W.B. Yeats – Le chagrin de l’amour

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yeats

William Butler Yeats (1865-1939)

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Le chagrin de l’amour

Le piaillement d’un moineau sur le toit
La lune étincelante par tout le ciel
Et toute cette harmonie fameuse, les feuillages,
Avaient bien effacé l’image de l’homme, et son cri d’angoisse

Mais une fille surgit, aux lèvres rouges de deuil,
Qui sembla la grandeur du monde en larmes,
Condamnée comme Ulysse et les vaisseaux qui boitent
Au loin, fière comme Priam assassiné.

Surgit, et dans l’instant les gouttières bruyantes,
La lune qui grimpait à un ciel vide
Et toute cette lamentation dans les feuillages
Ne purent qu’être l’image de l’homme, et tout son cri.

W.B. Yeats, octobre 1891 – traduction Yves Bonnafoy

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Maud Gonne     Ce poème est d’octobre 1891. Il fut publié l’année suivante dans The Countess Kathleen. Il fait allusion à l’amour contrarié de Yeats, la militante de la cause irlandaise Maud Gonne, rencontrée deux années plus tôt en 1889 à qui il a proposé une vie commune et s’est vu opposer un refus. La jeune femme continuera à obséder longtemps le poète qui renouvellera  à plusieurs reprises sa proposition. Dans sa préface à l’édition française de Quarante-cinq poèmes de 1993 (NRF/ Gallimard) , Yves Bonnefoy insiste sur la rupture avec le formalisme et l’idéal victorien que représente le style poétique de Yeats :

« Yeats constate rapidement que toute cette « famous harmony of leaves », tout cet effet de tenture aux mille fleurs, dessinée par les Victoriens,
                                Had blotted out man’s image and his cry
et dans ce poème fameux, The Sorrow of loves, c’est par un vers du type nouveau :
                                  A girl arose that had red mournful lips
que l’écriture encore un peu trop artiste se déchire : ces mots étant d’ailleurs une évocation de Maud Gonne, ce qui montre bien de quelle nature contradictoire, paradoxale, à la fois plénitude et mort, est pour Yeats l’expérience de la beauté. En vérité, c’est la fascination pour un être qui lui-même rompait avec l’idéalisation conventionnelle et factice, c’est Maud Gonne qui a permis à sa poésie ses premiers moments de fulguration – c’est elle qui fut le « burning cloud«  qui en dissipa les brumes. Dés No second Troy, en 1912, un éclair de la même sorte :
                                 Was there another Troy for her to burn ?
reconnait ce fait qu’il exprime, révèle que la poésie symboliste, avec ses parapets de mots rares et ses mâchicoulis de symboles, est elle aussi la nouvelle Troie que cette nouvelle Hélène, dotée comme l’antique de la terrible beauté, va mettre en feu et détruire ; et c’est Maud Gonne encore qui permettra à Yeats, par la suite, d’approfondir l’intuition de la finitude qui est au cœur de ces fulgurances : en vieillissant, simplement.

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The Sorrow of Love

The brawling of a sparrow in the eaves,
The brilliant moon and all the milky sky,
And all that famous harmony of leaves,
Had blotted out man’s image and his cry.

A girl arose that had red mournful lips
And seemed the greatness of the world in tears,
Doomed like Odysseus and the labouring ships
And proud as Priam murdered with his peers;

Arose, and on the instant clamorous eaves,
A climbing moon upon an empty sky,
And all that lamentation of the leaves,
Could but compose man’s image and his cry.

W.B. Yeats

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