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William Blake : Dante et Virgile pénétrant dans la forêt

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William Blake – Dante Alighieri et Virgile  pénétrant dans la forêt, vers 1824-1827

    Cette aquarelle était une illustration pour le chapitre Inferno II, 139-42. Dante, au milieu de sa vie mortelle, s’est trouvé perdu dans une grande forêt, poursuivi par trois bêtes monstrueuses. Il fait la rencontre de Virgile qui lui propose de le conduire dans un lieu sauf mais que cela implique un voyage à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Dans cette illustration, la deuxième de la série, Virgile guide Dante à travers la forêt. À noter la similarité de représentation entre les arbres et les personnages dont l’un lève les bras au ciel de la même manière que les arbres dressent leurs branches.

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Apparitions…

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« Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtraient à l’homme comme elle est, infinie. »
                                    William Blake

William Blake - Ghost of a Flea, around 1819

William Blake – Ghost of a flea, 1819-1820

       Durant sa vie, les gravures de Blake ont été décrites comme étant l’œuvre d’un fou. Ce point de vue s’est renforcé lorsque l’on a appris que le peintre était inspiré par des visions. D’après Blake le fantôme de la puce lui aurait révélé, lors d’une vision, que les puces sont habitées par les âmes d’hommes qui auraient été, dans leur vie passée, excessivement sanguinaires. Le fantôme possède à la fois des traits humains et animaux, avec sa tête trop petite par rapport à son corps, son cou massif de taureau, ses oreilles en pointe, sa peau de reptile et sa langue venimeuse jaillissant de sa bouche comme si elle voulait laper le contenu d’un bol de sang que ses yeux exorbités lorgnent avec avidité.

       Ghost of a flea (le fantôme d’une puce) est l’une des plus petites peinture réalisée par le peintre et graveur britannique William Blake (1757-1827). Il mesure en effet 21,4 cm x 16,2 cm et a été exécuté sur un panneau d’acajou dans une tempera comportant des particules d’or. Le tableau fait partie d’une série de planches illustrant le livre écrit sur les « chefs visionnaires » qui avait été commandée par son ami, l’astrologue et aquarelliste John Varley (1788-1842). Tout comme Blake, Varley croyait dans l’existence des esprits mais à la différence de Blake qui déclarait avoir déjà vu des esprits, Varley était incapable de les voir et demandait à son ami de le décrire et le représenter.
    Alexander Gilchrist, le biographe victorien de Blake a écrit qu’aux alentours de 1790 celui-ci avait clairement entrevu un spectre : « Debout, un soir, à l’entrée du jardin de sa maison de Lambeth, il avait aperçu une figure sombre et horrible, écailleuse, mouchetée, abominable, descendant les escaliers et se dirigeant vers lui. Effrayé comme jamais il ne l’avait été, il prit les jambes à son cou et sortit de la maison en courant ». Blake se plaisait à raconter que, petit enfant, il avait vu un arbre « rempli d’anges et d’ailes d’anges brillantes décorant chaque branche comme des étoiles. » Les deux amis se réunissaient souvent jusque tard dans la nuit dans la maison de Varley pour des séances d’occultisme où ils essayaient d’entrer en contact avec l’esprit d’un personnage historique ou mythologique.

     Varley raconte que l’image du fantôme de la puce serait venu à Blake en 1819 au cours de l’une de ces soirées :  « Comme je tenais à mener l’enquête de la manière la plus véridique possible sur  ces visions et sur l’audition de cette apparition spirituelle d’une puce, je lui ai demandé (à Blake) si il pouvait dessiner ce qui lui était apparu de la manière la plus ressemblante possible.  Il déclara alors instantanément : « Je le vois maintenant devant moi. » Je lui ai donc donné du papier et un crayon et il en a dessiné le portrait … je me sentais totalement convaincu, par la manière dont il dessinait, qu’il avait bien une image réelle devant lui, car ayant un moment abandonné son dessin et en ayant commencé un autre sur une autre partie du document pour représenter la bouche de la puce que l’esprit venait d’ouvrir, il avait été empêché de terminer la première esquisse jusqu’au moment où celui-ci avait refermé la bouche. »

ience est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possé- dons encore dans l'âge heureux de l'innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l'humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l'Ancien Testament, y voyaient avant tout une figure « du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l'Evangile historique est une figure de « l'Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l'image du sacrifice que nous devons faire, à l'Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les expressions chré- tiennes de l'.lakc, (|ni, souvent, pourraient prêter à l'équivoque ; aucun doute n'est permis dès qu'on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l'ÉvangUe éternel; et d'ailleurs n'a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l'êtes également et je lesuis»' V Dans une pareille philosophie, le n'ih' dépaiti à l'artiste est le plus noble de tous. A lui ([ui, plus que tout autre, vit par l'imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l'honneur de con- duire les hommes dans les voies de l'afl'ranchissement et du salut. Qu'il soit nmsieien, poète, sculpteur ou peintre, l'artiste inspiré est un prophète. lA suivre.) P.A.UL ALFASSA1024px-John_Varley_by_William_Mulready

William Blake et son ami John Varley

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Dessin d’une puce, dans Micrographia

    L’historien de l’art Hope Wernesse a suggéré que Blake aurait pu s’inspirer pour la réalisation de son tableau d’une représentation de puce effectuée en 1665 par Robert Hooke, un homme de science du XVIIe siècle à partir d’une vision de l’insecte effectuée par microscope.

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Utagawa Kuniyoshi - Le Poète Dainagon voit une apparition, 1860

Utagawa Kuniyoshi – Le poète Dainagon voit une apparition, vers 1840-42

     Le peintre japonais Utagawa Kuniyoshi (1797-1862) appartenait à la génération précédant celle de William Blake (1757-1827). Dans cette estampe, il représente l’histoire du poète, homme d’état, musicien et calligraphe japonais Dainagon Tsunenobu (2016-1097) qui déclarait avoir reçu une visite nocturne, celle d’un fantôme hirsute qui hurlait par sa fenêtre ouverte un poème du poète chinois connu au Japon sous de nom de Hakuraten. Cette estampe fait partie d’une série de 100 illustrations du Ogura Hyakunin Isshu (Cent poèmes de cent poètes différents) qui avait été rassemblés en 1235 par le célèbre poète Fujiwara Teikja (1162-1241).

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Αποκάλυψις – Les quatre Dragons Rouges de William Blake : Apocalypse et transfiguration

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William Blake

William Blake (1757-1827)

     Les peintures du Grand Dragon Rouge sont une série de quatre aquarelles réalisées par le poète et peintre anglais William Blake entre 1805 et 1810. Durant cette période, Blake fut chargé de créer plus d’une centaine de peintures pour illustrer des livres de la Bible. En particulier, cette tétralogie s’appuie sur la description du Grand Dragon Rouge de l’Apocalypse :

« Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement. Alors un autre signe apparut dans le ciel : c’était un grand dragon rouge-feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance.
Elle mit au monde un fils, un enfant mâle; c’est lui qui doit mener paître toutes les nations avec une verge de fer » »    –   
La Bible, Ap 12:3-4

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805
Pen and watercolour, 43,7 x 34,8 cm, The Brooklyn Museum of art, NY

   Cette peinture montre le dragon, de dos, prêt à dévorer l’enfant de la femme enceinte décrite dans l’Apocalypse :

       « le dragon, vu de dos, semble enjamber tout l’univers, un ped posé sur les abîmes maritimes (sous la lune, la couleur est bien d’eau…), l’autre fermement appuyé sur un piton rocheux. Son attitude triomphante et dominatrice n’est pas sans rappeler celle de l’ange au petit livre; mais la bête remplace l’ange et l’imminence de la mort celle de la révélation. Le dragon surplombe la femme allongée à ses pieds, affolée, suppliante; l’agresseur est debout. Ses ailes déployées ont des arêtes acérées et des angles aigus mis en valeur par quelques traites de plume noire; la victime, couchée, s’enroule dans les plis vaporeux de sa robe et ses cheveux son ondulés. la transparence lumineuse de al femme contraste avec l’opacité des ailes membraneuses qui obstruent l’horizon. Dans cette première aquarelle, la femme est déjà la proie du dragon rouge-feu : la queue qui, dans l’Apocalypse, balaie le tiers des étoiles, enserre ici le corps de sa victime. Conformément à la légende, le dragon serait le premier amant de la femme. Sa queue énorme est un phallus : la fureur du dragon serait l’envers de son désir, et l’occultation de l’enfant va dans le même sens. Dans l’Apocalypse, quatre «forces» sont en présence : une femme, un enfant, un dragon, Dieu. Blake resserre le conflit et modifie sensiblement sa signification. La mise en scène et la mise en image – les lignes, les formes et les couleurs : le style même de cette œuvre – exacerbent la confrontation des contraires; l’agresseur contre sa victime, l’actif et le passif, le masculin contre le féminin, la bête ou la matière contre l’âme…»

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed with the Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805-1810
Aquarelle, 40 x 32,5 cm, National gallery of Art, washington

    Similaire à la précédente, cette aquarelle illustre la même scène mais d’un point de vue différent : la femme enceinte est présentée de face, dominée par le Dragon.

     La seconde aquarelle peut surprendre au premier abord : quoique précipité sur terre, le Dragon semble toujours en position dominatrice, celle des spectres blakiens. Mais la dynamique de l’œuvre inverse radicalement sa signification : alors que le dragon bascule vers la terre, la femme se redresse et semble affronter l’ennemi du regard. Les cornes de la lune sont dressées, comme les bras tendus vers les hauteurs et les ailes éplorées. Assise sur un promontoire qui l’isole des eaux et de la foule, elle est déjà sauvée et prête à s’envoler. Sa silhouette fait écho à celle du ressuscité, ou de Saul converti. La victoire de cette femme est bien une victoire sur la mort; elle est à proprement parler résurrection et renaissance à un autre ordre de valeurs, renaissance à l’Esprit. La femme aux formes pleines et arrondies s’impose comme un centre irradiant de l’œuvre. Ses ailes n’ont pas l’envergure de celés du grand aigle, mais la forme et la douceur des ailes duveteuses des anges. Elles sont un écho triomphant des ailes nocturnes de Jérusalem déchue. Les deux figures gagnent d’ailleurs à être rapprochées : l’une s’enferme en son chagrin et se replie sur soi; l’autre s’ouvre au contraire et s’offre pour sauver le monde : ses bras tendus sont ceux du Christ et ceux d’Albion. La mère de l’Apocalypse devient ainsi l’émanation d’Albion et l’âme de l’humanité : lorsque l’homme éternel s’éveille de son long sommeil, elle se dresse comme lui sur le rocher des siècles, triomphant du dragon, de la matière et de la mort. 

     Ces deux illustrations de l’Apocalypse de Saint Jean « résument » magnifiquement l’épopée de Jerusalem, L’Emanation du géant Albion; elles rassemblent les images et les thèmes épars dans le cours du poème : le papillon de la page de titre ou celui du rêve de Los, exalté parmi les étoiles, l’arche lunaire oui le spectre d’Albion, le serpent qui enserre le corps nu d’une femme ou l’attitude offerte d’Albion devant le crucifié : elles concentrent la vision. La mère de l’Apocalypse n’est pas autre, pour Blake, que la fiancée de l’Agneau, l’émanation d’Albion, Jérusalem et la liberté. – Danièle Chauvin, Apocalypse et transfiguration, pages 78 à 80.

William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

William Blake, The Great Red Dragon and the Beast from the Sea, 1805
Pen and watercolour, 41 x 35,6 cm, National gallery of Art, washington

     L’aquarelle n° 3 représente toujours le grand dragon rouge, un avatar du Diable, représenté dans sa gloire, hideux debout sur la bête à sept têtes de la merVoici comment Saint Jean, reclus dans l’île de Patmos sous l’empereur romain Domitien, a décrit dans l’Apocalypse selon sa vision la Bête monstrueuse :

« Puis je vis monter de la mer une Bête, qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La Bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le Dragon lui donna sa puissance et son trône, et une grande autorité. Et je vis l’une de ses têtes comme blessée à mort ; mais sa blessure mortelle fut guérie. Et toute la terre était dans l’admiration derrière la Bête. Et ils adorèrent le Dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la Bête; ils adorèrent la Bête, en disant : Qui est semblable à la Bête ? Qui peut combattre contre elle ? Et il lui fut donné une bouche qui proférait des paroles arrogantes et des blasphèmes ; et il lui fut donné le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son Nom et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le Ciel. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le Livre de vie de l’Agneau qui a été immolé [ Jesus-Christ ]. Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! » (Apocalypse 13, 1-9)

      Les exégètes voient généralement dans cette Bête le symbole de tout pouvoir qui s’oppose à Dieu et à ses commandements à travers le monde, à travers les siècles. Par exemple, jusqu’au IVe siècle, le pouvoir de l’empire romain, encore païen, qui a plus ou moins violemment persécuté l’Église. Au XXe siècle, le totalitarisme nazi, d’une part, et le totalitarisme soviétique, d’autre part, ont pu être perçus comme de nouveaux « visages » de la Bête. D’autres pouvoirs ou puissances dans le monde, tant dans le passé, dans l’actualité contemporaine et dans les temps à l’avenir, dès lors qu’ils s’opposent à Dieu et à l’Église, peuvent entrer dans la grille de « lecture » interprétant leur action comme étant celle de la Bête.

William Blake - The Number of the Beast is 666

William Blake, The number of the Beast is 666
Pen and watercolour, 40,6 x 33,0 cm, Rosenbach Museum and Library, Philadelphia

     Dans l’Apocalypse selon saint Jean, la « bête de l’Apocalypse » est une bête à sept têtes et dix cornes, qui représente un système de pouvoir, conféré par Satan, s’étend sur tous les hommes qui y adhèrent en recevant la marque de la bête. Cette marque est le 666, le Nombre de la Bête. La particularité de ce système de pouvoir – et donc de la Bête – est de s’opposer à Dieu et à tout ce qui le représente, en particulier l’Evangile.

    « Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. C’est le moment d’avoir du discernement : celui qui a de l’intelligence, qu’il interprète le chiffre de la bête, car c’est un chiffre d’homme : et son chiffre est six cent soixante-six. » (Traduction œcuménique de la Bible donne pour les versets 15 à 18)

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Tigre : d’où vient ta symétrie meurtrière ? – (II) Tyger, Tyger, poème de William Blake

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William Blake

William Blake (1757-1827)

Sans contraintes il n’est pas de progrès.
Attraction et Répulsion,
raison et Energie,
Amour et Haine,
sont nécessaires à l’existence de l’homme.

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Tyger, tyger                                                           Tigre, O Tigre

Tyger tyger, burning bright                                Tigre O Tigre! Toi qui luis
In the forests of the night,                                  Au fond des forêts de la nuit,
What immortal hand or eye                               Quel esprit immortel sut faire
Could frame thy fearful symmetry?                 Ta symétrie meurtrière?

In what distant deeps or skies                            Sur quels gouffres et sous quels cieux
Burnt the fire of thine eyes?                               Brûla-t-il le feu de tes yeux?
On what wings dare he aspire?                          Quelle aile prît un tel essor?
What the hand dare seize the fire?                    Quel bras saisit ce feu, cet or?

And what shoulder and what art                      Quelle force de quel sculpteur
Could twist the sinews of thy heart?                 Tordit les tendons de ton cœur?
And when thy heart began to beat,                   Et quand ce cœur se mut en toi
What dread hand and what dread feet?          Quels pieds, quels bras, et quel effroi !

What the hammer? what the chain?                  A qui la chaîne, le marteau,
In what furnace was thy brain?                          La forge où flamba ton cerveau,
What the anvil? What dread grasp                     L’enclume? Quelle poigne cruelle
Dare its deadly terrors clasp?                              Crut serrer ses terreurs mortelles?

When the stars threw down their spears,         Tout astre a déposé ses armes,
And water’d heaven with their tears,                Et trempé le ciel de ses larmes.
Did He smile His work to see?                             Sourit-il? Te fit-il Celui
Did He who made the lamb make thee?           Qui fit l’agneau au temps jadis?

Tyger, tyger, burning bright                                Tigre O Tigre! Toi qui luis
In the forests of the night,                                    Au fond des forêts de la nuit,
What immortal hand or eye                                Quel immortel oserait faire
Dare frame thy fearful symmetry?                    Ta symétrie meurtrière?

William Blake, 1794                                             Traduction de A.Z. Foreman

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    De nombreuses traductions ont été réalisées de ce poème. Voici celles de Michel Leyris, de Alain Suied (éditions Arfuyen) et de Pierre Boutang. J’avoue avoir du mal à choisir entre ces trois versions en attendant une quatrième. Peut-être faudrait-il composer un poème qui serait la synthèse de ces différentes traductions en prenant le meilleur de chacune d’elle…

Tigre! Tigre! feu et flamme                                      Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,                                         Dans les forêts de la nuit,
Quelle main ou quel œil immortel,                         Quelle main, quel œil immortels
Put façonner ta formidable symétrie ?                  Purent fabriquer ton effrayante symétrie ?

Dans quels abîmes, quels cieux lointains             Dans quelles profondeurs,quels cieux lointains
Brûla le feu de tes prunelles ?                                  Brûla le feu de tes yeux ?
Quelle aile osa y aspirer ?                                        Aucune aile ne pourrait les atteindre.
Quelle main osa saisir ce feu ?                                Aucune main ne pourrait forger ton regard.

Quelle épaule, quel savoir-faire                               Et quelle épaule et quel art
tordirent les fibres de ton cœur ?                            Purent tordre les fibres de ton cœur ?
Et quand ce cœur se mit à battre,                           Et quand ce coeur commença de battre,
quelle terrible main? Quels terribles pieds ?        Quelle main, quel pied surhumains ?

Quel fut le marteau ? Quelle la chaîne ?                Qu’était le marteau ? Que fut la chaîne ?
Dans quel brasier fut ton cerveau ?                       Quelle fournaise forgea ton cerveau ?
Sur quelle enclume ? Et quelle terrible étreinte   Sur quelle enclume ? Quelle effrayante étreinte
Osa enclore ses mortelles terreurs ?                     Osa fondre en toi ses terreurs de mort ?

Quand les étoiles jetèrent leurs lances                  Quand les étoiles abandonnèrent leurs lances,
Et baignèrent le ciel de leurs larmes,                     Et trempèrent le ciel de larmes,
A-t-il souri à la vue de son œuvre ?                        A-t-il souri de l’œuvre accomplie ?
Celui qui fit l’Agneau, est-ce lui qui te fit ?            Celui qui créa l’Agneau a-t-il pu te créer ?

Tigre ! Tigre ! feu et flamme                                    Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,                                         Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortel                               Quelle main, quel œil immortel
Osèrent façonner ta formidable symétrie ?           Osèrent fabriquer ton effrayante symétrie ?

Traduction de Pierre Leyris                                   Traduction de Alain Suied

 William Blake - the tiger

Tigre, tigre, flamme claire
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortel,
Purent donc bâtir ton ordre terrible ?

Dans quel abîme, en quels cieux
Brûlait le feu de tes yeux ?
D’où les ailes pour monter ?
Quelle main osa s’emparer du feu ?

Quelle épaule nue, quel art
Nouèrent les fibres de ton cœur ?
Et quand ton cœur se prit à battre,
Quelle effrayante main, quelle marche effrayante ?

Quel le marteau ? quelle chaîne ?
En quelle fournaise ta tête ?
Que fut l’enclume ? Quelle effrayante prise
Osa maîtriser ses terreurs mortelles ?

Quand les astres lancèrent leurs épieux,
Inondèrent de larmes les cieux,
Sourit-il à voir son ouvrage ?
Celui qui fit l’agneau, est-ce lui qui t’a fait ?

Tigre, tigre, flamme claire
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel regard, immortels
Osèrent bâtir ton ordre terrible ?

Traduction de Pierre Boutang

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    The tiger est l’un des poèmes les plus fameux de la poésie anglaise. William Blake se pose le problème de la création par Dieu du bien et du mal dans le monde. Si l’agneau humble est doux décrit par Blake dans un autre poème est une créature qui symbolise le bien et a pour cette raison été incontestablement créé par un Dieu bienveillant, qu’en est-il du tigre à la beauté sublime mais dont la férocité et la cruauté en font l’incarnation du mal. Serait-ce Satan le créateur de cette machine à tuer aux proportions parfaites qui irradie les sombres forêts. Qui a forgé cette créature aux yeux flamboyants ? A t il été créé au Ciel ou dans les profondeurs infernales ?
     L’un des principes de  base sur lesquels s’appuie la philosophie de Blake est l’unité des contraires. Plutôt que d’envisager l’existence humaine comme une lutte permanente et une lutte à mort entre le bien et le mal, Blake considère que l’expression des contraires est inhérente à la nature humaine, qu’il faut l’accepter comme un fait incontournable et que le devoir de l’homme est alors de s’attacher à résoudre les conflits de manière synthétique. Ainsi, la création du tigre ne constitue aucunement une erreur ou une violence faite à l’ordre harmonieux du monde, le monde pour être complet doit contenir à la fois l’agneau doux et fragile et le tigre prédateur et cruel.

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    On s’étonne parfois de l’aspect grotesque donné par Blake au tigre dans les dessins alors que celui-ci est en général célébré pour sa beauté. Certains ont émis l’hypothèse que le peintre-poète aurait ainsi voulu faire preuve d’ironie dans le traitement de son sujet ou bien qu’il aurait utilisé comme modèle une naturalisation ratée de l’animal mais c’est oublier que dans son poème, Blake ne célèbre pas la beauté du tigre, qu’il met au contraire l’accent sur la férocité et le caractère monstrueux de celui-ci. C’est comme si les aspects négatifs du comportement du tigre avaient pour effet de faire disparaître sa beauté. On considère Blake comme un précurseur du romantisme mais sur ce point particulier il apparait très éloigné des préoccupations romantiques futures qui esthétiseront en les sublimant les notions d’horreur et de mal.

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la création du monde dans Le Paradis perdu de John Milton (1667) – Traduction de Chateaubriand

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John Milton (1608-1674)John Milton (1608-1674)

Cet extrait est tiré du Livre VII, intitulé ARGUMENT. Dans ce chapitre, l’ange Raphaël, à la demande d’Adam, raconte les raisons quo ont prévalues pour la création d’un nouveau Monde par Dieu. C’est après avoir expulsé du Ciel Satan et ses anges que sa décision est prise; il sera peuplé de nouvelles créatures. Le Tout-Puissant déléguera à son Fils, l’œuvre de la création qui durera six jours

    (…). Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la Toute-Puissance, couronné des rayons de la Majesté divine : la sagesse et l’amour immense, et tout son PERE brillait en LUI. Autour de son char se répondaient nombre de chérubins, séraphins,  potentats, trônes, vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un Esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute sa largeur, ses portes éternelles, tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de Gloire dans son puissant VERBE et dans son ESPRIT, qui venait créer de nouveaux mondes.
     Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable Abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

     – Silence, vous vagues troubles ! et toi, Abîme, paix, dit le VERBE qui fait tout; cessez vos discordes !

     Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des chérubins, pleins de la Gloire Paternelle, il entra dans le CHAOS et dans le monde qui n’était pas né; car le CHAOS entendit sa voix : le cortège des anges le suivaient dans une procession brillante, pour voir la Création et les merveilles de sa puissance. Alors, il arrête les Roues ardentes, et prend en main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de DIEU, pour tracer la circonférence de cet Univers et de toutes les choses crées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :

     – Jusque là étends-toi, jusque là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô Monde !

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William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    Ainsi Dieu créa le Ciel, ainsi il créa la Terre, matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme ; mais sur le calme des eaux l’esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide ; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets : la Terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.

    – Que la lumière soit !  dit Dieu :

    Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le Soleil n’était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
    Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère : il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les choeurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres ; jour de naissance du Ciel et de la Terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses oeuvres : ils le chantèrent Créateur, quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

   Dieu dit derechef :

   – Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.

    Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de pour que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de Ciel. Ainsi du soir et du matin, le choeur chanta le second jour.
    La Terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux ; elle n’apparaissait pas : sur toute la surface de la Terre le plein océan s’étendait, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la Terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.

    Dieu dit alors :

    – Que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse.

    Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues ; leurs têtes montent dans le Ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière qui se forme en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées) s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les neuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

    Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées, il l’appela mer ; il vit que cela était bon, et dit :

    – Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.

    A peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue) poussa une herbe tendre, qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure ; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein, suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes ; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts, les vallées et les fontaines de touffes de bois, les fleuves de bordures le long de leur cours. La Terre à présent parut un Ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
   Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour.

    Le Tout-Puissant parla encore :

    – Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du Ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit ; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux : comme je l’ordonne, leur office, dans le firmament du Ciel, sera de donner la lumière à la terre !  Et cela fut fait ainsi.

    Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du Ciel pour illuminer la Terre, et pour régler le jour et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.
    Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le Ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée ; il la transplanta, et la plaça dans l’orbe du Soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que si loin de l’oeil humain on ne les voie que diminués D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du Ciel : le pâle crépuscule et les Pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
    Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la Lune était suspendue : miroir du Soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit ; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des Cieux ; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient, pour la première fois, leurs luminaires radieux, qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

    Et Dieu dit :

   – Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du Ciel. 

   Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment, chacun selon leurs espèces ; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce : et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant :

   – Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières ; que les oiseaux se multiplient sur la terre.

    Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons, qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue, leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou, se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or ; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme ; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’Océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans, et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
    Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’oeuf qui, bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus : bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
    Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air ; d’autres, plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes, qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.
   De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
   D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duvéteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames ; souvent il quitte l’humide élément, et, s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes, le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

    Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin, au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :

    – Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce !

    La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte se leva la bête fauve, là où elle se tient d’ordinaire dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, s’élevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. A peine Béhémot, le plus gros des fils de la Terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.
    A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d’ailes, agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
    D’abord l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand coeur ! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs) ; d’une énorme étendue quelquefois, il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible et qu’il obéisse à ton appel.
    Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil souriait charmante ; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n’était pas encore accompli.

    Il y manquait le chef-d’oeuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le Ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le coeur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent ?), distinctement à son Fils parla de la sorte :

    – Faisons à présent l’Homme à notre image et à notre ressemblance ; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.

Traduction de Chateaubriand, 1836

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Pour la totalité du texte de l’ouvrage traduit par Chateaubriant, c’est ICI ou  ICI.

Pour la version originale anglaise, c’est ICI

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Illustres illustrateurs : William Blake illustrant le poème « Night Thoughts » d’Edward Young

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Edward Young (1683-1765)Edward Young (1683-1765)

     Edward Young était un poète romantique anglais à l’âme tourmentée, précurseur du romantisme qui a écrit une œuvre personnelle et profonde.  Fils d’un recteur d’Upham, il étudia au collège de Winchester, et avant même de quitter All Souls College à Oxford en 1719, commença sa carrière comme poète courtisan. Ses premières œuvres furent exclusivement des dédicaces et des poésies laudatives à l’intention des grands du royaume, cherchant à décrocher de la part de ces derniers pensions et emplois, entreprise peu couronnée de succès à une époque où le mécénat était en voie de disparition. À part ces productions de circonstance dont il ne semblait pas lui-même être très fier puisqu’il les omit de l’édition de ses œuvres, Young écrivit deux tragédies, Busiris, jouée avec beaucoup de succès à Drury Lane en 1719, et La Vengeance, imitée d’Othello (Revenge1721), considéré comme l’un des meilleurs drames anglais du temps. De 1725 et 1728, Young a publié une suite de sept satires morales sur la passion universelle, dans le genre d’Alexander Pope, dédiées à des grands du royaume. Publiée sous le titre de Love of Fame, the Universal Passion (« L’Amour de la Renommée, universelle passion », Londres,17251728, 2 part.), cette suite, composée de couplets saisissants et vigoureux et qualifiée par l’écrivain Samuel Johnson de « très grande réalisation » aurait rapporté à l’auteur 3 000 livres lui permettant de compenser les pertes qu’il avait subies dans le krach de 1720.

     En 1728, Young décida d’entrer dans les ordres malgré une jeunesse que certains ont décrit comme peu orientée vers la religion et la moralité. A ce propos, Pope a dit de lui qu’« Il possédait beaucoup de génie sublime, mais sans bon sens, de sorte que son génie, sans guide, était perpétuellement exposé à dégénérer dans l’affectation », mais qu’il « possédait un cœur excellent qui lui permit de soutenir, une fois qu’il l’eut assumé, le caractère ecclésiastique d’abord avec décence et ensuite avec honneur. » Il devint alors aumônier royal et obtint, en 1730 une cure à Welwyn. Il se maria en 1731 à Elizabeth Lee mais celle-ci mourut quelques années plus tard en 1740, précédée de peu dans sa mort par la fille qu’elle avait eue d’un précédent mariage et le mari de celle-ci.

Le chef-d’œuvre « Night thoughts »
   Ces événements funestes auraient été à l’origine chez Young d’une crise morale et d’une disposition lugubre et mélancolique qui l’aurait amené à écrire son fameux Night thoughts (Pensées nocturnes), long poème divisé en neuf nuits, publié de 1742 à1746, souvent réimprimé, et connu en France sous le titre des Nuits son poème Plaintes ou Pensées nocturnes sur la vie, la mort et l’immortalité (1742-1745), ou plus simplement par Nuits. Oeuvre de nature religieuse, morale et romanesque, ce long poème d’apparence désorganisée abonde en passages brillants et inaugurera le genre sombre et mélancolique du romantisme. Il met en scène « un chrétien qui paraît sincère, un moraliste satirique de l’école de Pope, habile à balancer les antithèses, et un déclamateur sentimental déployant ses chagrins avec une abondance déréglée d’images. L’immortalité de l’âme, la vérité du christianisme, la nécessité d’une vie religieuse et morale, tels sont les thèmes que Young s’efforce de renouveler en y ajoutant des personnages et des incidents de roman, qui représentaient des faits et des êtres réels.  » (Wikipedia).  Le thème de la mélancolie lugubre de Young s’inscrit dans le courant des œuvres traitant de la mélancolie que le poète écossais James Thomson a qualifié de « Mélancolie philosophique » dans son poème d’Automne, publié en 1830, telles que Il Penseroso de Milton en 1645, The Grave (le Tombeau) du poète également écossais Robert Blair publié en 1745 également illustré par William Blake ou Les Méditations du prêtre méthodiste James Harvey publié en 1745 et 1746. L’originalité du poème de Young réside dans sa subjectivité dans le mesure où l’auteur déclare faire appel à sa propre expérience.
   Le succès des Nuits fut énorme. Il a été traduit en français, allemand, italien, espagnol, portugais, suédois et hongrois. En France, c’est Pierre Le Tourneur qui traduisit les Nuits dans une prose plus emphatique et plus lugubre que les vers de l’original. Cette version (1769, 2 vol. in-8°) eut un immense succès, devint un classique de l’école romantique et assura à Young un succès plus grand que dans son pays. « Même si Young n’est pas l’’inventeur de la mélancolie et du clair de lune en littérature, il a beaucoup fait pour en répandre le goût. »  En Allemagne, quelques critiques le préférèrent à John Milton. Elle fut réimprimée une cinquantaine de fois. Guerber déclara à ce sujet que le recueil de poème de Young « devait se trouver en compagnie du Livre Saint dans tous les ménages pieux ». Par la suite Pierre Le Tourneur a donné une traduction des Œuvres complètes (Paris, 1796, 6 vol. in-18) de Young. Vers la fin des années 1800, la popularité du poète et de ses Night Thoughts avaient grandement diminué.
    Les Nuits furent suivies par un essai Conjectures on Original Composition (Conjectures sur la composition originale, 1759), qui eut une certaine influence en Europe continentale, particulièrement en Allemagne, comme testament préconisant l’originalité plutôt que l’imitation néoclassique.
   Malgré toutes ses imperfections, l’œuvre poétique de Young est restée l’une des principales de la poésie anglaise du XVIIIe siècle.

Les illustrations de William Blake
   William Blake a travaillé sur des illustrations pour une édition de Night Thoughts entre 1795 et 1797 pour l’éditeur Richard Edwards. Il réalisa 537 dessins à l’aquarelle dont 150 devaient faire l’objet d’une gravure. Contrairement à tous les autres éditions illustrées de classiques populaires de cette période, qui plaçaient des gravures en face du texte, les illustrations de Blake sont placées sur les mêmes pages que les poèmes, encerclant le texte. Mais seuls 43 dessins furent gravés, l’entreprise s’avéra être un échec commercial et dut finalement être interrompue.

    La traduction du texte des « Night Thoughts » présentée ci-après en accompagnement des illustrations de William Blake est celle de Pierre Le Tourneur accessible sur le site suivant de l’Université de Toronto : Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d’Hervey, etc : Young, Edward, 1683-1765 : Free Download & Streaming : Internet Archive.

    Les illustrations présentées ci-dessous sont tirées du très beau site Internet consacré à l’illustration : About 50 Watts – 50 Watts

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William Blake - illustration de Night Thoughts

William Blake - illustration de Night Thoughts

PREMIERE NUIT

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Les misères de l’humanité.

Capture d’écran 2014-01-21 à 13.33.37    Doux sommeil, toi dont le baume répare la nature épuisée. Hélas ! il m’abandonne. Semblable au monde corrompu, il fuit les malheureux. Exact à se rendre aux lieux où sourit la fortune, il évite d’une aile rapide la demeure où il entend gémir, et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
 Après quelques moments d’un repos agité, et depuis longtemps je n’en connais plus de tranquille, je me réveille… Heureux ceux qui ne se réveillent plus ! … Pourvu toutefois que les songes effrayants n’épouvantent pas les morts dans le fond des tombeaux.
     Quels flots tumultueux de rêves insensés ont battu mes sens pendant le sommeil de ma raison ! Comme j’errais de malheurs en malheurs ! J’éprouvais toutes les horreurs du désespoir pour des infortunes imaginaires. Rendu à moi-même et retrouvant ma raison, qu’aie-je gagné à m’éveiller ? Hélas ! Je n’ai fait que changer de maux, et je trouve la vérité plus cruelle encore que le mensonge. Les journées sont trop courtes pour suffire à ma douleur. Et la nuit, oui, la nuit la plus noire, au moment même où elle s’enveloppe des ténèbres les plus profondes, est encore moins triste que ma destinée, moins sombre que mon âme.

Capture d’écran 2014-01-21 à 13.34.07°°°

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William Blake – illustration de la Première Nuit d’Young.

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Enfant de poussière, héritier de la gloire,
Un ver… un Dieu… chez lui tout est contradictoire.
Qui peut s’interroger, s’observer sans effroi ?Capture d’écran 2014-01-21 à 15.30.05
Je pâlis, je recule… épouvanté de moi !
Dans ses propres foyers ma pensée étrangère
Me parcourt tout entier, cherche un jour qui l’éclaire :
Au travers de mes sens, mon âme veut se voir;
Et l’être intelligent ne peut me concevoir.
Oui, l’homme est, pour lui-même, un effrayant mystère :
Au sein de la bassesse, au sein de la misère,
Son front s’élève au ciel, de gloire environné :
Il est plus fier encore qu’il n’est infortuné.
Sur mes destins confus ma raison indécise
Flotte entre la terreur, la joie et la surprise :
Orgueilleux et souffrant, je m’admire et me plains;
Et je crois et je doute, et j’espère et je crains.
Qui peut me conserver, qui peut me m’ôter la vie ?
Un jour, il faudra bien qu’elle me soit ravie;
Mais aussi, rien ne peut m’enchaîner au tombeau;
L’âme y prend son essor vers un monde nouveau.
    Non, l’immortalité n’est point une chimère;
Sur ce grand intérêt la nature m’éclaire.
Ce ciel éblouissant, ce dôme lumineux
Laisse échapper vers moi, du centre de ses feux,
un rayon précurseur de la gloire suprême
Tout la peint à mes yeux, tout…, le sommeil lui-même.
Quand ce dieu taciturne abandonne au repos
Mes sens appesantis sous de mornes pavots,
Des vers de sa prison libre et débarrassée,
Mon âme suit encore le vol de la pensée.
Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs,Capture d’écran 2014-01-21 à 16.02.33
Elle foule tantôt la verdure et le saleurs :
Tantôt triste, pensive et s’enfonçant dans l’ombre,
Elle suit, effrayée, un bois lugubre et sombre.
D’un rocher, quelquefois, elle roule soudain;
Ses bras ensanglantés l’y suspendent en vain :
Elle retombe; un lac la reçoit dans sa chute;
Sa peur oppose à l’onde  une pénible lutte;
Elle se débat, nage, et regagnant le bord,
Sur le roc escarpé gravit avec effort.
Dans la course des vents quelquefois entraînée,
Elle s’élance et croit planer, environnée
De ces sylphes brillants, de ces esprits divers,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs :
Mais, soit que son erreur la console ou l’afflige,
De ses songes confus le bizarre prestige
Lui dit, que son instinct, son vol impérieux
L’élève vers sa source, en l’élevant aux cieux;
Qu’aux plaines de l’éther développant son aile,
Elle abandonne un corps appesanti, loin d’elle,
Que son être est plus noble, et qu’elle ne sort pas
De la vile poussière éparse sous ses pas.

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Capture d’écran 2014-01-23 à 07.52.07Les hommes vivent comme si ils ne devaient jamais mourir; à les voir agir, on dirait qu’ils n’en sont pas persuadés. Ils s’alarment pourtant, lorsque la mort frappe près d’eux quelque coup inattendu. Les cœurs sont dans l’effroi. Mais quoique nos amis disparaissent, et que nous soyons blessés nous-mêmes du coup qui les tue, la plaie ne par de pas à se cicatriser. Nous oublions que la foudre est tombée, dés que ses feux sont éteints. La trace du vol de l’oiseau ne s’efface pas plus vite dans les airs, ni le sillon du vaisseau sur les ondes, que la pensée de la morts dans le cœur de l’homme. Nous l’ensevelissons dans le tombeau même où nous enfermons ceux qui nous étaient chers : elle s’y perd avec les larmes dont nous avons arrosé leurs cendres. Quoi ! j’oublierais Philandre ! Non, jamais ! Comme mon cœur se gonfle ! qu’il est plein ! Non, quand je laisserais un libre cours à ma douleur, la nuit tout entière, la plus longue nuit ne l’épuiserait pas; et l’alouette légère viendrait encore troubler de ses chants mes tristes plaintes. Je l’entends déjà ! c’est sa voix perçante qui vient d’éclater dans les airs. Qu’elle est matinale à éveiller l’aurore !
    Tendre Philomène, comme toi, je cherche la nuit. Comme toi, le cœur blessé d’un trait qui le déchire, j’essaie d’assoupir mes douleurs par mes chants mélancoliques : nous envoyons ensemble nos accens vers les cieux. Nous n’avons que les étoiles pour témoins. Elle paraissent s’arrêter pour t’entendre : la nature entière est insensible à ma voix. Mais il fut des chantres sublimes dont la voix plus ravissante que la tienne charme tous les siècles. Dans ces heures de silence, enveloppé du noir manteau de la nuit, je cherche à me remplir de leur enthousiasme, pour tromper mes maux, et soulever mon âme sous le poids qui l’oppresse. Je me pénètre de leur transports, mais je ne peux m’élever à leur génie. Divin Homère, sublime Milton, privés tous deux de la lumière, vous chantiez dans des ténèbres involontaires : moi, je m’y enfonce par choix, et je les préfère à la clarté du jour. Oh ! que ne suis-je animé des mêmes feux qui vous embrasaient ! Que n’ai-je la voix du chantre de ma patrie qui a fait revivre sous nos yeux le chantre de la Grèce ! Pope a chanté l’homme : je chante l’homme immortel. Souvent je m’élance au-delà des barrières de la vie : car qui peut me plaire maintenant que l’immortalité ? Je suis malheureux. Ah ! si Pope, au lieu de s’arrêter dans le cercle étroit du temps, avait poursuivi la trace de son vol hardi, elle l’eût conduit aux portes brillantes de l’éternité. C’est lui qui se serait soutenu sur ses ailes de feu dans les hauteurs d’où tombe ma faiblesse. Il eût chanté l’immortalité de l’homme ! Il eût été le consolateur du genre humain et le mien !

Fin du chapitre de La Première Nuit (Night Thoughts d’Edward Young) – Traduction libre de Pierre Le Tourneur

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Traduttore, tradittore : au sujet des difficultés de traduction de la poésie de William Blake, par Alain Suied


L’étranger, le poète

Alain Suied (1951-2008)

Alain Suied (1951-2008)

Une légende Hassidique raconte qu’un
étranger cherche son chemin pour sortir d’une ville
dont il ne parle pas la langue.
Toute la journée, il erre et nul ne le comprend,
nul ne le dirige sur la bonne route…

Le soir venu, un autre étranger – qui ne
parle pas sa langue
ni la langue de la ville – le rencontre
et lui indique le bon chemin pour sortir de
la ville…

Le poète propose un chemin…mais
aujourd’hui, qui l’écoute ?

L’espérance est dans les cœurs…

°°°

      Né dans l’ancienne communauté juive de Tunis en 1951, Alain Suied quitte cette ville avec sa famille pour Paris à l’âge de huit ans. En 1968, il a alors 17 ans, la revue l’Ephémère publie l’un de ses premiers poèmes.  Dans les cinq années qui suivent, il publiera encore deux recueils de poèmes : Le silence, en 1970 et C’est la langue, en 1973. Alain Suied se tourne ensuite vers la traduction avec un premier recueil de poèmes de Dylan Thomas (Gallimard, 1979) sous le titre N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit puis avec les poètes John Updike, Ezra Pound, William Faulkner, John Keats, William Blake et Edwin Muir. En 1988, il fait paraître La lumière de l’origine qui rassemble ses poèmes composés entre 1973 et 1983 et en 1989 Le corps parle qui met en correspondance deux aspects permanents de sa recherche : le travail poétique proprement dit et le dialogue avec la science, la fiction, la musique à laquelle il s’est adonné avec passion et la peinture. Il s’est également beaucoup intéressé aux travaux des philosophes de l’École de Francfort et à la psychanalyse, il entrera lui-même en analyse. Il a reçu le Prix Verlaine pour La lumière de l’origine, le Prix Charles Vildrac pour Le premier regard ainsi que le Prix Nelly Sachs pour l’ensemble de ses traductions, le n° 31 de la revue Nu(e) lui a été consacré.

°°°

     Le texte qui suit écrit par Alain Suied porte sur la difficulté de la traduction en poésie avait été rédigé en préface au mémoire d’une étudiante à  l’Université de Bâle, C.E. Ioli, qui portait sur le thème de la traduction des Songs de William Blake.

William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

    Les « interprétations » – comme les traductions – foisonnent. Révolutionnaires ? Christiques ? À lire dans un sens « littéral »? Dans un sens mystique ? Chaque « lecture » amplifie le mystère au lieu de le réduire. Secrète magie du poète ! Le miroir qu’il nous tend s’ouvre sur « l’autre côté », inqualifiable, multiple, kaléidoscopique, aussi « simple », aussi « complexe » que le réel – dont le poète voudrait transmettre la surprise et l’évidence. N’en va-t-il pas de même pour chaque traduction ? C.E. Ioli nous amène vers cette question.
    Son mémoire les traductions existantes des « Chants », repère les choix formels et les « approches » de chaque traducteur – mais ne se réduit pas à cette confrontation; il nous rend témoins d’un fait incontournable – abordés avec passion par chacun, les poèmes de Blake ne se laissent pas saisir. Leur abord – qui devrait être « élémentaire » – se dérobe à chaque prise. On le voit ici : ne traduire que la métaphore « religieuse » ne suffit pas; ne traduire que le rythme ne suffit pas, ne traduire ces poèmes qu’à partir du contexte socio-économique de leur temps ne suffit pas… . Comme devant les Livres fondateurs (que Blake « imitera » de façon plus évidente et plus blasphématoire dans « le Mariage du ciel et de l’enfer »), nous sommes ici à l’aube d’une nouvelle forme d’expression POETIQUE. Keats et Dylan Thomas s’entendent déjà dans les « Chants »: leur auteur casse le poème « classique »… par la simplicité même, « révolutionne » la Poésie Anglaise par la violence… de la seule « Innocence » !
     Il s’agit de « l’innocence » des mots, enfin voués à ne dire que ce « sublimation », loin de toute « métaphorisation » du réel. Blake montre le monde – comme par transparence – au lieu de le mettre à distance par le poème. C’est le monde premier, celui de l’innocence Christique – mais c’est aussi le monde cruel des rues Bourgeoises de Londres hantées par la misère, la prostitution et par le crime majeur: l’indifférence! C’est aussi le monde social du racisme, de la haine de l’autre, du Narcissisme en acte. Blake, comme tout poète authentique nous met face à nous-mêmes.
 
     Comment « traduire » une telle démarche ? En rimant ? En cherchant à rendre une « équivalence » formelle ? D’époque en époque, les approches de l’œuvre évoluent – ainsi des traductions – mais la « fidélité » réside parfois dans le paradoxe. Blake ne nous démentirait pas : c’est par fidélité au message de « pureté » du « Berger », du Christ, qu’il affronte, terrible « expérience », le « Tigre » de la société, si oublieuse des idéaux et de la vérité qu’elle prétend servir ! Traduire, dans ce cas, ce sera peut-être rendre dans l’autre langue, dans l’inconscient de la langue, l’Autre et l’Inconscient du poème original, servir non la forme mais le CRI, la nécessité, l’urgence, la révolte fondamentale qui détermine les « Chants ».
 
   C.E. Ioli ne s’est pas contenté de comparer les rimes, les rythmes, les interprétations de chaque traducteur. Elle a d’emblée ressenti la force du souffle Blakien, entre humaine condition de Création Divine – et a su tout ce qui pouvait se perdre dans une traduction. Au-delà des rimes, elle a cherché la véritable « cohérence intérieure » du texte et de sa traduction française. Son introduction s’ouvre sur un parallèle musical : l’écoute d’un « lied » de Schumann l’incite à comparer, dans le livret du disque le texte original et sa traduction: la différence est consternante: le poème d’Eichendorff, sublimé par le compositeur, compris, « traduit » par lui, se corrompt, s’étiole, perd toute profondeur dans la traduction.
    La « lettre » a éteint l’esprit du poème. Pareil au musicien, le traducteur devrait laisser perdurer LA VOIX DE L’AME que le compositeur sait préserver – et faire passer dans son langage propre. Tout en respectant le sens, il doit pouvoir offrir au lecteur plus que la littéralité – le chant secret du poème derrière les mots, la force d’émotion et de transmission du texte. C.E. Ioli nous invite à « traduire » l’innocence et l’expérience qui fondent toute poésie véritablement puisée à la source de l’âme.

par Alain SUIED – Préface au mémoire de C.E. Ioli sur la traduction des Songs de Blake, Université de Bâle.

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William Blake - illustration pour Jerusalem - planche 1 - édit. 1804William Blake – illustration pour Jerusalem – planche 1 – édit. 1804


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La pure langue

« La langue de l’Europe, c’est la traduction »  – Umberto Ecco

     Aujourd’hui lundi 8 juin 2020, je complète cet article écrit en décembre 2013 par la présentation d’un extrait d’un texte de George Steiner tiré de son livre La bénédiction de Babel.

     « En écho à Mallarmé, mais en des termes manifestement empruntés à la tradition gnostique et kabbalistique, Benjamin fonde sa métaphysique de la traduction sur le concept d’une « langue universelle ». La traduction est à la fois possible et impossible selon une opposition dialectique propre au raisonnement ésotérique. Cette antinomie est due au fait que toutes les langues connues ne sont que des fragments dont les racines, au sens étymologique et algébrique, n’existent et de se justifient qu’à travers die reine Sprache. Cette « pure langue » – à d’autres moments Benjamin s’y réfère comme au « logos », qui apporte un sens au discours mais ne se retrouve dans aucune langue parlée individuelle – est comme un ressort caché qui cherche à se détendre dans les canaux ensablés de nos parlers divers. Lors de la « fin messianique de leur histoire » (autre formule kabbalistique ou hassidique), les langues divisées rejoindront leur commune source de vie. Dans l’intervalle, la traduction se voit confier d’immenses responsabilités philosophiques, éthiques et magiques.

La traduction d’une langue A dans une langue B concrétise l’implication d’une troisième présence active. Elle révèle la physionomie de la « pure langue » qui a précédé et qui sous-tend les deux langues. Une traduction authentique dégage les contours vagues mais reconnaissables du dessin cohérent dont, après Babel, se sont détachés les fragments torturés du langage humain. Certains des psaumes traduits par Luther, la Troisième Pythique de Pindare refondue par Hölderlin imposent, grâce au caractère étrange de leur évocation, la réalité de l’Ur-Sprache où se fondent, en quelque sorte, allemand et hébreu ou allemand et grec classique. Qu’une telle fusion est possible, qu’elle est nécessaire, est rendu évident par le fait que les humains veulent dire les mêmes choses, que leur voix sourd des mêmes espoirs et des mêmes angoisses, bien que les mots prononcés soient différents. Ou pour parler autrement : une mauvaise traduction ne manque pas d’énoncés apparemment semblables, mais c’est le ciment du sens qui lui échappe. La philologie est amour du Logos avant d’être science des racines. Luther et Hölderlin rapprochent sensiblement l’allemand de son point de départ universel. Mais, pour mener à bien cette alchimie, une traduction doit garder, par rapport à la langue visée, une étrangeté vitale, un côté « autre ». Il n’y a pas grand-chose dans l’Antigone de Hölderlin qui soit « pareil » à l’allemand ordinaire ; un rideau de barbelés acérés sépare les Fables de La Fontaine que nous donne Marianne Moore de l’américain parlé. Le traducteur enrichit sa langue en laissant la langue-source s’y insinuer et la modifier. Mais il fait bien plus : il étire son propre parler en direction de l’absolu secret de la signification. »

George SteinerLa bénédiction de Babel, trad. de l’anglais par Lucienne Lotringer et Pierre-Emmanuel Dauzat


 

Dénonciation de la guerre : poème « Lullaby » de William Blake

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William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

William Blake - When the senses are shaken (Grand livre des dessins et modèles, 1796)

William Blake – When the senses are shaken (Grand livre des dessins et modèles, 1796)

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Lullaby

O for a voice like thunder, and a tongue
To drown the throat of war! – When the senses
Are shaken, and the soul is driven to madness,
Who can stand ?
When the souls of the oppressed
Fight in the troubled air that rages, who can stand ?
When the whirlwind of fury comes from the
Throne of God, when the frowns of his countenance
Drive the nations together,
who can stand ?
When Sin claps his broad wings over the battle,
And sails rejoicing in the flood of Death;
When souls are torn to everlasting fire,
And fiends of Hell rejoice upon the slain,
O who can stand ?
O who hath caused this?
O who can answer at the throne of God ?
The Kings and Nobles of the Land have done it !

Hear it not, Heaven, thy Ministers have done it !

William Blake, O for a voice like thunder
Prologue, destinée à une pièce de théâtre du roi Edouard IV (1796) 

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–––– Trois traductions en français du poème de Blake –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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Berceuse

Oh ! par une seule voix comme le tonnerre, et une langue
A enfoncer dans la gorge de la guerre ! Quand les sens
sont ébranlés Et l’âme est conduite à la folie
Qui peut rester débout ?
Quand les âmes des opprimées se battent
Dans l’air agité tremblant de rage
Qui peut rester débout ?
Quand le tourbillon de la furie parvient
Jusqu’au trône de Dieu, quand les grimaces des attitudes
Mènent l’une contre l’autre les nations,
Qui peut rester débout ?
Quand le péché fait battre ses ailes immenses au-dessus de la bataille
Et vogue gaiement sur les flots de la Mort;
Quand les âmes sont déchirées dans la flamme éternelle
Et que les démons de l’enfer se rient des assassinés
Oh ! qui peut rester débout ?

Qui donc a fait cela ?
Qui pourra répondre devant le trône de Dieu ?
Les rois et les nobles de la contrée l’ont fait !
Cieux, ne l’écoutez pas, tes ministres l’ont fait !

traduction site Esprits Nomades.

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Mélopée

Si seulement une voix, si seulement des mots
plus puissants que le tonnerre
pouvaient taire les canons de la guerre !
Quand, tremblante de rage
l’âme n’est que démence
Qui se lèvera ?
Quand les âmes des opprimés
luttent dans un climat de violence
Qui se lèvera ?
Quand la main de Dieu s’abat sur ce monde
en une tornade furieuse,
quand d’un léger froncement
Il rassemble les nations
Qui se lèvera ?
Quand le Péché déploie ses ailes immondes 
au-dessus du combat
navigue allégrement sur des flots mortels 
quand les âmes sont condamnées au feu éternel
quand les démons de l’Enfer applaudissent ceux qui succombent
Oh ! qui se lèvera ?
Qui osera se présenter devant Dieu ? 
Qui en portera l’opprobre ?
Les rois et les nobles l’ont voulu !

Ecoute, Seigneur! Tes ministres l’ont voulu !

traduction Pier de Lune

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Oh! que n’ai-je une voix de tonnerre

Oh ! que n’ai-je une voix de tonnerre et une langue
Pour couvrir le grondement de la guerre. Quand les sens
Sont secoués et l’âme entrainée vers la folie,
Qui peut rester debout ? Quand les âmes des opprimés

Luttent dans l’air trouble qui fait rage, qui peut rester debout ?
Quand le vent hurle de fureur en provenance
Du trône de Dieu, quand l’expression de sa colère
Met aux prises des nations entières, qui peut rester debout ?

Quand le péché étale ses larges ailes sur la bataille
Et navigue, réjoui, dans le torrent de la mort,
Quand les âmes sont torturées par les flammes éternelles,
Et que les anges de l’enfer se réjouissent des nouveaux morts,

Oh ! qui peut rester debout ? Qui est à l’origine de cela ?
Qui peut répondre au trône de Dieu ?
Les rois et les nobles du pays l’ont fait.
Ciel, ne te laisse pas tromper.

Ce sont tes prêtres qui en sont la cause.

traduction Raouf Haji (2006)

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Et pour en savoir plus sur William Blake sur ce blog :

  • Thème Illustre illustrateur et poète : William Blake, en guerre contre la raison – c’est ICI.
  • Thème Illustre illustrateur : William Blake, le Livre de Job (1826) – c’est ICI.

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–––– dictionnaire –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  • lullaby : berceuse
  • to drown : noyer – to be drown : se noyer (she fell in the water and was drowned)
  • to shake : secouer, agiter, ébranler – shaken : secoué
  • Whirlwind : tornade, éclair, tourbillon, trombe
  • frown : froncement de sourcils – to frown on : désapprouver
  • sin : péché
  • to clap : applaudir
  • broad : large
  • flood : inondation
  • torn : partagé, déchiré
  • everlasting : éternel
  • fiend : démon
  • to rejoice : se réjouir
  • slain : tué
  • Heaven : ciel, paradis

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Illustre illustrateur et poète : William Blake (1757-1827), en guerre contre la raison.

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ience est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possé- dons encore dans l'âge heureux de l'innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l'humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l'Ancien Testament, y voyaient avant tout une <> figure « du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l'Evangile historique est une figure de « l'Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l'image du sacrifice que nous devons faire, à l'Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les expressions chré- tiennes de l'.lakc, (|ni, souvent, pourraient prêter à l'équivoque ; aucun doute n'est permis dès qu'on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l'ÉvangUe éternel; et d'ailleurs n'a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l'êtes également et je lesuis»' V Dans une pareille philosophie, le n'ih' dépaiti à l'artiste est le plus noble de tous. A lui ([ui, plus que tout autre, vit par l'imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l'honneur de con- duire les hommes dans les voies de l'afl'ranchissement et du salut. Qu'il soit nmsieien, poète, sculpteur ou peintre, l'artiste inspiré est un prophète. lA suivre.) P.A.UL ALFASSAWilliam Blake (1757-1827)

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–––– Texte de Paul Alfassa (1876-1949) paru dans La Revue de l’art ancien et moderne – tome XXIII –  janvier/juin 1908 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     En 1757, Emmanuel de Swedenborg eut la vision du Jugement dernier, qui lui annonçait l’avènement d’une ère nouvelle ; les vieilles religions avaient fait leur temps; l’esprit allait l’emporter sur la lettre, et la vraie lumière éclairer l’humanité. William Blake naquit la même année. Imbu dès sa jeunesse des doctrines swedenborgiennes, il vit dans celte coïncidence un signe divin, qui le marquait pour être un des prophètes des temps nouveaux. Il eut constamment la certitude de communiquer avec le monde surnaturel, et le but unique de sa vie fut de révéler les vérités qu’il en recevait au reste des hommes. Naturellement artiste et poète, les principes de sa philosophie lui faisaient considérer les arts comme le seul moyen propre à une telle révélation, et le confirmaient dans ses instincts. C’est pourquoi il traduisit ses visions en poèmes et en peintures; il se fit son propre éditeur pour les répandre. Ni les difficultés matérielles, ni l’indifférence de ses contemporains ne purent le décourager dans sa  » mission « . Après avoir prêché dans le désert avec une constance admirable, il mourut inconnu et pauvre. Pourtant il n’était pas si mauvais prophète, car son heure est venue. La publication de la Vie de Blake, par Gilchrist en 1863, et celle de l’Essai de Swinburne en 1868, le tirèrent de l’obscurité ; il jouit à présent en Angleterre d’une étonnante célébrité. Je ne jure pas que cette gloire l’eût complètement satisfait, — on admire le poète et l’artiste plus qu’on ne goûte le mystique, et Blake n’eût pas compris qu’on les séparât, — ce n’en est pas moins la gloire. En ces dernières années, ont paru trois ou quatre éditions de ses poèmes, des facsimilés de ses gravures et de ses dessins, un recueil de sa correspondance, je ne sais combien d’études critiques- ; les moindres productions de son pinceau atteignent à des prix considérables. Cependant, sa renommée n’avait guère franchi le détroit, et il était à peu près ignoré en France, quand M. François Benoit lui consacra, voilà quelques mois, une excellente et très enthousiaste étude, où son génie était analysé avec la netteté remarquable que le savant professeur à l’Université de Lille apporte dans tous ses travaux. L’occasion paraissait bonne pour présenter Blake aux lecteurs de la Revue. Mais la tâche était plus difficile qu’il ne semblait. Traité par M. Benoit, le sujet prenait une séduisante apparence de simplicité. Apparence trompeuse. Quand j’ai voulu connaître plus intimement l’homme qui s’offrait à moi en quelques chapitres précis et clairs, j’ai pensé me laisser submerger par les nuages d’un mysticisme confus, où j’ai dû bientôt me débattre, et n’en venir jamais à bout; — tel le pécheur des Mille et une nuits, qui, ayant malencontreusement ouvert le vase scellé du sceau magique, se trouva fort embarrassé d’y faire rentrer le génie qui en était sorti dans un îlot de fumée et dont la forme monstrueuse obscurcissait tout l’horizon. J’essaierai cependant de donner en quelques pages une idée de cet artiste singulier. Sa singularité seule, à défaut de sa réputation de l’autre côté de la Manche, vaut qu’on s’arrête à lui : l’occasion n’est pas commune d’interroger un peintre qui ait fréquenté familièrement le Ciel et l’Enfer.

William Blake - Songs of Innocence and Experience, The Lamb (1789)William Blake – Songs of Innocence, The Lamb (1789)

Little Lamb, who made thee?
Dost thou know who made thee?
Gave thee life, and bid thee feed
By the stream and o’er the mead;
Gave thee clothing of delight,
Softest clothing, woolly, bright;
Gave thee such a tender voice,
Making all the vales rejoice?
Little Lamb, who made thee?
Dost thou know who made thee?

Little Lamb, I’ll tell thee,
Little Lamb, I’ll tell thee:
He is called by thy name,
For he calls himself a Lamb;

He is meek and he is mild,
He became a little child:
I a child, and thou a lamb,
We are called by his name.
Little lamb, God bless thee!
Little lamb, God bless thee!

l’Agneau.

Petit agneau, qui t’a créé ?
Sais-tu qui t’a créé,
qui t’a donné la vie, qui t’a fait paitre
auprès du ruisseau et sur la prairie,
qui t’a donné un vêtement de joie, très doux.
vêtement laineux et brillant:
qui t’a donné une si tendre voix
pour réjouir tous les vallons ?
Petit agneau qui t’a créé ?
Sais-tu qui t ‘a créé ?

Petit agneau, je vais te le dire.
Petit agneau, je vais te le dire.
On l’appelle de ton nom,
car il s’appelle lui-même Agneau.

Il est doux et il est bon.
Il s est fait petit enfant.
Moi. enfant, et toi, agneau,
on nous appelle de son nom.
Petit agneau, Dieu te bénisse!
Petit agneau, Dieu te bénisse! »

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     William Blake était le second fils d’un petit bonnetier de Londres, Irlandais d’origine. Son père, protestant non-conformiste, d’une piété tournée au mysticisme, lisait assidûment les ouvrages de Swedenborg, et les donnait à lire à ses enfants. Esprit large d’ailleurs, il ne chercha pas à contrarier la vocation de son fils : dès l’âge de dix ans. il l’envoyait à l’école de dessin en vogue que l’ars tenait dans le Strand, et quatre ans plus tard il le poussait à faire de la peinture. C’est l’entant qui, pour éviter aux siens les irais d’un apprentissage très dispendieux, préféra se placer chez un graveur. Il entra dans la boutique de James Basire, artiste alors réputé, sans grand talent, mais consciencieux; il y resta huit années. Dès cette époque, son imagination lui découvrait des merveilles que la plupart ignoreront toujours : tout jeune encore, il aperçut un jour près de Dulwich, dans un arbre au bord de la route, un cœur d’anges dont les ailes étincelaient d’étoiles. L’originalité de sa nature, à la fois méditative et impatiente, lui créa des difficultés avec ses camarades d’atelier. Pour l’y soustraire, son maître l’envoya à l’abbaye de Westminster exécuter des dessins pour un ouvrage d’archéologie dont il avait mission de graver les planches. Rien ne pouvait mieux plaire à Blake que l’ombre, propice au rêve, de la vieille église. Les longues stations qu’il y fit, de 1773 à 1778, eurent sur lui une influence durable : son goût se précisa. Déjà les anciens maîtres l’attiraient : dans ses cartons s’accumulaient les vieilles estampes, non seulement d’après Michel-Ange et Raphaël, mais aussi celles de Durer et de Lucas de Leyde, qui n’avaient guère alors d’admirateurs; une fréquentation continue lui fit sentir la beauté de l’art gothique. Entre temps, il lisait Swedenborg et Jacob Boehme, dont on venait de traduire les ouvrages; il reçut certainement des lumières assez étendues sur la Kabbale; il va sans dire qu’en bon Anglais protestant, il connaissait à fond la Bible. Lorsqu’à vingt ans, il commença de suivre le cours d’antique à la Royal Academy, son esprit était trop formé pour recevoir profondément l’empreinte de l’enseignement académique à la mode. Fuseli, Stothard et Flaxman, qui devinrent ses amis, ne furent pas sans l’influencer, mais ce qu’il leur emprunta resta superficiel.

     En 1782, il connut une des rares chances de sa vie : il fit un heureux mariage. A la suite d’un chagrin d’amour, on l’avait envoyé à Richmond. La fille du jardinier qui le logeait, Catherine Bouclier, se montra compatissante ; leur roman fut bien simple : « Je vous plains de tout mon cœur, dit- elle. — Vous me plaignez ; eh bien ! je vous aime pour votre compassion ». Tout à fait sans instruction, Kate apprit à lire, à écrire, à dessiner, et, au bout de quelque temps, elle aidait son mari dans ses travaux de gravure et d’impression. Pleine de courage et de foi dans les moments les plus difficiles, elle fut une compagne admirable.

William Blake - Songs of Experience, The Chimney Sweeper (1794)William Blake – Songs of Experience, The Chimney Sweeper (1794)

Chimney SweepA little black thing among the snow:
Crying weep, weep, in notes of woe!
Where are thy father & mother? say?
They are both gone up to the church to pray.

Because I was happy upon the heath,
And smil’d among the winters snow:
They clothed me in the clothes of death,
And taught me to sing the notes of woe.

And because I am happy & dance & sing,
They think they have done me no injury:
And are gone to praise God & his Priest & King,
Who make up a heaven of our misery.

Le Ramoneur.

Petite créature noire au milieu de la neige,
criant : Weep ! Weep ! : en notes de douleur !
Où sont ton père et ta mère ? dis !
Ils sont montés tous deux à l’église, prier. 

Parce que j’étais heureux sur la lande
et que je souriais dans la neige de l’hiver,
ils m’ont vêtu des vêtements de la mort,
et ils m’ont appris à chanter les notes de la douleur. 

Et parce que je suis heureux, et que je danse,
et que je chante, ils croient qu’ils ne mont fait aucun mal :
et ils sont allés louer Dieu et son prêtre et son roi,
qui se font un paradis de notre misère. » 

Weep ! Weep ! » (Weepl est une onomatopée, mais signifie en même temps : pleure ! pleure !)

°°°

     Les premiers vers de Blake, les Esquisses poétiques, fuient publiés l’année suivante, aux frais de plusieurs de ses amis. Quelques pièces ont un charme ravissant : tout imprégnées du lyrisme oublié des poètes élisabéthains , elles marquent, comme les Poèmes de Burns, quoique d’autre manière, le renouveau de la poésie anglaise au sortir d’un long siècle de classicisme. Mais c’est en 1789 que parut son premier ouvrage vraiment original, les Chants de l’Innocence, suivis en 1794 des Chants de l’Expérience, qui leur font pendant. Sous une forme libre, ingénue parfois incorrecte, mais toujours musicale et touchante, ils contiennent en germe toute sa philosophie. Les deux recueils sont comme les volets d’un diptyque dont les compartiments s’opposeraient ; d’un côté, l’enfance innocente, ses jeux, ses rêves, ses joies, le règne béni de l’imagination et de l’instinct dans une liberté divine: de l’autre l’expérience, le règne de la froide raison qui comprime l’imagination sous ses lois mauvaises et ses dogmes; plus de rêves, plus de joies, la souffrance et l’éloignement de Dieu. Le texte des poèmes était encadré d’images qui commentaient et illustraient la pensée ; le tout gravé par un procédé spécial et enluminé ensuite à la main. Blake est ici tout à fait lui-même. Un grand choc qu’il venait d’éprouver avait achevi- de lui découvrir ses voies : il avait perdu son frère Robert, auquel une tendre affection l’unissait. Le jour de sa mort, il vit sa « forme spirituelle » s’élever au ciel en battant des mains ; il connut alors avec certitude que « toute perte mortelle est un gain immortel « et que le monde réel n’est pas celui des sens. De ce moment, une moitié de sa vie se passa dans l’au-delà : les âmes des morts et les anges venaient l’entretenir ; c’est l’esprit de son frère, nous dit-il, qui lui enseigna, dans une heure de découragement, le moyen employé pour graver et publier les Chants de l’Innocence. Il fit paraître, grâce au même procédé, le Livre de Thel (1789), le Mariage du Ciel et de l’Enfer (1790), les Portes du Paradis, les Visions des filles d’Albion, America {1793), Europe, Urizon (1794), le Chant de Los, le Livre d’Ahania (1795), où, sous forme de poèmes et de proses mystiques, sont exposées ses doctrines. On imagine la peine et le temps qu’il fallait à un seul homme pour inventer, graver, tirer, colorier et relier ces albums, généralement de grand format, qui comprennent de six à vingt-sept feuillets. Avec cela, il donnait des leçons de dessin, peignait à l’aquarelle, faisait des vignettes pour des éditeurs. Sa vie n’en demeurait pas moins difficile.

William Blake - America. A Prophecy, Frontispice (1793)

William Blake – America. A Prophecy, Frontispice (1793)
Urizon, enchaîné à « la muraille de la chair », à ses côtés, Enion avec Los et Enitharmon.

Voici, pour ceux que cela peut intéresser, quelques détails sur un des mythes au moyen desquels les idées qui viennent d’être exposées sont présentées par Blake : ils donneront un aperçu de sa manière de penser par symboles. Lorsque Urizen s’est détaché de Dieu, il est aussitôt enchaîné  » à la muraille de la chair  » par Los, — forme que prend, après la chute, Urthona, le quatrième Zoa, — qui symbolise le Temps, et par Enitharmon, émanation féminine de Los, qui symbolise l’Espace de chaque Zoa émane en effet une forme féminine, comme de Dieu est émanée « la Nature éternelle ». Lisez : la Raison, détachée de Dieu, se trouve confinée dans le monde des sens et renfermée dans les limites de l’Espace et du Temps. Mais à ces symboles s’en superposent d’autres. Los, à qui sa mission de justicier rappelle sa divine origine, devient le souvenir vivant de l’unité primitive en Dieu, l’Inspiration, qui anime tous les poètes et Blake en particulier. Dans ce nouveau mythe, Enitharmon est lu Pitié, qui naît en Los à la vue des souffrances d’Urizen; et ainsi Los et Enitharmon représentent ce qu’il y a de meilleur dans l’âme humaine sous sa forme masculine active, et sous sa forme féminine affective. La place me manque pour insister. Les symboles continuent de s’ajouter aux symboles, sans que I’auteur se préoccupe de les rendre cohérents ; par exemple, Los et Enitharmon, que Blake a fait naître de la façon que nous venons de voir, sont présentés ailleurs comme les enfants de Tharmas. le troisième Zoa, et de son émanation féminine, Enion, lesquels symbolisent la nature  » végétative « , c’est-à-dire matérielle, afin de faire entendre que l’Espace et le Temps sont nécessaires au commencement de la vie du monde physique. C’est sous cette dernière forme qu’ils figurent sur le frontispice d’ America. 

     En 1800, son ami Flaxman, désireux de l’aider, lui obtint la place d’illustrateur attitré chez un poète et écrivain amateur nommé Hayley, qui vivait aux environs de Chichester. Blake s’installa près de lui, à Felpham, dans un cottage au bord de la mer, heureux de la perspective de travailler en paix, sans souci de l’existence quotidienne. Au début, tout alla pour le mieux ; les lettres de cette époque célèbrent avec un enthousiasme lyrique la joie d’être en pleine nature, la vie spirituelle plus intense. Les choses ne tardèrent pas à se gâter. Excellent homme et plein de courtoisie, mais médiocre bel esprit, tout imprégné de classicisme, Hayley ne comprenait rien à son hôte. Il jugeait ses vers exécrables et, avec les meilleures intentions du monde, aurait voulu restreindre cette imagination formidable à l’illustration de plates ballades et à l’exécution de portraits en miniature. L’artiste soutirait cruellement de cette inintelligence; il rêvait de s’échapper, quand une désagréable aventure vint combler la mesure. Un soldat qu’il avait expulsé de son jardin l’accusa d’avoir crié : « Vive Bonaparte ! », crime impardonnable en 1803 ; un procès de haute trahison s’ensuivit. Comme personne n’avait lu ses livres, où l’on n’aurait pas été en peine de trouver une détestable partialité pour la Révolution française, Blake fut acquitté sur le témoignage de Hayley. Cela lui rendit quelque affection pour son protecteur, mais, abreuvé de dégoûts, il regagna Londres au plus vite. Il n’y trouva pas le repos. C’est au milieu de tracas de toute sorte qu’il termina ses deux apocalypses, de Milton et de Jerusalem (1804) , d’une importance capitale pour la connaissance de sa pensée, les derniers grands poèmes qu’il ait publiés. Exploité par un éditeur pour lequel il avait composé les belles illustrations du Sépulcre de Blair (1804-1806), et qui, au mépris de la parole donnée, les avait fait graver par Schiavonetti, froissé par ses meilleurs amis, auxquels il reprochait des torts, peut-être imaginaires, envers sa liberté spirituelle, il se débattait contre la misère. Pourtant il travaillait avec acharnement : adonné maintenant presque tout entier à .son art de graveur et de peintre, il quittait à peine son burin et ses pinceaux. Les dessins, les gravures, les aquarelles, les tableaux, — illustrations pour Spenser, pour Shakespeare, pour Milton, compositions historiques et bibliques, — se succédaient sans interruption. Quelques peintures sont de vastes panneaux : l’une, représentant toute la cavalcade des Pèlerins de Cantorbéry de Chaucer, mesurait 5 pieds de long; une autre, figurant le Jugement dernier, n’avait pas moins de 7 pieds sur 5. En 1809, il essaya d’une exposition de ses œuvres, naturellement avec le plus complet insuccès. Il avait pris la peine de rédiger un Catalogue descriptif — et laudatif, —où il expliquait ses théories artistiques, mais presque personne ne se trouva pour le lire : l’exposition n’eut pas dix visiteurs. Il aurait eu bien du mal à vivre, sans un brave homme de fonctionnaire, nommé Butts, qui lui acheta, trente années durant, ses ouvrages, au point d’en encombrer sa maison, et qui lui donna jusqu’au bout le réconfort d’une admiration enthousiaste. En 1818, il trouva un autre ami dévoué en la personne du paysagiste John Linnell, dont l’ingénieuse affection adoucit ses dernières années. C’est elle qui lui permit d’éditer les gravures au burin de ses Illustrations pour le livre de Job (1825), son œuvre peut-être la plus achevée, et d’exécuter les dessins pour la Divine comédie, auxquels il travaillait encore la veille de sa mort. Il s’éteignit le 12 août 1827, sans que le secours de ses visions lui ait jamais fait défaut. Quelques instants avant de mourir, il entonna des chants de joie ; comme sa femme s’approchait, il murmura :  » Il ne sont pas de moi, ma bien aimée, ils ne sont pas de moi !»  Il croyait répéter la musique des anges.

. La figure ci -contre reproduit la gravure placée sur le titre au Sépulcre de Blair : "la Trompelle du Jugement dernier" gravure placée sur le titre au Sépulcre de Blair : « la Trompelle du Jugement dernier » 

William Blake - la Nativité, vers 1800

William Blake – la Nativité, vers 1800

II

     On ne sera pas surpris, après avoir lu la vie de Blake, que bien des gens l’aient tenu pour fou. A vrai dire, son cas devait paraître moins étrange dans un pays protestant où les sectes dissidentes sont si nombreuses. Ses propres parents appartenaient à l’une d’elles; il avait de qui tenir. Des hommes qui, dans leurs réunions cultuelles, prêchent tour à tour, et qui attendent pour parler que l’Esprit descende sur eux, sont de la graine de visionnaires, et un prophète de plus ou de moins n’est pas pour les étonner. Dans ces dernières années du XVIIIe siècle, où le mysticisme sous toutes ses formes, les plus nobles comme les plus vulgaires, s’élevait partout en face du rationalisme à l’apogée, nulle part les adeptes de Swedenborg ou de Saint-Martin, de Mesmer ou de Cagliostro, ne furent plus nombreux qu’en Angleterre. Jusque chez les artistes, on en comptait beaucoup : le célèbre sculpteur Flaxman n’était-il pas théosophe ; le peintre Varley, astrologue et spirite ; Cosway, le miniaturiste, quelque chose comme sorcier ? Il faut dire d’ailleurs que les amis de Blake, qui l’ont bien connu, nous le peignent comme fort raisonnable et parfaitement équilibré : dans un corps athlétique, une âme bonne et candide ; seuls l’éclat singulier de ses yeux et son extrême mobilité d’humeur annonçaient un esprit différent des autres. Ce voyant, dont l’imagination se peuplait de monstres, aimait à rire ; la plaisanterie, même assez grosse, ne lui déplaisait pas’. Au reste, d’une politesse exquise. Ceux qui le rencontraient étaient dès l’abord séduits par la courtoisie irlandaise de ses manières, par le charme de sa conversation, pleine à la fois de profondeur et de poésie. Mais ils ne pouvaient se défendre d’un vague effroi mêlé de pitié, quand cet homme si sensé leur déclarait d’un ton paisible qu’il tenait telle ou telle chose de Milton, de saint Paul ou de Socrate, avec qui il avait causé la veille. S’il leur montrait le portrait  » d’après nature «  de la courtisane Laïs et de Richard Cœur de Lion, ou le croquis de l’Esprit d’une puce, « réincarnation d’un homme sanguinaire, providentiellement réduit aux proportions d’un insecte pour éviter qu’il ne dépeuplât tout le pays », j’imagine qu’ils saisissaient poliment la première occasion de se retirer, et qu’ils se gardaient de revenir. Peut-être plus d’un lecteur partagera-t-il leur inquiétude.

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William Blake visité par l’Inspiration – gravure tirée de « Milton ».

     Les biographes anglais se donnent beaucoup de peine pour défendre Blake contre l’accusation de folie; ils allèguent l’estime où le tenaient ses amis, la grandeur de sa pensée, le mérite de ses ouvrages, sa vie exemplaire; ils n’arrivent, en fin de compte, qu’à nous rendre plus sensibles les contrastes inexplicables de sa nature. Avec toute la distance qui sépare un poète d’un minéralogiste, le cas de Blake est très analogue à celui de Swedenborg : ce dernier paraissait aussi, dans le courant de l’existence, doué du sens le plus rassis. Quand on a dit de tels hommes qu’ils étaient fous, on n’a rien dit. La science est fort empêchée d’établir leur diagnostic : un professeur à la Faculté de médecine qui a consacré un volume, d’ailleurs excellent, au visionnaire suédois, en est réduit à le classer, — en bonne compagnie, puisque c’est avec Jeanne d’Arc et sainte Thérèse, — dans la catégorie des « théomanes raisonnants », et cela fait un peu bien songer, on en conviendra, aux explications du bachelier de Molière sur la vertu de l’opium.

     Les phénomènes dont il s’agit touchent à l’élude encore mystérieuse de l’inconscient, que poursuivent assidûment les psychologues contemporains. Qu’est-ce que ce « moi subliminal » dont ils nous parlent ? Nous donne-t-il accès dans un monde plus étendu et plus complet que celui-ci ? Quels sont ses rapports avec notre « moi » ordinaire ? Quel est son rôle dans les inventions du génie ? Autant de questions auxquelles on voudrait une réponse, que peut-être on n’aura jamais. Ce n’est pas le lien, dans cette Revue, de rapporter les théories de Myers, les opinions de William James, de Ribot, de nos plus notoires aliénistes, ni de les discuter. Aussi bien tout cela importe-t-il assez peu pour la présente étude. Quand la médecine aurait démontré que les facultés anormales d’un Blake s’accompagnent d’une lésion organique bien définie, elle n’aurait rien prouvé contre la  signification de ses ouvrages. Une question d’esthétique ne saurait être tranchée par une question de pathologie.

William Blake - Illustration pour le Livre de Job (1825)William Blake – Illustration pour le Livre de Job (1825)
« Périsse le jour où je suis né » (Job, III)

William Blake - Illustration pour le Livre de Job (1821) - gravure au burin

William Blake – Illustration pour le Livre de Job (1821) – gravure au burin

     Mais si nous pouvons aborder son œuvre, — et particulièrement son œuvre de peintre, dont il sera surtout question dans cet article, — sans nous occuper davantage de son état mental, il est impossible de le faire avant d’avoir dit un mot de sa philosophie. Quand on ignore ce qu’elle est, on s’expose à méconnaître la véritable portée de son art, à ne rien comprendre à ses peintures, qui sont une conséquence et une expression de sa doctrine. C’est ici que la tâche devient difficile. Les idées de Blake ne se développent pas logiquement comme dans les traités d’un philosophe, — la logique lui faisait horreur — ; nulle part elles ne sont exposées complètement. Il faut saisir sa pensée par fragments, à travers le désordre de vastes poèmes écrits, sans aucun souci de la composition, dans des moments d’extase visionnaire. La théologie de Swedenborg et celle de Jacob Bœhme se mêlent aux conceptions du néo-platonisme alexandrin, à l’allégorisme de la Kabbale, à des inventions personnelles d’une désespérante complexité ; et, comme il arrive chez les mystiques protestants, saturés des livres prophétiques de la Bible, un souffle d’Apocalypse emporte le tout. Les éléments personnifiés de l’Univers tiennent les rôles d’un formidable drame mythique, qui figure l’histoire du monde dans : une nuit sillonnée d’éclairs, de titaniques combats s’engagent, où s’agite toute une multitude de symboles. MM. Yeats et Ellis ont employé deux grands volumes à débrouiller ce chaos, et leur commentaire n’est pas toujours plus limpide que le texte. Il faut bien s’efforcer, cependant, de dégager l’essentiel de cette philosophie. Je m’excuse d’avoir à le faire. Ce qui suit sera passablement infidèle, car la pensée s’y trouvera dépouillée des mythes qui font le meilleur de son originalité, et en quelque sorte systématisée; assez obscur encore, mais ces mystiques sont de terribles gens qui vous interdisent d’être exact et clair en peu de mots.

    Au commencement, Dieu, qui est mystère, veut se révéler dans la plénitude de son être. Or, toute révélation exige une opposition ; pour qu’un principe se manifeste, il faut qu’il se trouve en face de quelque chose qui s’oppose à lui, dont il fasse son instrument et son expression. De Dieu, actif, émane donc « la nature éternelle », qui est passive, ce que Blake appelle « le miroir ». Dans ce miroir. Dieu l’ère prend connaissance de soi-même, il se contemple comme Fils et entre dans une méditation sur lui-même, qui est le Saint-Esprit. C’est l’Esprit qui éveille à la vie les « pensées » du miroir, les formes immortelles de toutes choses où Ion reconnaîtra les idées de Platon, on, mieux encore, les intelligibles de Plotin. Chacune de ces « idées » a une existence individuelle, sans toutefois se séparer de Dieu. Les quatre divisions de la nature divine. Père, Fils, Esprit, Miroir — autrement dit Volonté, Amour, Imagination, Énergie divines, — se retrouvent dans la nature émanée. Ce sont ces divisions de la nature émanée que Blake appelle les Zoas. et qui sont personnifiées dans ses poèmes sous les noms d’Urizon, Luvah, Tharmas et Urthona ; elles sont immanentes à toutes choses et correspondent aux quatre éléments, aux quatre points cardinaux, etc. — et, dans l’homme en particulier, aux quatre régions du corps, aux quatre sens (le goût et le toucher n’en faisant qu’un, enfin à  » la Raison « , « l’Émotion », « la Sensation », « l’Instinct » ou énergie naturelle. Tant qu’a subsisté l’union de l’Univers avec Dieu, l’équilibre s’est maintenu entre les Zoas. Mais un jour, les « idées « ont voulu prendre conscience de leur existence individuelle et se séparer de la divinité qui les contenait; elles ont voulu considérer la sensation comme la seule réalité et nourrir chacune leur « égoïsme » aux dépens des autres. Ainsi, la Raison, se détachant volontairement de Dieu, ne voit plus que le monde des sens et déclare qu’il n’y a rien au-delà. Cette révolte — figurée dans l’œuvre de Blake par la rébellion d’Urizon — est l’origine du mal. La Raison devient maîtresse d’erreur. Elle s’arroge le droit de légiférer contre l’Imagination et l’Instinct, qui ne valaient pas moins qu’elle dans le plan original de I’Univers ; elles les contraint par des lois et des dogmes qui protègent les < égoïsmes ». Le monde est perverti. L’est-il sans retour ? Et comment le régénérer ? Par l’Amour, répond Blake, qui saura rompre les barrières de l’égoïsme, et surtout par l’Imagination, qui seule pourra franchir les murs de la prison où la Raison nous enferme. Emporté par elle, l’homme remontera vers Dieu, pour se réunir à lui, et l’harmonie primitive sera rétablie.

William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    En guerre donc contre la Raison ! Ce qui vient d’elle est empoisonné, toute science est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possédons encore dans l’âge heureux de l’innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l’humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l’Ancien Testament, y voyaient avant tout une « figure » du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l’Evangile historique est une figure de « l’Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l’image du sacrifice que nous devons faire, à l’Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C’est dans ce sens qu’il faut entendre les expressions chrétiennes de Blake, qui, souvent, pourraient prêter à l’équivoque ; aucun doute n’est permis dès qu’on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l’Évangile éternel; et d’ailleurs n’a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l’êtes également et je le suis»

     Dans une pareille philosophie, le rôle départi à l’artiste est le plus noble de tous. A lui qui, plus que tout autre, vit par l’imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l’honneur de conduire les hommes dans les voies de l’afl’ranchissement et du salut. Qu’il soit musicien, poète, sculpteur ou peintre, l’artiste inspiré est un prophète.

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William Blake

IIII

     Il est facile de prévoir q’un art conscient d’une si haute mission sera à mille lieues de notre goût contemporain. Nos peintres n’ont d’autre ambition que de nous rendre leur émotion devant la nature, ou de nous offrir des combinaisons de lignes et de couleurs qui nous touchent. Blake, au contraire, veut signifier. Une bonne partie de ses ouvrages sert d’illustration à ses poèmes, et n’est qu’une traduction en images de sa doctrine. Mais il a fait aussi, on l’a vu, un très grand nombre d’aquarelles, de dessins, d’ «impressions en couleur», de gravures au burin, il a peint plusieurs tableaux à la détrempe sur panneaux apprêtés à la manière des primitifs; à l’exception de quelques compositions exécutées pour des éditeurs, tout a une valeur symbolique. Ce sont des scènes empruntées à l’histoire profane ou sacrée, auxquelles le peintre prête un sens allégorique, répondant à sa conception du monde. Blake rappelle ces hommes du moyen âge, pour qui I’Univers n’était qu’un vaste symbole, qui partout, sous le visible, retrouvaient I’invisible, et apercevaient partout de mystérieuses correspondances. Il était fait pour comprendre telle méditation de Pierre de Mora sur les roses de son jardin, ou telle autre d’Hugues de Saint-Victor, interprétant la structure et le plumage d’une colombe. Comme les docteurs du XIIIe siècle, il attribue une signification mystique aux formes, aux nombres, aux couleurs ; la seule différence est qu’il en rapporte l’interprétation à sa philosophie, au lieu de la rapporter à la théologie catholique. Les spectacles les plus simples lui apparaissent lourds de sens ; un chardon sur le bord d’un champ lui semble placé là pour lui transmettre je ne sais quel céleste avis ; des instruments de labour qu’il rencontre prennent la valeur d’un présage : « Le travail s’avancera ici avec une rapidité divine, écrit-il à Butts peu de temps après son arrivée à Felpham (23 septembre 1800). Un rouleau et deux herses sont devant ma fenêtre. A ma première sortie, le premier matin que j’étais ici, j’ai rencontré une charrue, et l’enfant qui accompagnait le laboureur lui dit : Père, la porte est ouverte…» Tout est à l’avenant. Il faudrait presque une clé pour interpréter ses œuvres : les positions étranges qu’il donne aux corps ne sont pas généralement l’effet du hasard, et si, dans certaines de ses aquarelles, les couleurs ont une vivacité presque désagréable, c’est qu’il était moins préoccupé de leur harmonie que de leur signification mystique.

     Quelque étrangères que soient à notre temps ces préoccupations, personne ne niera que des œuvres ainsi conçues puissent être belles; même elles peuvent emprunter aux idées qui les ont inspirées une part de leur grandeur. Celles de l’ancienne Egypte, celles de notre moyen âge, sont admirables. En peut-on dire autant des œuvres de Blake ? Sont-elles l’expression saisissable d’une pensée profonde ? Touchent-elles l’âme, et transportent-elles l’imagination dans la région des vérités éternelles où elles prétendent l’entraîner ? La plupart des critiques anglais l’affirment ; quant à M. François Benoit, il n’hésite pas à ranger son héros parmi les « maîtres de l’art » et à l’égaler aux plus grands. Voilà qui est beaucoup dire. Il vaut la peine d’y aller voir.

William Blake - America. A Prophecy, Plate 13, "Fiery the Angels Rose...."William Blake – America. A Prophecy, Plate 13, « Fiery the Angels Rose…. »

     L’étude des ouvrages de Blake dans l’ordre de leur production offrirait un incontestable intérêt. On y suivrait, sous son vêtement allégorique, l’histoire de sa pensée et, jusqu’à un certain point, celle de sa vie : de même qu’il a fait passer dans les vers de Milton et de Jérusalem les événements de son séjour à Felpham, de même il a souvent choisi les sujets de ses peintures sous le coup des émotions que faisaient naître en lui les circonstances. On apercevrait aussi la transformation progressive de son art; il a, plus ou moins consciemment, pris quelque chose à la plupart des artistes qu’il a connus; sous l’influence de Michel-Ange et de Raphaël, les maîtres qu’il admirait entre tous, ses compositions ont passé d’un désordre assez capricieux à un équilibre presque classique; son métier même de graveur s’est notablement modifié ; dans la dernière partie de sa carrière, la vue des estampes de Marc-Antoine l’amena à cette simplicité plus expressive et moins conventionnelle qui distingue les planches du Livre de Job. Enfin, on apercevrait la trace des incertitudes qu’il connut sur la voie véritable à suivre dans sa peinture, et qui furent, durant plusieurs années, le drame secret de sa conscience d’artiste. Mais une pareille étude, faite par qui n’a pas vu les expositions d’ensemble organisées à Londres il y a quelques années, risquerait de demeurer fort incomplète, partant fort inexacte, car beaucoup des peintures et des aquarelles de Blake les plus importantes sont dispersées dans des collections particulières d’un accès incommode; elle exigerait aussi des développements qui déborderaient les limites du présent travail. Je dois nécessairement me borner à un aperçu plus général; il suffira pour donner une vue assez exacte de l’art de Blake, qui puise dans le mysticisme dont il est constamment inspiré une unité particulière.

    Ce qui me louche le plus dans les poèmes de Blake, c’est ce qui reflète l’exquise tendresse de son cœur : cet homme violent, qui fulminait la vérité, et qui, malgré ses doctrines sur le pardon illimité des injures, décochait des épigrammes assez grossières à ceux qu’il soupçonnait d’antipathie spirituelle, était au fond d’une très grande bonté. Il a écrit quelques-uns des vers les plus émouvants qui soient sur la pitié et sur l’amour; il n’a jamais cessé d’avoir une candeur d’enfant, et personne n’a mieux chanté l’enfance. Je ne méconnais pas la puissance de ses épopées apocalyptiques, ni la force de leur accent, ni l’impétuosité de leur rythme ; mais j’aime beaucoup mieux les pièces où s’épanche la douce poésie de son âme, les Chants de l’Innocence, le Livre de Thel, les Chants de l’Expérience, certains Petits poèmes du » manuscrit Bosseti », et telles parties de ses « livres prophétiques », plus rares, à mesure qu’il s’enfonce davantage dans le mysticisme, qui offrent au lecteur un repos délicieux, comme des vallons fleurissant au soleil, entre des pics affreux qu’enveloppent éternellement les nuées d’orage. C’est aussi les aquarelles et les gravures qui traduisent ce côté de lui-même que je préfère : son imagination, quand un souffle tumultueux ne l’agite pas, se peuple de ravissantes images. Il cesse d’être prophète, il n’est plus que le rêveur qui surprenait, en allant par les champs, les confidences des fleurs, et qui s’attardait à voir passer le cortège d’une sylphide morte que ses compagnes portaient en terre sur un pétale de rose…

William Blake - Une page d'AmericaWilliam Blake – Une page d’America (1793) : Jerusalem et Vala, avant la Chute, reposant parmi les troupeaux de Tharmas (d’après Yeats et Ellis), ce qui symbolise l’Amour charnel et l’Amour spirituel dans la Nature innocente.

     Ces jours-là, son papier se couvre de lignes harmonieusement balancées, se colore des teintes les plus délicates et les plus pures. Ici la jeune Thel se penche pour demander au nuage ou au muguet le sens delà vie et de la mort ; sur ce feuillet d’America, deux enfants blottis contre un gros mouton blanc dorment sous un arbre léger dont les branches s’inclinent pour laisser percher les oiseaux ; là l’Echelle de Jacob est descendue en spirale du ciel étoile, et des anges en robes claires la parcourent, portant, dans des corbeilles et des vases d’or, le pain et le vin ; ailleurs, en haut de cette page du Livre de Job, le chœur jubilant des Étoiles du matin célèbre la gloire du Créateur. Combien d’agréables inventions de poète ! Aux marges de ses livres, il enroule et dénoue les pampres, tisse les toiles de l’araignée, fait ramper les monstres, onduler les flammes ou flotter l’essaim des âmes bienheureuses, avec une fantaisie sans cesse renouvelée, un peu froide sans doute, septentrionale, si l’on peut dire, et protestante, mais fort originale, et qui apparaît presque merveilleuse dès que l’on songe au temps où il travaillait.

William Blake - Europe. A Prophecy, Plate 10, "Enitharmon slept . . . . " (Bentley 12)William Blake – Europe. A Prophecy, Plate 10, « Enitharmon slept . . . .  » (Bentley 12)

     Je ne prétends d’ailleurs pas réduire les mérites de ce puissant esprit à un heureux sentiment de la grâce et à des qualités de décorateur. Il possède un des dons les plus précieux de l’artiste, celui de penser par images ; toute idée, quelle qu’elle soit, prend dans son esprit une forme concrète, souvent très forte. Il a dans ses compositions dramatiques des inventions vraiment frappantes, et beaucoup d’entre elles respirent une grandeur qui saisit malgré qu’on en ait. On n’oublie pas, quand on les a une fois aperçus, le geste dont » l’Ancien des jours », les cheveux agités par le vent des abîmes infinis, trace le premier cercle du monde, ni l’attitude de la triple Hécate, feuilletant le Livre du destin au seuil d’une caverne peuplée de monstres, ni l’épouvantable effort du Créateur modelant si douloureusement le premier homme dans le limon de la terre qu’il appelle à l’esprit, comme une invincible nécessité, le verset de la Bible : « Et il se reposa le septième jour ». Longtemps après qu’on a fermé le Sépulcre de Blair, on garde dans les yeux l’élan impétueux qui réunit l’Ame et le Corps,et l’on entend résonner à ses oreilles la puissante trompette qui vient souffler au visage des morts, le jour du dernier jugement. Mais, outre qu’il y a dans cette partie de l’œuvre de Blake un abus insupportable de démons, d’horreurs et de catastrophes, presque toujours quelque chose vient gêner l’admiration et paralyser la sympathie. Aurune peut-être de ses compositions ne laisse indifférent : sous leur étrangeté transparaît une passion trop intense pour qu’on y demeure tout à fait insensible : seulement elles choquent, elles repoussent, parfois elles font sourire. Un dessin singulier et plein de réminiscences, à la fois académique et bizarre, gâte les plus heureuses conceptions. Dans les œuvres mêmes de la fin de sa vie , comme les illustrations du Livre de Job ou celles de la Divine Comédie, mieux composées, mieux équilibrées que celles de sa jeunesse, ce défaut reste aussi frappant ; les figures sont gauches et inexpressives : les trois amis de Job , avec leurs bras parallèlement tendus ou repliés, frisent le ridicule; Paolo et Francesca, dans le tourbillon des damnés, se livrent à des mouvements d’un désordre si cocasse, qu’ils font involontairement songer à de mauvais danseurs d’Opéra. L’étrange contorsion des figures de Blake tient en partie, il est vrai, à la nature de son génie. Il l’a répété en vingt endroits : de même qu’il écrivait jusqu’à trente vers d’une traite « sous une dictée directe, et presque contre sa volonté », les motifs de ses peintures lui apparaissaient soudainement dans un instant d’extase ; quelle que soit l’explication qu’on veuille donner de ses visions, un fait reste certain, c’est qu’il est avant tout un inspiré. Il est véritablement possédé par l’Esprit. L’émotion qu’il ressent est si brusque et si vive, que le visage et les mains des personnages ne suffisent pas à la traduire -. comme chez Tintoret, cet inspiré prodigieux, il faut qu’elle anime tout le corps. Mais Tintoret dessinait à merveille ; familier de la nature, il avait à sa commande une langue pittoresque souple et vraie. C’est ce qui manque à Blake, et je crois que nous touchons ici au secret de sa faiblesse.

William Blake - Hecate ou The Night of Enitharmon's Joy (1795) William Blake – Hecate ou The Night of Enitharmon’s Joy (1795) 

     Quoi qu’en pensent certains de ses admirateurs, il étudiait fort peu la nature, et, pour un peintre, la faute est capitale. Un musicien, un poète, peuvent trouver directement dans leur cœur de quoi parler au nôtre ; il leur suffît de vivre et de sentir. Le peintre, comme le sculpteur, a besoin de la réalité pour s’exprimer. Les rêves les plus éthérés, les émotions les plus intérieures, c’est au moyen des formes que lui offre la nature qu’il doit nous les transmettre ; il faut qu’il reprenne sans cesse contact avec elle ; dès qu’il s’en éloigne trop longtemps, il perd pied. J’ai nommé tout à l’heure l’Egypte et le moyen âge : si leur art touche aujourd’hui ceux mêmes qui n’en déchiffrent plus le sens, c’est que, malgré tout, il est à base du naturalisme, et vivant. Blake a constamment souffert de son éducation première. Il a fait son apprentissage non chez un peintre, mais chez un graveur ; il a gardé sur la peinture des opinions de graveur, et, en somme, il n’a jamais manié la brosse que fort péniblement : les rares panneaux à la détrempe que j’aie pu voir sont lourds et maladroits; malgré ses efforts, il n’a jamais cessé d’être que ce qu’il avait été en commençant, un enlumineur. Ce qui est plus grave, — car ses peintures pourraient être médiocres et ses dessins excellents, — sa jeunesse s’est passée non à étudier le modèle vivant, mais à copier des statues gothiques et d’anciennes estampes d’après les maîtres. Si belles qu’elles aient été, pouvaient-elles remplacer la vue directe des choses ? Une instruction solide lui a manqué, et il n’a pas su y suppléer plus tard. La tournure de son esprit, aussi bien que ses plus intimes convictions, s’y opposaient. On nous dit qu’il aimait la nature. Sans doute. Il suffît d’ouvrir ses livres pour le savoir. Ses premiers vers sont tout parfumés de beautés champêtres, et jusque dans le nébuleux Milton, se trouve un magnifique passage sur les oiseaux et les fleurs. Mais il faut s’entendre. Autre chose est d’être sensible à la douceur de l’air, à la voix du vent dans les arbres, « aux bonnes odeurs qui sortent du sol », d’avoir remarqué, un matin de printemps, « les fossettes de l’eau courante », ou d’avoir entendu « le frôlement des ailes de l’alouette dans les blés », autre chose d’avoir observé, de façon à en bien connaître la structure permanente et les aspects changeants, ce qui vit à la surface de la terre. Ce n’est pas en peintre que Blake aime la nature, c’est en poète, et en poète mystique. Tout paysage, toute forme se transfigure aussitôt à ses yeux ; il ne voit dans la réalité sensible qu’un « signe » des réalités éternelles. S’il se promène à Felpham, au bord de la mer qui scintille au soleil, tous « ces joyaux de lumière » s’animent et lui parlent du ciel ; si un rayon tombe des nuages sur le toit de sa maison, il voit une échelle d’or où circulent les anges. Et ce ne sont pas là des images ou des métaphores. « J’affirme, écrit-il dans sa Vision du Jugement dernier, que je ne perçois pas la création extérieure et qu’elle ne m’est rien autre qu’une gène. Gomment ! dira-t-im, quand le soleil se lève, vous ne voyez pas un disque de feu, assez semblable à une guinée y Oh I non ! non ! Je vois une troupe innombrable de l’armée céleste, criant : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu tout puissant ! » Je n’interroge pas l’œil de mon corps, pas plus que je n’interrogerais une fenêtre sur ce que je vois. Je regarde au travers, non avec. » Aussi bien, il ne s’agit pas de plantes ni d’animaux, ni même de paysage. Ce qui tient la première place dans l’œuvre de Blake, c’est le corps humain, le corps dans sa nudité. Il a pu, comme on l’affirme, prendre parfois sa femme et lui-même pour modèles ; il a dû le faire bien rarement. Aucun doute n’est possible, — ne venons-nous pas de le lui entendre avouer lui-même ? — la réalité le gênait. Sorti de l’école, il n’eut plus guère idée de recourir à elle. Ses étonnements et ses déboires lorsque, dans les premiers temps de son séjour chez Hayley, il se mit à faire des portraits en sont la meilleure preuve.  » J’ai maintenant découvert, écrit-il alors à son ami Butts (11 septembre 1801), que sans avoir la nature devant les yeux, on ne peut rien produire dans les voies de la peinture réelle. » Pour « découvrir », à plus de quarante ans, une vérité aussi évidente, il faut qu’il ait bien peu pratiqué jusque-là l’étude d’après nature. Cela n’a rien qui doive surprendre, puisque pour ses travaux habituels il la jugeait dangereuse et nuisible : « La peinture de portraits, écrit-il encore à Butts (22 novembre 1802), est à tous égards l’opposé de la peinture d’imagination et d’histoire. Si vous n’avez pas la nature devant vous à chaque coup de pinceau, vous ne pouvez faire un portrait, et si vous regardez la nature le moins du monde, vous ne pouvez peindre l’histoire»; la même pensée revient constamment sous sa plume. « C’était l’opinion de Michel-Ange, ajoute-t-il, et c’est la mienne. » C’était, ou à peu près, l’opinion de Michel-Ange, dont l’esthétique platonicienne était faite pour plaire à ce néo-platonicien. Mais le peintre de la Sixtine, s’il ne « copiait » pas la nature, la connaissait bien; il n’imaginait qu’avec ce qu’il savait d’elle. Au contraire, quand Blake voulait traduire ses visions sur le papier, c’étaient des figures prises à Michel-Ange, à Raphaël, ou seulement à Flaxman, qui s’offraient à sa mémoire. Il demeurait impuissant à plier à son gré ces corps qui se présentaient dans une attitude fixée, et dont les mouvements ne lui obéissaient pas ; en voulant les animer de son esprit, il n’arrivait qu’à les contourner gauchement et à les distendre, comme sous l’effort d’une pensée qu’ils n’étaient pas faits pour contenir. 

The Sepulcre of Blair, The reunion of Soul and Body (1806) - Gravure de Schianonetti d'après le dessin de BlakeThe Sepulcre of Blair, The reunion of Soul and Body (1806) – Gravure de Schianonetti d’après le dessin de Blake

     Sans peut-être s’en expliquer les causes , sans même se l’avouer ouvertement, il eut longtemps le sentiment de sa faiblesse. Son instinct d’artiste l’avertissait en secret que quelque chose lui faisait défaut. En dépit de ses doctrines, il chercha à s’assimiler ce qui constituait la force des Vénitiens et des Hollandais, ces « naturalistes » qu’il devait si fort mépriser par la suite. Il voulut, sur leur instigation, recourir à la réalité, y puiser de quoi donner corps à ce qu’il voyait avec l’œil de son esprit’. Cela lui coûtait des peines infinies. Il s’y prenait trop tard, il n’avait plus la souplesse nécessaire pour apprendre sans effort. Les difficultés mêmes que lui donnaient ces essais dans une voie nouvelle ne pouvaient manquer d’attirer son attention sur ce qu’ils avaient de contradictoire à ses croyances. Tôt ou tard, dans cette lutte douloureuse, les croyances devaient l’emporter; le mystique devait triompher du peintre. Un jour, en 1804, visitant une galerie qui contenait des tableaux de l’école de Léonard, de Raphaël et de Poussin, il fut vivement frappé de ce qui, dans ces maîtres, répondait à ses préférences. Le lendemain, il eut, dans un éblouissement, la vision de la vérité; il acquit subitement la certitude d’avoir été, pendant des années, le jouet de « ces démons vénitiens et hollandais, qui travaillent à détruire la puissance de l’imagination, au moyen de cette machine infernale appelée clair-obscur». Ce fut une journée capitale dans sa vie. Le passage d’une lettre à Hayley (23 octobre 1804), qui s’y rapporte, est intéressant à citer : il en dit plus sur Blake que de longs commentaires :

     « Le lendemain du jour où je visitai la galerie Truchsess. je fus illuminé de nouveau pour mieux travailler, et pourtant les preuves de mon application à mon œuvre leur manquaient. Il n’en sera plus ainsi désormais, j’en remercie Dieu en toute confiance. Il est devenu mon serviteur, celui qui me dominait ! Il est comme un frère, celui qui était mon ennemi ! Cher Monsieur, excusez mon enthousiasme, ou plutôt ma folie, car je suis réellement ivre de vision intellectuelle, dès que je saisis un crayon ou un burin, tout comme je l’étais dans ma jeunesse… Je remercie Dieu qu’il m’ait donné de poursuivre courageusement ma route, pendant vingt ans. dans les ténèbres. »

L’échelle de Jacob, William Blake, 1800. British Museum.L’échelle de Jacob, William Blake, 1800. British Museum.

     Je ne puis me défendre d’apercevoir quelque chose d’assez tragique dans cette joie délirante. Blake avait instinctivement tenté la réconciliation de la nature et de ses rêves, cette réconciliation, toujours désirée, jamais atteinte, que cherchent toute leur vie les vrais artistes ; le jour où il crut l’avoir réalisée, il n’avait, en fait, qu’opté pour les rêves, en fermant les yeux sur la nature. Il avait trouvé la paix de l’âme, mais il avait, du même coup, condamné son art à ne vivre jamais qu’à demi. Ses derniers ouvrages montrent sans doute une maîtrise de soi plus grande, plus de fermeté dans la conception, plus de certitude dans la main ; malgré tout, leur beauté demeure incomplète : ils nous émeuvent imparfaitement ; impuissants à donner l’essor à notre imagination, ils manquent leur but. 

William Blake - les consolateurs de JobWilliam Blake – les consolateurs de Job

     On pourra s’étonner qu’avec d’aussi graves lacunes Blake ait atteint dans sa patrie à une si grande renommée. La mode y est sans doute pour une bonne part, mais elle ne suffit pas à l’expliquer. J’en aperçois plusieurs raisons, — qui ne sont probablement pas les seules, ni peut-être les plus vraies, car il est toujours difficile à un étranger de juger de ces choses, — je les indiquerai brièvement avant de terminer cette étude déjà longue. C’est d’abord que Blake, malgré ses obscurités, est un grand poète, et le poète a servi la gloire du peintre. C’est aussi qu’il est assez original pour attirer l’attention, assez difficile à pénétrer pour la retenir. C’est surtout que ses compatriotes sont, à la fois, moins frappés que nous de l’insuffisance plastique de son œuvre de peintre ou de graveur, et plus sensibles aux intentions qu’elle révèle. La pauvreté du dessin, le manque de vie et de beauté, ne peuvent choquer, comme elles nous choquent, des admirateurs de Holman Hunt ou de Ford Madox Brown; au contraire, toutes les préoccupations religieuses et morales sont bien faites pour les intéresser.  » L’art anglais contemporain, écrivait M. de la Sizeranne dans son Histoire de la Peinture anglaise au XIXe siècle «  » n’est pas sorti spontanément, comme chez nous, de la joie d’admirer, de la joie de voir, du bonheur d’oublier pour la splendeur plastique de la nature et des êtres qui y vivent, l’indifférence de cette nature, le bonheur de ces êtres, et jusqu’aux tourments de sa propre pensée… C’est un enfant du Devoir, ce n’est pas un enfant de l’Amour. Il est venu en ce monde, soit pour ennoblir la vie, soit pour enseigner la vie. soit pour améliorer la vie ». Rien de plus juste. C’est à peine un paradoxe de dire qu’en Angleterre on cherche tout dans l’art, excepté peut-être la beauté. Les mêmes causes qui ont fait le succès des préraphaélites devaient aussi faire celui de Blake. En France, de pareilles considérations ont très peu de poids ; on ne déteste pas que les peintres racontent ou même qu’ils raisonnent, on n’aime pas beaucoup qu’ils prêchent ni qu’ils rêvent. La popularité de Blake risque fort de ne jamais se répandre chez nous. L’homme intéressera quiconque est sensible à l’attrait du mystère. Ses vers ont de quoi charmer les plus hostiles : ceux qui ne sauraient goûter le prophète de Jérusalem et de Vala ne pourront refuser leur affection au chantre exquis de l’Innocence. Mais le peintre ne plaira jamais que médiocrement, même aux esprits mystiques : ses créations ne sont ni assez vivantes, ni assez belles ; en vérité, ce poète est insuffisamment poète dans sa peinture, il manque du don divin par quoi les grands artistes embellissent tout ce qu’ils touchent. Et puis, — il faut l’avouer, — nous avons quelque peine à lui pardonner de si mal répondre à notre attente : que n’espérions-nous pas d’un homme qui franchissait à son gré les limites de ce monde imparfait et qui jouissait continuellement de la conversation des anges ?

William Blake (Londres, 1757-1827), Le cercle des luxurieux, 1824-27, d’après le Chant V de L’Enfer de la Divine Comédie de Dante.William Blake – Le cercle des luxurieux, 1824-27,
d’après le Chant V de L’Enfer de la Divine Comédie de Dante.

    Il serait injuste , pourtant, de nous montrer trop sévères. Ne querellons pas ceux qui nous disent avoir entrebaillé la porte de l’au-delà et avoir vu les choses que nous ne voyons pas : peut-être leur impuissance à les décrire est-elle la rançon nécessaire de leur merveilleux privilège ; peut-être les spectacles qu’il leur a été donné de contempler en esprit sont-ils trop sublimes pour nos sens mortels. Quand nous sommes tentés de leur reprocher la déception qu’ils nous l’ont presque toujours éprouver, rappelons-nous la réponse de l’ermite mystique dans le Jardin des roses de Saadi : « Je disais en moi-même : quand j’entrerai dans la roseraie, j’emplirai ma robe de roses que je rapporterai en présent à mes amis. Mais l’odeur des fleurs m’enivra si fort que je lâchai les pans de ma robe ».

Paul ALFASSA

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Gravure tirée des "Visions des filles d'Albion" (1793)Gravure tirée des « Visions des filles d’Albion » (1793)

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