Ils ont dit : stance, portance et chute chez le jeune enfant


empreinte-pas.jpgempreinte de pas d’un adolescent – grotte de Pech Merle (- 29.000 ans)

Conquête de la stance

     La verticalité est l’essence de la condition humaine. Au cours de la maturation neurologique et du développement postural, le mouvement de se redresser, de s’arrimer dans le sol pour s’arracher à la loi de la gravité et de trouver l’équilibre dans la marche est une conquête de l’enfant, un moment fondamental de son évolution et une considérable ouverture du champ des possibles. L’axe vertébral du bébé devient peu à peu son tuteur principal grâce à la présence rassurante du tuteur secondaire parental [14]. Le corps porté devient corps porteur, se porte lui-même et trouve sa stature. Chaque petit d’homme qui conquiert sa surrection en surmontant la chute refait à lui seul le chemin de l’évolution. La stance ne consiste pas seulement à passer de la position horizontale à la verticale, selon E. Straus [15] mais à entrer dans un autre rapport à l’égard du fond, à la fois d’opposition et d’appui, qui permet d’esquisser une première affirmation de soi et qui est une libération perpétuellement en acte [16]. La stance s’appuie dans un sol porteur et dans la confiance basale en la pérennité du monde [17] pour ouvrir le champ de présence adossé à l’arrière-plan temporel, l’horizon arrière constitué dans l’expérience de l’intercorporéité originelle avec la mère dans la qualité de sa portance. Blankenburg situe l’essence du trouble schizophrénique dans la structure de l’expérience du monde et montre comment dans l’hébéphrénie, la perte de l’évidence naturelle est l’effondrement du sol de l’expérience quotidienne, qui est l’appui basal de l’aptitude spontanée à la vie et de l’ancrage dans cette puissance vitale porteuse. Dans le monde de l’hébéphrène, tout est douteux, vacillant, flou, problématique, parce que sans assises. Privé de son autodétermination, de l’appui pour se laisser aller et être soi [18], le schizophrène reste perplexe devant les choses. Il est condamné à la tache impossible de tenter de refonder son ancrage dans le monde et sa stance.

      L’enfant jusque là tenu, se tient seul, quitte l’orbe maternel, s’aventure dans le monde entre angoisse et jubilation et prend le risque d’exister, mû par l’élan vital bergsonien dont Minkowski montre la fécondité dans le champ de la psychiatrie [19]. Il constitue l’élan processuel de l’être vers l’avant dans son engagement dans le monde. La stance permet l’incarnation dans le corps propre de l’enfant du centre de gravité que Winnicott situe d’abord dans l’entre-deux de la relation mère/enfant [20], en jeu dans l’équilibre sans cesse négocié entre redressement dans la verticalité, marche dans l’horizontalité et chute possible. Détenir en soi son centre de gravité accomplit la conquête de l’autonomie et le pas décisif franchi dans l’axe fusion/séparation permettant d’éprouver la capacité à être seul [21]. La stance a pour condition de possibilité la portance.


Capture d’écran 2018-10-13 à 19.32.26.pngGrèce antique – Apprentissage (gravure planche 1869)

La portance

    Le terme portance est issu de la mécanique des fluides. L’étymologie latine le dispute à portare, conduire à bon port et à ferre, porter, porter en soi, porter un enfant, produire des fruits. La portance spécifie la dimension existentiale originaire du Mitsein , de l’être-avec ontologique fondé dans la néoténie biologique et l’absolue nécessité de l’autre pour survivre. De la gestation au tombeau, elle est un mandat anthropologique qui institue les ordres de la famille, de la communauté et de la piété filiale sur la contenance, la suppléance et la sollicitude. La portance répond à l’Hilflosigkeit freudienne, la détresse originaire de la naissance et à la déréliction, le vécu d’abandon des hommes et des dieux comme en atteste l’appel à la mère dans la démence sénile régressée et dans la clinique des champs de bataille. Aux limites de la vie humaine, le cri traduisant le vécu d’être jeté au monde devient réquisit d’assistance quasi sacré qui est au fondement de l’éthique. À la naissance, qui est passage de l’aire prégravitationnelle à l’aire gravitationnelle, les bras maternels réalisent un enveloppement qui succède à l’enveloppe utérine [22]. Winnicott découvre l’importance de la qualité de la portance maternelle sur le processus d’humanisation à travers les notions de holding et de handling, la tenue et le soin du bébé et la Préoccupation Maternelle Primaire [23] qui traduit son état de sollicitude et de dévotion. Les défaillances de la portance, son absence dans la déprivation ou ses excès dans l’empiètement, déterminent les agonies primitives. Certaines mères en souffrance de portance pour elles-mêmes portent leur enfant comme un poids, un fardeau encombrant importable, insupportable. Le complexe de la mère morte thématisé par le psychanalyste A. Green [24] montre comment une mère psychiquement morte pour son enfant parce qu’absorbée par un deuil, une dépression, etc., ne parvient pas à porter psychiquement son bébé. Il en restera fragile, enclin à des effondrements, obligé de se porter lui-même, voire de tenter de porter sa mère. L’hospitalisme thématisé par Spitz atteint des enfants mal portés, laissés tomber, emportés dans le chaos du monde et déportés en institutions anonymisantes.

     Par le concept de Moi-peau, D. Anzieu rend compte de la constitution du Moi contenant ses contenus psychiques et s’élabore par l’intériorisation du holding et du handling en fonctions de maintenance et de contenance [25]. J. Clerget différencie dans la portance maternelle le portage, concrétisation du fait de porter [26] : la mère suffisamment bonne est doublement porteuse dans le portage et le soin du bébé et dans la portance, le portant aussi dans sa pensée, son regard, sa voix, etc. Observant un enfant qui essaie de marcher, nous le voyons se tourner fréquemment vers sa mère pour s’assurer qu’elle le regarde ; dès qu’elle cesse de l’observer, les chutes du petit explorateur sont beaucoup plus fréquentes comme s’il n’était plus tenu par le fil du regard maternel, invisible pour autrui mais qui pour lui réalise le cordon ombilical le reliant à sa base de sécurité. La portance est un être-avec originel qui porte l’enfant à se porter lui-même, le porte à l’existence puisqu’il ne le peut de soi seul. Elle possibilise la stance par un prêt de solidité et de permanence où s’enracine rien moins que la capacité à prendre son essor. Elle se constitue dans la continuité, la consistance, la cohérence et chaque mère réalise la portance selon son style, selon son rapport à son être, écrit E. de Saint-Aubert [27], en réactualisant quelque chose de la portance jadis reçue des autres, à partir de l’assise existentielle actuelle. Au plus intime de nos motivations de parents et de nos vocations de soignants s’intriquent peut-être le plaisir de porter et le désir de transmettre la qualité de la portance dont nous avons bénéficié.


5. Fonctions de la portance

     Quand la solidité de portance est suffisante, l’enfant y dépose son être et repose, soulagé de sa charge d’avoir à être. Il peut se laisser être et se laisser aller. La mère est aussi porte-parole de l’Infans qu’elle portera un jour à parler de lui seul [26]. Selon J. Clerget, la portance est partance dans l’aventure indéterminée de porter l’enfant à se porter lui-même et partance dans la nécessité pour la mère de le quitter, de s’absenter de la présence réelle. La portance authentique sait se faire peu à peu discrète pour donner à l’enfant l’occasion de grandir. Elle s’intériorise dans le sentiment de confiance de compter pour les autres et l’aptitude à savoir se comporter. Un bébé séparé de sa mère peut continuer à se sentir porté et s’il a été bien porté sera bien portant. E. de Saint-Aubert écrit :

« La portance se joue avant tout au présent – même si ses effets peuvent retentir sur toute une vie, ce retentissement passe par une perpétuelle actualisation (…). Alors qu’elle laisse en nous des traces structurelles les plus capitales, la portance ne laisse pas forcément des traces mnésiques précises sous la forme classique d’un souvenir stocké disponible » ([27] p. 338).


Emblema - la chute d'Icare_CIV.gifLa chute d’Icare, Livre d’emblèmes d’Andrea Alciato, gravé par Jörg Breu

La chute

     […]  si le circassien et le danseur font de la chute un art, tomber est l’horizon toujours possible de la portance et de la stance : perte d’assises, dérobement du sol, déchéance du corps, fatigue existentielle, affaissement dépressif, effondrement mélancolique, deuils, trahisons et ruptures des liens, etc., les crises existentielles et psychopathologiques font la texture de la douleur d’exister. La chute dans toutes ses acceptions réactualise toujours plus ou moins la crainte de l’effondrement et les agonies primitives émergeant des tréfonds de la détresse enfantineWinnicott les recueille, telle la crainte de tomber sans fin qui, avec des intensités variables, fait partie des universaux de la nature humaine puisque chaque bébé est confronté aux aléas de la portance [32]. Pour Binswanger, la chute et son contraire, l’ascension, sont une dimension spatiale de l’existence incarnée qui réalisent une direction de sens (Bedeutungsrichtung), une structure anthropologique de monde, une grande orientation de l’existence, une possibilité concrète de la spatialité vécue [33].

« Lorsqu’une déception brutale nous fait tomber des nues, c’est réellement que nous tombons mais ce n’est pas une chute purement physique (…). En un tel instant, notre existence est effectivement lésée, arrachée à l’appui qu’elle prend sur le monde et rejetée sur elle-même (…). Ici ontologiquement parlant nous heurtons le fond » ([34], p. 199–200).

    Si le langage invente spontanément de nombreuses occurrences au verbe tomber, tomber par terre, tomber des nues, tomber mort, etc., c’est qu’au-delà des significations régionales et des métaphores langagières, tomber est un noyau de sens qui indique la direction générale du Dasein vers le bas : la déstabilisation, la déception, l’affaissement, l’effondrement de stance.

AUTEURS : Chamond Jeanine, Bloc Lucas, Moreira Virginia, Wolf-Fédida Mareike. Stance, portance et chute. Pour une anthropologie phénoménologique de la tenue en le monde. L’Evolution psychatrique – Volume 83 janv.Mars 2018, p. 137-147. (Extrait)


Références

(14) –  L. Siard-NayLa stance et le développement postural entre corps porteur et corps en apparition – Evol Psychom, 23 (94) (2011), pp. 189-190
(15) –  E. Straus, Psychiatrie und philosophie – H.W. Gruhle, R. Jung, W. Mayer-Gross, M. Müller (Eds.), Psychiatrie der Gegenwart: Forschung und Praxis. Band I,2, Grundlagen und Methoden der klinischen Psychiatrie, Springer, Berlin-Göttingen-Heidelberg (1963), pp. 926-930.
(16) –  M. Gennart, Corporéité et présence. Jalons pour une approche du corps dans la psychose – Le Cercle Herméneutique, Argenteuil (2011)
(17) –  J. Chamond, Composantes basales de la confiance et rapport au monde : l’apport de la phénoménologie à la psychopathologie – Info Psychiatr, 3 (1999), pp. 245-250
(18) –  W. Blankenburg,  La perte de l’évidence naturelle – PUF, Paris (1991)
(19) –  E. Minkowski,  Le temps vécu. Etudes phénoménologiques et psychopathologiques –  PUF, coll. « Quadrige », Paris (2013)
(20) –  D.W. Winnicott,  L’angoisse associée à l’insécurité – De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 198-200
(21) –  D.W. Winnicott,  La capacité d’être seul – De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 325-330
(22) –  D.W. Winnicott,  La nature humaine – Gallimard, Paris (1988)
(23) –  De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris (1969), pp. 285-290(23) –  D.W. Winnicott,  La préoccupation maternelle primaire
(24) –  narcissisme de mort, Minuit, Paris (2007)(24) –  A. Green,  Narcissisme de vie
(25) –  D. Anzieu,  Le Moi-peau – Dunod, Paris (1985)
(26) –  J. Clerget, Portance, Phorie – R. Prieur (Ed.), Des bébés bien portés, Erès, coll. « Les dossiers de Spirale », Toulouse (2012), pp. 91-100
(27) –  E. De Saint-Aubert, Introduction à la notion de portance – Arch Phil, 79 (2016), pp. 317-320
(28) –  A. Braconnier, B. Golse (Eds.), Winnicott et la création humaine, Erès, coll. « Le Carnet psy », Toulouse (2012), pp. 17-20P. Delion,  Donald Winnicott, Michel Tournier et la fonction phorique
(29) – L. BinswangerAnalyse existentielle et psychothérapie – Introduction à l’analyse existentielle, Minuit, Paris (1971), pp. 149-150
(30) –  Psychiatr Sci Hum Neurosci, 5 (2007), pp. 37-40C. Gros,  Construction dans l’analyse : le transfert comme construction d’un espace porteur et comme reconstruction
(31) –  Vrin, Paris (2007)M. Boss, Psychanalyse et analytique du Dasein
(32) –  Gallimard, Paris (2000)D.W. WinnicottLa crainte de l’effondrement et autres situations cliniques
(33) –  J. Chamond (Ed.), Les directions de sens. Phénoménologie et psychopathologie de l’espace vécu, Le Cercle Herméneutique, Argenteuil (2004)
(34) –  L. BinswangerLe rêve et l’existence,  Introduction à l’analyse existentielle, Minuit, Paris (1971), pp. 199-200


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L’expérience du vide et l’éveil du sentiment de vertige


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Vue plongeante sur la Place de la Cathédrale à partir de la terrasse centrale

L’éveil du sentiment du vertige

Gaston Bachelard (1884-1962)      Dans son ouvrage La terre et les rêveries de la volonté, Gaston Bachelard souligne que le sentiment du vertige habite chaque homme même si chez certains, il est profondément assoupi dans leur inconscient. Il peut se manifester à tout moment si les circonstances s’y prêtent et dans ce cas grande est la probabilité qu’il s’installe pour toujours dans la conscience et la vie de celui qui en a fait l’expérience. Pour appuyer son propos, Bachelard nous confie une expérience personnelle qu’il a vécu à vingt ans lorsqu’il a grimpé l’escalier aérien qui conduit à la lanterne de la flèche du clocher de la cathédrale de Strasbourg qui culmine à 142 m du sol. Si au commencement de l’ascension, l’escalier est encloisonné entre la succession des colonnettes extérieures, vers la fin il se développe sans aucune protection au-dessus du vide et un sentiment de panique submerge alors le grimpeur qui ne bénéficie plus pour sa protection qu’une mince rampe sur laquelle il s’agrippe. Cette expérience du vertige est traumatisante et marque la conscience de celui qui l’a éprouvé à jamais. Il aura fait l’expérience de la vulnérabilité totale, de la solitude extrême «jusqu’au fond de son être» puisque rien, ni personne, ne peut lui venir en aide dans cette terrible épreuve. Toute sa vie, il revivra cette chute dans le vide qui ne s’est pas produite mais qu’il a vécu de manière intense par l’imagination.

winnicott.jpg      Le psychanalyste Gilbert Diatkine considère que la crainte de « tomber à jamais dans le vide » est une variante de l’angoisse de l’effondrement, une “angoisse disséquante primitive” faisant partie des primitive agonies décrites par Winnicott comme des expériences si pénibles que « le mot d’angoisse n’est pas assez fort » pour elles (D. W. Winnicott, 1971, La crainte de l’effondrement, p. 208 ; trad. franç. M. Gribinski, in D. W. Winnicott, 1989, La crainte de l’effondrement et autres travaux cliniques, trad. franç. J. Kalmanovitch et M. Gribinski, Paris, Gallimard, 2000, 373 p.). C’est Michel Gribinski qui a traduit Primitive Agony par « angoisse disséquante primitive ». (crédit « Le rire » par Gilbert Diatkine, CAIRN). Les agonies primitives rejoignent aussi ce qu’on appelle angoisses de morcellement et qui dési­gnent le manque d’unité du sujet, le défaut d’intégration psychosomatique qui existe alors chez lui : le sujet, tel le bébé aux débuts de sa vie ou bien encore le malade psychotique, par exemple, vit des expériences chaotiques, éparses et douloureuses de chute, démembrement, dispersion, d’éclatement, d’intrusion, etc.  La crainte de l’effondrement, projetée dans le futur, serait l’écho d’un « effondrement de l’institution du self unitaire » vécu-éprouvé dans le passé. comme la naissance et la mort psychique connue lors de la première séparation avec la mère. Ce breakdown, marquant de son traçage négativant la chair vive du tissu psychique, aurait laissé un vide, une lacune, dont l’activation serait à la source d’angoisses disséquantes primitives et impensables. Au creux de l’être en proie à une crainte de l’effondrement (breakdown), résiderait un non-being, trace blanche, lacunaire d’une « mémoire amnésique » (André Green) d’un « quelque chose (qui) aurait pu être bénéfique (et où) rien ne s’est produit ». (crédit « La crainte de l’effondrement et autres situation s cliniques » par D.W. Winnicott par Christian Delourmel, CAIRN). Dans « La crainte de l’effondrement – Figures du Vide » (Nouvelle Revue de Psychanalyse – Gallimard – 1975), Winicott cite parmi les agonies primitives du jeune enfant le fait de « Ne pas cesser de tomber »  (Défense : l’auto-maintien)

Gilbert Durand    Si ce sentiment du vertige s’est éveillé à l’occasion d’un évènement déclencheur, c’est qu’il devait être là, enfoui dans l’inconscient, «prêt à l’emploi», légué par l’inconscient collectif au sens jungien du terme sous forme d’instinct ou d’archétype. Le disciple de Bachelard Gilbert Durand, dans les Structures anthropologiques de l’imaginaire, explique cet engramme de la chute par les expériences physiologiques que vivent le nourrisson au moment de la naissance et le jeune enfant lors de l’apprentissage de la marche :

        « L’engramme de la chute est en effet renforcé dés la première enfance par l’épreuve de la pesanteur que l’enfant expérimente lors du pénible apprentissage de la marche. Cette dernière n’est rien d’autre qu’une chute correctement utilisée comme support de la station droite, et dont l’échec est sanctionné par des chutes réelles, par des chocs, des blessures légères qui aggravent le caractère péjoratif de la dominante réflexe. Pour le bipède vertical que nous sommes, le sens de la chute et de la pesanteur accompagne toutes nos premières tentatives autocinétiques et locomotrices »

      Nous avons dans un article précédent (c’est  ICI) présenté un autre évènement qui pourrait être fondateur du sentiment de vertige et qui relève de l’anthropologie des origines, celui de la chute des arbres où vivaient et dormaient pour subvenir à leurs besoins et se protéger des prédateurs nos lointains ancêtres, les primates. Gaston Blanchard cite cette hypothèse défendue par l’écrivain Jack London dans son essai L’air et les songes. Dans sa biographie de l’écrivain grec Alexandre Papadiamantis (1851-1911) dont les œuvres sont souvent marquées par les thèmes de la chute et de la mort, G. Valétas, cité par René Bouchet, cite une expérience précoce de chute d’un arbre qui aurait profondément marqué l’écrivain dans son âme et dans son corps :

     « Souvent il disparaît, monte sur des rochers, marche le long des précipices, escalade des arbres, se met à califourchon sur leurs branches, se balance, tout seul ou avec d’autres enfants. Plus âgé, il racontait sa chute d’un figuier dont une branche s’était cassée alors qu’il s’y balançait. Il était tombé de haut, s’était cogné, et s’il n’était pas parvenu à s’agripper il aurait été précipité depuis le mur jusque dans la ravine et se serait tué. Il s’était blessé à la main gauche et la guérison avait demandé des mois. Il lui restait une cicatrice à la main ainsi qu’une grande entaille sur le pied. » (G. Valentas)

    Ainsi, Alexandre Papadiamantis fait partie de tous ceux  qui dans les espèces humaine et pré-humaine ont, comme l’explique Jack London, fait l’expérience de la chute dans le vide et ont survécu. C’est alors à eux, plus qu’aux nourrissons et aux jeunes enfants qui expérimentent la marche, que le genre humain devrait ce leg de la peur panique du vide et du sentiment du vertige.

L’appel du vide

  • Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. (Milan Kundera)
  • Le Vide/essai de cirque, « C’est quelqu’un qui s’accroche à ce qui tombera, c’est quelqu’un qui se casse la gueule ». (extrait du dossier artistique de la compagnie)
  • « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi« . (Nietzsche


La flèche de la cathédrale de Strasbourg

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vue aérienne de la flèche de la cathédrale de Strasbourg

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Vue plongeante sur la place depuis le petit étage de la haute tour
et tourelle d’escalier dans la grande tour


La première expérience du vertige de Gaston Bachelard dans la flèche de la cathédrale de Strasbourg

capture-decran-2016-12-07-a-21-31-06      Un des grands malheurs de ma vie inconsciente est d’être monté jusqu’à la lanterne de la flèche de Strasbourg. J’avais vingt ans. Jusque-là, je ne connaissais que les modestes clochers de la campagne champenoise. Que de fois j’avais profité d’une porte négligemment ouverte pour gravir à l’intérieur de la tour du clocher, vivant sans crainte dans un monde d’escaliers et d’échelles. J’ai passé près de l’auvent des cloches bien des heures à regarder la belle rivière, les collines, les coteaux. La vue sur la colline que nous appelons, à Bar-sur-Aube, la montagne Sainte-Germaine donne un monde circulaire bien clos dont le clocher est le centre. Quel décor pour y rêver l’impérialisme du sujet sur le spectacle contemplé ! Mais, à Strasbourg, l’ascension est brusquement inhumaine. En suivant le guide dans l’escalier de pierre, le visiteur est d’abord gardé à main droite par les fines colonnettes, mais subitement, très près du sommet, ce réseau ajouré des colonnes s’arrête. À droite, c’est alors le vide, le grand vide au-dessus des toits. L’escalier tourne si vite que le visiteur est bien seul, loin du guide. Alors la vie dépend de la main sur la rampe…

Une tour octogonale surmontée par une flèche de dentelle de grès fait culminer la cathédrale de Strasbourg à 142,8 m du sol

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Escalier à vis gemellée dans les « Schnecken » – Strasbourg Photo

    °°°
     Monter et descendre, deux fois quelques minutes d’un vertige absolu, et voilà un psychisme marqué pour la vie…

       Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. En écrivant cette page, j’ai souffert, en la recopiant je souffre comme d’une aventure neuve, réelle. Dernièrement, lisant un livre où je ne m’attendais guère à retrouver mon histoire, ce souvenir m’a empêché de poursuivre ma lecture. Je transcris ce passage (Guillaume Depping, Merveilles de la Force et de l’Adresse, Paris, 1871) : 

« La plupart des étrangers s’arrêtent à la plate-forme, mais les fanatiques, les gens à longue haleine et les ingambes pénètrent plus haut dans les quatre tourelles conduisant à la base de cette pyramide octane, très hardie et très légère, qui constitue la flèche. Vous qui n’êtes pas affligés de trop d’embonpoint et ne craignez pas les étourdissements, vous pouvez encore gravir, au-delà des tourelles, les huit escaliers tournants qui rampent aux huit angles, jusqu’à la lanterne. Goethe exécuta plus d’une fois cette ascension, précisément pour s’aguerrir contre le vertige. Il a gravé son nom sur la pierre des tourelles… » 

      Je ne comprends guère l’architecture décrite par Depping, elle n’évoque rien dans mes souvenirs clairs. Je suis tout entier à ma souffrance. Dans un style malebranchien, je dirais volontiers qu’une telle sensibilité qui trouble ma lecture vient d’une imagination blessée. Des psychanalystes chercheront peut-être des raisons morales à une telle sensibilité. Mais rien n’explique à mes yeux que de si nombreuses impressions de vertige se soient liées à ce souvenir-là, si clairement précis, si nettement défini, si isolé dans mon histoire. À peine redescendu sur terre, la joie de vivre m’est revenue sans mélange. J’ai bu le vin du Rhin et les vins de Moselle avec, je pense, le sens délicat des hommages qu’ils peuvent recevoir d’un Champenois. Mais toutes ces joies n’ont pas empêché le malheur psychique de se constituer en moi. Ma chute imaginaire continue à tourmenter mes rêves. Dès qu’un cauchemar angoissé revient, je sais bien que· je vais tomber sur les toits de Strasbourg. Et si je meurs dans mon lit, c’est de cette chute imaginaire que je mourrai, le cœur serré, le cœur brisé. Les maladies ne sont bien souvent que des causes supplémentaires. Il est des images plus nocives, plus cruelles, des images qui ne pardonnent pas.

plan-fleche

Le plan de la flèche laisse apparaître une structure quasi-moléculaire On distingue parfaitement les 8 arêtes de la pyramide, qui soutiennent les 8 escaliers permettant l’ascension finale. (Illustration provenant de « La Cathédrale de Strasbourg » de Michel Zehnacker aux éditions Alsatia.)


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