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William Blake : Dante et Virgile pénétrant dans la forêt

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William Blake – Dante Alighieri et Virgile  pénétrant dans la forêt, vers 1824-1827

    Cette aquarelle était une illustration pour le chapitre Inferno II, 139-42. Dante, au milieu de sa vie mortelle, s’est trouvé perdu dans une grande forêt, poursuivi par trois bêtes monstrueuses. Il fait la rencontre de Virgile qui lui propose de le conduire dans un lieu sauf mais que cela implique un voyage à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Dans cette illustration, la deuxième de la série, Virgile guide Dante à travers la forêt. À noter la similarité de représentation entre les arbres et les personnages dont l’un lève les bras au ciel de la même manière que les arbres dressent leurs branches.

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Apparitions…

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« Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtraient à l’homme comme elle est, infinie. »
                                    William Blake

William Blake - Ghost of a Flea, around 1819

William Blake – Ghost of a flea, 1819-1820

       Durant sa vie, les gravures de Blake ont été décrites comme étant l’œuvre d’un fou. Ce point de vue s’est renforcé lorsque l’on a appris que le peintre était inspiré par des visions. D’après Blake le fantôme de la puce lui aurait révélé, lors d’une vision, que les puces sont habitées par les âmes d’hommes qui auraient été, dans leur vie passée, excessivement sanguinaires. Le fantôme possède à la fois des traits humains et animaux, avec sa tête trop petite par rapport à son corps, son cou massif de taureau, ses oreilles en pointe, sa peau de reptile et sa langue venimeuse jaillissant de sa bouche comme si elle voulait laper le contenu d’un bol de sang que ses yeux exorbités lorgnent avec avidité.

       Ghost of a flea (le fantôme d’une puce) est l’une des plus petites peinture réalisée par le peintre et graveur britannique William Blake (1757-1827). Il mesure en effet 21,4 cm x 16,2 cm et a été exécuté sur un panneau d’acajou dans une tempera comportant des particules d’or. Le tableau fait partie d’une série de planches illustrant le livre écrit sur les « chefs visionnaires » qui avait été commandée par son ami, l’astrologue et aquarelliste John Varley (1788-1842). Tout comme Blake, Varley croyait dans l’existence des esprits mais à la différence de Blake qui déclarait avoir déjà vu des esprits, Varley était incapable de les voir et demandait à son ami de le décrire et le représenter.
    Alexander Gilchrist, le biographe victorien de Blake a écrit qu’aux alentours de 1790 celui-ci avait clairement entrevu un spectre : « Debout, un soir, à l’entrée du jardin de sa maison de Lambeth, il avait aperçu une figure sombre et horrible, écailleuse, mouchetée, abominable, descendant les escaliers et se dirigeant vers lui. Effrayé comme jamais il ne l’avait été, il prit les jambes à son cou et sortit de la maison en courant ». Blake se plaisait à raconter que, petit enfant, il avait vu un arbre « rempli d’anges et d’ailes d’anges brillantes décorant chaque branche comme des étoiles. » Les deux amis se réunissaient souvent jusque tard dans la nuit dans la maison de Varley pour des séances d’occultisme où ils essayaient d’entrer en contact avec l’esprit d’un personnage historique ou mythologique.

     Varley raconte que l’image du fantôme de la puce serait venu à Blake en 1819 au cours de l’une de ces soirées :  « Comme je tenais à mener l’enquête de la manière la plus véridique possible sur  ces visions et sur l’audition de cette apparition spirituelle d’une puce, je lui ai demandé (à Blake) si il pouvait dessiner ce qui lui était apparu de la manière la plus ressemblante possible.  Il déclara alors instantanément : « Je le vois maintenant devant moi. » Je lui ai donc donné du papier et un crayon et il en a dessiné le portrait … je me sentais totalement convaincu, par la manière dont il dessinait, qu’il avait bien une image réelle devant lui, car ayant un moment abandonné son dessin et en ayant commencé un autre sur une autre partie du document pour représenter la bouche de la puce que l’esprit venait d’ouvrir, il avait été empêché de terminer la première esquisse jusqu’au moment où celui-ci avait refermé la bouche. »

ience est trompeuse, toute démonstration mensongère. Chaque homme doit aimer ; il doit cultiver son imagination, son « génie poétique », ce don merveilleux que nous recevons tous en naissant, que nous possé- dons encore dans l'âge heureux de l'innocence, et que seule une fausse expérience nous empêche de développer. Ainsi, nous nous sauverons nous-mêmes, et nous contribuerons au salut de l'humanité. Chacun sera « le Rédempteur ». Les théologiens du moyen Age, sans nier la valeur historique de l'Ancien Testament, y voyaient avant tout une figure « du Nouveau ; Blake lisait celui-ci dans le même esprit ; pour lui, l'Evangile historique est une figure de « l'Évangile éternel ». Jésus signifie par avance tout homme spirituel, et son sacrifice sur le Calvaire est l'image du sacrifice que nous devons faire, à l'Esprit, du monde de la sensation régi par la liaison. C'est dans ce sens qu'il faut entendre les expressions chré- tiennes de l'.lakc, (|ni, souvent, pourraient prêter à l'équivoque ; aucun doute n'est permis dès qu'on a jeté les yeux sur la pièce blasphématoire intitulée l'ÉvangUe éternel; et d'ailleurs n'a-t-il pas dit un jour, en propres termes, à un ami : « Jésus est le seul Dieu ; vous l'êtes également et je lesuis»' V Dans une pareille philosophie, le n'ih' dépaiti à l'artiste est le plus noble de tous. A lui ([ui, plus que tout autre, vit par l'imagination, qui sème le rêve et le fait germer dans les âmes, à lui revient l'honneur de con- duire les hommes dans les voies de l'afl'ranchissement et du salut. Qu'il soit nmsieien, poète, sculpteur ou peintre, l'artiste inspiré est un prophète. lA suivre.) P.A.UL ALFASSA1024px-John_Varley_by_William_Mulready

William Blake et son ami John Varley

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Dessin d’une puce, dans Micrographia

    L’historien de l’art Hope Wernesse a suggéré que Blake aurait pu s’inspirer pour la réalisation de son tableau d’une représentation de puce effectuée en 1665 par Robert Hooke, un homme de science du XVIIe siècle à partir d’une vision de l’insecte effectuée par microscope.

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Utagawa Kuniyoshi - Le Poète Dainagon voit une apparition, 1860

Utagawa Kuniyoshi – Le poète Dainagon voit une apparition, vers 1840-42

     Le peintre japonais Utagawa Kuniyoshi (1797-1862) appartenait à la génération précédant celle de William Blake (1757-1827). Dans cette estampe, il représente l’histoire du poète, homme d’état, musicien et calligraphe japonais Dainagon Tsunenobu (2016-1097) qui déclarait avoir reçu une visite nocturne, celle d’un fantôme hirsute qui hurlait par sa fenêtre ouverte un poème du poète chinois connu au Japon sous de nom de Hakuraten. Cette estampe fait partie d’une série de 100 illustrations du Ogura Hyakunin Isshu (Cent poèmes de cent poètes différents) qui avait été rassemblés en 1235 par le célèbre poète Fujiwara Teikja (1162-1241).

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Αποκάλυψις – Les quatre Dragons Rouges de William Blake : Apocalypse et transfiguration

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William Blake

William Blake (1757-1827)

     Les peintures du Grand Dragon Rouge sont une série de quatre aquarelles réalisées par le poète et peintre anglais William Blake entre 1805 et 1810. Durant cette période, Blake fut chargé de créer plus d’une centaine de peintures pour illustrer des livres de la Bible. En particulier, cette tétralogie s’appuie sur la description du Grand Dragon Rouge de l’Apocalypse :

« Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement. Alors un autre signe apparut dans le ciel : c’était un grand dragon rouge-feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance.
Elle mit au monde un fils, un enfant mâle; c’est lui qui doit mener paître toutes les nations avec une verge de fer » »    –   
La Bible, Ap 12:3-4

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805
Pen and watercolour, 43,7 x 34,8 cm, The Brooklyn Museum of art, NY

   Cette peinture montre le dragon, de dos, prêt à dévorer l’enfant de la femme enceinte décrite dans l’Apocalypse :

       « le dragon, vu de dos, semble enjamber tout l’univers, un ped posé sur les abîmes maritimes (sous la lune, la couleur est bien d’eau…), l’autre fermement appuyé sur un piton rocheux. Son attitude triomphante et dominatrice n’est pas sans rappeler celle de l’ange au petit livre; mais la bête remplace l’ange et l’imminence de la mort celle de la révélation. Le dragon surplombe la femme allongée à ses pieds, affolée, suppliante; l’agresseur est debout. Ses ailes déployées ont des arêtes acérées et des angles aigus mis en valeur par quelques traites de plume noire; la victime, couchée, s’enroule dans les plis vaporeux de sa robe et ses cheveux son ondulés. la transparence lumineuse de al femme contraste avec l’opacité des ailes membraneuses qui obstruent l’horizon. Dans cette première aquarelle, la femme est déjà la proie du dragon rouge-feu : la queue qui, dans l’Apocalypse, balaie le tiers des étoiles, enserre ici le corps de sa victime. Conformément à la légende, le dragon serait le premier amant de la femme. Sa queue énorme est un phallus : la fureur du dragon serait l’envers de son désir, et l’occultation de l’enfant va dans le même sens. Dans l’Apocalypse, quatre «forces» sont en présence : une femme, un enfant, un dragon, Dieu. Blake resserre le conflit et modifie sensiblement sa signification. La mise en scène et la mise en image – les lignes, les formes et les couleurs : le style même de cette œuvre – exacerbent la confrontation des contraires; l’agresseur contre sa victime, l’actif et le passif, le masculin contre le féminin, la bête ou la matière contre l’âme…»

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed with the Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805-1810
Aquarelle, 40 x 32,5 cm, National gallery of Art, washington

    Similaire à la précédente, cette aquarelle illustre la même scène mais d’un point de vue différent : la femme enceinte est présentée de face, dominée par le Dragon.

     La seconde aquarelle peut surprendre au premier abord : quoique précipité sur terre, le Dragon semble toujours en position dominatrice, celle des spectres blakiens. Mais la dynamique de l’œuvre inverse radicalement sa signification : alors que le dragon bascule vers la terre, la femme se redresse et semble affronter l’ennemi du regard. Les cornes de la lune sont dressées, comme les bras tendus vers les hauteurs et les ailes éplorées. Assise sur un promontoire qui l’isole des eaux et de la foule, elle est déjà sauvée et prête à s’envoler. Sa silhouette fait écho à celle du ressuscité, ou de Saul converti. La victoire de cette femme est bien une victoire sur la mort; elle est à proprement parler résurrection et renaissance à un autre ordre de valeurs, renaissance à l’Esprit. La femme aux formes pleines et arrondies s’impose comme un centre irradiant de l’œuvre. Ses ailes n’ont pas l’envergure de celés du grand aigle, mais la forme et la douceur des ailes duveteuses des anges. Elles sont un écho triomphant des ailes nocturnes de Jérusalem déchue. Les deux figures gagnent d’ailleurs à être rapprochées : l’une s’enferme en son chagrin et se replie sur soi; l’autre s’ouvre au contraire et s’offre pour sauver le monde : ses bras tendus sont ceux du Christ et ceux d’Albion. La mère de l’Apocalypse devient ainsi l’émanation d’Albion et l’âme de l’humanité : lorsque l’homme éternel s’éveille de son long sommeil, elle se dresse comme lui sur le rocher des siècles, triomphant du dragon, de la matière et de la mort. 

     Ces deux illustrations de l’Apocalypse de Saint Jean « résument » magnifiquement l’épopée de Jerusalem, L’Emanation du géant Albion; elles rassemblent les images et les thèmes épars dans le cours du poème : le papillon de la page de titre ou celui du rêve de Los, exalté parmi les étoiles, l’arche lunaire oui le spectre d’Albion, le serpent qui enserre le corps nu d’une femme ou l’attitude offerte d’Albion devant le crucifié : elles concentrent la vision. La mère de l’Apocalypse n’est pas autre, pour Blake, que la fiancée de l’Agneau, l’émanation d’Albion, Jérusalem et la liberté. – Danièle Chauvin, Apocalypse et transfiguration, pages 78 à 80.

William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

William Blake, The Great Red Dragon and the Beast from the Sea, 1805
Pen and watercolour, 41 x 35,6 cm, National gallery of Art, washington

     L’aquarelle n° 3 représente toujours le grand dragon rouge, un avatar du Diable, représenté dans sa gloire, hideux debout sur la bête à sept têtes de la merVoici comment Saint Jean, reclus dans l’île de Patmos sous l’empereur romain Domitien, a décrit dans l’Apocalypse selon sa vision la Bête monstrueuse :

« Puis je vis monter de la mer une Bête, qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La Bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le Dragon lui donna sa puissance et son trône, et une grande autorité. Et je vis l’une de ses têtes comme blessée à mort ; mais sa blessure mortelle fut guérie. Et toute la terre était dans l’admiration derrière la Bête. Et ils adorèrent le Dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la Bête; ils adorèrent la Bête, en disant : Qui est semblable à la Bête ? Qui peut combattre contre elle ? Et il lui fut donné une bouche qui proférait des paroles arrogantes et des blasphèmes ; et il lui fut donné le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son Nom et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le Ciel. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le Livre de vie de l’Agneau qui a été immolé [ Jesus-Christ ]. Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! » (Apocalypse 13, 1-9)

      Les exégètes voient généralement dans cette Bête le symbole de tout pouvoir qui s’oppose à Dieu et à ses commandements à travers le monde, à travers les siècles. Par exemple, jusqu’au IVe siècle, le pouvoir de l’empire romain, encore païen, qui a plus ou moins violemment persécuté l’Église. Au XXe siècle, le totalitarisme nazi, d’une part, et le totalitarisme soviétique, d’autre part, ont pu être perçus comme de nouveaux « visages » de la Bête. D’autres pouvoirs ou puissances dans le monde, tant dans le passé, dans l’actualité contemporaine et dans les temps à l’avenir, dès lors qu’ils s’opposent à Dieu et à l’Église, peuvent entrer dans la grille de « lecture » interprétant leur action comme étant celle de la Bête.

William Blake - The Number of the Beast is 666

William Blake, The number of the Beast is 666
Pen and watercolour, 40,6 x 33,0 cm, Rosenbach Museum and Library, Philadelphia

     Dans l’Apocalypse selon saint Jean, la « bête de l’Apocalypse » est une bête à sept têtes et dix cornes, qui représente un système de pouvoir, conféré par Satan, s’étend sur tous les hommes qui y adhèrent en recevant la marque de la bête. Cette marque est le 666, le Nombre de la Bête. La particularité de ce système de pouvoir – et donc de la Bête – est de s’opposer à Dieu et à tout ce qui le représente, en particulier l’Evangile.

    « Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. C’est le moment d’avoir du discernement : celui qui a de l’intelligence, qu’il interprète le chiffre de la bête, car c’est un chiffre d’homme : et son chiffre est six cent soixante-six. » (Traduction œcuménique de la Bible donne pour les versets 15 à 18)

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Tigre : d’où vient ta symétrie meurtrière ? – (II) Tyger, Tyger, poème de William Blake

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William Blake

William Blake (1757-1827)

Sans contraintes il n’est pas de progrès.
Attraction et Répulsion,
raison et Energie,
Amour et Haine,
sont nécessaires à l’existence de l’homme.

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Tyger, tyger                                                           Tigre, O Tigre

Tyger tyger, burning bright                                Tigre O Tigre! Toi qui luis
In the forests of the night,                                  Au fond des forêts de la nuit,
What immortal hand or eye                               Quel esprit immortel sut faire
Could frame thy fearful symmetry?                 Ta symétrie meurtrière?

In what distant deeps or skies                            Sur quels gouffres et sous quels cieux
Burnt the fire of thine eyes?                               Brûla-t-il le feu de tes yeux?
On what wings dare he aspire?                          Quelle aile prît un tel essor?
What the hand dare seize the fire?                    Quel bras saisit ce feu, cet or?

And what shoulder and what art                      Quelle force de quel sculpteur
Could twist the sinews of thy heart?                 Tordit les tendons de ton cœur?
And when thy heart began to beat,                   Et quand ce cœur se mut en toi
What dread hand and what dread feet?          Quels pieds, quels bras, et quel effroi !

What the hammer? what the chain?                  A qui la chaîne, le marteau,
In what furnace was thy brain?                          La forge où flamba ton cerveau,
What the anvil? What dread grasp                     L’enclume? Quelle poigne cruelle
Dare its deadly terrors clasp?                              Crut serrer ses terreurs mortelles?

When the stars threw down their spears,         Tout astre a déposé ses armes,
And water’d heaven with their tears,                Et trempé le ciel de ses larmes.
Did He smile His work to see?                             Sourit-il? Te fit-il Celui
Did He who made the lamb make thee?           Qui fit l’agneau au temps jadis?

Tyger, tyger, burning bright                                Tigre O Tigre! Toi qui luis
In the forests of the night,                                    Au fond des forêts de la nuit,
What immortal hand or eye                                Quel immortel oserait faire
Dare frame thy fearful symmetry?                    Ta symétrie meurtrière?

William Blake, 1794                                             Traduction de A.Z. Foreman

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    De nombreuses traductions ont été réalisées de ce poème. Voici celles de Michel Leyris, de Alain Suied (éditions Arfuyen) et de Pierre Boutang. J’avoue avoir du mal à choisir entre ces trois versions en attendant une quatrième. Peut-être faudrait-il composer un poème qui serait la synthèse de ces différentes traductions en prenant le meilleur de chacune d’elle…

Tigre! Tigre! feu et flamme                                      Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,                                         Dans les forêts de la nuit,
Quelle main ou quel œil immortel,                         Quelle main, quel œil immortels
Put façonner ta formidable symétrie ?                  Purent fabriquer ton effrayante symétrie ?

Dans quels abîmes, quels cieux lointains             Dans quelles profondeurs,quels cieux lointains
Brûla le feu de tes prunelles ?                                  Brûla le feu de tes yeux ?
Quelle aile osa y aspirer ?                                        Aucune aile ne pourrait les atteindre.
Quelle main osa saisir ce feu ?                                Aucune main ne pourrait forger ton regard.

Quelle épaule, quel savoir-faire                               Et quelle épaule et quel art
tordirent les fibres de ton cœur ?                            Purent tordre les fibres de ton cœur ?
Et quand ce cœur se mit à battre,                           Et quand ce coeur commença de battre,
quelle terrible main? Quels terribles pieds ?        Quelle main, quel pied surhumains ?

Quel fut le marteau ? Quelle la chaîne ?                Qu’était le marteau ? Que fut la chaîne ?
Dans quel brasier fut ton cerveau ?                       Quelle fournaise forgea ton cerveau ?
Sur quelle enclume ? Et quelle terrible étreinte   Sur quelle enclume ? Quelle effrayante étreinte
Osa enclore ses mortelles terreurs ?                     Osa fondre en toi ses terreurs de mort ?

Quand les étoiles jetèrent leurs lances                  Quand les étoiles abandonnèrent leurs lances,
Et baignèrent le ciel de leurs larmes,                     Et trempèrent le ciel de larmes,
A-t-il souri à la vue de son œuvre ?                        A-t-il souri de l’œuvre accomplie ?
Celui qui fit l’Agneau, est-ce lui qui te fit ?            Celui qui créa l’Agneau a-t-il pu te créer ?

Tigre ! Tigre ! feu et flamme                                    Tigre, Tigre ! ton éclair luit
Dans les forêts de la nuit,                                         Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortel                               Quelle main, quel œil immortel
Osèrent façonner ta formidable symétrie ?           Osèrent fabriquer ton effrayante symétrie ?

Traduction de Pierre Leyris                                   Traduction de Alain Suied

 William Blake - the tiger

Tigre, tigre, flamme claire
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel œil immortel,
Purent donc bâtir ton ordre terrible ?

Dans quel abîme, en quels cieux
Brûlait le feu de tes yeux ?
D’où les ailes pour monter ?
Quelle main osa s’emparer du feu ?

Quelle épaule nue, quel art
Nouèrent les fibres de ton cœur ?
Et quand ton cœur se prit à battre,
Quelle effrayante main, quelle marche effrayante ?

Quel le marteau ? quelle chaîne ?
En quelle fournaise ta tête ?
Que fut l’enclume ? Quelle effrayante prise
Osa maîtriser ses terreurs mortelles ?

Quand les astres lancèrent leurs épieux,
Inondèrent de larmes les cieux,
Sourit-il à voir son ouvrage ?
Celui qui fit l’agneau, est-ce lui qui t’a fait ?

Tigre, tigre, flamme claire
Dans les forêts de la nuit,
Quelle main, quel regard, immortels
Osèrent bâtir ton ordre terrible ?

Traduction de Pierre Boutang

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    The tiger est l’un des poèmes les plus fameux de la poésie anglaise. William Blake se pose le problème de la création par Dieu du bien et du mal dans le monde. Si l’agneau humble est doux décrit par Blake dans un autre poème est une créature qui symbolise le bien et a pour cette raison été incontestablement créé par un Dieu bienveillant, qu’en est-il du tigre à la beauté sublime mais dont la férocité et la cruauté en font l’incarnation du mal. Serait-ce Satan le créateur de cette machine à tuer aux proportions parfaites qui irradie les sombres forêts. Qui a forgé cette créature aux yeux flamboyants ? A t il été créé au Ciel ou dans les profondeurs infernales ?
     L’un des principes de  base sur lesquels s’appuie la philosophie de Blake est l’unité des contraires. Plutôt que d’envisager l’existence humaine comme une lutte permanente et une lutte à mort entre le bien et le mal, Blake considère que l’expression des contraires est inhérente à la nature humaine, qu’il faut l’accepter comme un fait incontournable et que le devoir de l’homme est alors de s’attacher à résoudre les conflits de manière synthétique. Ainsi, la création du tigre ne constitue aucunement une erreur ou une violence faite à l’ordre harmonieux du monde, le monde pour être complet doit contenir à la fois l’agneau doux et fragile et le tigre prédateur et cruel.

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    On s’étonne parfois de l’aspect grotesque donné par Blake au tigre dans les dessins alors que celui-ci est en général célébré pour sa beauté. Certains ont émis l’hypothèse que le peintre-poète aurait ainsi voulu faire preuve d’ironie dans le traitement de son sujet ou bien qu’il aurait utilisé comme modèle une naturalisation ratée de l’animal mais c’est oublier que dans son poème, Blake ne célèbre pas la beauté du tigre, qu’il met au contraire l’accent sur la férocité et le caractère monstrueux de celui-ci. C’est comme si les aspects négatifs du comportement du tigre avaient pour effet de faire disparaître sa beauté. On considère Blake comme un précurseur du romantisme mais sur ce point particulier il apparait très éloigné des préoccupations romantiques futures qui esthétiseront en les sublimant les notions d’horreur et de mal.

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la création du monde dans Le Paradis perdu de John Milton (1667) – Traduction de Chateaubriand

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John Milton (1608-1674)John Milton (1608-1674)

Cet extrait est tiré du Livre VII, intitulé ARGUMENT. Dans ce chapitre, l’ange Raphaël, à la demande d’Adam, raconte les raisons quo ont prévalues pour la création d’un nouveau Monde par Dieu. C’est après avoir expulsé du Ciel Satan et ses anges que sa décision est prise; il sera peuplé de nouvelles créatures. Le Tout-Puissant déléguera à son Fils, l’œuvre de la création qui durera six jours

    (…). Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la Toute-Puissance, couronné des rayons de la Majesté divine : la sagesse et l’amour immense, et tout son PERE brillait en LUI. Autour de son char se répondaient nombre de chérubins, séraphins,  potentats, trônes, vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un Esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute sa largeur, ses portes éternelles, tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de Gloire dans son puissant VERBE et dans son ESPRIT, qui venait créer de nouveaux mondes.
     Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable Abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

     – Silence, vous vagues troubles ! et toi, Abîme, paix, dit le VERBE qui fait tout; cessez vos discordes !

     Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des chérubins, pleins de la Gloire Paternelle, il entra dans le CHAOS et dans le monde qui n’était pas né; car le CHAOS entendit sa voix : le cortège des anges le suivaient dans une procession brillante, pour voir la Création et les merveilles de sa puissance. Alors, il arrête les Roues ardentes, et prend en main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de DIEU, pour tracer la circonférence de cet Univers et de toutes les choses crées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :

     – Jusque là étends-toi, jusque là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô Monde !

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William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    Ainsi Dieu créa le Ciel, ainsi il créa la Terre, matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme ; mais sur le calme des eaux l’esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide ; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets : la Terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.

    – Que la lumière soit !  dit Dieu :

    Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le Soleil n’était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
    Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère : il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les choeurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres ; jour de naissance du Ciel et de la Terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses oeuvres : ils le chantèrent Créateur, quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

   Dieu dit derechef :

   – Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.

    Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de pour que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de Ciel. Ainsi du soir et du matin, le choeur chanta le second jour.
    La Terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux ; elle n’apparaissait pas : sur toute la surface de la Terre le plein océan s’étendait, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la Terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.

    Dieu dit alors :

    – Que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse.

    Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues ; leurs têtes montent dans le Ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière qui se forme en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées) s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les neuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

    Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées, il l’appela mer ; il vit que cela était bon, et dit :

    – Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.

    A peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue) poussa une herbe tendre, qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure ; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein, suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes ; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts, les vallées et les fontaines de touffes de bois, les fleuves de bordures le long de leur cours. La Terre à présent parut un Ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
   Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour.

    Le Tout-Puissant parla encore :

    – Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du Ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit ; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux : comme je l’ordonne, leur office, dans le firmament du Ciel, sera de donner la lumière à la terre !  Et cela fut fait ainsi.

    Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du Ciel pour illuminer la Terre, et pour régler le jour et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.
    Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le Ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée ; il la transplanta, et la plaça dans l’orbe du Soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que si loin de l’oeil humain on ne les voie que diminués D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du Ciel : le pâle crépuscule et les Pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
    Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la Lune était suspendue : miroir du Soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit ; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des Cieux ; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient, pour la première fois, leurs luminaires radieux, qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

    Et Dieu dit :

   – Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du Ciel. 

   Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment, chacun selon leurs espèces ; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce : et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant :

   – Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières ; que les oiseaux se multiplient sur la terre.

    Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons, qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue, leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou, se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or ; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme ; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’Océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans, et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
    Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’oeuf qui, bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus : bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
    Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air ; d’autres, plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes, qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.
   De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
   D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duvéteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames ; souvent il quitte l’humide élément, et, s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes, le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

    Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin, au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :

    – Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce !

    La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte se leva la bête fauve, là où elle se tient d’ordinaire dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, s’élevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. A peine Béhémot, le plus gros des fils de la Terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.
    A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d’ailes, agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
    D’abord l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand coeur ! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs) ; d’une énorme étendue quelquefois, il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible et qu’il obéisse à ton appel.
    Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil souriait charmante ; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n’était pas encore accompli.

    Il y manquait le chef-d’oeuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le Ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le coeur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent ?), distinctement à son Fils parla de la sorte :

    – Faisons à présent l’Homme à notre image et à notre ressemblance ; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.

Traduction de Chateaubriand, 1836

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Pour la totalité du texte de l’ouvrage traduit par Chateaubriant, c’est ICI ou  ICI.

Pour la version originale anglaise, c’est ICI

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Illustres illustrateurs : William Blake illustrant le poème « Night Thoughts » d’Edward Young

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Edward Young (1683-1765)Edward Young (1683-1765)

     Edward Young était un poète romantique anglais à l’âme tourmentée, précurseur du romantisme qui a écrit une œuvre personnelle et profonde.  Fils d’un recteur d’Upham, il étudia au collège de Winchester, et avant même de quitter All Souls College à Oxford en 1719, commença sa carrière comme poète courtisan. Ses premières œuvres furent exclusivement des dédicaces et des poésies laudatives à l’intention des grands du royaume, cherchant à décrocher de la part de ces derniers pensions et emplois, entreprise peu couronnée de succès à une époque où le mécénat était en voie de disparition. À part ces productions de circonstance dont il ne semblait pas lui-même être très fier puisqu’il les omit de l’édition de ses œuvres, Young écrivit deux tragédies, Busiris, jouée avec beaucoup de succès à Drury Lane en 1719, et La Vengeance, imitée d’Othello (Revenge1721), considéré comme l’un des meilleurs drames anglais du temps. De 1725 et 1728, Young a publié une suite de sept satires morales sur la passion universelle, dans le genre d’Alexander Pope, dédiées à des grands du royaume. Publiée sous le titre de Love of Fame, the Universal Passion (« L’Amour de la Renommée, universelle passion », Londres,17251728, 2 part.), cette suite, composée de couplets saisissants et vigoureux et qualifiée par l’écrivain Samuel Johnson de « très grande réalisation » aurait rapporté à l’auteur 3 000 livres lui permettant de compenser les pertes qu’il avait subies dans le krach de 1720.

     En 1728, Young décida d’entrer dans les ordres malgré une jeunesse que certains ont décrit comme peu orientée vers la religion et la moralité. A ce propos, Pope a dit de lui qu’« Il possédait beaucoup de génie sublime, mais sans bon sens, de sorte que son génie, sans guide, était perpétuellement exposé à dégénérer dans l’affectation », mais qu’il « possédait un cœur excellent qui lui permit de soutenir, une fois qu’il l’eut assumé, le caractère ecclésiastique d’abord avec décence et ensuite avec honneur. » Il devint alors aumônier royal et obtint, en 1730 une cure à Welwyn. Il se maria en 1731 à Elizabeth Lee mais celle-ci mourut quelques années plus tard en 1740, précédée de peu dans sa mort par la fille qu’elle avait eue d’un précédent mariage et le mari de celle-ci.

Le chef-d’œuvre « Night thoughts »
   Ces événements funestes auraient été à l’origine chez Young d’une crise morale et d’une disposition lugubre et mélancolique qui l’aurait amené à écrire son fameux Night thoughts (Pensées nocturnes), long poème divisé en neuf nuits, publié de 1742 à1746, souvent réimprimé, et connu en France sous le titre des Nuits son poème Plaintes ou Pensées nocturnes sur la vie, la mort et l’immortalité (1742-1745), ou plus simplement par Nuits. Oeuvre de nature religieuse, morale et romanesque, ce long poème d’apparence désorganisée abonde en passages brillants et inaugurera le genre sombre et mélancolique du romantisme. Il met en scène « un chrétien qui paraît sincère, un moraliste satirique de l’école de Pope, habile à balancer les antithèses, et un déclamateur sentimental déployant ses chagrins avec une abondance déréglée d’images. L’immortalité de l’âme, la vérité du christianisme, la nécessité d’une vie religieuse et morale, tels sont les thèmes que Young s’efforce de renouveler en y ajoutant des personnages et des incidents de roman, qui représentaient des faits et des êtres réels.  » (Wikipedia).  Le thème de la mélancolie lugubre de Young s’inscrit dans le courant des œuvres traitant de la mélancolie que le poète écossais James Thomson a qualifié de « Mélancolie philosophique » dans son poème d’Automne, publié en 1830, telles que Il Penseroso de Milton en 1645, The Grave (le Tombeau) du poète également écossais Robert Blair publié en 1745 également illustré par William Blake ou Les Méditations du prêtre méthodiste James Harvey publié en 1745 et 1746. L’originalité du poème de Young réside dans sa subjectivité dans le mesure où l’auteur déclare faire appel à sa propre expérience.
   Le succès des Nuits fut énorme. Il a été traduit en français, allemand, italien, espagnol, portugais, suédois et hongrois. En France, c’est Pierre Le Tourneur qui traduisit les Nuits dans une prose plus emphatique et plus lugubre que les vers de l’original. Cette version (1769, 2 vol. in-8°) eut un immense succès, devint un classique de l’école romantique et assura à Young un succès plus grand que dans son pays. « Même si Young n’est pas l’’inventeur de la mélancolie et du clair de lune en littérature, il a beaucoup fait pour en répandre le goût. »  En Allemagne, quelques critiques le préférèrent à John Milton. Elle fut réimprimée une cinquantaine de fois. Guerber déclara à ce sujet que le recueil de poème de Young « devait se trouver en compagnie du Livre Saint dans tous les ménages pieux ». Par la suite Pierre Le Tourneur a donné une traduction des Œuvres complètes (Paris, 1796, 6 vol. in-18) de Young. Vers la fin des années 1800, la popularité du poète et de ses Night Thoughts avaient grandement diminué.
    Les Nuits furent suivies par un essai Conjectures on Original Composition (Conjectures sur la composition originale, 1759), qui eut une certaine influence en Europe continentale, particulièrement en Allemagne, comme testament préconisant l’originalité plutôt que l’imitation néoclassique.
   Malgré toutes ses imperfections, l’œuvre poétique de Young est restée l’une des principales de la poésie anglaise du XVIIIe siècle.

Les illustrations de William Blake
   William Blake a travaillé sur des illustrations pour une édition de Night Thoughts entre 1795 et 1797 pour l’éditeur Richard Edwards. Il réalisa 537 dessins à l’aquarelle dont 150 devaient faire l’objet d’une gravure. Contrairement à tous les autres éditions illustrées de classiques populaires de cette période, qui plaçaient des gravures en face du texte, les illustrations de Blake sont placées sur les mêmes pages que les poèmes, encerclant le texte. Mais seuls 43 dessins furent gravés, l’entreprise s’avéra être un échec commercial et dut finalement être interrompue.

    La traduction du texte des « Night Thoughts » présentée ci-après en accompagnement des illustrations de William Blake est celle de Pierre Le Tourneur accessible sur le site suivant de l’Université de Toronto : Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d’Hervey, etc : Young, Edward, 1683-1765 : Free Download & Streaming : Internet Archive.

    Les illustrations présentées ci-dessous sont tirées du très beau site Internet consacré à l’illustration : About 50 Watts – 50 Watts

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William Blake - illustration de Night Thoughts

William Blake - illustration de Night Thoughts

PREMIERE NUIT

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Les misères de l’humanité.

Capture d’écran 2014-01-21 à 13.33.37    Doux sommeil, toi dont le baume répare la nature épuisée. Hélas ! il m’abandonne. Semblable au monde corrompu, il fuit les malheureux. Exact à se rendre aux lieux où sourit la fortune, il évite d’une aile rapide la demeure où il entend gémir, et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
 Après quelques moments d’un repos agité, et depuis longtemps je n’en connais plus de tranquille, je me réveille… Heureux ceux qui ne se réveillent plus ! … Pourvu toutefois que les songes effrayants n’épouvantent pas les morts dans le fond des tombeaux.
     Quels flots tumultueux de rêves insensés ont battu mes sens pendant le sommeil de ma raison ! Comme j’errais de malheurs en malheurs ! J’éprouvais toutes les horreurs du désespoir pour des infortunes imaginaires. Rendu à moi-même et retrouvant ma raison, qu’aie-je gagné à m’éveiller ? Hélas ! Je n’ai fait que changer de maux, et je trouve la vérité plus cruelle encore que le mensonge. Les journées sont trop courtes pour suffire à ma douleur. Et la nuit, oui, la nuit la plus noire, au moment même où elle s’enveloppe des ténèbres les plus profondes, est encore moins triste que ma destinée, moins sombre que mon âme.

Capture d’écran 2014-01-21 à 13.34.07°°°

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William Blake – illustration de la Première Nuit d’Young.

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Enfant de poussière, héritier de la gloire,
Un ver… un Dieu… chez lui tout est contradictoire.
Qui peut s’interroger, s’observer sans effroi ?Capture d’écran 2014-01-21 à 15.30.05
Je pâlis, je recule… épouvanté de moi !
Dans ses propres foyers ma pensée étrangère
Me parcourt tout entier, cherche un jour qui l’éclaire :
Au travers de mes sens, mon âme veut se voir;
Et l’être intelligent ne peut me concevoir.
Oui, l’homme est, pour lui-même, un effrayant mystère :
Au sein de la bassesse, au sein de la misère,
Son front s’élève au ciel, de gloire environné :
Il est plus fier encore qu’il n’est infortuné.
Sur mes destins confus ma raison indécise
Flotte entre la terreur, la joie et la surprise :
Orgueilleux et souffrant, je m’admire et me plains;
Et je crois et je doute, et j’espère et je crains.
Qui peut me conserver, qui peut me m’ôter la vie ?
Un jour, il faudra bien qu’elle me soit ravie;
Mais aussi, rien ne peut m’enchaîner au tombeau;
L’âme y prend son essor vers un monde nouveau.
    Non, l’immortalité n’est point une chimère;
Sur ce grand intérêt la nature m’éclaire.
Ce ciel éblouissant, ce dôme lumineux
Laisse échapper vers moi, du centre de ses feux,
un rayon précurseur de la gloire suprême
Tout la peint à mes yeux, tout…, le sommeil lui-même.
Quand ce dieu taciturne abandonne au repos
Mes sens appesantis sous de mornes pavots,
Des vers de sa prison libre et débarrassée,
Mon âme suit encore le vol de la pensée.
Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs,Capture d’écran 2014-01-21 à 16.02.33
Elle foule tantôt la verdure et le saleurs :
Tantôt triste, pensive et s’enfonçant dans l’ombre,
Elle suit, effrayée, un bois lugubre et sombre.
D’un rocher, quelquefois, elle roule soudain;
Ses bras ensanglantés l’y suspendent en vain :
Elle retombe; un lac la reçoit dans sa chute;
Sa peur oppose à l’onde  une pénible lutte;
Elle se débat, nage, et regagnant le bord,
Sur le roc escarpé gravit avec effort.
Dans la course des vents quelquefois entraînée,
Elle s’élance et croit planer, environnée
De ces sylphes brillants, de ces esprits divers,
Fantômes revêtus de la pourpre des airs :
Mais, soit que son erreur la console ou l’afflige,
De ses songes confus le bizarre prestige
Lui dit, que son instinct, son vol impérieux
L’élève vers sa source, en l’élevant aux cieux;
Qu’aux plaines de l’éther développant son aile,
Elle abandonne un corps appesanti, loin d’elle,
Que son être est plus noble, et qu’elle ne sort pas
De la vile poussière éparse sous ses pas.

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Capture d’écran 2014-01-23 à 07.52.07Les hommes vivent comme si ils ne devaient jamais mourir; à les voir agir, on dirait qu’ils n’en sont pas persuadés. Ils s’alarment pourtant, lorsque la mort frappe près d’eux quelque coup inattendu. Les cœurs sont dans l’effroi. Mais quoique nos amis disparaissent, et que nous soyons blessés nous-mêmes du coup qui les tue, la plaie ne par de pas à se cicatriser. Nous oublions que la foudre est tombée, dés que ses feux sont éteints. La trace du vol de l’oiseau ne s’efface pas plus vite dans les airs, ni le sillon du vaisseau sur les ondes, que la pensée de la morts dans le cœur de l’homme. Nous l’ensevelissons dans le tombeau même où nous enfermons ceux qui nous étaient chers : elle s’y perd avec les larmes dont nous avons arrosé leurs cendres. Quoi ! j’oublierais Philandre ! Non, jamais ! Comme mon cœur se gonfle ! qu’il est plein ! Non, quand je laisserais un libre cours à ma douleur, la nuit tout entière, la plus longue nuit ne l’épuiserait pas; et l’alouette légère viendrait encore troubler de ses chants mes tristes plaintes. Je l’entends déjà ! c’est sa voix perçante qui vient d’éclater dans les airs. Qu’elle est matinale à éveiller l’aurore !
    Tendre Philomène, comme toi, je cherche la nuit. Comme toi, le cœur blessé d’un trait qui le déchire, j’essaie d’assoupir mes douleurs par mes chants mélancoliques : nous envoyons ensemble nos accens vers les cieux. Nous n’avons que les étoiles pour témoins. Elle paraissent s’arrêter pour t’entendre : la nature entière est insensible à ma voix. Mais il fut des chantres sublimes dont la voix plus ravissante que la tienne charme tous les siècles. Dans ces heures de silence, enveloppé du noir manteau de la nuit, je cherche à me remplir de leur enthousiasme, pour tromper mes maux, et soulever mon âme sous le poids qui l’oppresse. Je me pénètre de leur transports, mais je ne peux m’élever à leur génie. Divin Homère, sublime Milton, privés tous deux de la lumière, vous chantiez dans des ténèbres involontaires : moi, je m’y enfonce par choix, et je les préfère à la clarté du jour. Oh ! que ne suis-je animé des mêmes feux qui vous embrasaient ! Que n’ai-je la voix du chantre de ma patrie qui a fait revivre sous nos yeux le chantre de la Grèce ! Pope a chanté l’homme : je chante l’homme immortel. Souvent je m’élance au-delà des barrières de la vie : car qui peut me plaire maintenant que l’immortalité ? Je suis malheureux. Ah ! si Pope, au lieu de s’arrêter dans le cercle étroit du temps, avait poursuivi la trace de son vol hardi, elle l’eût conduit aux portes brillantes de l’éternité. C’est lui qui se serait soutenu sur ses ailes de feu dans les hauteurs d’où tombe ma faiblesse. Il eût chanté l’immortalité de l’homme ! Il eût été le consolateur du genre humain et le mien !

Fin du chapitre de La Première Nuit (Night Thoughts d’Edward Young) – Traduction libre de Pierre Le Tourneur

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Traduttore, tradittore : au sujet des difficultés de traduction de la poésie de William Blake, par Alain Suied

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L’étranger, le poète

Alain Suied (1951-2008)

Alain Suied (1951-2008)

Une légende Hassidique raconte qu’un
étranger cherche son chemin pour sortir d’une ville
dont il ne parle pas la langue.
Toute la journée, il erre et nul ne le comprend,
nul ne le dirige sur la bonne route…

Le soir venu, un autre étranger – qui ne
parle pas sa langue
ni la langue de la ville – le rencontre
et lui indique le bon chemin pour sortir de
la ville…

Le poète propose un chemin…mais
aujourd’hui, qui l’écoute ?

L’espérance est dans les cœurs…

°°°

      Né dans l’ancienne communauté juive de Tunis en 1951, Alain Suied quitte cette ville avec sa famille pour Paris à l’âge de huit ans. En 1968, il a alors 17 ans, la revue l’Ephémère publie l’un de ses premiers poèmes.  Dans les cinq années qui suivent, il publiera encore deux recueils de poèmes : Le silence, en 1970 et C’est la langue, en 1973. Alain Suied se tourne ensuite vers la traduction avec un premier recueil de poèmes de Dylan Thomas (Gallimard, 1979) sous le titre N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit puis avec les poètes John Updike, Ezra Pound, William Faulkner, John Keats, William Blake et Edwin Muir. En 1988, il fait paraître La lumière de l’origine qui rassemble ses poèmes composés entre 1973 et 1983 et en 1989 Le corps parle qui met en correspondance deux aspects permanents de sa recherche : le travail poétique proprement dit et le dialogue avec la science, la fiction, la musique à laquelle il s’est adonné avec passion et la peinture. Il s’est également beaucoup intéressé aux travaux des philosophes de l’École de Francfort et à la psychanalyse, il entrera lui-même en analyse. Il a reçu le Prix Verlaine pour La lumière de l’origine, le Prix Charles Vildrac pour Le premier regard ainsi que le Prix Nelly Sachs pour l’ensemble de ses traductions, le n° 31 de la revue Nu(e) lui a été consacré.

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     Le texte qui suit écrit par Alain Suied porte sur la difficulté de la traduction en poésie avait été rédigé en préface au mémoire d’une étudiante à  l’Université de Bâle, C.E. Ioli, qui portait sur le thème de la traduction des Songs de William Blake.

William BlakeWilliam Blake (1757-1827)

    Les « interprétations » – comme les traductions – foisonnent. Révolutionnaires ? Christiques ? À lire dans un sens « littéral »? Dans un sens mystique ? Chaque « lecture » amplifie le mystère au lieu de le réduire. Secrète magie du poète ! Le miroir qu’il nous tend s’ouvre sur « l’autre côté », inqualifiable, multiple, kaléidoscopique, aussi « simple », aussi « complexe » que le réel – dont le poète voudrait transmettre la surprise et l’évidence. N’en va-t-il pas de même pour chaque traduction ? C.E. Ioli nous amène vers cette question.
    Son mémoire les traductions existantes des « Chants », repère les choix formels et les « approches » de chaque traducteur – mais ne se réduit pas à cette confrontation; il nous rend témoins d’un fait incontournable – abordés avec passion par chacun, les poèmes de Blake ne se laissent pas saisir. Leur abord – qui devrait être « élémentaire » – se dérobe à chaque prise. On le voit ici : ne traduire que la métaphore « religieuse » ne suffit pas; ne traduire que le rythme ne suffit pas, ne traduire ces poèmes qu’à partir du contexte socio-économique de leur temps ne suffit pas… . Comme devant les Livres fondateurs (que Blake « imitera » de façon plus évidente et plus blasphématoire dans « le Mariage du ciel et de l’enfer »), nous sommes ici à l’aube d’une nouvelle forme d’expression POETIQUE. Keats et Dylan Thomas s’entendent déjà dans les « Chants »: leur auteur casse le poème « classique »… par la simplicité même, « révolutionne » la Poésie Anglaise par la violence… de la seule « Innocence » !
     Il s’agit de « l’innocence » des mots, enfin voués à ne dire que ce « sublimation », loin de toute « métaphorisation » du réel. Blake montre le monde – comme par transparence – au lieu de le mettre à distance par le poème. C’est le monde premier, celui de l’innocence Christique – mais c’est aussi le monde cruel des rues Bourgeoises de Londres hantées par la misère, la prostitution et par le crime majeur: l’indifférence! C’est aussi le monde social du racisme, de la haine de l’autre, du Narcissisme en acte. Blake, comme tout poète authentique nous met face à nous-mêmes.
 
     Comment « traduire » une telle démarche ? En rimant ? En cherchant à rendre une « équivalence » formelle ? D’époque en époque, les approches de l’œuvre évoluent – ainsi des traductions – mais la « fidélité » réside parfois dans le paradoxe. Blake ne nous démentirait pas : c’est par fidélité au message de « pureté » du « Berger », du Christ, qu’il affronte, terrible « expérience », le « Tigre » de la société, si oublieuse des idéaux et de la vérité qu’elle prétend servir ! Traduire, dans ce cas, ce sera peut-être rendre dans l’autre langue, dans l’inconscient de la langue, l’Autre et l’Inconscient du poème original, servir non la forme mais le CRI, la nécessité, l’urgence, la révolte fondamentale qui détermine les « Chants ».
 
   C.E. Ioli ne s’est pas contenté de comparer les rimes, les rythmes, les interprétations de chaque traducteur. Elle a d’emblée ressenti la force du souffle Blakien, entre humaine condition de Création Divine – et a su tout ce qui pouvait se perdre dans une traduction. Au-delà des rimes, elle a cherché la véritable « cohérence intérieure » du texte et de sa traduction française. Son introduction s’ouvre sur un parallèle musical : l’écoute d’un « lied » de Schumann l’incite à comparer, dans le livret du disque le texte original et sa traduction: la différence est consternante: le poème d’Eichendorff, sublimé par le compositeur, compris, « traduit » par lui, se corrompt, s’étiole, perd toute profondeur dans la traduction.
    La « lettre » a éteint l’esprit du poème. Pareil au musicien, le traducteur devrait laisser perdurer LA VOIX DE L’AME que le compositeur sait préserver – et faire passer dans son langage propre. Tout en respectant le sens, il doit pouvoir offrir au lecteur plus que la littéralité – le chant secret du poème derrière les mots, la force d’émotion et de transmission du texte. C.E. Ioli nous invite à « traduire » l’innocence et l’expérience qui fondent toute poésie véritablement puisée à la source de l’âme.

par Alain SUIED – Préface au mémoire de C.E. Ioli sur la traduction des Songs de Blake, Université de Bâle.

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William Blake - illustration pour Jerusalem - planche 1 - édit. 1804William Blake – illustration pour Jerusalem – planche 1 – édit. 1804

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