Kathleen Ferrier, la cantatrice à la « voix mêlée de couleur grise »


article publié une première fois le 28 novembre 2014

Kathleen Ferrier (1912-1953)Kathleen Ferrier (1912-1953)

      Kathleen Mary Ferrier était une extraordinaire contralto anglaise qui avait acquis une renommée internationale grâce à la scène, aux concerts et à ses enregistrements. Son répertoire s’étendait de la chanson folklorique et de la ballade populaire aux œuvres classiques de Bach, de Brahms, de Mahler et d’Elgar. Sa mort, le 8 octobre 1953, causée au sommet de sa gloire par un cancer, a consterné le monde de la musique et le grand public, qui ne connaissait pas la nature de la maladie. Voici ce qu’en disait l’artiste photographe Isabelle Françaix, dans une présentation de la chanteuse :

   « Kathleen Ferrier, dont la brève carrière a suffi cependant à marquer profondément les âmes, dont la voix pure, lumineuse et ample rayonne aujourd’hui encore sur ceux qui la découvrent, dont la « présence » bouleversante est plus forte encore que le tragique souvenir de son « destin d’artiste » brisé par un cancer décelé trop tard. »

Parmi les âmes marquées profondément par cette présence exceptionnelle figurent celles de deux hommes de lettres : le poète Yves Bonnefoy qui lui consacra un poème cinq années après sa mort en 1958 et un jeune auteur de 22 ans, Benoît Mailliet Le Penven qui écrivit en 1997 « la voix de Kathleen Ferrier » un livre qui est un véritable essai amoureux pour celle qu’il avait découvert à l’âge de 15 ans en l’écoutant interpréter Mahler et Brahms :

    « Cette découverte fut un choc véritablement physique (frissons par vagues, souffle coupé, yeux brûlants). Je voyais poindre déjà le sens renouvelé du beau, de la pure émotion esthétique. Le chant grégorien, le Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg et l’Art de la fugue, les chorals de Buxtehude… tel avait été l’univers musical de mon enfance, qui avait eu cette clarté égale, harmonieuse et méditative que prend la lumière d’une après-midi d’été dans une église romane du Val-de-Loire : la voix de Kathleen Ferrier en modifiait soudain la perspective et la profondeur, y apportant une luminosité nouvelle en même temps qu’une sorte de ténèbres. » et encore : « Je crois aux rencontres, aux intercesseurs : Kathleen Ferrier fut pour moi l’un et l’autre. Après cette rencontre, je m’attachai à mieux connaître l’être dont la voix avait chanté en moi comme un appel de l’autre rive. »

Kathleen Ferrier – « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Mahler: Rückert-Lieder n°3) – Bruno Walter – Wienr Philharmoniker.


Les Rückert-Lieder sont cinq chants pour voix et orchestre composés par Gustav Mahler en 1901 et 1902. Ils furent créés à Vienne en 1905. Les poèmes sont extraits d’œuvres de Friedrich Rückert.

Les cinq chants sont (par ordre chronologique de composition) :

  1. Blicke mir nicht in die Lieder
  2. Ich atmet’ einen linden Duft
  3. Ich bin der Welt abhanden gekommen
  4. Um Mitternacht
  5. Liebst du um Schönheit

Ich bin der Welt abhanden gekommen (chant 3), Pureté et transcendance.

   Nous avons trouvé sur un site consacré à Malher  (c’est ICI) une présentation lumineuse  de cette musique de Malher et l’admirable lied de Ruckert en allemand et dans sa traduction française. Nous vous les livrons tels quels :

     «  Selon les termes de John Williamson, ce poème est une « peinture étonnamment épurée d’une paix transcendante ». Et c’est bien sur la transcendance de ce monde isolé, paisible et solitaire, inoffensif et tranquille, que Mahler insiste avec une musique extrêmement méditative, bouleversante d’émotions, douée d’une portée quasi métaphysique. La description de cette dimension extra-ordinaire d’un paradis littéralement coupé du monde se fond tout naturellement dans cette suite de sons majestueusement assemblée par le génie créatif de Mahler ; Mahler fait bien plus que transposer des mots en sons, car il y intègre une amplification épique des émotions que délivre le texte de Rückert, surtout dans la partie finale du chant, où « la vision tout entière doit être résumée dans une libération émotionnelle sous les mots « In meinem Lieben », chantés pianissimo : un sommet d’intensité retenue » (Williamson). Là où l’émotion est à son comble se trouve pourtant à mon avis sur la note instable, fragile et très aigüe et surtout très inattendue jouée pianissimo tout à la fin. Cette note surgit de façon extraordinaire, très doucement, et crée la surprise car on se demande vraiment comment une retenue musicale aussi magique est possible. Cette note trouve pourtant sa place dans la suite logique de la mélodie développée par Mahler, mais on se demande vraiment comment il est possible de l’atteindre tellement elle constitue un sommet émotionnel des plus éloignés… »

Ich bin der Welt abhangen gekommen,             Me voilà coupé du monde
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,           dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
sie hat so lange nichts von mir vernommen,   il n’a depuis longtemps rien entendu de moi,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !        il peut bien croire que je suis mort !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,        Et peu importe, à vrai dire,
ob sie mich für gestorben hält,                          si je passe pour mort à ses yeux.
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,        Et je n’ai rien à y redire,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.      car il est vrai que je suis mort au monde.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,            Je suis mort au monde et à son tumulte
und ruh in einem stillen Gebiet.                       et je repose dans un coin tranquille.
Ich leb allein in meinem Himmel                     Je vis solitaire dans mon ciel,
in meinem Lieben, in meinem Lied                 dans mon amour, dans mon chant.


Kathleen Ferrier -  (1912-1953)

A la voix de Kathleen Ferrier, poème d’Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy (1923)

Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.

Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
Comme si au delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.

Ô lumière et néant de lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,
Ô source, quand ce fut profondément le soir !

Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.

Yves Bonnefoy, extrait de Hier régnant désert, Mercure de de France 1959, c1958.


   Vincent Vivès dans un chapitre de son Essai-commentaire sur « Poèmes » d’Yves Bonnefoy (Folio-Gallimard, 2010) a analysé ce poème dédié par celui-ci à la cantatrice (Une voix : Kathleen Ferrier, p. 138)

Vincent Vivès

« Coprésence des mots et du corps, la voix est de nature dialectique. Cette nature essentiellement dialectique de la voix, le poète la nomme ironie. Ironie est à prendre ici au sens fort que les romantiques lui donnaient, de Schlegel à Baudelaire : conscience écartelée dans les contraires. Ainsi est le poème « la voix de Kathleene Ferrier », voix où « toute douceur toute ironie se rassemblaient » (Hier, p.159). Voix « mêlée de couleur grise », c’est-à-dire où le blanc et le noir s’interpénètrent, mais aussi lieu de compénétration de la couleur et du timbre. Voix qui connait « les deux rives » que sont « L’extrême joie et l’extrême douleur ». La voix-cri de Douve n’engageait rien qu’elle-même et se refermait sans avoir touché rien d’autre que l’inanité de toute parole. La voix éthique délaisse l’allégorie stérile et s’incarne dans la personne de la contralto anglaise morte prématurément d’un cancer en 1953 (date, rappelons-le de la publication de Douve). La célèbre cantatrice s’était fait connaître dans une trop courte carrière en interprétant Gluck (Orphée et Eurydice) et Gustav Mahler (Kindertotenlieder, Das Lied der Erde). Il est fort intéressant de comprendre comment la voix de Kathleen Ferrier est caractérisée dans le poème qui lui est dédié : Yves Bonnefoy en effet y indique une esthétique ainsi qu’une éthique qui font fi de la transposition d’art. (…) L’univers musical d’Yves Bonnefoy est fondé sur l’intensité révélée par le rythme et le timbre. Ce sont deux éléments que nous retrouvons dans le poème. Mais chose surprenante au premier abord si l’on se réfère à l’objet qu’est la voix (et particulièrement dans le contexte du chant lyrique de tradition savante), le poète ne s’arrête à aucun moment sur la tessiture de la voix. Rythme et timbre sont pour lui pertinents, mais non la hauteur (quoique l’on puise dire que le timbre lui-même varie en fonction de la hauteur de la note sur laquelle un son est émis). Le timbre est en effet amplement caractérisé (« cristal » et « brume », « voilée », « couleur grise ») au détriment de l’ambigus et de la tessiture spécifiques des contraltos (célébrées depuis l’époque romantique pour leurs voix ambiguës, androgynes – qui avaient remplacé celles des castrats – et leur puissance d’expressivité atteinte dans les notes les plus graves de l’organe féminin). Yves Bonnefoy choisit de privilégier l’un des aspects de la voix, le timbre, dans la mesure où ce dernier fait toujours entendre dans son sillage le langage, lui-même défini comme « un ici qui respire et expire l’ailleurs, méduse aux dimensions d’une mer qui serait le monde » (La longue chaîne de l’ancre) La voix est présence intérieure, s’incarnant tout à la fois et indifféremment dans le grain d’une émission, dans les timbres et le rythme de la matière allitérative du langage.»         –   Vincent Vivès


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Hommage d’Yves Bonnefoy à Kathleen Ferrier, la cantatrice à la « voix mêlée de couleur grise »


Kathleen Ferrier (1912-1953)Kathleen Ferrier (1912-1953)

      Kathleen Mary Ferrier est une extraordinaire contralto anglaise qui a acquis une renommée internationale grâce à la scène, aux concerts et à ses enregistrements. Son répertoire s’étendait de la chanson folklorique et de la ballade populaire aux œuvres classiques de Bach, de Brahms, de Mahler et d’Elgar. Sa mort, le 8 octobre 1953, causée au sommet de sa gloire par un cancer, a consterné le monde de la musique et le grand public, qui ne connaissait pas la nature de la maladie. Voici ce qu’en disait l’artiste photographe Isabelle Françaix, dans une présentation de la chanteuse :

«  Kathleen Ferrier, dont la brève carrière a suffi cependant à marquer profondément les âmes, dont la voix pure, lumineuse et ample rayonne aujourd’hui encore sur ceux qui la découvrent, dont la « présence » bouleversante est plus forte encore que le tragique souvenir de son « destin d’artiste » brisé par un cancer décelé trop tard. »

    Parmi les âmes marquées profondément par cette présence exceptionnelle figurent celles de deux hommes de lettres : le poète Yves Bonnefoy qui lui consacra un poème cinq années après sa mort en 1958 et un jeune auteur de 22 ans, Benoît Mailliet Le Penven qui écrivit en 1997 « la voix de Kathleen Ferrier » un livre qui est un véritable essai amoureux pour celle qu’il avait découvert à l’âge de 15 ans en l’écoutant interpréter Mahler et Brahms :

« Cette découverte fut un choc véritablement physique (frissons par vagues, souffle coupé, yeux brûlants). Je voyais poindre déjà le sens renouvelé du beau, de la pure émotion esthétique. Le chant grégorien, le Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg et l’Art de la fugue, les chorals de Buxtehude… tel avait été l’univers musical de mon enfance, qui avait eu cette clarté égale, harmonieuse et méditative que prend la lumière d’une après-midi d’été dans une église romane du Val-de-Loire : la voix de Kathleen Ferrier en modifiait soudain la perspective et la profondeur, y apportant une luminosité nouvelle en même temps qu’une sorte de ténèbres. » et encore : « Je crois aux rencontres, aux intercesseurs : Kathleen Ferrier fut pour moi l’un et l’autre. Après cette rencontre, je m’attachai à mieux connaître l’être dont la voix avait chanté en moi comme un appel de l’autre rive. »

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Kathleen Ferrier – « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (Mahler: Rückert-Lieder n°3) – Bruno Walter – Wienr Philharmoniker.

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Les Rückert-Lieder sont cinq chants pour voix et orchestre composés par Gustav Mahler en 1901 et 1902. Ils furent créés à Vienne en 1905. Les poèmes sont extraits d’œuvres de Friedrich Rückert.

Les cinq chants sont (par ordre chronologique de composition) :

  1. Blicke mir nicht in die Lieder
  2. Ich atmet’ einen linden Duft
  3. Ich bin der Welt abhanden gekommen
  4. Um Mitternacht
  5. Liebst du um Schönheit

Ich bin der Welt abhanden gekommen, (Je me suis retiré du monde) – (chant 3)

Pureté et transcendance

   Nous avons trouvé sur un site consacré à Malher  (c’est ICI) une présentation lumineuse  de cette musique de Malher et l’admirable lied de Ruckert en allemand et dans sa traduction française. Nous vous les livrons tels quels :

«  Selon les termes de John Williamson, ce poème est une « peinture étonnamment épurée d’une paix transcendante ». Et c’est bien sur la transcendance de ce monde isolé, paisible et solitaire, inoffensif et tranquille, que Mahler insiste avec une musique extrêmement méditative, bouleversante d’émotions, douée d’une portée quasi métaphysique. La description de cette dimension extra-ordinaire d’un paradis littéralement coupé du monde se fond tout naturellement dans cette suite de sons majestueusement assemblée par le génie créatif de Mahler ; Mahler fait bien plus que transposer des mots en sons, car il y intègre une amplification épique des émotions que délivre le texte de Rückert, surtout dans la partie finale du chant, où « la vision tout entière doit être résumée dans une libération émotionnelle sous les mots ‘In meinem Lieben’, chantés pianissimo : un sommet d’intensité retenue » (Williamson). Là où l’émotion est à son comble se trouve pourtant à mon avis sur la note instable, fragile et très aigüe et surtout très inattendue jouée pianissimo tout à la fin. Cette note surgit de façon extraordinaire, très doucement, et crée la surprise car on se demande vraiment comment une retenue musicale aussi magique est possible. Cette note trouve pourtant sa place dans la suite logique de la mélodie développée par Mahler, mais on se demande vraiment comment il est possible de l’atteindre tellement elle constitue un sommet émotionnel des plus éloignés… »

Ich bin der Welt abhangen gekommen,Me voilà coupé du monde
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
sie hat so lange nichts von mir vernommen,il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !il peut bien croire que je suis mort !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,Et peu importe, à vrai dire,
ob sie mich für gestorben hält,si je passe pour mort à ses yeux.
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,Et je n’ai rien à y redire,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.car il est vrai que je suis mort au monde.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,Je suis mort au monde et à son tumulte
und ruh in einem stillen Gebiet.et je repose dans un coin tranquille.
Ich leb allein in meinem HimmelJe vis solitaire dans mon ciel,
in meinem Lieben, in meinem Lieddans mon amour, dans mon chant.

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Kathleen Ferrier -  (1912-1953)

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A la voix de Kathleen Ferrier

Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.

Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
Comme si au delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.

Ô lumière et néant de lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,
Ô source, quand ce fut profondément le soir !

Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.

Yves Bonnefoy, extrait de Hier régnant désert, Mercure de de France 1959, c1958.

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Yves Bonnefoy (1923)

Yves Bonnefoy

Vincent Vivès dans un chapitre de son Essai-commentaire sur « Poèmes » d’Yves Bonnefoy (Folio-Gallimard, 2010) a analysé ce poème dédié par celui-ci à la cantatrice (Une voix : Kathleen Ferrier, p. 138)

Vincent Vivès

Vincent Vivès

« Coprésence des mots et du corps, la voix est de nature dialectique. Cette nature essentiellement dialectique de la voix, le poète la nomme ironie. Ironie est à prendre ici au sens fort que les romantiques lui donnaient, de Schlegel à Baudelaire : conscience écartelée dans les contraires. Ainsi est le poème « la voix de Kathleene Ferrier », voix où « toute douceur toute ironie se rassemblaient » (Hier, p.159). Voix « mêlée de couleur grise« , c’est-à-dire où le blanc et le noir s’interpénètrent, mais aussi lieu de compénétration de la couleur et du timbre. Voix qui connait « les deux rives » que sont « L’extrême joie et l’extrême douleur ». La voix-cri de Douve n’engageait rien qu’elle-même et se refermait sans avoir touché rien d’autre que l’inanité de toute parole. La voix éthique délaisse l’allégorie stérile et s’incarne dans la personne de la contralto anglaise morte prématurément d’un cancer en 1953 (date, rappelons-le de la publication de Douve). La célèbre cantatrice s’était fait connaître dans une trop courte carrière en interprétant Gluck (Orphée et Eurydice) et Gustav Mahler (Kindertotenlieder, Das Lied der Erde). Il est fort intéressant de comprendre comment la voix de Kathleen Ferrier est caractérisée dans le poème qui lui est dédié : Yves Bonnefoy en effet y indique une esthétique ainsi qu’une éthique qui font fi de la transposition d’art. (…) L’univers musical d’Yves Bonnefoy est fondé sur l’intensité révélée par le rythme et le timbre. Ce sont deux éléments que nous retrouvons dans le poème. Mais chose surprenante au premier abord si l’on se réfère à l’objet qu’est la voix (et particulièrement dans le contexte du chant lyrique de tradition savante), le poète ne s’arrête à aucun moment sur la tessiture de la voix. Rythme et timbre sont pour lui pertinents, mais non la hauteur (quoique l’on puise dire que le timbre lui-même varie en fonction de la hauteur de la note sur laquelle un son est émis). Le timbre est en effet amplement caractérisé (« cristal » et « brume », « voilée », « couleur grise ») au détriment de l’ambigus et de la tessiture spécifiques des contraltos (célébrées depuis l’époque romantique pour leurs voix ambiguës, androgynes – qui avaient remplacé celles des castrats – et leur puissance d’expressivité atteinte dans les notes les plus graves de l’organe féminin). Yves Bonnefoy choisit de privilégier l’un des aspects de la voix, le timbre, dans la mesure où ce dernier fait toujours entendre dans son sillage le langage, lui-même défini comme « un ici qui respire et expire l’ailleurs, méduse aux dimensions d’une mer qui serait le monde » (La longue chaîne de l’ancre) La voix est présence intérieure, s’incarnant tout à la fois et indifféremment dans le grain d’une émission, dans les timbres et le rythme de la matière allitérative du langage. »  –   Vincent Vivès

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Kathleen Ferrier – « Que faire sans Euridyce ? (Acte III) Gluck (Orphée et Eurydice) – (1998 – Remaster;) » de Kathleen Ferrier/Charles Bruck/Netherlands Opera Orchestra

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Kathleen Ferrier – final du Chant de la Terre ( l’Adieu) de Gustave Malher, interprété par Kathleen Ferrier sous la direction de Bruno Walter.

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DIE KINDERTOTENLIEDER : (Chants sur la mort des enfants) sont un cycle de cinq lieder pour voix et orchestre composé par Gustav Mahler de 1901  à 1904. – Rückert-lieder.

Les cinq chants sont :

  1. Nun will die Sonn’ so hell aufgehn
  2. Nun seh’ ich wohl, warum so dunkle Flammen
  3. Wenn dein Mütterlein
  4. Oft denk’ ich, sie sind nur ausgegangen
  5. In diesem Wetter, in diesem Braus

Nun will die Sonn so hell aufgehn (chant 1)

Nun will die Sonn so hell aufgehn,                 A présent le soleil radieux va se lever
als sei kein Unglück die Nacht geschehn.      comme si, la nuit, nul malheur n’avait frappé.
Das Unglück geschah nur mir allein,             Le malheur n’a frappé que moi seul,
die Sonne, sie scheinet allgemein.                  tandis que le soleil brille à la ronde.

Du musst nicht in dir verschränken,              N’enferme pas la nuit en ton coeur,
musst sie ins ewge Licht versenken.               plonge-là dans la lumière éternelle.
Ein Lämplein verlosch in meinem Zeit,         Une lampe s’est éteinte en ma demeure,
Heil sei Freundenlicht der Welt                       gloire à la lumière, joie du monde !

     °°°

Le 13 mai 1952, Kathleen Ferrier arrive à Vienne pour enregistrer Le Chant de la terre de Mahler sous la direction de Bruno Walter. Trois jours en studio ont été prévus pour graver cette œuvre. Kathleen sait déjà depuis une année qu’elle est atteinte d’un cancer. Jérôme Spycket dans sa biographie de la cantatrice écrira que la dernière séance d’enregistrement est dramatique : « Cette séance est dramatique, et laissera à tous ceux qui l’ont vécue, la gorge nouée, le souvenir d’une angoisse insupportable (…) Kathleen lutte désespérément contre elle-même. Souffrant au moindre geste, elle laisse même échapper un cri – qui pétrifie l’orchestre et son chef – en se levant pour se traîner jusqu’au micro  ».  Aussitôt après, Kathleen reprit l’avion pour son Angleterre. Entre deux séances de radiothérapie, elle continuera à donner des concerts. Puis, en février 1953, ce furent les représentations terribles de l’Orphée de Gluck à Covent Garden. A l’issue de la deuxième, il fallut la transporter à l’hôpital où, quelques mois plus tard, elle rendrait son dernier souffle, à quarante et un ans.
Kathleen Ferrier était la plus adorée des antistars. Fille d’un directeur d’école, elle avait perdu sa mère très tôt et c’est sa sœur qui s’était occupée d’elle. Elle avait arrêté ses études à 14 ans pour devenir employée des postes à Blackburn (Lancashire). Sa voix était si grave et originale qu’on n’avait pas voulu d’elle pour l’horloge parlante. Après son mariage, Kathleen Ferrier déménage à Carlisle, ville où était organisé dans le cadre d’un festival un concours de chant et de piano. Elle le gagne en 1937. Elle avait commencé le piano enfant mais avait pris sa première leçon de chant tardivement, à l’âge de 27 ans.

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De la cave au grenier, l’esprit caché de l’escalier (II) – L’Escalier en spirale de Yeats à Thoor Ballylee et les Gyres

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William_Butler_Yeats_by_John_Singer_Sargent_1908William Butler Yeats par John Singer Sargent,1908

Toor Ballylee de YeatsToor Ballylee, la Tour noire de Yeats

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–––– Extrait de la préface de L’Escalier en spirale par Jean-Yves Masson, traducteur ––––––––––

Jean-Yves Masson   Le titre L’Escalier en spirale à lui seul manifeste le lien de dépendance réciproque entre les deux recueils (l’autre est La Tour), puisque l’escalier en question est celui par lequel on monte dans la Tour – cette tour acquise en 1917 dont Yeats a fait l’un des motifs principaux de son mythe personnel, et le symbole de son esprit. La Tour signifiait par elle-même, comme le dit fort bien le poème qui donne son titre au recueil, l’ancrage de l’inspiration yeatsienne dans le passé de l’Irlande, dans un monde de valeurs féodales et rurales – en un mot, traditionnelles. Mais elle pourrait apparaître comme statique, et comme une référence exclusive au passé, à force de signifier un peu trop ouvertement la position résolument conservatrice de Yeats. Or la pensée de Yeats ne se réduit pas à cela. L’escalier qui parcourt l’édifice de pierre révèle en effet que la Tour est animée d’un mouvement sinueux : bien que cachée à un regard extérieur, la spirale que forme les marches quand on pénètre à l’intérieur de l’édifice dressé dans sa prétention à durer, témoigne de la présence occulte d’un double mouvement : celui de la contemplation, certes, qui s’élève vers la vision du ciel étoilé (la Tour est un tremplin pour la méditation, elle n’est pas close, elle n’est pas une sécurité pour l’âme) mais aussi pour la mort. Car la spirale – le gyre, dans le vocabulaire de Yeats – est d’abord mouvement pur, ligne ondulante, image du tourbillon qui ne cesse d’emporter toute chose, et cela sans même tenir compte de son sens ésotérique et de l’édifice conceptuel élaboré par Yeats pour en relier l’image aux phases de la lune, elle dit, comme les grandes spirales de l’architecture baroque, la présence du temps au cœur même de la pierre apparemment immuable  – apparemment seulement, car la ruine la guette, et son sommet a commencé à s’effriter.
YEATS - A VISION    Certes, la spirale évoque le mouvement tournant des phases de la lune tel que les décrits Yeats dans Vision, mais qu’est-ce en somme que la lune, si nous ne retenons que l’essentiel de tout l’effort de Yeats pour construire son système, sinon l’astre changeant par excellence, que Virgile associe à la mort dans un vers qui a fourni à Yeats le titre de l’un de ses plus beaux textes, Per amica silentia lunae ?

 la Tour de Yeats n’est donc pas une « tour d’ivoire ». Elle n’est pas un refuge, un lieu de repli, même si la tentation fut constante pour lui de se retirer du monde, et s’il a eu comme Mallarmé, le sentiment que le poète devait être le célébrant d’un culte à venir, auquel la foule n’était pas appelée dans l’immédiat à participer. Non, la Tour n’est pas un refuge : si elle l’était, convenons que cet abri serait bien menacé. A l’image de son propriétaire, les ans l’ont dégradée.
 Yeats - Per amica silentia lune     Yeats n’est pas de ceux qui accueillent la vieillesse avec sérénité; vieillir suscite au contraire chez lui une révolte, une rage que rien n’apaise. L’Escalier en spirale – et l’auteur a voulu à ce que ses premiers lecteurs le sachent – est un livre écrit contre la maladie, un livre qui commence sous le signe de la mort et se poursuit par de multiples textes où se lit le souci de préparer, par des lectures appropriées, le grand passage vers l’au-delà (le mythe d’Er au dixième livre de La République de Platon revenant avec une insistance particulière, ainsi que les souvenirs des grands textes platoniciens et néoplatoniciens sur la mort).
    La mort, donc, s’apprivoise. Le tragique est la vérité ultime de la condition humaine. Il faut aller à la mort « fièrement, les yeux grands ouverts, en riant ». Comme Yeats l’écrit dans « Incertitude ». La mort peut même être aimée. C’est la vieillesse qui est odieuse ! Et elle ne cessera plus d’apparaître comme telle jusqu’aux Derniers poèmes. Le fait de s’être marié tard et d’avoir épousé une jeune épouse conduit Yeats à redouter la baisse de son énergie sexuelle, liée à l’âge. Dans l’espoir de conserver toutes ses forces, il aura même recours en 1934 à l’opération chirurgicale alors très en vogue mise au point par l’Autrichien Eugen Steinach. mais s’il y attache tant d’importance, c’est aussi que la sexualité est pour lui la source de toute énergie créatrice, esprit et corps étant profondément interdépendants : L’Escalier en spirale voit s’accentuer la thématique sexuelle qui n’a jamais été absente de l’œuvre de Yeats, mais quia cquiert à présent une ampleur considérable et atteindra même une véritable violence dans les Derniers poèmes.

28288158_pthoor-ballylee5thoor-ballylee3Thoor-Ballylee-035

l’escalier en spirale de Thoor Ballylee

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Les gyres, clé du système métaphysique élaboré par Yeats.

La spirale de l’escalier en colimaçon est à l’image des « gyres » qui sont la clé du système métaphysique et historique élaboré par Yeats au cours des années vingt, et exposé dans Vision. Le schéma fondamental qui gouverne ce système (que Yeats a résumé dans les notes du recueil Michael Robartes et la danseuse) consiste en deux cônes emboîtés l’un dans l’autre : ils figurent l’entrelacement de deux spirales, l’une représentant la tendance à l’objectivité (gouvernée par la lumière solaire), l’autre, le penchant subjectif (associé à la lumière lunaire). Le perpétuel enchevêtrement des deux tendances toujours en lutte l’une contre l’autre, explique, entre autres, le mouvement fondamental de l’histoire, spirale où alternent les phases dominées par l’esprit objectif et celles où la subjectivité l’emporte. Quand il reçut la « révélation » de ce schéma, au cours des séances où sa jeune épouse se transformait en médium, le mettant en contact avec de « mystérieux informateurs », l’escalier de Thoor Ballylee prit une signification d’autant plus précieuse : idéalement, le mouvement hélicoïdal se prolonge vers le ciel, élevant l’esprit vers l’étoile polaire.

I
MY SOUL

My Soul. I summon to the winding ancient stair;
Set all your mind upon the steep ascent,
Upon the broken, crumbling battlement,
Upon the breathless starlit air,
« Upon the star that marks the hidden pole;
Fix every wandering thought upon
That quarter where all thought is done:
Who can distinguish darkness from the soul

MON ÂME

Je t’appelle : viens à l’antique escalier en spirale ;
concentre-toi de tout ton esprit sur la montée aride,
Sur les créneaux ruinés qui s’effritent,
Sur l’air constellé que nul souffle n’agite,
Sur l’étoile qui indique le pôle caché;
Concentre toutes tes pensées errantes sur
Ce lieu où toute la pensée s’élabore :
Qui peut distinguer entre l’âme et l’obscurité ?

A Dialoque of Self and Soul (Un dialogue entre le Moi et l’Âme) – L’Escalier en spirale, traduction de Jean-Yves Masson -Editions Verdier, 2008.

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Capture d’écran 2013-12-16 à 11.51.13

The gyres

The gyres ! the gyres ! Old Rocky Face, look forth;
Things thought too long can be no longer thought,
For beauty dies of beauty, worth of worth,
And ancient lineaments are blotted out.
Irrational streams of blood are staining earth;

Empedocles has thrown all things about;
Hector is dead and there’s a light in Troy;
We that look on but laugh in tragic joy.

What matter though numb nightmare ride on top,
And blood and mire the sensitive body stain?
What matter? Heave no sigh, let no tear drop,
A-greater, a more gracious time has gone;
For painted forms or boxes of make-up
In ancient tombs I sighed, but not again;
What matter? Out of cavern comes a voice,
And all it knows is that one word ‘Rejoice!’

Conduct and work grow coarse, and coarse the soul,
What matter? Those that Rocky Face holds dear,
Lovers of horses and of women, shall,
From marble of a broken sepulchre,
r dark betwixt the polecat and the owl,
Or any rich, dark nothing disinter<
The workman, noble and saint, and all things run<
On that unfashionable gyre again.

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Wlliam Blake - Nabuchodonosor

The Second Coming (1919)

TURNING and turning in the widening gyre
The falcon cannot hear the falconer;
Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world,
The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere
The ceremony of innocence is drowned;
The best lack all conviction, while the worst
Are full of passionate intensity.

Surely some revelation is at hand;
Surely the Second Coming is at hand.
The Second Coming! Hardly are those words out
When a vast image out of Spiritus Mundi
Troubles my sight: somewhere in sands of the desert
A shape with lion body and the head of a man,
A gaze blank and pitiless as the sun,
Is moving its slow thighs, while all about it
Reel shadows of the indignant desert birds.
The darkness drops again; but now I know
That twenty centuries of stony sleep
Were vexed to nightmare by a rocking cradle,
And what rough beast, its hour come round at last,
Slouches towards Bethlehem to be born?

°°°

La seconde venue,

Tournant, tournant dans la gyre toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier.
Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.
L’anarchie se déchaîne sur le monde
Comme une mer noircie de sang : partout
On noie les saints élans de l’innocence.
Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises.

Sûrement que quelque révélation, c’est pour bientôt.
Sûrement que la Seconde Venue, c’est pour bientôt.
La Seconde Venue ! A peine dits ces mots,
Une image, immense, du Spiritus Mundi
Trouble ma vue : quelque part dans les sables du désert,
Une forme avec corps de lion et tête d’homme
Et l’œil nul et impitoyable comme un soleil
Se meut, à cuisses lentes, tandis qu’autour
Tournoient les ombres d’une colère d’oiseaux…
La ténèbre, à nouveau ; mais je sais, maintenant,
Que vingt siècles d’un sommeil de pierre, exaspérés
Par un bruit de berceau, tournent au cauchemar,
– Et quelle bête brute, revenue l’heure,
Traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin ?

Traduction d’Yves Bonnefoy,  in Anthologie bilingue de la poésie anglaise, La Pléiade, 2005

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