Philosophie avec Alain – Triangles d’oies dans le ciel


 Alain (1868-1951)
Alain (1868-1951)

« Le thème de la nature est la toile de fond de toutes mes pensées. […] Autant que je pouvais deviner la situation de ceux qui pensent subjectivement, je les voyais enfermés dans des rêves et séparés du monde et développant une existence sans fenêtres, […] mais le tout était au-dedans et solitaire comme quand nous rêvons. L’analyse serrée de ces fictions insoutenables appartient à la doctrine enseignée ou ésotérique. mais il n’est pas besoin de se représenter ces raisons assez pénibles à suivre pour vivre et penser délibérément au-dehors; cela est si naturel ! […] Je ne crois pas avoir jamais fait autre chose, quand je décrivais, que nettoyer ce monde de toute la buée humaine, et de le voir comme il serait sans nous. »

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Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel  –  (Extrait)

       Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel, et voici la saison des changements, qui va nous ramener cette géométrie volante. Le beau est que ces triangles ondulent comme des banderoles, ce qui rend sensible la lutte des forces. D’un côté le vent coule comme l’eau, mêlant et démêlant ses filets et ses tourbillons; de l’autre la foule des formes invariables s’ordonne dans le mouvement même, chacun des individus se glissant dans le sillage du voisin et y trouvant avec bonheur sa forme encore dessinée. Quant au détail de cette mécanique volante, nous aurions grand besoin de quelque mémoire écrit par une oie géomètre; mais ces puissants voiliers n’en pensent pas si long.

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           L’homme chante à peu près comme les oies volent; car chanter c’est lancer un son dans le sillage d’un autre de façon à profiter d’un plis d’air favorable; et chanter faux, au contraire, c’est se heurter à ce qui devrait porter. Encore bien plus évidemment, si une foule d’hommes chante, chaque voix s’appuie sur les autres et s’en trouve fortifiée. C’est ainsi que le puissant signal s’envole et revient à l’oreille comme un témoin de force. Aussi le bonheur de chanter en chœur n’a point de limites; il ouvre absolument le ciel. Ce genre de perfection immobile concerne nos pensées; il les accorde, les purifie et les délivre.

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Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.191-192)


Méditation sur l’homme à partir du vol d’un triangle d’oies sauvages dans le ciel…

   Contempler un vol d’oies sauvages en formation dans le ciel et relier ce prodige à l’homme ou plus exactement relier l’homme à ce prodige de la nature, tel est l’objectif affiché par Alain en écrivant ce texte. En quoi un vol d’oiseaux en formation est-il un prodige ? Parce que c’est un phénomène d’une complexité extrême que l’intelligence humaine a eu beaucoup de peine à élucider. Passons sur le fait que ces oiseaux migrateurs soient capables de se repérer pour atteindre leur objectif situé à des milliers de kilomètres (on sait désormais qu’ils se guident grâce aux étoiles : c’est ICI ) et limitons-nous à la compréhension de la technique de vol en V ou en triangle comme a choisi de le dénommer Alain. 

     Prenons l’exemple d’un groupe d’oies sauvages canadiennes qui s’apprêtent à migrer pour le sud des États-Unis ou le Mexique…. Après avoir pris leur envol de manière désordonnée, on s’aperçoit qu’elles vont bientôt se placer le long d’une ligne unique qui va rapidement se redresser, se courber légèrement pour former une arche puis se stabiliser en un V de forme parfaite. En adoptant cette structure de vol, les oies vont se déplacer beaucoup plus rapidement et surtout économiser leurs forces car le vol en formation en V permet à l’ensemble du groupe selon les spécialistes, grâce à la synergie, un gain de 71 % de portée de vol comparé à un vol solitaire. Chaque oiseau se place légèrement au-dessus de celui qui le précède, ce qui entraîne une réduction de la résistance au vent et participe au relai de l’oiseau de tête qui rejoint l’arrière pour se reposer.  Lorsqu’une oie s’éloigne de la formation, elle ressent immédiatement les effets de la traînée et de la résistance de l’air et a donc intérêt à rejoindre le groupe pour pouvoir profiter de l’effet de levage induit par le vol de l’oiseau qui le précède. Enfin, le vol en V permet une bonne visualisation du groupe, c’est d’ailleurs pour cette raison que les pilotes de chasse ont adoptés cette formation de vol. Autre avantage offert par le groupe, chaque oie bénéficie de son assistance. En cas de maladie ou de faiblesse, deux oies de la formation la rejoignent pour l’aider.

Métaphore ou similitude ?

     Le passage de l’oie à l’homme ne se fait pas, chez Alain, sur le plan du déplacement de celui-ci dans l’espace, encore qu’une longue pratique de la marche en montagne m’a montré l’intérêt de marcher en ligne dans un groupe pour garder le rythme mais de manière surprenante par la pratique du chant. Dans sa démonstration, Alain assimile le chœur et sa production sonore qu’est le chant à une formation d’oies en vol dans lequel chaque voix s’appuie sur les autres pour se renforcer et tenter d’atteindre l’excellence dans une unité d’ensemble. La comparaison paraît au premier abord osée mais beaucoup moins lorsque l’on se rappelle que le son est une vibration provoquée au départ par une source sonore qui se transmet par l’intermédiaire d’un fluide, en l’occurrence l’air, et est porté par lui.

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      Remplaçons chaque oie par une voix, le chant peut apparaître, aux yeux d’un poète ou d’un visionnaire, comme un vol structuré d’oiseaux migrateurs… On peut pousser encore plus loin la comparaison : chaque son énoncé par un choriste doit se placer dans la tonalité et le tempo en accord avec les autres sons énoncés par le reste du chœur et ce placement doit impérativement intervenir en réponse immédiate à l’évaluation du chant alors exécuté par le chœur. Chaque chanteur jauge ainsi sa position dans le chœur et réagit comme les oies du triangle qui, lorsqu’elle ressentent l’effet des changements de la résistance de l’air provoqué par une mauvaise position, modifient immédiatement celle-ci pour l’adapter à la figure de vol.
     Alors, vous allez me dire : dans le cas du triangle d’oies, il n’y a que des sujets uniques, les oies, alors que dans le cas du chœur, les sujets sont dédoublés puisque l’on est en présence des chanteurs et de leurs voix. En n’est-on bien sûr ? Peux-t’on dissocier une voix de son propriétaire. Ne doit-on pas la considérer comme une partie ou une extension de son corps comme peut l’être une main, immatérielle certes, mais bien réelle et indissociable de l’être qui l’a énoncé.

Puissance, vertige et dérive de la cohésion

     « Le chant s’envole (vers le ciel) et revient à l’oreille comme un témoin de force.  » Là réside peut-être la différence entre l’oie et l’homme. L’oie, parfaitement intégrée dans sa formation volante, a-t-elle-conscience du gain de puissance que confère à son espèce l’organisation d’un groupe soudé par la discipline ? On sait que que de nombreuses espèces animalière pallient à la faiblesse résultant de leur petite taille ou l’absence de moyens de défense par le regroupement en masse, la forme mouvante et massive qui en résulte déroutant leurs prédateurs.

    Mais l’homme lui-même, lorsqu’il abandonne une part de son autonomie et de son libre-arbitre pour se fondre dans un ensemble bâti sous les lois d’airain de la cohésion et la discipline , que ce soit dans le cadre d’un chœur ou d’une armée en campagne, a-t-il conscience du mécanisme mental qui accompagne son évolution ? Ce qui certain, c’est que l’image que lui renvoie le groupe agit comme « un témoin de force » et qu’il prend alors conscience de l’extraordinaire augmentation de force et de puissance que permet le groupe, force et puissance dont il pense pouvoir bénéficier pour une part puisqu’il est membre du groupe.
     Pour Alain, le chant, mais il aurait pu prendre comme sujet toutes autre action humaine menée sous la conduite d’un groupe structuré, a un effet de nature catharsistique sur les pensées humaines puisqu’il « les accorde, les purifie et les délivre ». Comment en effet ne pas être grisé par cette force et cette puissance qui « ouvre absolument le ciel », d’autant plus que la persuasion inoculée à chacun des membres du groupe pour imposer la cohésion et la discipline qui en résulte ont brisés les ressorts de l’individualité et de l’esprit critique. L’adhésion aux principes rigides et coercitifs qui structure un groupe provoque une mutation de l’esprit humains, une brisure d’où risque de s’échapper, comme d’une boîte de Pandore, les pires des maux de l’humanité. De là toutes les dérives résultant des conflits d’intérêt, des fanatismes politiques et religieux, du jaillissement débridé des pulsions humaines. 

Enki sigle

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Musique, chant et marche… au pas de l’oie !

 Reprise du texte d’Alain

      Mais il est clair que le bonheur de chanter fut joint d’abord au bonheur de marcher en cadence, comme le rappellent les instruments qui imitent la marche d’une troupe d’hommes et qui font tant dans nos musiques. Seulement ce chant de marche est un peu barbare. Il a fallu choisir. Le musicien a choisi de s’arrêter. Le marcheur s’est contenté du bruit des pas, qui est un terrible signe, ou bien il a répété un même cri. par ce moyen la masse des hommes est présente en chacun; la délibération est terminée, car le rythme annonce l’action prochaine; chacun imite les autres et la troupe s’imite elle-même.

     Cet ordre est enivrant; il est par lui-même victoire; il exclut l’obstacle; d’avance il l’écrase. Ainsi la pensée, par elle-même défiante et soupçonneuse, se trouve apaisée. Vous demandez quelles sont les opinions, ou les intentions, ou les amours, ou les haines de ces hommes qui marchent, simplement ils sont heureux, ils aiment leur propre marche, ils se sentent forts, invincibles, immortels. On voit naître ici toute la religion, soit contemplative, soit active, et la fanatisme si naturel à des hommes qui ont une opinion, mais sans savoir laquelle. La dissidence et la critique toujours persécutées par l’homme qui marche, sont odieuses parce qu’elles obligent à savoir ce qu’on pense; souvent le fanatique s’irrite même d’être approuvé et d’être expliqué. Le vrai croyant refuse les preuves. Très prudemment il les refuse, car une preuve est une grande aventure. Que va-t-on trouver dans la preuve ?

      On se demande comment la pensée, le doute, l’examen sont venus au monde. Je suppose que l’ordre fanatique, par sa perfection même,s’est trouvé la source des plus grands maux. Et pourquoi ? C’est que la seule idée qu’il y a des dissidents quelque part, la seule idée que le monde entier des hommes n’est pas encore converti, jette aussitôt le fanatisme en la plus folle des entreprises, la guerre. Un fanatisme en rencontre un autre. Et il ne s’agit plus alors de chasse, ni de pêche, ni d’industrie; on y pense même plus. Il s’agit d’exterminer les schismatiques et hérétiques, lesquels forment aussi leur bataillons chantants. Sans chercher d’où provient l’empire de l’homme sur les bêtes, je remarque que c’est cette perfection même, que l’on nomme intelligence, qui jette l’homme contre l’homme. Et certes, les choses étant comme nous les voyons, il n’y a que l’homme qui soit capable d’exterminer l’homme.

Alain, Propos sur la nature – Cinquième partie, La nature dans l’homme : n° 62 : Chacun a vu des triangles d’oies dans le ciel (pp.192-193)

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Si même les oies s’y mettent ! (au pas de l’oie)


Poursuivons la recherche des similitudes

     En économie, la théorie du vol d’oies sauvages est un modèle de développement décrit par l’économiste japonais Kaname Akamatsu (1896-1974) en 1937 en s’appuyant sur l’exemples de développement économique  du Japon. Ce modèle qui a été complété par Shinohara en 1982 et qui s’apparente au modèle d’« industrie industrialisante » décrit par l’économiste français Gérard Destane de Bernis (1928-2010) décrit l’engagement d’un pays dans la volonté de créer un développement industriel important et de s’insérer dans les échanges internationaux en partant d’une base modeste.

  • Dans un premier temps, le pays engage un processus d’industrialisation sur un produit à faible technicité, qu’il importe d’abord ;
  • Une fois qu’il maîtrise suffisamment la production, la qualité, il en devient ensuite exportateur ;
  • Il finit par l’abandonner pour un produit à plus haute valeur ajoutée.
  • Ceci permet à un autre pays de reprendre le même type de production et d’entamer ainsi son propre processus d’industrialisation.

      Après le Japon, les nouveaux pays industrialisés (NPI) de la première génération (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taïwan) ont ainsi entamé leur industrialisation dans les années 1960.
  Dans les années 1980, une 2ème génération de NPI apparaît (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande). L’insertion récente dans l’économie mondiale de la République populaire de Chine se rapproche de ce modèle d’industrialisation. Ce phénomène de « vol des oies sauvages » a notamment été permis en Chine avec la création, dans les années 1980, de zones franches chinoises et l’appui du Fonds monétaire international (FMI) pour inciter les pays de l’Est à s’industrialiser.

(Crédit : dico du commerce international et Wikipedia)


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Hommage d’Yves Bonnefoy à Kathleen Ferrier, la cantatrice à la « voix mêlée de couleur grise »


Kathleen Ferrier (1912-1953)Kathleen Ferrier (1912-1953)

      Kathleen Mary Ferrier est une extraordinaire contralto anglaise qui a acquis une renommée internationale grâce à la scène, aux concerts et à ses enregistrements. Son répertoire s’étendait de la chanson folklorique et de la ballade populaire aux œuvres classiques de Bach, de Brahms, de Mahler et d’Elgar. Sa mort, le 8 octobre 1953, causée au sommet de sa gloire par un cancer, a consterné le monde de la musique et le grand public, qui ne connaissait pas la nature de la maladie. Voici ce qu’en disait l’artiste photographe Isabelle Françaix, dans une présentation de la chanteuse :

«  Kathleen Ferrier, dont la brève carrière a suffi cependant à marquer profondément les âmes, dont la voix pure, lumineuse et ample rayonne aujourd’hui encore sur ceux qui la découvrent, dont la « présence » bouleversante est plus forte encore que le tragique souvenir de son « destin d’artiste » brisé par un cancer décelé trop tard. »

    Parmi les âmes marquées profondément par cette présence exceptionnelle figurent celles de deux hommes de lettres : le poète Yves Bonnefoy qui lui consacra un poème cinq années après sa mort en 1958 et un jeune auteur de 22 ans, Benoît Mailliet Le Penven qui écrivit en 1997 « la voix de Kathleen Ferrier » un livre qui est un véritable essai amoureux pour celle qu’il avait découvert à l’âge de 15 ans en l’écoutant interpréter Mahler et Brahms :

« Cette découverte fut un choc véritablement physique (frissons par vagues, souffle coupé, yeux brûlants). Je voyais poindre déjà le sens renouvelé du beau, de la pure émotion esthétique. Le chant grégorien, le Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg et l’Art de la fugue, les chorals de Buxtehude… tel avait été l’univers musical de mon enfance, qui avait eu cette clarté égale, harmonieuse et méditative que prend la lumière d’une après-midi d’été dans une église romane du Val-de-Loire : la voix de Kathleen Ferrier en modifiait soudain la perspective et la profondeur, y apportant une luminosité nouvelle en même temps qu’une sorte de ténèbres. » et encore : « Je crois aux rencontres, aux intercesseurs : Kathleen Ferrier fut pour moi l’un et l’autre. Après cette rencontre, je m’attachai à mieux connaître l’être dont la voix avait chanté en moi comme un appel de l’autre rive. »

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Kathleen Ferrier – « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Mahler: Rückert-Lieder n°3) – Bruno Walter – Wienr Philharmoniker.

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Les Rückert-Lieder sont cinq chants pour voix et orchestre composés par Gustav Mahler en 1901 et 1902. Ils furent créés à Vienne en 1905. Les poèmes sont extraits d’œuvres de Friedrich Rückert.

Les cinq chants sont (par ordre chronologique de composition) :

  1. Blicke mir nicht in die Lieder
  2. Ich atmet’ einen linden Duft
  3. Ich bin der Welt abhanden gekommen
  4. Um Mitternacht
  5. Liebst du um Schönheit

Ich bin der Welt abhanden gekommen, (Je me suis retiré du monde) – (chant 3)

Pureté et transcendance

   Nous avons trouvé sur un site consacré à Malher  (c’est ICI) une présentation lumineuse  de cette musique de Malher et l’admirable lied de Ruckert en allemand et dans sa traduction française. Nous vous les livrons tels quels :

«  Selon les termes de John Williamson, ce poème est une « peinture étonnamment épurée d’une paix transcendante ». Et c’est bien sur la transcendance de ce monde isolé, paisible et solitaire, inoffensif et tranquille, que Mahler insiste avec une musique extrêmement méditative, bouleversante d’émotions, douée d’une portée quasi métaphysique. La description de cette dimension extra-ordinaire d’un paradis littéralement coupé du monde se fond tout naturellement dans cette suite de sons majestueusement assemblée par le génie créatif de Mahler ; Mahler fait bien plus que transposer des mots en sons, car il y intègre une amplification épique des émotions que délivre le texte de Rückert, surtout dans la partie finale du chant, où « la vision tout entière doit être résumée dans une libération émotionnelle sous les mots ‘In meinem Lieben’, chantés pianissimo : un sommet d’intensité retenue » (Williamson). Là où l’émotion est à son comble se trouve pourtant à mon avis sur la note instable, fragile et très aigüe et surtout très inattendue jouée pianissimo tout à la fin. Cette note surgit de façon extraordinaire, très doucement, et crée la surprise car on se demande vraiment comment une retenue musicale aussi magique est possible. Cette note trouve pourtant sa place dans la suite logique de la mélodie développée par Mahler, mais on se demande vraiment comment il est possible de l’atteindre tellement elle constitue un sommet émotionnel des plus éloignés… »

Ich bin der Welt abhangen gekommen,Me voilà coupé du monde
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
sie hat so lange nichts von mir vernommen,il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !il peut bien croire que je suis mort !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,Et peu importe, à vrai dire,
ob sie mich für gestorben hält,si je passe pour mort à ses yeux.
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,Et je n’ai rien à y redire,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.car il est vrai que je suis mort au monde.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,Je suis mort au monde et à son tumulte
und ruh in einem stillen Gebiet.et je repose dans un coin tranquille.
Ich leb allein in meinem HimmelJe vis solitaire dans mon ciel,
in meinem Lieben, in meinem Lieddans mon amour, dans mon chant.

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Kathleen Ferrier -  (1912-1953)

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A la voix de Kathleen Ferrier

Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.

Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
Comme si au delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.

Ô lumière et néant de lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,
Ô source, quand ce fut profondément le soir !

Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.

Yves Bonnefoy, extrait de Hier régnant désert, Mercure de de France 1959, c1958.

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Yves Bonnefoy (1923)

Yves Bonnefoy

Vincent Vivès dans un chapitre de son Essai-commentaire sur « Poèmes » d’Yves Bonnefoy (Folio-Gallimard, 2010) a analysé ce poème dédié par celui-ci à la cantatrice (Une voix : Kathleen Ferrier, p. 138)

Vincent Vivès

Vincent Vivès

« Coprésence des mots et du corps, la voix est de nature dialectique. Cette nature essentiellement dialectique de la voix, le poète la nomme ironie. Ironie est à prendre ici au sens fort que les romantiques lui donnaient, de Schlegel à Baudelaire : conscience écartelée dans les contraires. Ainsi est le poème « la voix de Kathleene Ferrier », voix où « toute douceur toute ironie se rassemblaient » (Hier, p.159). Voix « mêlée de couleur grise« , c’est-à-dire où le blanc et le noir s’interpénètrent, mais aussi lieu de compénétration de la couleur et du timbre. Voix qui connait « les deux rives » que sont « L’extrême joie et l’extrême douleur ». La voix-cri de Douve n’engageait rien qu’elle-même et se refermait sans avoir touché rien d’autre que l’inanité de toute parole. La voix éthique délaisse l’allégorie stérile et s’incarne dans la personne de la contralto anglaise morte prématurément d’un cancer en 1953 (date, rappelons-le de la publication de Douve). La célèbre cantatrice s’était fait connaître dans une trop courte carrière en interprétant Gluck (Orphée et Eurydice) et Gustav Mahler (Kindertotenlieder, Das Lied der Erde). Il est fort intéressant de comprendre comment la voix de Kathleen Ferrier est caractérisée dans le poème qui lui est dédié : Yves Bonnefoy en effet y indique une esthétique ainsi qu’une éthique qui font fi de la transposition d’art. (…) L’univers musical d’Yves Bonnefoy est fondé sur l’intensité révélée par le rythme et le timbre. Ce sont deux éléments que nous retrouvons dans le poème. Mais chose surprenante au premier abord si l’on se réfère à l’objet qu’est la voix (et particulièrement dans le contexte du chant lyrique de tradition savante), le poète ne s’arrête à aucun moment sur la tessiture de la voix. Rythme et timbre sont pour lui pertinents, mais non la hauteur (quoique l’on puise dire que le timbre lui-même varie en fonction de la hauteur de la note sur laquelle un son est émis). Le timbre est en effet amplement caractérisé (« cristal » et « brume », « voilée », « couleur grise ») au détriment de l’ambigus et de la tessiture spécifiques des contraltos (célébrées depuis l’époque romantique pour leurs voix ambiguës, androgynes – qui avaient remplacé celles des castrats – et leur puissance d’expressivité atteinte dans les notes les plus graves de l’organe féminin). Yves Bonnefoy choisit de privilégier l’un des aspects de la voix, le timbre, dans la mesure où ce dernier fait toujours entendre dans son sillage le langage, lui-même défini comme « un ici qui respire et expire l’ailleurs, méduse aux dimensions d’une mer qui serait le monde » (La longue chaîne de l’ancre) La voix est présence intérieure, s’incarnant tout à la fois et indifféremment dans le grain d’une émission, dans les timbres et le rythme de la matière allitérative du langage. »  –   Vincent Vivès

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Kathleen Ferrier – « Que faire sans Euridyce ? (Acte III) Gluck (Orphée et Eurydice) – (1998 – Remaster;) » de Kathleen Ferrier/Charles Bruck/Netherlands Opera Orchestra

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Kathleen Ferrier – final du Chant de la Terre ( l’Adieu) de Gustave Malher, interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

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DIE KINDERTOTENLIEDER : (Chants sur la mort des enfants) sont un cycle de cinq lieder pour voix et orchestre composé par Gustav Mahler de 1901  à 1904. – Rückert-lieder.

Les cinq chants sont :

  1. Nun will die Sonn’ so hell aufgehn
  2. Nun seh’ ich wohl, warum so dunkle Flammen
  3. Wenn dein Mütterlein
  4. Oft denk’ ich, sie sind nur ausgegangen
  5. In diesem Wetter, in diesem Braus

Nun will die Sonn so hell aufgehn (chant 1)

Nun will die Sonn so hell aufgehn,                 A présent le soleil radieux va se lever
als sei kein Unglück die Nacht geschehn.      comme si, la nuit, nul malheur n’avait frappé.
Das Unglück geschah nur mir allein,             Le malheur n’a frappé que moi seul,
die Sonne, sie scheinet allgemein.                  tandis que le soleil brille à la ronde.

Du musst nicht in dir verschränken,              N’enferme pas la nuit en ton coeur,
musst sie ins ewge Licht versenken.               plonge-là dans la lumière éternelle.
Ein Lämplein verlosch in meinem Zeit,         Une lampe s’est éteinte en ma demeure,
Heil sei Freundenlicht der Welt                       gloire à la lumière, joie du monde !

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Le 13 mai 1952, Kathleen Ferrier arrive à Vienne pour enregistrer Le Chant de la terre de Mahler sous la direction de Bruno Walter. Trois jours en studio ont été prévus pour graver cette œuvre. Kathleen sait déjà depuis une année qu’elle est atteinte d’un cancer. Jérôme Spycket dans sa biographie de la cantatrice écrira que la dernière séance d’enregistrement est dramatique : « Cette séance est dramatique, et laissera à tous ceux qui l’ont vécue, la gorge nouée, le souvenir d’une angoisse insupportable (…) Kathleen lutte désespérément contre elle-même. Souffrant au moindre geste, elle laisse même échapper un cri – qui pétrifie l’orchestre et son chef – en se levant pour se traîner jusqu’au micro  ».  Aussitôt après, Kathleen reprit l’avion pour son Angleterre. Entre deux séances de radiothérapie, elle continuera à donner des concerts. Puis, en février 1953, ce furent les représentations terribles de l’Orphée de Gluck à Covent Garden. A l’issue de la deuxième, il fallut la transporter à l’hôpital où, quelques mois plus tard, elle rendrait son dernier souffle, à quarante et un ans.
Kathleen Ferrier était la plus adorée des antistars. Fille d’un directeur d’école, elle avait perdu sa mère très tôt et c’est sa sœur qui s’était occupée d’elle. Elle avait arrêté ses études à 14 ans pour devenir employée des postes à Blackburn (Lancashire). Sa voix était si grave et originale qu’on n’avait pas voulu d’elle pour l’horloge parlante. Après son mariage, Kathleen Ferrier déménage à Carlisle, ville où était organisé dans le cadre d’un festival un concours de chant et de piano. Elle le gagne en 1937. Elle avait commencé le piano enfant mais avait pris sa première leçon de chant tardivement, à l’âge de 27 ans.

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