballon. Je répétai ces rudes épreuves jusqu’à ce qu’elles me laissassent tout à fait indifférent; plus tard, dans les montagnes et pour mes études géologiques, ou dans les grands édifices en construction, où je courais à l’envi avec les charpentiers sur les poutres et les entablements, à Rome, enfin, où il faut s’exposer pour regarder de près de précieuses œuvres d’art, je me suis bien trouvé de m’être exercé dans ma jeunesse ».
  • Et aussi : « Il n’est guère de véritables jouissances qu’au point où commence le vertige. »

Goethe dans Wilhelm Meister (1ère partie : les années d’apprentissage) :

  • « En sortant des bars de jarno, que nous appairons désormais Montan, Whlhelm se sentit frappé de vertige, tandis que les deux enfants se balançaient gaiement sur la pointe d’un roc suspendu au-dessus de l’abîme immense qui s’étendait de tous côtés. Montan força son ami à s’asseoir.
    — Une vue sans limites, lui dit-il, qui se développe à nos regards d’une manière inattendue, comme pour nous faire sentir à la fois notre grandeur et notre néant, éblouit toujours. Au reste, les grandes et vives jouissances ne commencent-elles pas toujours par des vertiges ? »

Jean Grenier dans Les îles :

  •        « La perfection, je le sais, n’est pas de ce monde, mais dès qu’on entre dans ce monde, dès qu’on accepte d’y faire figure, on est tenté par le démon le plus subtil, celui qui vous souffle à l’oreille :
    Puisque tu vis, pourquoi ne pas vivre ? Pourquoi ne pas obtenir le meilleur ?
    Alors ce sont les courses, les voyages…
    Mais quels beaux instants que ceux où le désir est près d’être satisfait.     Il n’est pas étrange que l’attrait du vide mène à une course, et que l’on saute pour ainsi dire à cloche-pied d’une chose à une autre. La peur et l’attrait se mêlent, on avance et on fuit à la fois; rester sur place est impossible. Cependant un jour vient où ce mouvement perpétuel est récompensé:
    la contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir.
    Au vide se substitue immédiatement le plein.
         Quand je revois ma vie passée il me semble qu’elle n’a été qu’un effort pour arriver à ces instants divins… »

Søren Kierkegaard

  • « L’angoisse est le vertige de la liberté »

Milos Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être :

  •        « Celui qui veut continuellement  » s’élever  » doit s’attendre à avoir un jour le vertige. Qu’est-ce que le vertige ? La peur de tomber ? Mais pourquoi avons-nous le vertige sur un belvédère pourvu d’un solide garde-fou ? Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous e nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue au yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre »

Claude Lanzman dans La tombe du divin plongeur (de Paestum) :

  •      « C’est bien plus tard, puisqu’elle n’a été découverte qu’en 1968 que j’ai vu pour la première fois, sans pouvoir m’en arracher, la tombe du divin plongeur. […] Jamais je n’aurais imaginé être touché en plein cœur, tremblant et bouleversé au tréfonds de moi-même, comme je le fus le jour où il m’apparut, arc parfait, semblant plonger sans fin dans l’espace entre la vie et la mort. Plongée poignante, car il est véritablement dans le vide, sa chute ne s’arrêtera peut-être jamais, on ne comprend ni d’où il s’est élancé, ni où il s’abîmera ? Ce n’est peut-être pas une chute, il paraît planer. »

Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :

  • « Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Regarder même — n’est-ce pas regarder des abîmes ?
  • « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ».

Marcel Proust dans Le Temps retrouvé, tome 2 :

  •       « Et c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter la destruction. car après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs — si indifférents, si pâlis — sont effacés de celle qui n’est plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra plus.
        J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux  que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi.

         La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi et en moi comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

Arthur Rimbaud dans Une Saison en Enfer :

  • J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

Paul Verlaine dans les Fleurs du Mal :

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige
Valse mélancolique et langoureux vertige !


Et au cinema

  • Vertigo d’Alfred Hitchcock (bande annonce originale de 1958)


  • scène de l’escalade du mont Rushmore dans North by Northwest d’Alfred Hitchcock

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